LETTRE XIX
L'homme factice,
M. de Prades avait entrepris de faire connaître l'homme ; mais il nous a montré un être imaginaire , que cependant il appelle l'homme naturel , au lieu de le représenter tel que l'Ecriture nous le dépeint, créé dans l'innocence , puis déchu et corrompu parle péché. On lui en a fait des reproches ; et il apporte des excuses : on n'en manque jamais. Toute la théologie, dit-il ( p. 28 ), « été distribuée en plusieurs thèses, dont chacune a son objet. On le savait bien. La vérité de la religion est celui de la majeure. Personne ne l'ignore. Un bachelier s'exposerait à quelque réprimande désagréable et juste, s'il faisait entrer dans un acte les matières qu'il a dû soutenir dans un autre, au-delà de ce que les liaisons le demandent. Les liaisons demandent donc qu'on les rappelle en peu de mois. Le bachelier ne s'y est pas conformé; voilà de'quoi on le blâme; et cependant il en prend occasion d'insulter un prélat, comme si M. de
Prades était le seul homme du monde capable de dresser une majeure, et que personne avant lui n'eût su faire un tel ouvrage.
Il n'a pas voulu comprendre qu'on lui demandait de rappeler le péché originel somniairement et de la même manière qu'il le fait à l'endroitde son Apologie où nous en sommes. Pesez un peu ce qu'il dit : Il était question dans ma thèse... {p. 33) de l'homme corrompu, proscrit et sortant avec peine des ténèbres de l'ignorance , de r homme d'au\o\ird'hm, le seul qui fût connu et admis des adversaires que j'avais à combattre. Que ne le disait -il dans sa Ihèse, puisqu'î/ en était question? Que n'avertissait-il ses adversaires que cet homme n'était pas l'homme nature/, mais l'homme corrompu ? Ils le pouvaient comprendre : des païens mêmes ont connu cette corruption de l'homme.
Ce qu'il veut nous montrer ici comme impraticable, il avoue lui-même, parla contradiction la plus sensible, qu'il l'a fait sur un autre sujet. Quoique dans une majeure on ne se propose pas de défendre les mystères, cette partie de la théologie étant réservée aux autres thèses : les conciles, dont j'ai parlé, m'ont fourni l'occasion de ne laisser aucun soupçon sur ma croi/ance. Je commence par le premier des mystères, celui de la Trinité, etc. (/. II, part., p. 57). Ce qu'il a fait sur ce mystère, il le pouvait faire sur celui du péché originel, sans s'exposer à une réprimande désagréable.
A propos de thèses il élève la Sorbonne îïîoderne beaucoup au-dessus de l'ancienne. L'entreprise n'est pas petite. Peut-être qu'il ne veut pas persuader. Il est arrivé, dit l'abbé de Prades (111" part., p. 31), dansles écoles de théologie une grande révolution depuis que M. d'Auxerre en est sorti. Cela n'est que trop vrai, personne ne l'ignore, et c'est de quoi le prélat se plaignait. les thèses nouvelles , continue-t-il, sont remplies d'une infinité de questions, dont on n'avait pas la moindre notion il xj a cinquante ans, remplies même de blasphèmes , qui se