‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 105 sur 202 · I.E FRANC DE POMPIGNAN · texte numérisé non relu

I.E FRANC DE POMPIGNAN

y soil vicloriousc do ses piiiipiiiis et in(H)rai>i:il>!t' a louies leurs aliaqiies (Ex Episl. canon, suncli Allian- coiicil. loin. 11,1). 1707).

( 1 ) Mangeons el buvons, car nous mourrons demaia (/s. C. -2-2, V. 15).

accumulant les difficultés, l'incrédulité peut embarrasser, mais elle n'éclaire pas. Il faudrait opposer preuve à preuve ; discuter les témoignages, et surtout établir une doctrine contraire à celle qu'on veut détruire. Si le doute méthodique mène à la connaissance de la vérité, le doute réel et permanent en éloigne, et lorsqu'il faut choisir , il est le pire de tous les états.

C'est aussi ce qu'ont compris quelques-uns dos incrédules. Ils ont senti que ce désir apparent d'être utiles, dont ils se vantent, ne pouvait se concilier avec le spectacle effrayant du monde livré à lui-même, et sans principes, et que ce n'était pas sur des débris et des ruines que la vérité et la vertu pouvaient élever leur trône. Mais quel a élé le succès de leurs efforts? Les anciens philosophes ne nous offrent que variété et contradiction. « Si je croyais (1), disait Lactance, en parlant d'eux, qu'ils pussent être des guides capables de me conduire, je les suivrais volontiers; mais comme chacun suit une route différente , comment pourraient-ils m'iniliquer celle que je dois tenir ? »

Sur les objets les plus essentiels à l'homme, tels que (2j la croyance d'un Dieu, la nature (3j de l'âme, celle {k) du souverain bien, il y avait piesiiue autant d'opinions que décoles; chacune se faisait une gloire d'avoir un syslèiuc qui la distinguât des autres ; et la consé(iuonce que les plus grands génies de l'antiquité tiraient de celte division, c'est que lout était incertain et douteux. Les dieux,

(1) Si je les croyais des maîtres iropresàme guider dans le cliomiii de la verui, nnii-senlemeiil je les suivnns, mais j'exhoiieiais les auu-es à les suivre Mais comme, mal-ré leurs dis|iuics pleines de chaleur, ils u'onl lUi s'accor 1er eiilrc eux sur aucun des i oiuls relaiit's à rot ol)jel, qu'il n'y a uiêiue aucun d'eux qui ne soil souvent eu coutrarJictiou avec lui-même , le chemin qu'i's suivent . ne peul être regardé comme le véritable : chacun d'eux s e.sl tracé, selon sa l'.mlaisie , une roule qui lui est pioiire , el ils n'onl laissé d';iutres s-tokis a ceux qui cliercheiil la vérité <|ue be:iucou|) de confusion el d'iucerlilude [Lacl. de faûa Relifi., lib. \. n. 1. ;>. 8, edil. Huck).

H) Ainsi les sages, faute de s'accorder entre eux, nous rcduiseni il i'^nor-r le souverain Maître , [misque nous ne savons à qui rendre hommage , au soleil ou a I ellur [Lie. aml.quœ^l.lib.w ,p.V,ï,ed.Elzcv.).

(5) Ou ne vous fera [.as i)his çounalue la nature de celle âme • ■ ""

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nomme une force divine, une i orlion de Uieu; celui la i appelle une puissance incori.orelle. 11 y C" a/'"' croient «me l'àme u'esi nuire chose que le sauK ; ' y «■'» " 2"' '=* coufondenl avec l.i chaleur répandue dans le corps {innée. Niitnr. quœ.'^l. lib \ 11, c. 24). v:„„v,.r-.in

(4) Ces deux fins sont le snuverani Lien el le souverain mal ; el c'est pour les trouver, que se soûl b.-aucm.p l.mrnienlôs, comme i'ai dil, ceux qui oui fait piolesMuu d.i ,s le Mèclê de l'élude de la sagesse. Mais, qu.uqu ils se so enl iromi es en diverses manières , la umièn- naturelle néanmoins ne leur a pas permis de s'éloigner lel.meilde la vérité, qu'ils n'aient mis le souverain bien el le souverain mal , les uns dans l'àme , les autres dans 1.^ cor| s el les autres dans tous les deux. De celte liiple division, Varron, dans son livre .le la Philosophie, lire une si grande dive sité de senlimeMls, (lu'en yijoulant (|uelques légères di.férences.il compte jusciu'à d,ux renl M;!fl''«-v'i'St-''' '' sectes possibles (S. AurjuM-, de Civ. Dei , lib MX, cap. i , n. I, rom. VII. p. 539). .

l.es autres livres de la Cité de Dieu , saint Justin , Ar- Hobe, Alhénagore, Teriullien , Laclance, sonl remplis (le l'exposition de celle multuude incvovable de systèmes qui j.>urlagèrenl les anciens philosophes.

(5) Ou ne vous fera [.as i)his connalue la nature ue ceue ne qui conduit el uiailiise les mouvemenls de notre m s, (Uie le lieu qu'elle occupe : l'un dil que cesi un ii,ffle,et l'autre que c'est une harmonie; celui- ci la

AVERTISSEMENT DU CLEUGÉ DE FRANCE

disait Plalon, se sont réservé la vérilc (1), et n'ont laissé aux hommes que la vraisemblance.

Les incrédules modernes ne sont pas plus d'accord entre eux que les anciens pliiiosoplies. Partagés (2) non-seulement sur les premiers dogmes de la religon, mais encore sur les principes de nos actions, sur l'étendue de nos devoirs, sur l'influence du vice et de la vertu, sur la nature des passions, sur l'autorité des lois, tant naturelles, que civiles ; si quelquesuns d'entre eux ont aperçu le vrai sur certains objets, leurs idées sont restées éparses et sans enchaînement, ils ne les ont point rassemblées dans un corps de doctrine ; ce qui était cependant nécessaire pour les rendre utiles. Un d'entre eux ( Syxlèine de la nature ) a voulu , dans ces derniers temps , former un système complet. Mais, nous l'espérons encore, ce système audacieux et révoltant trouvera des contradicteurs parmi ceux mêmes qui semblent se réunira l'auteur pour combattre la religion ; ses assertions téméraires et sacrilèges seront contredites par d'autres qui les ont d'avance proscrites et réfutées : tant il est vrai que Terreur ne peut être d'accord avec elle-même. 11 semble que Dieu ait traité les faux sages, qui ont porté leurs regards téméraires sur son essence et sur ses décrets, comme ces hommes insensés qui voulurent élever un bâtiment jusqu'au ciel (3), pour se soustraire à sa vengeance. Il les a livrés à l'ignorance, à l'incerlilude et à la confusion de leurs idées, et ils ne laissent de monuments que les traces informes de leurs folles entreprises.

Or, que doit-on conclure de cette variété d'opinions et de systèmes? Si, dans un Etat policé, il se présentait un homme qui dît aux habitants : La forme du gonverement qui fait votre sûreté', est fondée sur des principes incertains, sur des préjugés, sur des erreurs : vous ne serez heureux que lorsque vous y aurez renoncé ; et si en même temps ce préten-

(1) Platon avait enseigné que les dieux , jaloux de leur pouvoir siiprôine , s'éiaienl réservé la véiilé , et qu'à l'égard des houinips , ils leur accoi'd:iieiit les vraisembhmces ; que pai' conséqueiil (eut le sensible élail siijetà mille illusions , et qu'il n'y aviiil ((ue l'iiiielligiljle seul (|ui eût quelque chose de 6xe {Histoire ciilique de la philosophie , ■pur Deslandes, tome il, ch. "21).

Bacon , parlant des bornes de la raison , De auqmentis scientiarum , lib. l, pag. H, raiiporte qu'un platonicien disait : Sensushwiuiwssotcm referre, quiquideu recelât lerreslrem globum,ca:lcslem veroet fiel las obsicjnul.

(5) Les incrédules ne pruvenl enx-niêiii'S contester celte variété d'opinions qui b's caraciérise. On pcul consulter l'un d'entre eux , i]ui s'exijlique ainsi : « Je consullai les pliilosoplies , je feuilletai leurs livres , j'examinai leurs diverses opinions; je les trouvai tous fiers, affirmali s, doguialiiiues, même dans leur sce|iticisine | retendu , n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres ; et ce point, coniinun a tous, me parut le seul sur lequel ils ont tons raison. Triomphants quand ils aitaqueut, ils sont sans vif^ueur en se défendant. Si vous pesez les raisons , ils n'en ont que pour détruire ; si vous comptez les voix, cliacun est réduit h la sienne ; ils ne s'accordent que pour disputer. Les écouter n'était pas le moyen de sortir de mon incertitude {Emit. liv. IV). ii

(3) Et ils dirent: Venez, Mtissous-nous une ville et une tour , dont le faîte aille jusqu'au ciel : mais le Seigneur descendit... et lui dit... Venez, descendons et confondons leur langage, de manière qu'aucun d'eux n'entende ce que lui dira son voisin. Ainsi le Seigneur les sépara... et ils cessèrent de bâtir la ville {Gènes,, c. 2, v- 4 el seq.).

du législateur ne proposait, ni lois, ni règlements, ou s'il n'annonçait que des idées peu réfléchies et mal combinées , pourrait-on croire qu'il aurait bien mérité de la pairie ? C'est cependant ce que fait l'impiété. Son esprit destructeur porte partout la guerre et le ravage ; mais elle ne peut rien établir : elle s'eflorce d'enlever à l'homme la règle de conduite qui guide ses pas ; mais elle ne lui offre, ni lumière, ni appui ; et si , pareille à ces phosphores qui ne brillent que dans la nuit la plus sombre , elle jette quelquefois au milieu des ténèbres qu'elle produit , une clarté faible et passagère, cette clarté disparaît bientôt , et rend encore pour l'homme qu'elle a séduit, l'obscurité plus profonde et plus affreuse.

A ce défaut de système et d'ensemble (1) , opposons, nos très chères frères, l'enchaîne ment sublime de la doctrine que Jésus-Christ est venu enseigner aux hommes. Ce ne sont point des idées vagues et confuses (2), des connaissances superficielles ou successives , des lueurs ou des apparences qui viennent par intervalles éclairer ou fasciner les esprits Toutes les parties de la religion se prêtent une force mutuelle, et se tiennent par des rapports nécessaires. Nulle vérité n'y est stérile, ni isolée. Moïse et Jésus-Christ, l'ancienne et la nouvelle Alliance, les patriarches, les Prophètes et les Apôtres concourent au même objet, et se servent mutuellement de témoignages. 11 n'estaucun dogme qui n'influe sur la pratique des préceijtes; aucun précepte qui ne rappelle ou ne suppose la croyance des dogmes, et le culte qui nous est prescrit est l'expression véritable et solennelle des uns et des autres.

Non-seulement tout est lié dans la religion; mais l'édifice qu'elle forme , n'est pas moins étonnant par la multitude et la richesse de ses parties, que par leur accord et leur solidité. La croyance d'un Dieu créateur et ré-

(1) Puis donc que vos maîtres ne peuvent rien nous apprendre de véritable toucbant la religion , leur ignorance sur les choses divines, étant suflisammenl prouvée par leurs dissensions mutuelles , il s'ensuit , ce me semble , qu'on doit avoir recours à nos Pères , lesquels sont beaucoup plus anciens que les vôtres , et à qui de plus on ne peut reprocher, ni d'avoir inventé ce ciu'ils enseignent, ni d'avoir disputé entre eux sur aucun point de doctrine, ou de s'être ellorcés de détruire mutuellement leurs opinions; mais qui exempts de tout ce qui caractérise l'amour de la dispute et Tesiirit de parii , ont reçu de Dieu même la sagesse dont ils nous ont donné les leçons... Aussi lorsqu'ils nous insl misent sur la nature de Dieu et l'origine du monde, sur la création de l'homme, l'immortalité de son âme et le jugement qu'il doit subir après celte vie , sur toutes les choses enfin dont la connaissance nous est nécessaire ; ils n'ont, I our ainsi dire , qu'une même bouche et une même langue ; et leur accord . soit entre eux , soit avec eux-mênii's, sur tous les points, est aussi parfait que ferme et inaltérable, quoiqu'ils aient écrit en divers temps et en divers lieux (Sanc. Jusl:ii. ad Grœc, coliort., n. 8, p. i"!).

(2) Mais pour ce peuple et celte cité , ces Israélites , à qui la parole de Dieu a été confiée, ils n'ont jamais confondu les faux I rophètps avec les véritables; mais ils reconnaissaient pour les auteurs des Ecritures sacrées ceux qui étaient parfaitement d'accord en tout. Ceux-là étaient leurs philosophes , leurs sagis , leurs théologiens , leurs prophètes, leurs docteurs, dans la science de la probité el de la 1 iété. (Jniconqne a vécu selon leurs maximes , n'ji pas vécu selon l'homme, mais selon Dieu (jui parlait en eux (S. Aiiqusl. de Civitate Dei, lib. XViii , cap. 41, n. 3, i. vu, p. im).

DEMONSTRATION EVANGELIQUE. LE FRANC DE POMPIGNAN

dempteur, en est la base elle fondement. De ce principe fécond découlent tous les devoirs de l'homme, les règles qui en dirigent la pratique, les motifs qui le portent à les remplir, les moyens que la Providence lui a ménagés pour y êlre fidèle , les récompenses et les peines attachées ù sa fidélité et à sa désobéissance. De quel genre de secours et de lumières peut-il avoir besoin, que la religion ne soit prête à lui fournir? Elle satisfait aux quoslions sur la Divinité; elle développe les différents rapports de l'homme. Il n'esrt aucune aclion de la vie qu'elle ne règle ou ne sanctifie ; elle suffit à tous les états, à toutes les conditions, à tous les événements ; elle embrasse le ciel et la terre , ce qui est fini et ce qui ne l'est pas , le temps et l'éternité. Qu'on nous cite dans les opinions des hommes, un corps de doctrine aussi bien lié dans toutes ses parties, aussi étendu, aussi universel; et alors, suivant la pensée de Lactance (l)*ce corps de doctrine ne pourra être différent de celui que présente le religion. Les routes de l'erreur sont infinies ; mais le sentier de la vérité est uniq le; et celui qui, pour la connaître, ajoute ce même délénseur de la foi, compte sur ses propres forces, ressemble au pilote (2) imprudent, qui néglige de lire dans le ciel la ligne de sa roule qui y est tracée, et qui , bientôt errant au gré des courants et des vents opposés, est puni de sa témérité par un triste naufrage.

En effet , nos très-chers frères, la raison , comme le remarque saint Thomas , (3) est un des moyens que Dieu nous a donnés pour discerner la vérité. Mais semblable à ces eaux bienfaisantes que l'industrie des hommes a ramassées pour répandre la ri-

(1) C'est, parce ([ue les philosoplies n'ont pu établir ce cori'S de tlocinni', qu'its n'ont pu niéconnaîirc la vth'ilé. Ce n'est pa^ciu'ils n'aient vu et dévelopiié la plupart des cliose;» dont ce corps de doctrine est composé; inais chacun d'eux les a énoncées et élalilies d'une tnanière dltlérente : aucun d'eux ne les a liées ensemble, en rap[)iochant les causes des elFets, et les principes desconsé(iuences; tous se sont livrés a la pass.on aveugle et insensée de contredire, de soutenir toutes leurs opinions, même les plus fausses, et de conib.ittre toutes elles de leurs adversaires, quelque vrairs d'ail'eurs qu'elles puissent être... S'il y avait eu parmi eux quelqu'un assez sage et assez éctiiré I our ra^s'^mbler toutes li's vérités éparses , et les rédiger en im sculcoips, sa doctrine eût été cnlièrement cou. orme à la nôtre ; mais cela ne pouvait être lait que par celui qui eût possédé la véril.iblc science; et la véritable science rst nniqueinrnt le partage de ceux que Dieu lui-même a d ligné instruire [LactutU., de Vila beula, lib. Vil, n. 7,)). GliîJ).

(2) 'l'clle (!St la voie que les jihilosophes cherchent, mais (pi'ds ne trouvent point, parce que ("est ULiiquement sur la terre qu'ils la cherchenl, et que lien sur la terre ne peut la leur uidi(|uer : ils s'égarent doue, connue s'ils naviguaient sui' une mer vaste et iuconime; et comme d'un côté ils ne voient poiut leiif route, etqmide l'antre ils ne suivent point de guide, ils ue savent dans quel lieu ils sont emportés. La même raison qu'ont les pilotes de cliercIkm- leur roule dans le ciel, nous oblige à yclienlier celle

3 ut; nous devons suivre dans celle vie; dès qu'ils cessent 'apercevoir (lurlcpie lumière dans le ciel, leur covu'se devient incertaine, et sujette a loules sortes d'écarts (/rf. de vero Cullu, l'b. VI, u. 8, p. 569).

(5) Notre croyance concernant la nature divine, renferme deux sortes d(! vérités : les \ines sout supérieures et inaccessibles à la raison humaine, et on peut parvenir h la connaissance des autres par la seule lumière naturelle [S. Tli'mi. rovtra Geiililcs, lib. I, c. 5).

chesse et l'abondance, et qui venan à rompre les digues salutaires qui les retiennent , portent partout la terreur et la désolation , elle s'égare et nous perd, si usurpant le. droit de tout connaître, elle ose franchir les limites que la Providence lui a marquées.

11 est possible à la raison humaine de se convaincre de l'existence d'un Etre suprême : les cieux en racontent la gloire (1) ; de la différence essentielle de l'esprit et de la matière : un sentiment intérieur en avertit ; de la distinction du bien ou du mal : la conscience répugne à les confondre. 11 est possible à la raison de connaître en partie les devoirs auxquels l'homme doit être fidèle; il en est plusieurs que l'éducation, les lois, l'intérêt même sulûscnt pour indiquer. Mais , lorsqu'il s'agit de développer les attributs de la Divinité, de concilier l'imperfection apparente de ses ouvrages avec la sublime perfection de ses desseins, l'inégale distribution des biens et des talents avec l'universalité de la Providence; lorsqu'il s'agit d'expliquer ce double mouvement de noire âme qui la porte à la vertu, et l'entraîne vers le vice , ces rapports multipliés de l'homme |qui sont les principes d'autant de devoirs différents , l'accord et la variété des lois qui lui sont imposées, lorsqu'il s'agit de mettre au jour les principes de ces lois, les motifs sur lesquels elles sont appuyées, la sanction qui les accompagne : c'est alors que la sagesse humaine est forcée d'avouer elle-même sa faiblesse (2). Une légère teinture de la philosophie (3), dit un génie de son siècle, peut éloigner de Dieu, une connaissance ;ipprofondie ramène à la religion. Plus l'homme réfléchit, plus il sent son insuffisance, et le vide qui reste autour de lui, après les plus profondes méditations, est la preuve la plus certaine du besoin qu'il a d'un secours supérieur qui l'éclaire et le soutienne.

Ce n'est pas, nos très-chers frères, que la religion lève entièrement le voile qui nous dérobe les secrets de la Providence. Nous devons dire avec l'Apôtre (i), que nous ne connaissons (ju en partie, et que les jugements du Seigneur sont impénétrables et ses voies

(1) Les cieux racontent la gloire de Dieu {Psal. 18, V. 1).

(2) Porfihyre ne croit pas que la providence divine ait pu laisser ijîuorer aux hommes celle voie universelle de délivrance de l'Orne (S. Mi:j. de €iv. Dei, lib. X, cap. 22, K. 1,1. Vil, p. 208).

La sagesse humaine est fau.sse, si elle ne fait usage que de ses propres forces, pour parvenir à la connaissance de la vérité : l'àme, liée à un corps fragile, enfermée dans une demeure léuéhreuse, ne peut ni se porter librement sur tous les objets, ni a|)erc.evoir assez clairement la vérité, dont la connaissance est le partage de la nature divine; car Dieu seul coimall ses œuvres : l'homme ne peut donc parvenir il la vérité, ni par le raisonneuieul, ni par la dispute; mais par son attention à écouler celui à qui seul appartient la science et le pouvoir de la coiruuuuiquer par l'instruction {Lacliml. de l'ita beula, lib. VIF, n. 2 p. 6blJ.

(ô) ("est une chose très-cerlaine et prouvée par l'expérience, (pu-, si des connaissances superficielles en philuso|ihie peuviMit l'aire tomlier d:ins l'alliéisuie, des connaissances profondes dans la même science, rcmènenl à la religion (naco, de auqin. scient, lib. I, p. 5).

(i) iVunccognnsco ex parle (I Cniititit., cap. 13, v. 12).

(Juani in,:ouiprehensil)ilia suiiljudicia ejus, clinvesliga' i)iles via; ejus {Rom., cap. Il, v. 35).

JCJ

AVERTISSEMENT DU CLERGE. DE FRANCE

incompréherisibhs. Mais ce qui nous importe,n'est pas (le tout connaître et de tout comprendre ; c'est de savoir ce que nous devons croire, et de le savoir avec assurance ; et c'est là le double objet que la raison ne peut rem-\ plir. Pour celui qui n'est conduit que par ses [ lumières, l'objection qui n'est pas détruite ,i rend presque toujours la preuve incertaine.^ Pour celui qui est éclairé par la révélation , la supériorité de la preuve rend l'objection vaine, lors même qu'il ne la résout pas. La raison n'a qu'une certaine portée qu'elle ne peut passer. Tout ce qui est au-dessus d'elle i'étonne. La révélation élève nos idées , et ne connaîtde bornes que celles qu'il nous est utile de respecter. L'une s'arrête sans suffire à nos besoins les plus essentiels. Si l'autre laisse encore des énigmes ( 1 ) , ce n'est que sur les objets que notre faible vue ne pourrait supporter. L'une et l'autre sont des bienfaits du Ciel (2) , et des secours pour nous conduire. Mais si l'homme présomptueux ne consulte que la raison; s'il néglige d'y joindre la révélation, il se précipite d'égarements en égarements, et chacun de ses pas est marqué par ses écarts.

C'estce quereprochaient avecla plus grande force, aux païens, les premiers apologistes de la religion (3), et leurs reproches ne s'adressaient pas seulement à la multitude, mais aux philosophes mêmes, dont saint Justin , après Cicéron {k), accusait la théologie d'êlre aussi ridicule que celle des poètes, qui faisait la religion des peuples.

Nous ne vous rappellerons point , notre très-cher frère, à ces temps reculés. Les incrédules du siècle présent affectent sur les siècles passés une supériorité qui dédaigne toute comparaison. Mais puisqu'il s'agit de vérités sans lediscernement desquelles Ihomme ne peut se conduire, n'est-ce pas accuser la raison que de vanter ses progrès? Des connaissances essentielles dans tous les teuips, ne peuvent être assujetties à la marche lente des siècles. Si la raison n'a pas suffi jusqu'à nos jours . elle ne suffit pas encore , et les prétendues découvertes dont les incrédules

-(Ij Videmiis nunc per spéculum in œnigmate (II Cor. , cap. 13, V. M).

(2) Ad veram noliis religioiipm sa|iienliamq(ie venienfliini est, quDiiiaui esl ulruiiique conjunciuin [Lad. de fatsa Sapienl., Iib. III, )/. 30, p. 2i3).

(3) Tcrlulliin , Laclanre, Justin, Arnobe , Aihéiiagore, sailli Cléint'ul d'Alexa.iilrie, Origèiie, saiiil Augiisliii, dans la Ciiû dp Dipu, Sdnl rpin, lis de cps reproches ; ei on peut

i'ugpp du rondement de ces re|iroi;lies par ce qu'en dit Jayle Ini-niôine, dans ses pensées sur la comète, I. III, p. 121 : « On serait tenté de prendre tout cela pour des caloainies intentées contre le g(!nre humain; ceiendant il n'rst que trop vrai, à la honte de l'homme, et k la damnaiion éternelle de la plus grande partie des hommes, que les livres des anciens Pères ne réiiilent que des erreurs très-réelles, et qui ont même trouvé des défenseurs parmi les savants. »

(l) Exi osui fere non philosophorum judicia, seddelirantiuin sonniia. Nec enim mullo absnrdiora sunt ea, quœ poelaruni vocilms fusa, ipsa suavilale nocuerunt (Cic, /. I de \al. Deorum, p. 21).

Ad hos (pliiUisophos) tanquam ad muruin communitum , confnrere soletis , si quis vobis poctarum de Diis ol)jiciat opiniones. Unamobrcm cuni a veteribus et primis ordiri conveniat, iude incipiani, et cujusque opinionem, luulto sane poetarum theologia nlagis^icliculam,exponaln{s.J^«^ ad Grwcos cohorl., n. 3, p. 9).

j cherchent à lui faire un trophée, ne peuvent 'réparer la honte des égarements dont il sont iforcés de convenir.

lilst-il bien vrai d'ailleurs, que cette supériorité dont se glorifient les incrédules , soit aussi générale qu'ils cherchent à le faire croire ? Si les arts et les sciences ont été portés à un point de perfection inconnu à nos pères, en est-il de même de la métaphysique et de la morale? Est-il bien vrai, surtout, que les incrédules modernes n'aient donné dans aucun écart dont ils aient à rougir aux yeux mêmes de la raison V Ne connaître d'autres principes d'obéissance, que la loi impérieuse du plus fort , d'autre règle de conduite que l'intérêt particulier, d'autre agent que la fatalité ; regarder la pudeur comme l'invenlion de la volup'é, le libertinage comme indifférent en lui-même, le vice comme le soutien de la société, les plaisirs des sens comme le mobile le plus puissant pour encourager la vertu; se refuser au témoignage de la nature, au cri de la conscience, au concert des peuples qui rendent hommage à la Divinité (1)... Nous n'imputons poi: t à la raison de tels blasphèmes. Mais la révélation n'est-elle pas nécessaire , si ceux qui l'abandonnent sont capables de pareils égarements ?

Nous ne voulons point cependant rendre notre siècle complice de ces écarts , et nous convenons avec satisfaction, qu'on ne peut lui attribuer les mêmes absurdilés , que les Pères reprochaient aux siècles les plus brillants des Grecs et des Romains. Mais estce à la raison ou à l'Evangile qu'est due cette étonnante révolution? Les incrédules, disait Tertullien , se vantent (2) d'enseigner les mêmes choses que nous ; l'innocence, la justice, la patience, la sobriété, la pudeur; ils oublient qu'ils les ont apprises de nous , et ils imputent à la philosophie ce qu'ils sont obligés d'emprunter de la religion. C'est ce que fait encore aujourd'hui l'incrédulité. Parce que la religion a détruit le culte des idoles et les impostures de la magie ; parce quelle a aboli les fêtes sanglantes du paganisme, l'esclavage et les coutumes barbares; parce que dans toutes les régions où elle a pénétré, elle a répandu un esprit de paix et de charité, montré le néant des richesses et des honneurs , resserré les liens du sang, et ceux de la société; parce que la fureur de la guerre, le despotisme des princes, la cruauté Jes peuples, ont cédé à ses puissantes inspirations ; parce qu'elle a adouci les mœurs, réformé les lois , policé les nations ; des écrivains qui ont puisé leurs instructions dans nos livrea saints, profité des préceptes de l'Evangile, et joui de ses bienfaits, osent

(1) Ces erreurs sont parsemées dans plusieurs livres des incrédules, et particulièrement dans le livre de l'esprit et danscelui du Système de la nature.

("2) L'incrédulité, jiilonse du bien que l'usage et le commerce de la vie l'ont forcée de reconnaître dans la reli^'ion chrétienne, all'ecte de la regarder , non comme l'ouvrage de Dieu, mais comme une sorte de philosophie. Les philosophes, dit-elle, donnent les mômes conseils et les mêmes leçons, et font profession, comme les chiétiens, J'innocence, de justice, de patience, de sobriété et de chasteté (TertuU. Apolog. cap. 46).

en méconnaître la source et attribuer à une vaine Srigosse, ce qui est l'ouvrage de la sagesse divine I

Pourquoi donc, si la raison humaine est si puissante, ces fables et ces absurdités dont elle rougit aujourd'hui n'onl-ellos été proscrites que par la prédication de l'Evangile? Pourquoi subsistent-cUes encore en partie parmi les peuples qui ne sont point éclairés par la lumière de la foi ? Pourquoi, chez ces

Î)cuples , les principes les plus simples de la oi naturelle sont-ils souvent méconnus, et les actions contraires à cette même loi, adoptées et érigées en préceptes? Saint Paul disait aux sages assemblés à Athènes : En parcourant votre ville, j'ai aperçu un autel avec cette inscription : Au Dieu inconnu; ce Dieu que •vous ne connaissez pas, c'est celui que je vous annonce ; il a fait le ciel et la terre, il a marqué la durée des temps , déterminé le cours des astres, donné des lois aux éléments , et nous sommes les premiers ouvrages de ses mains. Nous ne lui sommes pas moins redevables, notre très-cher frère, des changements inespérés, qui dans l'ordre moral et dans l'ordre politique, font notre gloire et notre bonheur. En tirant le genre humain de l'ignorance et de l'erreur, il semble que la Providence l'ait une seconde fois tiré du néant. Heureux par les biens qu'a produits la religion, gardons-nous (1) d'en méconnaître l'auteur, et d'ajouter la plus folle présomption à la plus noire ingratitude.

Les écarts de la raison et les bornes qui lui sont prescrites, ne sont pas les seules preuves de son insuffisance. Si l'étude des vérités célestes (2), disait saint Thomas, était laissée aux seules lumières de la raison , il en résulterait trois inconvénients : le premier, que peu de personnes en auraient la connaissance ; le second, que ceux mêmes qui l'auraient, ne l'acquerraient que fort tard ; le troisième, qu'il s'y mêlerait presque toujours des faussetés et des erreurs.

En effet, les incrédules n'oseront pas prétendre que toute personne indifféremment puisse atteindre aux connaissances dont ils font gloire. Us insistunl avec trop de force sur les préjugés des hommes , sur leur ignorance et leur faiblesse, pour supposer que le peuple, incapable d'application et d'étude , ou que

(1) Praeteriens... inveni et aram , in qua scriptiim cral : IgnoioDco. Quod ergo ignorantes coiitis, lioc ego annuiitk) vobis.

Dpus, qni fecit mundiini et omnia qua; in eo sunt, iiic ca-li et terrée cum sil Doniinus... cuin ipso (Jet onniilms vitam, et inspiralioiiein, et oninia (Acl. Apod. , cap. 17, t). 23, 2i).

(2) Si la vérité était aliandonnéc anx sentes, reciierdips delà raison, il s'ensuivrait trois inconvéïiieuls : le premier serait (|ue la connaissance de Dieu ne serait le (lariaf^e que d'un petit nonilire d'iiomnies ; car trois choses, savoir, la yianvreté. la paresse et une compli-xiou faible, nietli'ut le plus grand nombre hors d'étal de s'ap|ili(iuer utilement a des recherches relatives aux sciences; le second inconvénient serait que ceux d'entre les hommes qui pourraient parvenir à la connaissance de la vérité, n'y parviendraient que fort lard, et après une longue suite d'années, employées à l'étude; U'. troisième consiste en ce que telle est la l.iiblesse de renUuidemenl humain, qu'i'ya pour l'ordinaire beaucoup d'erreurs mêlées dans les découvertes qu fait la raison tS. Tliom., l. i, conlia Genliles, cap. i).

LE FRANC DE POMPIGNAN

l'homme du monde, toujours distrait par ses occupations et ses plaisirs , puisse donner le temps nécessaire à la recherche de la vérité, et parvenir à la connaître.Eile sera donc réservée à la seule classe des gens savants et instruits. U faudra avoir reçu du ciel des talents supérieurs, abandonner les fonctions de la vie civile, se livrer entièrement à l'étude et à la discussion, pour savoir ce qu'on doit croire et ce qu'on doit faire; et celui-môme qui aura le temps et la capacité nécessaires • quand pourra-t-il s'assurer d'avoir trouvé la vérité? Les plus belles années de sa vie s'écouleront dans l'incertitude et dans la recherche; et suivant la pensée de Lactance (l), les docteurs eux-mêmes seront consumés de vieillesse, lorsqu'ils auront appris comment ils doivent vivre.

Combien peu d'ailleurs pourront se promettre de ne s'être pas trompés ? et si l'homme de génie s'égare, quelle confiance l'homme simple et grossier pourra-t-il avoir en ses propres lumières? On ne peut douter que les vérités les plus essentielles n'aient des apparences de difficultés qu'il faut résoudre. On ne peut douter que sur les objets les plus simples, il n'y ait entre les hommes les plus instruits des contradictions qu'il faut concilier. On ne peut douter enfin que la pratique des devoirs les plus indispensables ne trouve dans le cœur de l'homme et dans les circonstances extérieures, des obstacles qu'il faut surmonter. Or quelle peut être la force de la raison pour fixer l'homme faible et inconstant que tout séduit, ou pour en imposer à l'homme présomptueux, qui se séduit luimême? De quel droit un homme peut-il exiger qu'un autre se soumette à son opinion? Les préceptes des hommes , dit Lactance (2) , n'ont point de force, parce qu'ils manquent d'autorité. Personne ne croit, parce que celui qui écoule s'estime autant que celui qui parle.

La raison n'est donc point, notre très-cher frère, un moyen suffisant pour éclairer l'homme et pour le conduire. Mais si un autre moyen est nécessaire, il existe. Li Providence n'a pu nous abandonner san ; guide ; et puisque la sagesse (3) du monde est vaine, il a fallu qu'une lumière surnaturelle vînt à notre secours.

11 est vrai que l'homme peut et doit examiner, si ce qu'on lui annonce au nom du Seigneur est véritablement sa parole. Mais quelle différence entre celte discussion d'un simple fait facile à éclaircir , et toutes celles qu'entraîne la recherche de la vérité au tribunal de la raison abandonnée à elle-même ! Plus ce fait est important, plus le Ciel nous a

(Ij Cumipsi doctores ante fuerint seneetute, ac nioite cnnlecti, quani constituerint, quomodo vivi deceat {Ltul de (uisu sapieiit. l. 111 , n. \i, p. 279).

(2) Quid ergo? Niliil ne illl similc prxcipiuntV Imopermulia : et ad vernni freque.iter acceduul, sed nihil ponderis habenl illa prœcepla, (piia suni ninnana ; et auctoritate niajori, id est, divina illa, carent. Nemo igiiur crédit ; quia lam se hominem putat esse, qui ;|udit , (luam est ille, qui praiiipit {Lad. de fais. sa)), lib. 11! , n. 27 , p. 530).

(3) Nam nuia in Dei sapimitia non cognovit numdns jier sapieniiam IJenni. plac.uit Deo per sUillitiani pracdi(;aiionis salvos lacère credentes iad Cor. I . cap. t. v. 21).

AVERTISSEMENT DU CLERGE DE FRANCE

ménagé de moyens de le constater. Il semble que la certitude de la révélation se manifeste à tous les sens de l'homme et à toutes les facultés de son âme. Faits extraordinaires et miraculeux; prédictions justifiées par l'événement; promesses de l'ancienne alliance accomplies; caractère divin du Messie; ébranlement de la nature au moment de sa mort ; téu)oignagcs non équivoques de sa résurrection; cboix des apôtres; conversion éclatante de l'univers; incrédulité persévérante des Juifs; constance inébranlable des martjrs; enchaînement sublime de la doctrine, excellence des préceptes; perpétuité de l'enseignement : il n'est point de genres de preuves que la religion ne réunisse en sa faveur ; point de genre d'esprit auquel quelqu'une de ces preuves ne puisse être sensible. Toutes sont victorieuses par ellesmêmes; toutes se prêtent un mutuel appui , et telle est leur force, qu'on ne peut s'y refuser, sans introduire le pyrrhonisme, cl détruire tout principe de certitude : et lorsque ce fait unique est constaté, lorsque l'homme est sûr que Dieu a parlé, que peut-il lui rester encore à désirer?

La voix du Seigneur dissipe les nuages (1): elle épargne à lesprit humain des méditations longues, pénibles et infructueuses; elle l'affranchit des ténèbres de l'ignorance, des perplexités du doute, de la crainte de la séduction ; elle lui rend sensibles les vérités les plus inaccessibles à la raison. Ce qu(î les occupations du plus grand nombre des hommes ne leur permettent pas de rechercher avec application (2); ce que l'homme le plus instruit ne peut atteindre par ses recherches, devient simple, familier à celui qui est éclai'é par la foi. Cicéron (3) ne savait que penser de la Divinité : Socrate [k] ignorait quel était le culte qu'on devait lui rendre : Senèque ne voyait qu'incertitude sur la nature de l'âme : les plus grands génies se sont épuisés sur la différence du bien et du mal, sur les premières notions du droit naturel , sur celles de la

vertu Un simple fidèle est plus instruit

sur tous ces objets. H n'est point d'artisan parmi nous, disait Tertullien (5), qui ne connaisse Dieu, et ne soit en état de le faire connaître. Le catéchisme le plus abrégé donne des idées plus sublimes de la Divinité, de notre destinée, de nos devoirs; il présente un corps de doctrine plus complet que les traités de morale et de métaphysique des incrédules lesplus accrédités; et ce corps dedoc-

(1) Et niandavil nubibus desuper (/'s. LXXVII , v. 27).

(2) Puisque ni les nécessilés de la vie, ni l'inliruiité des hoimnes ne pernielleiit qu'à un pelil nombre de personnes de s':ippiiqnei' à l'élude ; quel moyen pouvail-on trouver [lus capable de proti'.er à tout le leste du monde , que celui que Jésus-Clirist a voulu qu'on emplciyât pour la conversion des peui les? {Qrigène, conlie Celse, lih. 1 , iraduciionde boucfiereau).

(5) Pei oliseura ([naeslio est de uatura Deorum (Cic. de ml. Deorum, lib. 1, p. 5).

(.i) Quare necesse est expectare , donec discaïur quemadiiiodnni ad Deum alque ad liouiines habere se deceat (il(Uo,lib. II, Alcibiud. Mars. Ficiii. inleiprel. vers, fin).

(S) Il n'est point d'artisan chrétien qui ne connaisse Dieu, el qui ne soit en étal de le laire couuaîlre aux autres ÎTeiliUl. Apoloq., cap. 46).

trine n'est pas, comme les systèmes humains, dépourvu d'autorité. Dès qu'il est certain que Dieu a parlé, comment l'homme pourrait-il ne pas se soumettre? Ce qu'il croit sur la parole du Seigneur, ne peut être, ni préjugé, ni illusion. Les mystères mêmes ne peuvent arrêter sa croyance. Si la raison en est étonnée, ne le serait-elle pas encore davantage que Dieu eût pu vouloir l'induire en erreur ?

Non-seulement Dieu parle lui-mênne aux hommes par la révélation, mais il les inspire et les anime. L'attente d'une autre vie, celle des peines et des récompenses éternelles , l'exemple de notre divin libérateur, les canaux différents qui communiquent sa grâce , sa mort qui en est la source féconde et le sceau de ses promesses, tout conspire dans la religion à élever l'homme au-dessus de luimême , et à lui rendre facile ce qu'elle commande. Exempte de toute erreur, supérieure à toutes les inventions des hommes , montrant la route et donnant la force de la suivre , la révélation est propre à tous les hommes ; elle ne se manifeste pas moins aux petits et aux simples (1), qu'aux sages et aux savants. C'est, suivant l'expression d'Origène, un soleil bienfaisant qui se lève sans distinction pour toutes les parties du monde ; c'est celui qu'annonce le précurseur de Jésus-Christ (2), et qui est venu d'en haut pour éclairer ceux qui sont assis dans les lénêhres et dans Vombre de la mort, et pour conduire nos pas dans le chemin de la paix.

Mais si la révéla ion nous est nécessaire; si elle est le seul guide qui puisse nous suffire, et le guide le plus sûr que nous puissions avoir ; si l'incrédulilé, au contraire, ne nous offre que variations , erreurs , incertitudes, que deviennent les projets audacieux des incrédules? Ils se vantent d'éclairer l'homme, et ils l'égarent ; de le rendre supérieur aux préjugés, et ils lui enlèvent le seul moyen d'être h-rme dans sa croyance; de l'amener à la vérité, et non-seulement ils l'en éloignent, mais ils nuisent encore à son bonheur.

Si l'homme n'avait, ni désirs inquiets, ni passions tyranniques et importunes; si les avantages qu'il recherche ne trompaient jamais ses espérances; si après avoir obtenu ce qu'il désire , il ne désirait pas encore ; si la crainte, la gêne, l'incertitude ne venaient pas sans cesse troubler ses plus apparentes satisfactions; si l'âge, les infirmités, les chagrins, des événements inattendus ne détruisaient pas habituellement le char imposteur qui peut le séduire ; il pourrait peut-être , endormi par ce calme trompeur, imaginer qu'il n'a besoin que de lui-même pour êlre heureux, et que ses sentiments sur les vérités de la religion sont inutiles et étrangers à son bonheur.

Mais qu'il s'en faut que la paix et le con-

(1) Abscondisli liccc a sapienlibns et prudenlibus, et rcvelasti ea parvulis(M«i//j., cap. Il, v. 2:)].

(2) Oriens ex alto iiluininare tiis qui in lenebiis et in unibra morlis seilenl, ad dirigendos pedes noslros in viam pacis (Luc, capr\, v. 78 el 79).

V07 DEMONSTRATION tVANGLLIQUE.

Icntemcntsoient aussi universellemenlrépan- 4 Jus I Tout est vanité et peine d'esprit (1), dit t ie Sage ; un joug pesant a été imposé sur les enfants d'Adam (2). Le plus grand nombre d'entre eux gémit dans l'indigence et dans la douleur. Si au milieu de la détresse générale, il trouve quelques-uns qui semblent comblés des avantages de la fortune, ce qu'ils possèdent ne les console pas de ce qui leur manque. La possession d'un bien entraîne la privation d'un autre; les romords sont à la suite du plaisir; les revers à côté des grâces et des honneurs; un événement heureux n'arrive presque jamais sans être suivi d'un événement fâcheux qui en corrompt la joie ; ce qui fait le bonheur d'un seul, fait souvent le malheur d'un grand nombre. En vain la fortune se présente à nous sur la terre; elle se refuse presque toujours à nos efforts, et ceux qu'elle favorise, ne savent pas en jouir, ou en éprouvent l'inconstance.

i L'homme est-il donc né pour être malheureux? Ses jours doivent s'écouler dans la tristesse et dans l'amertume? et la vie ne serait-elle qu'un présent funeste de la Providencc?Ecarlons loin de nous, nos très-chers frères, une pensée aussi injurieuse à la bonté divine. Le désir d'être heureux, ce sentiment si vif, si général, si profondément gravé dans nos âmes, n'est point le fruit d'un instinct aveugle et trompeur. Le bonheur est entre nos mains ; mais la religion seule nous en fait jouir, et ce n'est que dans son sein que nous pouvons trouver les remèdes aux maux qui nous affligent.

Elle nous apprend que nous ne sommes que voyageurs sur la terre ; qu'une autre patrie nous attend; que les biens de ce monde sont fragiles et périssables, mais qu'il en est d'une éternelle durée (3), que Dieu promet à ceux qui sont ûdèles à ses commandements. Elle nous apprend que la partie la plus noble de nous-mêmes survit à notre apparente destruction ; que la véritable demeure est dans le Ciel, et que celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, nous fera ressusciter avec lui {k) et participer à sa gloire. Elle nous apprend que les infirmités , les malheurs et les disgrâces sont des épreuves, qui augmentant le mérite du juste, augmenteront aussi sa récompense ; que Dieu nous chérit lors même qu'il nous afflige (5), et que souvent les apparences de bonheur dont s'enivrent les méchants, sont les plus cruels châtiments de sa justice. Elle nous apprend enfin que. la mort n'est que le passage du temps à l'éternité (6); que c'est dans cette

(1) Ecce universa vanilas et affliclio spirilus {Eccli. c. i,v. 14).

(2) Jugum gnve super filios Adam a die exiius de ventre iiiairis eorum usque in diem sepullurae {Eccli. c. 40, D. 1).

(3) Non contemplanlihus nobis qua; videntur , sed qiiuî non vidcnUir. Qiiœ eiiim videnlur, Icmporalia suiil : quœ autem non videntur, selerna sunt (2 Cor. cap. 4, v. 18).

fi) Srienles quoiiiam qui suscilavil .losuiu, et nos cum Jesu suscitabil, cl consiituet vobis('um(/6iV/. v. li).

(5) Id cnjm quod in praesenti est niomentaueum et levé tril)ulaiionisnoslrae, su| ra nioduin in sublimilaie œlernum glorise pondus operalur iu nobis {Ibid. v. 17). " (6) Oportet enira corruptibile hoc induere incorruptio-

LE FRANC DE POMPIGNAN

éternité qu'est le véritable siège du bonheur; qu'un Dieu sauveur est venu sur la terre, et (1 ) s'est immolé pour nous rendre capables d'en jouir.

La croyance d'un Dieu vengeur du crime et rémunérateur de la vertu , l'idée sublime de la Providence, la certitude d'une vie éternelle, cette pensée , qu'un Dieu est mort pour notre rédemption: voilà le contre-poids puissant que la religion oppose à la fougue des passions et à l'inconstance des événements. Peut-il être de vrais malheurs pour celui qui croit son âme immortelle (2), et ses fautes expiées par Dieu même qui doit les juger? Ces idées consolantes soutiennent le chrétien dans tous les instants de sa vie. Si le Ciel répand sur lui quelques-uns des biens que les hommes recherchent, il sait en jouir, parce qu'il n'en abuse pas; si le ciel les lui enlève, il ne s'en plaint pas, parce qu'il en connaît la vanité. La prospérité ne peut l'éblouir , l'adversité ne peut labattre. Revers , disgrâces, humiliations, infirmités, aucun événement ne frappe son âme d'un coup douloureux, que la pensée d'un Dieu juste et miséricordieux ne la soulage : et lorsque la mort vient le séparer de loul.ce qu'il a de plus cher, elle le trouve plein de Timmorlalilé, et soupirant après le moment qui va le réunir à son Cré ileur.

A ces promesses, à ces espérances , à ces consolations, que peut substituer l'incrédulité? Des idées stériles d'ordre et de rapports que le plus grand nombre des hommes ne peut saisir; l'empire fatal de la nécessité qui ne fait qu'aggraver les maux, en les supposant sans remède; une indifférence stoïque, qui ne peut convenir qu'à des êtres insensibles ; de vaines considérations dont la fragile impression cède au moindre événement malheureux. O vous, qui osez douter des vues bienfaisantes de la Providence et du miracle sublime de notre rédemption, venez donc offrir vos froides consolations à ce misérable habitant de la campagne, qui achète, à la sueur de son front, le faible aliment qui prolonge ses tristes jours ; à cette mère infortunée, à qui le ciel a donné un cœur sensible, des enfants à élever et nul secours à leur offrir; à cet homme puissant qui a étonné l'univers par sa chute, comme il l'avait étonné par son élévation ; à cet homme de plaisirs, à qui il ne reste que des remords dévorants et de cruelles infirmités ; à ce malade languissant, qui ne sait que choisir entre les dangers des remèdes et ceux de la maladie, entre les douleurs qui retardent le moment de sa mort, ou celles qui l'accélèrent......

Dites à celui qui manquede tout, qu'il n'est point d'autres biens que ceux qu'on possède sur la terre; à celui dont la maladie et la débauche ont affaibli les sens , qu'il ne peut

nem, et mortalo hoc induere immortaliiatera (1 Cor. cap. 15, t'. r)5).

(1) Qui iradilus est propter dplicla nostra, et resurrexit propler jusiilicalioneni uosiram {Rom. cap. -i, v. 23).

(2) Imuiorialitalis pulcbnun est medicainentuui (lul-

cher hymuus Dei, lioino immortablalis qui justilia ;edifira^ tur (S. Clem. Alexand. Oral, adlwrl. ad Gent. vers. fui.).

ït)9

AVERTISSEMENT DU CLERGÉ DE FRANCE

être heureux que lorsqu'ils seront satisfaits. Dites à celui qui est la victime de la fraude et de l'injustice, que. l'intérêt doit être le premier mobile de l'homme, et que tout est dans l'ordre , lorsque les vues de cet intérêt sont remplies. Dites surtout à ce malheureux étendu sur le lit de la mort, qu'elle emporte avec elle une destruction totale, que le néant va devenir son partage , qu'il perd tout et n'a rien à espérer

Non-seulement, nos très-chers frères, l'irréligion ne tarit pas les lariries de l'infortune , sa doctrine les rend encore plus ainères. Que ceux qui bornent notre existence à celle vie misérable entendent bien :peu leurs intérêts ! Sils se refusent à l'horreur naturelle que l'hommi» a pour le néant , au désir insatiable qu'il a de se survivre, au sentiment rapide par lequel il semble s'élancer vers une autre vie : s'ils ne voient pas combien la pensée de l'immortalité élève le courage, soutient la probité, enhardit aux actions utiles et généreuses : s'ils osent penser que la matière est immortelle, et que l'âme seule ne l'est pas , révoquer en doute le néant dont Dieu nous a tirés, et supposer que la mort nous y replonge, nier la créalion de l'homme , et croire à son anéantissement, qu'ils consultent au moins ce désir d'être heureux qui anime tous les hommes. Toujours renaissant, jamais satisfait, il n'est éteint, ni par la privation , ni par la jouissance. D'où peut donc venir cette contrariété perpétuelle entre l'ardeur de nos vœux , et le vide que nous éprouvons lors même qu'ils sont remplis? D'où peut venir celte différence énorme entre le poids accablant des peines et la vanité des plaisirs? D'où peut venir cette successionhibituelle de penchants et de désirs dont l'instant même de la mort ne peut arrêter le cours?

L'éternité seule explique cette énigme.

Les contradictions qui nous étonnent, déchirent le voile qui couvrait notre destinée , et cette destinée une fois connue, fait évanouir ce qui nous afflige. La pensée d'une autre lie, dissipe toute illusion ; elle met de niveau les grands et les petits, le riche et l'indigent; elle rétablit l'égalité , éteint le faux éclat des biens du monde, ôle aux maux leur amertume , ou donne le courage de les supporter. Nous enlever cette ressource nécessaire, c'est démentir le sentiment intérieur, outrager la Providence, et tout à la fois aggraver nos peines , empoisonner les douceurs même apparentes de la vie et nous réduire au désespoir.

Si l'incrédulité est obligée de convenir que les espérances d'une autre vie sont la plus douce consolation que l'homme puisse éprouver sur la terre , elle croira peut-être en faire le bonheur , en l'affranchissant de la crainte des peines éternelles dont la religion le menace. M.iis pour se délivrer de cette crainte, il faudrait, avant tout, que l'incrédule fût pleinement convaincu de ce néant auquel il ose aspirer : car s'il doute, s'il est incertain , 11^ accroît ses frayeurs au lieu de les dissiper."

Les peines d'une autre vie peuvent être évitées par celui qui les croit ; mais celui qui ne les croit pas, ne peut se déguiser , que , si elles existent , elles seront son partage. Or quelle preuve capable de dissiper toute obscurité, l'incrédulité peut-elle donner de l'anéantissement total de l'homme? Sera-ce son analogie avec les autres êtres ? Supérieur à tons , il ne ressemble à aucun. Sera-ce le sentiment moral ? il répugne au néant et en repousse l'idée. L'incrédule dira-t-il que l'élernilé est un problème ? il laisse donc l'homme en proie à l'incertitude, au trouble, à la perplexité. La religion le place entre des peines auxquelles il peut se soustraire et des récompenses qu'il peut se procurer. L'incrédulité le place entre un néant incertain et des peines certaines si ce néant est une chimère , elle ne lui ôle que l'espérance d'une autre vie, elle lui en laisse toute la terreur.

Mais à qui d'ailleurs cette terreur peutelle être importune? Est-ce à l'homme de bien, qui marche dans les voies du Seigneur, et en observe la loi ? Si une juste défiance de lui-même lui fait considérer avec tremblement les jugetneuts de Dieu, la vue des mérites de Jesis-Christ anime son espoir, et la crainte qu'il éprouve, ne nuit point à la douceur de ses espérances. Les peines éternelles ne sont redoutables que pour l'homme irréligieux qui blasphème le nom du Très-Haut ; pour riiomme pécheur qui viole ses commandements , pour l'homme criminel, qui s'abandonne à tous ses penchants désordonnés, envahit le bien d'autrui, attente à la vie de ses frères, fait outrage à leur honneur, ne

respecte, ni les mœurs, ni les lois Ce

n'est donc qu'à son bonheur, ou à celui de l'homme injuste et corrompu , que l'incrédule prétend contribuer. S'il délivre quelques âmes de la crainte (1), ce sont celles auxquelles celte crainte serait nécessaire; c'est le crime qu'il veut affranchir. 11 ne peut enlever à la vertu que des espérances; et ne devrait-il pas rougir de confondre ses intérêts avec ceux du méchant et de l'homme chargé de forfaits? Ce n'est que pour eux que la pensée de réternilé est un malheur.

La religion ne laisse pas cependant le coupable sans espérances ; elle seule au contraire le préserve du désespoir. Les incrédules ne disent pas en effet qu'il soit indifférent à l'homme, même pour son bonheur, d'être vicieux ou vertueux. Ils ne disent pas non plus que le plus grand nombre des hommes marche dans le sentier de la vertu , et ils avouent volontiers que ceux qui s'en écartent, doivent être punis, au moins par les remords de leur conscience. Mais quelle ressource peut avoir l'impie, pour se réconcilier avec lui-même et apaiser ses remords ? Doit-il les braver ou les mépriser? Le vice

(l) Melum, seu limorem in iiiaximo viiio ponuiit... Non evellcndus, ul Sloici; iieque teiii|jei';iiidus liiiior, ut Perilijieii i vuluiil; sed in veraiii viuin dingeudiis est ; auferfndi(nie suiiL ntctiis; sed ita, ut is solus relinquaiur, qui quoniani legiliniiis, ;ic vrrus esl, solus effiiil, ul po'ssinl caîUTa oiun.a non liuieri {Lad. lib.yi, de veto Cuil. n. 17 p. (J03).

DÉMONSTRATION ÊVANGÊLIQUE. LE FRANC HE POAU'IGNAN.

sera donc sans frein , et la licence sans bornes ? Croira-t-il expier ses fautes par des actions vertueuses ? Ces actions sont des devoirs qu'il ne peut négliger sans devenir plus coupable, mais qu'il peut remplir sans devenir innocent. Aura-l-il recours à des œuvres de surérogalion cl à des sacrifices? La foi seule les rend utiles et méritoires. Il faut donc qu'il reste toujours en guerre avec lui-même ; qu'il élouffe s( s remords, ou qu'il y succombe ; qu'il se précipite dans l'abîme du vice , ou qu'il tombe dans le plus affreux désespoir.

Ce qui est un écueil pour l'incrédulilc, fait le triomphe de la religion. Si elle anime la vertu par l'espoir des récompenses, elle ramène l'iiomme coupable par l'espoir du pardon La grâce de la rédemption s'étrnd à tous les boinmes, à tous les temps, à toutes les fautes. Elle ne dispense point le pécheur d'expier lui-même ses égarements ; mais elle rend ses expiations profitables. Je suis (1), disait saint Paul, un grand pécheur ; mais miséricorde m'a été faile. Et voilà, nos irès-chers frères, le langage consolant que peut se tenir tout chrétien. Malgré l'énormilé de mes fautes, celui qui n'a pas épargné son propre Fils (2), ne tue donnera-l-il pas tout avec Ini'^ H est mort pour m'affranchir de la servitude du péché; il a payé le prix de ma rédemption, et il sera tout à la fois mon libérateur et ma récompense. Ainsi, la religion nous console et nous soutient dans toutes les circonstances de la vie. L'homme est moins heureux parce qu'il possède, que par ce qu'il espère; et les espérances de l'Evangile sont inQnies, comme le Dieu sur les mérites duquel elles sont fondées.

Si, après avoir considéré l'homme en luimême, nous venons à l'envisager sous les différents rapports qu'il a avec ses semblables, combien la religion ne contribue-t-ellc pas encore à son bonheur? Ici ceux des incrédules qui n'ont pas abjuré tout principe de morale , et toute idée d'honnêteté , couvicnnent avec nous, que l'homme n'est heureux sous tous ces rapports, qu'autant qu'il remplit les devoirs qui en résultent. Comment avec cet aveu peuvent-ils vouloir affaiblir la croyance de l'Evangile?

Nous avons déjà dit, nos Irès-chers frères, et nou^ vous le prouverons encore avec plus d'élendue, que la morale naturelle est insulfisanle ; que l'amour de nos devoirs est lie avec (3) la religion, et qu'elle seule a le pouvoir de surmonter la force impérieuse de nos passions.

Mais avant d'entrer dans ce détail, et pour

(I) Qui pnus blasi.hemus fui,oiperspc.ulor, clcuntiimrlio.-us : sec! luiseriœicliain Dei coiiseculus suiii (I ad Tim. cap. I, V. lô). .

(-2) gui eliam proprio Filio suo non pepereil, seil pro nobis oiiiuiinis iradidil illum : (luoiuodd non eliam cuin ilio omnia noliis <lonaïii (Ad llmt. cap. Vlli, V. 3'2)?

(5) iSons avons dit iine sans la religion, il ne ponvail y avoir, ni sagess', ni juslice.... qne la jiislice se trouvait dans 1 lioinine seul, parce nue si Dieu, qui ne |.<>ul se se tr()iii|ier, ne ré|irinie, pas nos nassions, nous vivrons d'iiiif manière criminelle el impie [Lad. de Dei, n. U,

mettre plus au jour la mauvaise foi des ennemis de la religion, nous pouvons dire : Au moins ne nous éloigne-t-elle pas de la pratique de la vertu : el dès qu'elle ne nous en éloigne pas, dès que les livres sainls sont remplis de préceptes et de conseils utiles à tous les états ; dès que ces préceptes el ces conseils trouvent dans l'autorité qui les dicte , dans les promesses (jui les accompagnent , dans la grâce qui les rend possibles, une nouvelle force et un nouvel attrait ; n'est-ce pas nuire aux hommes , que de clierchcr à les priver d'un secours aussi puissant? Aidés par les lois divines et humaines, nous marquons encore tous les jours de notre vie par nos infidélités , et on croira nous servir en nous étant le frein le plus capable de nous retenir I

Quand la religion ne ferait qu'assurer dans chaque état la fidélité aux obligations qu'elle impose, quand elle ne ferait que re serrer les liens du sang et l'union des mariages, cimenter les amitiés , rendre les alliances et les engagements plus chers el plus inviolables ; quand elle ne ferait qu'accroître la tendresse des pères, la reconnaissance des enfants, l'indulgence des maîtres, la fidélité des domestiques (1), elle serait encore dans celte vie la source la plus intarissable de bonheur que le Ciel eût pu répandre sur les hom es. Le malheur naîl du désordre, et le plus grand ennemi du genre humain est celui (|ui leur envie le moyen de prévenir ce désordre ou de le réparer.

La religion fait plus encore pour notre bonheur, nos très-chers frères. Si l'homme n'est pas malheureux quand il remplit ses devoirs j il n'est véritablern nt heureux que par le sentiment qui les lui rend chers. La sensibilité de l'âme est son premier mobile, et la source de ses plaisirs el de ses peines. Or cette sensibilité que Dieu nous a donnée pour nous faire aimer la vertu est ou égarée dans sa marche , ou desséchée par l'irréligion. Les partisans d'une cruelle fat.ililé ne voient dans les mouvements de l'âme que l'action aveugle des ressorts mus par une impulsion nécessaire; el ceux qui croient que tout doit être sacrifié aux passions ne voient rien qui doive arrêter cette sensibililé el lui donner des lois. La religion au contraire l'étend et la dirige : d'un côté elle multiplie entre les hommes les relations et les dépendances , elle resserre les liens qui les unissent , elle ajoute à ces liens des liens plus respectables qui les fortifient; de l'autre elle règle

(!) Muliercs, subdilae estoteviris, sicut oportet, in Domino.

V ni, diligile uxores vestras, et nolite amari esse ad illas.

ImIII, obeditc parenlibus per omnia : hoc enim placitum est in Doiniiio.

l'iiires, nolite ad indignalionem urovocareFilios vesiros, ut non pusillo aiiimo liant.

Servi, oliedile per oinnia dominis carnalibus, non ad ooiiliiin sorvieiiies, quasi hominibus placcntes, sed in simpliciiale cordis, tiineiites Denin

QiKidcuiiKiue lacitis, ex anime operaniiui, sicut Domino, et non lioniinllius.

Scienies (piod a Domiiii) accipietis retribulionem haere* dilaiis [Ad coloss., ca\i. lli.v. iHel seq.)

AVERTISSEMENT DU CLERGE DE FRANCE. 774

li-s penchants du cœur, los prévient conlro les illusions, lui montre ce qu'il doit fuir et ce qu'il doit rcdiercher; elle garantit tout à la lois des étueils contre lesquels une sensibilité extrême peut jeler la vertu, et de la sécheresse de l'âme, qui éteint tout sentiment de bonheur.

Les incrédules ne parlent que d'égalilé, d'humanité, de bienfaisance; mais la religion seule réalise ces idées consolantes. Aux yeux de la nature, la force, l'esprit, la puissance, la forlune, tout est inégal, et rien ne dédommage de cette inégale répartition celui à qui elle n'est pas favorable. Aux yeux de la foi, tous les hommes sont enfants du même Père qui est dans les cieux. L'inégalité des conditions n'altère point entre eux l'égalité primitive. Le cèdre et l'hysope sont les mcjnes devant le Tout-Puissant, et lorsqu'il viendra juger les vivants et les morts, il n'y aura entre eux de distinction que colle qu'ils auront tous pu mériter par leurs vertus. Aux yeux de la nature, cha(iuc homme doit s'aimer par préférence, et les services qu'il alt.nd de ses semblables sont la mesure de ceux qu'il leur rend. Aux yeux de la foi, nous devons ainier notre prochain comme nous-mêmes, et nos intérêts et les siens doivent se confondre. Aux veux de la nature, la bienfaisance ne doit aux indigents que le superflu; elle n'est parfaite, aux yeux de la foi, que lors(iu'clle retranche sur le nécessaire. La charilé chréla

sensibilité naturelle :

l'àme, dit Lactance (1),

qu'ils

tienne perfectionne les mouvements d; font sa perte ou son bonheur, selon sont dirigés; le sentiment que lui inspire la charité la remplit et la satisfait. Celui qu'elle anime jouit de tout ce qu'il possède, de tout ce qu'il espère, de tout ce qu'il projette; il jouit des vertus qu'il pratique, des bienlails qu'il répand , des sacrifices auxquels il se soumet. L'homme incrédule |icut quelquefois n'être [las infidèle à ses devoirs; l'homme chrétien seul est véritablement heureux en les remplissant.

Il est encore, nos très-chers frères, un principe fécond de bonheur et de repos que détruit l'incrédulité. L'homme ne peut se suffire à lui-même. Pour suppléer à sa faiblesse, Dieu a voulu qu'il vécût en société (2) : des besoins réciproques en rapprochent tous les membres, et les rendent nécessaires les uns aux autres. Voyez, dit Bossuet [Politique tirée de r Ecriture sainte, liv. I, art. 1, prop. 6), comme les forces se multiplient par la société et les secours mutuels. Ces secours, qui compensent et justifient l'inégale distribution des biens, font le soutien et le bien-être de l'hom-

(1) Ces mouvements drtl'ame ressemlilenl à ceux d'un cliar aUelé.La sûreléd.' sa course dôiiend de riiabileléde celui qui le couduil. S'il ganli- la xr.iic. dirpcUoii , il ne heurtera pas; mais s'il s'en «Varie, ou il s ■ lirisora couire lesrochi-rs, ou il se précipitera d.ius des a!>îuies ou au aïoiiis il n'anivera i as au liul : il en est de uiême du cours de la vie menée par des aHeclions conime par des chevaux agités; la course de l'houune est sûre, si elle est bier, dirigée (Lnct. /!/;. VI, deve uCnUu,n. 17.p. (iOt).

(-2) Melius est ergo duos esse siuiul, (lua.u unun- ; liabenl euim emolumenlum socielalis su*. Si unuscecioeril, al) allero fulcielur : v;e soli. quia cuui ceciderit, non liabet siiljlevaulem se [EccL^ IV, 9, 10).

me, la sûreté et la douceur de sa vie, et toujours son bonheur, soit qu'il en soit l'objet, soit qu'il en soit le dispcnsaleur.

Un auteur fameux du siècle dernier, et dont les incrédules, modernes ont emjjrunté les sophismes et suivi les écarts, a osé mettre en problème si une société ne i)nuvait pas exister sans aucune religion. // n'est pas besoin, (Ml Bossuet (76/flf., liv. "VII, art.'2,, prop, 3), de répondre à des questions chimérii/ties : de tels Etals ne furent jamais ; les peuples où il n'y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable subordination et entièrement sauvages. Parce que "l'air corrompu (jui infecte certaines parties de la terre ne les rend pas totalement inhabitées, s'ensuil-il qu'un air doux et salubre ne soit pas nécessaire aux hon)mes? El de ce que des coutumes entièrement barbares sont encore en usage chez quelques nations, les incrédules eux-mêmes voudraient-ils conclure qu'il est indifférent de les tolérer ou de les proscrire?

Il importe peu de rechercher si, dans un coin de l'Afrique ou de l'Amérique, il se trouve quelques hordes de sauvages dépourvues de toule idée de religion; il s'agit de de savoir si une société de tels peuples serait tranquille et florissante , si les mœurs y seraient pures, les services réciproques, abondants, les actions généreuses communes, le gouvernement respecté, les lois observées. C'est de tous ces points que dépendent la splendeur et l'harmonie de la société : elle est le centre et la réunion de tous les rapports des hommes entre eux ; et s'il est prouvé que la religion nous porte à la vertu, à la bienfaisance, au patriotisme, à la paix, à la soumission, tan is que l'incrédulité nous en éloigne, il est prouvé que la sagesse des hommes n'est que folie, que la piélé est utile à tout (1), et que Jésus-Christ n'est pas moins notre bienfaiteur dans le temps que notre libérateur pour l'éternité.

C'est déjà vous avoir montré, nos trèschers frères, l'influence de la religion sur les mœurs, que de vous avoir fait voir combien l'homme qu'elle inspire est fidèle à remplir les obligations que lui imposent ses différents rapports vis-à-vis ses semblables. La vertu de chaque citoyen forme les mœurs publiques, et les mœurs publiques fontl.i force de l'Etat. Ce n'est pas que nous prétendions que chaque incrédule ait perdu toute idée de morale dans la spéculation et toiit sentiment vertueux dans la pratique. Le cri de la conscience, des principes de droiture gravés dans tous les cœurs, des inclinations heureuses, une élévation naturelle, une bonne éducation, peuvent conserver dans quelques âmes honnêtes le sens moral du bien et du mal, y faire naître des affections tendres et généreuses, et y produire l'amour de l'ordre, qui est la base de la vertu.

-Mais nous disons que ces principes sont afl'ermis dans le chrétien par les motifs que

(1) Pietas autem ad omiua utilis est (I ad Timot. c. "SX,

718 DEMONSTRATION LVANGELIQUE

la religion y ajoute, et qu'ainsi c'est affaiblir tes priiitiijes, que d'affaiblir la croyance de la religion. Nous disons que ces principes, suliisant dans le cours ordinaire de la vie, sont bien faibles contre des lenlations violentes , contre des passions impétueuses, conlre des circonstances critiques de toute opèce , auxquelles l'Iiomine est exposé; qu'au contraire les grâces et les promesses de riivangile ont une force puissante et victorieuse, et qu'ainsi c'est rendre la vertu incertaine que de la priver du secours de tu religion. Nous disons qu'au lieu que la doctrine chrétienne est sensible à tous les hommes, ces principes ne peuvent l'être, ni à l'homme méchant qui nécoule que ses passions, ni à l'homme grossier qui est entraîné par ses sens, ni à la multitude, qui est incapable de précision et de justesse, et qu'ainsi détruire la religion, c'est ôter aux mœurs publiques la resî^ource la plus universelle que la Providence leur ait ménagée. Nous disons surtout que tous les mojens que la société peut employer pour obliger l'houime à remplir ses devoirs sont approuvés et fortifiés par la religion, et insuffisants si elle ne leur prêle son appui.

Le premier de ces moyens est l'intérêt même de l'homme, et sans doute que si cet intérêt était bien entendu, s'il était dirigé par la religion, il serait la sauve garde des mœurs et le garant des services réciproques, sans lesquels la société ne peut subsister. Mais ce mobile puissant est souvent un écucil. Si, en consultant son intérêt p irticulier, l'homme le sépare de l'intérêt public; si l'amour exclusif de lui-même succède au penchant légitime qui le porte à s'aimer; si, en voulant exister pour lui, il croit ne rien devoir aux autres, il faut que la société s'écroule. Elle ne se maintient, comme l'univers, que par l'accord et la correspondance des parties.

Nous pourrions ici reprocher aux incrédules les écarts de quelques-uns d'entre eux, qui, en rappelant l'homme à son intérêt, n'ont pas craint d'énerver le respect filial, l'amour paternel, les liens du sang, ceux de l'amitié, la probité même, le courage et le désintéressement; qui n'ont pas rougi de justifier l'avarice, la volupté, les plaisirs désordonnés des sens; et qui, sous le vain prétexte de rétablir l'homme dans tous ses droits, ont détruit ceux de la société.

Mais ce n'est pas sur les erreurs des particuliers, c'est sur la doctrine de l'incrédulité en elle-même, que nous voulons établir le triomphe de la religion. Nous supposons donc un incrédule animé de l'amour du bien public, disant aux hommes : Puisque chaque membre de la société a des besoins infinis et des facultés bornées pour y pourvoir, l'industrie de plusieurs doit suppléer à l'industrie d'un seul ; en servant ses semblables, on ne peut se nuire à soi-même, et les services (ju'on leur rend sont toujours une faible compensation de ceux qu'on en reçoit.

C'est à cet incrédule que nous demandons si cette liaison de l'inlérêt général avec l'intérêl particulier sera toujours assez pres-

LE FRANC DE POMPIGNAN

sanle et assez sensible, pour que la société ne perde rien de ses droits. Souvent pour êlie utile à ses semblables, il faut se réparer de tout ce qu'on a de plus cher; souvent, pour servir la société, il faut s'oublier soi-même. La bienfaisance suppose des privations , la générosité entraîne des sacrifices , la justice même en exige quelquefois , les passions surtout isolent ceux qu'elles dominent , et ce qui les favorise paraît toujours à l'homme être son intérêt le plus cher. Si les devoirs qu'il faut remplir sont pénibles, si les services qu'il faut rendre sont prochains, et ceux qu'on attend éloignés, si ces services contrarient des inclinalions fortes cl des goûts dominants, quelle ressource pour se déterminer trouvera en lui-même l'homme conduit par cet inlérêt personnel, aucjuel le rappelle lincrédulité? Les compensations que lui présente la société ne sont pas supérieures aux avantages dont elle veut qu'il se détache. Les motifs qu'elle lui offre sont du même ordre que ceux qui excitent sa résistance. Les biens dont il faut qu'il se prive sont toujours présents , ceux dont e le le flatte sont souvent incertains. Faudra-t-il s'étonner, si, ne devant consulter que son intérêt, il se porte à préférer ce qui lui est utile à ce qui est utile aux autres, son bien particulier au bien public, son avantage à celui de la société?

La religion au contraire ne présente pas seulement à l'homme la société comme le centre et la réunion de tout ce qui lui est cher; mais comme le miracle perpétuel de la sagesse divine, le plus grand de ses ouvrages après la création. Ln troubler l'ordre c'est manquer à la Providence, et tout ce qui en dérange l'harmonie est une sorte de profanation et de sacrilège. La société est aux yeux du chrétien une seule et immense famille dont Dieu est le chef et dont tous les membres sont frères. Réunis pour se secourir et se soulager, la loi d'amour donnée à tous les hommes, est particulièrement faite pour eux. Lorsque par des services mutuels ils en suivent l'impression, ils remplissent la partie du ministère auquel la Providence a daigné les associer; et c'est à Dieu même qu'ils manquent, s'ils négligent de proléger leurs semblables et de leur être utiles.

D'après ces idées, nos très-cliers frères , que les vertus sociales ont de charmes pour un chrétien ! Il entendra sans doute quelquefois la voix impérieuse des sens ; il éprouvera les mouvements violents de la cupidité qui porte l'homuie à être dur et injuste : mais il entendra en même temps la voix de Dieu qui le rappelle à ses frères ; il verra la dureté et l'injustice poursuivîtes par la vengeanc(; divine; il verra les récompenses préparées à l'homme bienfaisant et charitable, au sujet soumis et fidèle, au citoyen généreux. Quand même son inlérêt particulier se trouverait en opposition avec celui de la société, un autre inlérêt étranger à la terre, et d'un ordre supérieur le soutient et l'anime. Bornée au temps présent, l'incrédulité ne peut mettre de différence entre ce que la société promet et ce qu'elle exige : en lui immolant son re-

777 AVERTISSEMENT DU CLEKGÉ DE FRANCE

pos, sa fortane, sa vie même, lo chrétien sait qu'il travaille encore à son propre bonheur. La religion le détache, et des biens qu'il faut sacrifier pour la société, et de ceux qu'il pourrait en recevoir. Comme il n'en recherche point les faveurs, il n'en craint point l'ingratitude; et soit qu'elle le protège, ou qu'elle le néglige, il ne cesse jamais de lui être fidèle, parce que Dieu l'ordonne et doit être sa récompense.

Le second moyen que peut employer la société, pour obliger l'homme à remplir ses devoirs, est l'autorité du gouvernement. Nous conviendrons volontiers avec l'incrédule que cette autorité est l'agent le plus puissant pour maintenir l'union et la paix, protéger le faible et réprimer l'injustice. Le mal (1), dit l'Ecriture, n'est pas sans remède, lorsqu'audessus du puissant il y en a de plus puissants, et que ceux-là même ont au-dessus d'eux des puissances plus absolues.

Mais pour que l'autorité produise l'effet salutaire qu'en attend la société, il faut également, et que les sujets la respectent, et que les princes n'en abusent pas. L'abus du pouvoir et la révolte font le malheur de ceux mêmes qui semblent intéressés à les soutenir. Ôr pour préserver l'autorité de ces deux écueils , quelle force n'a pas la religion? Elle dit aux peuples que toute pinssance vient de Dieu (2) ; que le prince est son ministre ; qu'il faut lui être soumis, non-seulement par la crainte. îuais par motif de conscience, et que lui résister, c'est résister à l'ordre de Dieu. Elle dit aux souverains (3) que leur force vient du Très-Haut, qui interrogera leurs œuvres et pénétrera le fond de leurs pensées; que plus ils sont indépendants de ceux qui gouvernent, plus ils seront jugés sévèrement par celui de qui ils dépendent;qu'i7s doivent être au milieu de leurs sujets, comme l'un d'entre eux, et ne se reposer qu'après avoir pourvu à tous leurs besoins. Soumission , amour, respect dans les peuples; justice, bonté, tendresse dans les rois : tels sont les principes que la religion inspire; et peut-on nier, que s'ils sont profondément gravés dans les cœurs, ils ne préviennentles dissensions et les révoltes, et que leur effet naturel ne soit d'une part de fixer l'inconstance et l'inquiétude des peuples, d'ôler toute espérance à l'ambition entreprenante, de maintenir l'obéissance et la fidélité; et de l'autre,

de mettre un frein à l'injustice et à la cupidité, de rendre lesroisbons. justes et bienfaisants, et de les engager à être l'image de Dieu par leur bonté, comme ils le sont par leur puissance ?

Quel est au contraire le langage que peut tenir l'irréligion? Ne voyant dans la formation des Etals , que l'effet naturel de la violence ou du besoin, et dans la puissance pu-

(l) Si videris caluranias egenorum, et violenla jiidicia, el suhverli jusiiliam iii iirovincia, non inirei'is super boc negoiio, quia excclso excelsior eslalius, el super hos quoque ernluenlioressunialii [Eccles. cap. 5, v. 7).

(â) Non est euim polesias iiisi a Dej [Ad Bom.c.lS.v.l).

Miuislri eiiiui Dei sunl in lioc ipsum servienles (Ibid., t. 6).

lUeo necessilate subdiii estoie, non soluni propter iram, sed eliam propler conscieniiam(fi»id., v. 3).

(3) Priiebete aures vos, qui couUnelis niuUiludines, et jilacetis vobis in lurbis natioaum : qiioniam data est à Domino polesias vobis, et virlus ab Aliissimo, qui inierrogabit opéra veslra,ei cogitaliones scrutabilur (Sap. cap. ii, i'. 3 el i).

Horreude et cito apparebit voliis : quoniani judiciura durissimum his, qui praîsunt, liet (ibiU., v. B).

Reclorem le posuerunt : noli exloili : eslo in illis quasi unus ex ipsis. Curani illorum habe, el sic conûde, el omni cura laa expUcila recumbe iEccU. c. 32, i'. 1 el2^.

DÉMONST. EVANG. XIL

blique, que la réunion des forces particulières, elle ne peut offrir de motif supérieur qui règle l'usage de l'autorité, et porte à l'obéissance. Elle peut, à la vérité, dire aux souverains et aux sujets, qu'il y a entre eux un contrat tacite ou exprès, par lequel ils se sont mutuellement engagés à des devoirs respectifs. Elle peut dire aux premiers que ce contrat ne les oblige pas moins que ceux qui leur sont soumis; que la violence énerve le pouvoir, et que l'amour des peuples est le plus sûr fondement du trône. Elle peut dire aux seconds qu'il est de leur intérêt que ce contrat ne soit jamais violé; que la licence éteint la liberté, et que leur soumission est le gage de leur bonheur et de la tranquillité publique. 1

Mais si l'autorité n'est fondée que sur ce contrat primitif réel ou supposé , le prince n'en conclura-t-il pas que le moyen le plus infaillible de le maintenir est de mettre les peuples hors d'état de l'enfreindre; que leur faiblesse et leur impuissance sont les seuls garants de leur fidélité, et que pour avoir des sujets soumis, il faut les tenir dans la misère et dans l'oppression ? Les peuples au contraire n'en concluront-ils pas que le prince tenant uniquement d'eux l'autorité qu'il exerce, il leur en doit compte ; que pour peu qu'il en abuse, ils peuvent rentrer dans leurs droits, et que la puissance publique , dont il n'a que l'usage, peut être par eux remise en d'autres mains ?

Ce ne sont point de vagues inductions qu'un zèle injuste se plaise à prêter à l'incrédulité.Les unes sont avouées par ce politique fameux, qui enseignait la tyrannie aux rois. Les autres sont répandues dans les livres des incrédules modernes ; et on ne sait, en lisant la plupart de leurs ouvrages, si c'est au souverain du ciel ou à ceux de la terre qu'ils ont par préférence déclaré [a. guerre. Mais que ces conséquences soient avouées ou non par les incrédules , elles tiennent nécessairement à leur doctrine. Si ce n'est pas Dieu qui a établi les souverains ; si la puissance publique, toujours .résidant dans le corps de la nation, n'est qu'un dépôt passager qu elle leur a confié ; si elle peut, leur demander compte de l'exercice de cette! puissance, quels maux ne peut pas produire^ la crainte de la perdre, ou le désir de la recouvrer? La force de l'autorité est dans la confiance. En exaltant les droits du peuple , on nourrit son inquiétude, on excite celle du prince; l'idée d'un pouvoir précaire porte à en abuser, l'idée d'un pouvoir qui n'a rien au-dessus de lui, porte à le redouter. La crainte de la résistance produit l'injustice ; l'injustice amène l'indépendance. L'idée seulç {Vingt-cinq.) '

DÉMONSTRATION ÉVANGÈLIQUE. LE FRANC DE POMPIGNAN

d'un Dieu, qui est le roi des rois, qui les établit et qui les juge, anime celui qui obéit, modère celui qui commande, réprime la licence et la tyrannie, et retient dans le devoir le prince à qui tout est soumis, ei le peuple dont il est le père.

Les lois, nos très-chers frères, sont le troisième moyen que peut employer la société, pour procurer la sûreté et le bonheur des membres qui la composent. Mais elles ne peuvent ni punir toutes les fautes, ni récompens"r toutes les actions vertueuses. Les infractions secrètes échappent à leur vigilance (1) ; la méchanceté puissante en élude la rigueur. Les lois servent les mœurs, mais ne les forment pas. Le vrai bien de la société consiste moins dans l'absence des crimes et des forfaits, que dans la pratique de la- vertu et dans l'habilude (onstanle des actions honnêtes et généreuses.

Considérons , disait ïertullien, les lois des hommes, et celles que Dieu nous a données; (juelle loi (2) est plus accomplie, de celle qui dit : Tu ne tueras point, ou de celle qui dit : Tu ne te mettras point en colère? de celle qui défend l'adullère, ou de celle qui proscrit les regards dangercux?de celle qui interdit toute action nuisible, ou de celle qui punit jusqu'à la médisance?decelle qui ne veut pas que l'on fasse tort au prochain ou de celle qui ne veut pas même qu'on lui rende le mal pour le mal? La loi humaine n'empêche que le crime. La religion détruit le vice qui nest pas moins dangereux. L'une défend les actions criminelles, l'autre prescrit les actions vertueuses. L'une arrête la main, l'autre parle au cœur, et en réprime les mouvements. La loi ne commande que ce qui est indispensable. La religion conduit à la perfection : la voie par laquelle elle y mène, assure l'exécution de ses commandements. Si les efforts sublimes de la vertu ne sont pas en honneur, la vertu elle-même sera bientôt dans l'oubli.

(1) Nous sommes de tous vos suJQls ceux qui vous aidoiîs le plus à maintenir la tranquillité publi(|ue, en enseignant aux hommes que nul d'entre eux , soit qu'il soit niéchanl, soit qu'il soit vertueux , ne peut se tiérob r aux regards de Dieu ; et que tous iront recevoir après leur mort des récompenses ou des peines élernclles , selon le mérite de leurs oeuvres. Si cette vérité était profondément gravée dans resjjrit de tous les hommes , aucun ne iréférerait d'être vicieux pendant cette tourl<'. vie, |iour se voir ensuite condamtié au feu éternel : mais le désir de se procurer les biens que Dieu leur promet, et d'éviter les châtiments dont il les menace , les porterait tous à réprimer leurs passions et à enrichir leur âme de toutes les vertus. Ce n'est point par respect pour vos lois que les méchants qui les enfreignent , cherchent les ténèbres ; ils font le mal , parce qu'ils savent qu'il leur est facile de \ous en (lérolter la comiaissance , et qu'ils se flattent d'y parvenir. Mais s'ils avaient appiis, et ([u'ils fussent fermement persuadés que Dieu connaît tontes nos aclions el toutes nos pensées, el que rien ne i)eut lui être caciié, ils s'attacheraient a la pratique de la vertu , au moins i ar la crainte q>ie leur inspireraient les supplices destinés .-lux méchan'.s ; et cela est trop évident pour (|ue vou> n'eu conveniez pas (S. Justin. Âpologiu I, ad Anloiiiiinm Pium, § H. p. 491.

(2j Quel est celui dont les préceptes oui plus d'éleiidne, de sagesse el de per.eclion , ou celui qiii se coiUenie de défendre aux homnies riiouiicide, l'adultère, l'injustice el les mauvaises aclions, ou celui (pii , non coulent de ces défenses, leur inlcrditde plus la colère, les mauvais désirs, les regards déshonnêtes , la médisance et loul senlimeat do vengeance (Tertul Àpolog., c. 45, v. 39j.

Mais quand même les lois humaines suffiraient au bonheur et à la paix de la société, la religion n'est-elle pas le mobile le plus puissant pouren procurerl'observationîTout ce que la loi prescrit devient sacré aux yeux du chrétien. L'obéissance n'a pour lui qu'une exception : c'est lorsque la loi humaine est opposée à celle de Dieu; %\ dans ce cas unique, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (1), dans toute autre circonstance, c'est obéir à Dieu que d'obéir à ceux qu'il a préposés pour nous gouverner. Quand nous faisons le bien (2), c'est Dieu que nous craignons et non le proconsul. La religion associe, pour ainsi dire, les lois de la terre à celles du ciel, et si on en ôlerinfluenoe, quel motif pourrat-on y substituer? Sera-ce la vigilance d'une police att"ntive?Combien decrimes lui échappent 1 ajoutait Tertullien ; mais le chrétien est sous les yeux de Dieu, à qui rien ne peut demeurer inconnu. Sera-ce la sévérité des supplices? Ils ont un terme, et ceux que Dieu prépare à l'homme coupable seront éternels. Sera-ce la crainte du gouvernement? La crainte ne fait que des esclaves, et la religion conduit par l'amour à la justit^e. L'honneur ? il produit de fausses vertus. L'intérêt? c'est lui qui fait les infracteurs et les coupables. 11 n'appartient qu'à la religion d'inspirer cet amour do l'ordre, ce goût du bien, cette fidélité à ses devoirs, ce respect pour la loi, qui fait que l'on ne s'en écarte pas, même lorsque l'infraction ne peut en être connue. La religion poursuit le crime jusque dans l'intérieur de la conscience /elle commande à l'action et à la pensée, et les lois humaines sont déjà observées, quand on est fidèle à celles de l'Evangile.

Ici, nos très-chers frères, nous ne pouvons nous empêcher de vous représenter combien est affreux en lui-même, nuisible à la société et contraire à l'observation des lois, cet usage barbare que l'incrédulité semble avoir amené parmi nous , et qu'elle n'a que trop malheureusement réussi à introduire.

C'est en vain que la Providence nous a placés comme dans un poste sur la terre; c'est en vain que, par un sentiment profond, elle nous attache à notre propre conservation ; c'est en vain qu'elle nous a liés , par des attraits puissants, à des parents, à des

(1) Respondens autem Petrus cl aj ostoli , dixerunl : Obedire oportet Deo aiagis quaui hominiljus (Ad. chav. 5. V 29). '^ '

(2) Mais quelle autorité peuvent avoir les lois humaines? dès qu'il est facile de les éluder , ou de dérober à leurs regards les actions qu'elles condamnent, dès que l'homme lll)rement ou forcément déterminé b les enfreindre, peut s'j'jtor'ser ou s'affermir dans le mépris qu'il en fait, en considérant que li-s peines qu'elles infligent, sont de courte durée , el (|ue quand même elles seraient longues, elles ne se prolongent néanmoins jamais au di'là de la vie... Pour nous, que la présence d'un Dieu, témoin de loiues nos actions, reici'lil d'une juste craine ; nous qui voyons devaut nous la pctne éternelle qu'il nous préj are , SI nous Toflensons, nous enfin qui ne craignons pas le proconsul, mais Dieu même, la plôniiudede la science, ï\\nposslbililéde le tromper ou de nous dérober à ses reg^nds, la grandeur el réternilé des lonrments auxciuels il condamne les coupables, tout se réunit à ne nous laisser d'autre ressource et d'autre asyle que l'inuocence Irertull. Apol cap. 45, p. 59).

AVERTISSEMENT DU CLERGE DE FRANCE

amis , à des concitoyens. L'incrédulité ne craint pas de dire à i'iioinme que ses jours sont en sa disposition ; que la douleur l'affranchit de toute obligation, et que son premier soin doit être de l'éviter. Elle lui apprend à n'exister que pour lui seul, comment ne lui conseillerail-elle pas de cesser d'être, lorsque la vie lui est à charge et importune? C'est donc là à quoi se terminent toutes les promesses de l'irréligion? Non-seulement elle nous enlève les espérances d'une autre vie, elle semble encore nous enlever le peu de jours qui nous restent à parcourir. C'est au néant qu'elle nous appelle, et une destruction totale est l'unique terme de ses désirs. C'est donc ainsi qu'elle sert la société en la privant des citoyens qui font sa force! C'est donc là le respect qu'elle imprime pour les lois I Que peuvent les peines passagères qu'elles indigent sur celui qui ne craint ni la mort ni ses suites ?

Ce n'est pas que la religion n'approuve ce sentiment héroïque qui rend supérieur aux approches de la moi t, ce n'est pas qu'elle n'enseigne qu'il vaut mieux mourir à la guerre que de voir périr son pays (1). Ce n'est pas que le chrétien ne désire la fin des tristes jours qu'il traine sur laterre(2).Mais quelle différence entre celui qui reçoit et attend la mort avec fermeté et celui qui se la donne lui-même avec fureur? L'un respecte l'ordre de Dieu, les devoirs de la société, la voix du sang, c(>lle de l'amitié; l'autre sacrifie tout à l'impression du malheur qu'il ne peut supporter. L'abandon de la vie est une folie quand il n'a pas pour motif l'espérance d'une autre vie; c'est une faiblesse, quand il n'a pour principe que la crainte de la douleur; c'est un crime, lorsque Dieu ou la patrie ne l'exigent pas.

Si les incrédules croient par ce sentiment élever le courage, qu'ils sachent distinguer la vraie valeur de cette rage effrénée qu'inspire le désespoir, et qui n'immole que ce qu'elle a commencé par détester. La religion seule forme les vraies vertus et les rend utiles : le courage du citoyen vertueux fait la force de l Etal , mais il faut, pour la tranquillité publique, que l'homme criminel ne soit pas afl'ranchi de toute crainte. Malheur à la société, si le crime avait la fermeté de la vertu ; quelle serait sa ressource, si celui qui le commet méprisait celle vie et ne craignait pas l'autre 1

Cette crainte des peines d'une autre vie a été, dans tous les temps, regardée comme le moyen le plus efficace, pour contenir les hommes et modérer l'impétuosité des passions. Les anciens législateurs, malgré les ténèbres de l'idoiâtrie dans lesquels ils étaient plongés, ne croyaient pas que sans cette crainte,

(I ) Qiioniam melius esl nos mori in l)ello , quam virtere mala ç^ mis uoslra; el sanctonim (Maciiab., Iw. l, cap. 9, vers. 10). . . r .

lit ait Judas: Absll rem islam facere, ulfugiamus ab eis; et si apiiopinquavii teinpus aoslcura , moriamur in vir'.uie propter fraires nosiros , el non iuferamus crinifii gloriie noslrai (Ibid., cap. 3, u. 59).

{■2'j Desiderium liabens dissolvi, et esse cum Cliristo CP/H/fp;/.,c. 1, t), 25).

sans la foi du serment, sans la croyance d'un Dieu, sans les espérances qui l'accompagnent, il fût possible d'assurer l'ordre public et l'empire de la vertu.

Ces fausses religions, dit M. Bossuet, ence qu'elles ont de bon et de vrai {Politique tirée de r Ecriture sainte, l.\ll,art.'2,k' prop.),ontpu suffire absolument à la constitution des Etats; mais les fables dont elles étaient composées affaiblissaient l'effet des restes précienx de la vérité que Dieu n'a jamais laissée sans témoignage (1). Ces religions ne consistaient que dans un zèle aveugle, séditieux, turbulent, • intéressé, plein d'ignorance, confus et sans ordre ni raison{Bossuet, ibid.). Ces erreurs et les superstitions dont elles étaient mêlées laissaient toujours dans le fond des consciences une incertitude et un doute qui ne permettaient pas d'établir une parfaite solidité.

Il faut donc, ajoutait Bossuet (Ibid.), chercher le fondement solide des Etats dans la vérité qui est la mère de la paix, et la vérité ne se trouve que dans la véritable religion. Mais si la véritable religion fait le bonheur et la sûreté des empires, d'où viennent ces reproches odieux que tous les incrédules se plai- S( nt à répéter avec tant de malignité? Si on les en croit, la religion trouble les Etats ; le zèle qu'elle fait naître arme les frères les uns contre les autres ; l'autorité quelle donne à ses pontifes est au détriment de celle des princes, et elle ne produit pas, même parmi les chrétiens, les vertus qu'elle prescrit.

Nous ne relèverons point cette étonnante contradiction, de reprocher tout à la fois à la religion l'ardeur qu'elle inspire et la résistance qu'elle éprouve. Nous ne nous plaindrons pas de cet artifice cruel, de rappeler un souvenir amer et de rouvrir des plaies entièrement fermées. Nous ne chercherons point dans la faiblesse ou dans les fureurs d'une fausse politique des excuses à des torts que les ministres d'un Dieu de paix n'auraient jamais dû partager. Nous convenons, nos très-chers frères, que la religion dans tous les temps a eu des disciples infidèles; nous convenons que parmi ces disciples infidèles, il s'en est trouvé qui ont abusé de son nom, et que le signe auguste de notre foi, profané par les passions, a pu quelquefois servir d'étendard à la révolte. Mais est-il juste d'imputer à la religion ce qu'elle réprouve, et de juger la loi de Dieu par les faiblesses des hommes? Si la religion approuvâmes excès d'un zèle destructeur, inquiet et supcrstilieux ; si, loin de les approuver, elle ne les condamnait pas, si elle ne mettait pas un frein à l'homme qu'elle anime, si elle ne prescrivait pas des bornes à l'autorité de ses ministres, on pourrait dire que plus son pouvoir est grand, plus il peut être dangereux. Mais qu'on ouvre nos livres et nos écrits, on y verra que nul prétexte, nulle raison ne peuvent autoriser la révolte; que l'abus que les souverains peuvent faire de leur puissance n'est pas un motif de s'y sou.straire ; que le prince infidèle doit être res-

(I) Etquidemnon siae •estimonio semetiusum reliquit (Acl.,c. 14, f. 16).

7«5 DliiMOIHSTRATiON ÉVANGÉLIQUE.

peclé, obéi, servi avec zèle el soumission, et qu'il ne cesse pas d'être le représentant de la Divinité, quoiqu'il l'offense et qu'il l'outrage; on y verra que le pouvoir de l'Eglise ne s"étond pas au delà du royaume de Jésus-Clirist, qui n'est pas de ce monde ; qu'elle n'a aucune autorité directe ou indirecte sur le temporel des rois (1) ; que le précepte d'être soumis aux puissances supérieures, regarde, nonseulement les laïques, mais tous les hommes sans distinction, fussent-ils prêtres, apôtres et évangélistes (2), et que les ministres de Jésus-Christ ne prétendent d'autre prérogative sur cet objet que celle de pouvoir resserrer par leur enseignement les liens de fidélité, d'amour et d'obéissance qui unissent les sujets à leur souverain {Actes de l'assemblée du clergé de 1765, p. 13 et 14).

Si dans des temps de vertige et de fureur ces principes ont pu être méconnus, si des chefs ambitieux ont séduit les nations, si , par le funeste effet des passions, des guerres civiles sont devenu'?s des guerres de religion, ce n'est pas la foi chrétienne qu'il en faut accuser : les biens qu'elle a produits sont l'effet naturel de son enseignement, les maux qu'on lui attribue répugnent à ses principes. Quand nous combattons les incrédules, nous n'accusons pas leur conduite, c'est la doctrine qu'il faut examiner en elle-même : la plus sainte ne peut avoir que des hommes à conduire. Quelle est la règle des mœurs qui serait exempte de reproches si on la rendait responsable des écarts de ceux qu'elle doit diriger ?

11 est vrai que la religion inspire à ceux qui sont dociles à sa voix un zèle ardent pour la gloire du Très-Haut; et plût à Dieu que ce zèle ne fût pas refroidi : on ne verrait pas les troubles et les scandales se multiplier. L'amour de Dieu (3) n'estai ambitieux, ni inté-

(1) Que saint Pierre et ses successeurs, vicaires de Jésus-Christ, el que toute l'Eglise uiôine n'ont reçu do puissyiice de Dieu que sur les choses spiriiuclles , et (jui coucerneul le saiul, el uou poiut sur les choses leuiporelles et civiles ; Jésus-Chrisl uous apprenaul lui-même que son roiiaume n'est point de ce monde, et en un autre endroit , qu'ii faut ri'ndre à César ce qin est à César . et à Dieu ce qui est à Dieu , et qu'ainsi le précepte de l'afiôlre saint Paul ne peut en rien Être altéré ou ébranlé : Que toute persomie soit soumise aux puissances supérieures ; car il n'ij a point de puissance qui ne vit une de Dieu, el c'eisl lui qui ordonne celles qui sont sur la terre. Celui donc qui s'oppose aux puissances, résiste à l'ordre de i'/e«.|Nous déclarons doue (pie les rois et les souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiasti(iuc par l'ordre de Dieu dans les clioses temporelles ; qu'ils ne peuvent être déposés directement ni indirectement par l'autorité des clefs de l'Eglise ; que leurs sujets ne peuvent être dispensés de la soumission el de l'obéissance (pi'ils leur doivent, ou absous du serment de fidélité , et que cette doctrine nécessaire pour la Iranquillilé puliliquiî , et non moins avantageuse à l'Eglise (|u'à l'Etal, doit être inviolablenuMit suivie, comme conforme a la.parole de Diim , a la tradition des saints Pères et aux exemples des saints [Actes de l'assemblée du clergé de 1682, art. 1).

(2) Et pour taire voir que ce précepte ne regarde pas Seulement les séculiers, mais encore les prêtres et les moines, il le déclare dès le conuuenceniput par ces mots : Que toute à«ie, c'est-à-dire, que toute personne, quelque dignité qu'elles ail dans l'E^dise, fftt-c-lle élevée a celle d'3[iôlre, d'évangélis'e ou do prophète , soit soumise aux puissances supérieures (Clmisosl.,iiom. 23, cap. 13, p. G86, /«»!. IX, eâit. 1751).

{7i) Charitas patiens ?st, benignaest: charitas non semu-

LE FRANC DE POMPIGNAN

ressé, ni vindicatif; il ne songe point au mal; il ne se réjouit point de l'injustice; il souffre tout avec patience et regarde la paix comme le premier des biens. Si ceux que ce zèle anime ont quelquefois donné dans des écarts, l'amour de la gloiro, celui du bien public, la voix du sang, celle de l'amitié , n'ont-elles jamais fait répandre des larmes à la société ? Faut-il donc proscrire les doux noms de citoyen, de père, de frère et d'ami ? Parce que la patrie a vu ses propres enfants déchirpr son sein, sous prétexte de la défendre, faut-il en éteindre l'amour? et parce qu'on doit modérer la nature, faut-il en étouffer la voix ?

L'athée se glorifie de n'exciter aucun trouble ; l'homme insensible n'en exciterait pas non plus. Comment l'incrédule, qui cherche si souvent à justifier les passions, pourraitil vouloir que l'âme fût sans énergie? Plus celle que la religion lui imprime est vive, plus elle peut être utile. Les grands effets ne sont produits que parde grands mouvements. Les passions engendrent les vices, mais l'indifférence totale de l'âme éteint la vertu. Le danger (lu zèle n'est que dans l'abus. L'homme ne peut servir Dieu el le glorifier que par la fidélité à lous ses devoirs, il est infidèle si l'Etat est troublé par sa faute. Quand l'action est criminelle, un motif louable n'est point une excuse. Nos armes, disait saint Ambroise, sont l'amour, les larmes et la prière, el c'est également outrager Dieu que de n'être pas disposé à le confesser jusqu'à l'effusion de son sang, ou, sous le prétexte de le servir, d'altérer l'ordre et la tranquillité publique.

Nous pourrions encore, nos Irès-chers frères, pour détruire ces accusations calomnieuses des incrédules, mettre en opposition les malheurs qu'ils attribuent faussement à la religion, et les biens qu'elle a réellement produits dans le royaume. Et quel avantage n'aurions-nous pas si on comparait les troubles passagers de quelques années malheureuses avec le bienfait persévérant de la servitude abolie, des duels éteints, des mœurs policées, des lois réformées, des coutumes barbares détruites, des sciences et des arts conservés ? Les incrédules ne peuvent nier que lous ces avantages ne soient dus à la religion , et nous pourrions vous faire voir qu'elle n'a jamais été la cause des malheurs qu'ils lui imputent.

Mais, sans entrer dans cette discussion , nous avons une dernière question à faire aux incrédules : quand ils cherchent à noircir la religion et à la décrier aux yeux du peuple , quels sont leurs projets et leurs espérances? Le plus hardi (1) d'entre eux convient qu'il est impossible de faire oublier à tout un peuple ses opinions religieuses et les idées qu'il a de

latur, non agil perperam, non inflatur.

Non est ambitiosa, non quserit qiiae sua sunt, non irritalur, non cogitai maluni, non gaudei super iniquiiate, congaudet autem veriiali.

Cnmia sud'ert, omnia crédit, omnia sperat , omnia susli« net (l ad Cor. , c. 13, v. i, 3, G).

(1) L'anlour du système de la Nature, lom., ch. 13.

.ÏSS

AVERTISSEMENT DU CLI.UGli; DE FRANCE.

la Divinité. Mais si la multitude ne peut être sans relifiion, est-ce donc la préserver de la siiperslilition que d'affaiblir en elle la croyance de l'Evangile? Plus le peuple est incertain, plus il est superstitieux. Les absurdités du paganisme ont succédé aux notions do la Divinité, affaiblies parmi les hommes. C'est la religion chrétienne qui a détrompé l'univers, c'est elle encore qui nous garantit des écarts et des délires de la superstition. Les craintes du peuple, ses désirs, son impatience sont prêts à chaque instant à échapper au zèle des pasteurs. La vérité seule préserve de l'erreur, et pour éviter un culte superstitieux , il faut commencer par rendre à Dieu celui qu'il prescrit.

S'il est impossible que le peuple n'ait aucun principe de religion, quel malheur pour lui que ceux qui gouvernent vinssent à n'en pas avoir I Si leur âme est naturellement violente, s'ils sont emportés par leurs passions, si l'avarice les domine, qui pourra retenir ceux que les lois humaines ne peuvent réprimer ? Le prince qui n'a point de religion, a dit un auteur célèbre (1), dont les incrédules ne dédaigneront pas le témoignage, « est a un lion terrible, qui ne sent sa liberté que « lorsqu'il déchire et qu'il dévore. » Ainsi les projets de l'incrédulité, mal concertés, se détruisent d'eux-mêmes : elle favorise les deux fléaux qu'elle semble le plus redouter , la superstition elle despotisme, et sa doctrine ne convient ni aux souverains, ni aux nations.

Des peuples superstitieux, des sujets indociles, des rois tyrans, des citoyens infidèles, des lois impuissantes, nulle crainte pour le crime, nul espoir pour la vertu, nulle consolation pour le malheur, des lumières faibles, incertaines et insuffisantes, plus capables d'égarer que de conduire : voilà donc les fruits que l'irréligion prépare aux hommes. Ecoutez donc (2), nos très-chers frères, ce que disait autrefois Dieu à son peuple, par le ministère de Moïse et des prophètes : C'est moi qui suis votre Dieu (3) ; j'ai tiré vos pères d'un pays désert et sauvage ; je les ai amenés dans des régions grasses et fertiles ; je leur ai donné une terre d'espérance et de promission. Vous avez toujours été mon peuple chéri et l'objet de mes complaisances : si vous êtes fidèles à ma voix, je continuerai à vous combler de mes bienfaits ; mais si vous vous écartez de ma loi, si vous me méconnaissez, moi qui n'ai point deteommencement et qui n'aurai jamais de fin (4), j'armerai contre vous tous les fléaux de ma vengeance ; je répandrai partout le trouble et la confusion ; je

(1) Un prince qui aime la religion et qui la craint , est nn lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voiv qui l'apaise : celui qui craint la religion et qui la hait , est comme les bêtes sauvages qui moideut la chaîne qui les cmpêdie de si» jeter sur ceux qui passent : celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible, qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore (Esprit des lois, liv. xxiv, c/t.2).

(2) Ponite corda vestra in omnia verba , quae ego testificor vobis hodie (Deul. , c. 32, v. 4G).

(3) Ego sum Dominus Deus luus [Exfid., c. 20, v. 2).

(4) Vivo ego in ajlernum {DeuL, c. 32, v. 40). r.ongregabo super eos mala [Dent., c. 52, v. 23).

romprai tous les liens qui vous unissent : U pèreet le fils no connaîtront plus les droits da sang, les ciloyons ceux de la patrie, les sujets ceux de l'autorité ; mes bienfaits tourneront contre vous ; vos Uns seront sans .vigueur; voire puissance ne servira qu'à vous séduire, les sciences dont vous vous glorifiez quà vous perdre et à vous égarer.

Nous tremblons , nos très-chers frères , de vous avoir plutôt tracé les maux que vous éprouvez que ceux que vous avez à craindre. Revenez donc à votre Dieu (1), et ne croyez pas que votre foi soit sans péril, parce qu'elle est encore entière, ou qu'il suffise, pour être chrétien de ne pas adopter les vains mensonges et les blasphèmes de l'impiété. Si votre attention ne redouble pas à raison de ses efforts, si une fausse sécurité vous permet de porter la main sur ses funestes productions , si vous ne craignez la coupe empoisonnée de l'erreur, que lorsque le poison se montre à découvert et sans artifice , conduits par des aveugles , vous tomberez bientôt avec eux dans le précipice (2) : Celui qui aime le péril y périra. Les mauvaises conversations corrompent les mœurs (3) et énervent la foi. Les lectures dangereuses pénètrent l'âme du venin qu'elles renferment. L'esprit estlprompt (k) ; les passions le soulèvent contre la religion. Faible au dedans , poursuivi au dehors, si l'hommo écoute la séduction , il en est bientôt la victime. La vigilance est son salut , et telle est la malignité du siècle, que le chrétien ne doit jamais cesser d'être sur ses gardes , comme ces voyageurs forcés de parcourir CCS plaines infectées où le plus léger sommeil est suivi de mort.

Ce ne serait pas assez pour vous , nos trèschers frères , de repousser l'ennemi qui conspire votre ruine, il faut encore que votre conduite soit une réparation continuelle des outrages faits à Jcsus-Chrisl. Vous avez vu que lopposition de vos mœurs avec votre croyance était le prétexte d'un reproche que l'incrédulité osait faire à la religion. Si ce reproche est injuste dans ses conséquences , vous n'en êtes pas moins coupables , lorsque vous y donnez lieu; et c'est vous rendre en quelque sorte complices des imputations des incrédules , que de les accréditer par vos infidélités. Si vous vous conduisiez d'une manière digne de votre vocation (5), avec douceur, patience et humilité, si vous cessiez d'offenser par vos actions le Dieu que vous honorez par vos prières ; si vous n'étiez pas presque toujours indifférents sur les intérêts de la foi , ou animés d'un zèle amer

(i) Converiere adDominum... Precare ante faciem Domini... Reveriere ad Dominum {Eccles. , c. 11, v. 11 et seq.). . . ,

(2) Csecus autem si cœro ducatum prœstel , ambo in loveam cadunl {Matlli. , c. 15. v. U).

Qui amat periculum, in illo penbit (Ecclt.. c. 3, v. il).

(3) Corrumpunl mores bonos colloquia mala (I ad Cor., c. IS, V. 33). , , ^^^., ,,.

(4) Spiriius quidem promptus est [Mattli., XXvI, v. 41),

(5) Obsecro ilaque vos... ut digne ambulelis vocatione , qua vocali estis, «un omni humililate , et mansueludine , •imi patiemiatflrf Bphes., cap. 4, v. 1 et 2).

DEMONSTRATION EVANGELIQIE. LE FRANC DE POMPIGNAN

en prenant sa défense (1) ; si l'amour du monde que la religion condamne n'excluait pas de vos cœurs l'amour de Dieu qu'elle prescrit; si dans l'intérieur de vos familles les pères étaient tendres et respecl'^s , les épouses vertueuses , les enfants dociks , les maîtres indulgents, les domestiques fidèles; si dans la société la vieillesse était prudente et la jeunesse réservée ; si les pauvres étaient laborieux et les riches bienfaisants; si les faibles savaient obéir sans bassesse et sans murmure , et les grands commander sans c;ipricc et sans orgueil ; si chacun de vous respectait les devoirs que lui imposent son âge , sa fortune, sa condition, la loi de Dieu et colle des hommes, qui oserait accuser votre foi?

Quand TcrtuUien voulait prouver la roli-

fion aux empereurs {Apolog., c. 38, 39, i2, 5,50, etc.) et la leur rendre chère, il apportait en témoignage la fidélité des chrétiens , l'innocence de leurs mœurs , leur charité, leur amour pour la paix, toutes les vertus qui les distinguaient des idolâtres; voilà la partie de l'apostolat à laquelle vous êtes appelés : c'est à nous de vous prêcher le Dieu qui est mort pour votre rédemption ;

(I) Sorvuni autem Domini non oportet liiigare, sed maiisuetinni esse... cutn niodeslia corriiiienteru eos , qui resistuutveritaii ( II ad Tint. c. 2, «, 24 el 23).

c'est votre devoir comme le nôtre de le glorifier par vos œuvres.

Nous vous en conjurons donc , nos trèschers frères, montrez-vous de dignes disciples de.lésus-Christ. L'accomplissement de la loi (1) est In charité qui vient d'un cœur pur , d'une bonne conscience , d'une foi sincère. Ceux qui s'(n détournent s'éqarent dans de vains raisonnements ; mais si elle remplit vos cœurs , vous vous garantirez des piégos qui vous environnent; vous ne vous assryerez point dans la société des méchants (2) ; vous ne marcherez point dans les sentiers de l'impie (3) ; vos vertus feront votre gloire et sa condamnation; et après avoir confessé Jésus- Christ devant les hommes, il vous confessera lui-même devant son Père qui est dans les deux (4).

(1) Finis aiilem prrecepti est charitas de corde puro , et coiiscienlia boiia, et lide non ficlu. A quihus quidam al)erranies couveibi suni in vaniloquiuin i^Ad Tiin., I, c. 1, v. 5 elO).

('!) Non fedi cum concilio vaniiails, et cnm initjua gereiilit>us non inlroibo. Odivi l'xclesiaiii nialigiiaiilium; et cum im|iiis non scdiïbo {Ps. XXV, v. iel 5].

(5) Bcalus vir qui non :ibiil in con.silio luipiorum , et m via pecoatorum non stelit {Ps. I , v. 1).

(i) Oninis ergo qui coufiiebitur nie coram, hominibus, roiiliicbor et ego cun» corara Paire nieo , qui in ccjclis est {niatlli., c. 10, V. 33).

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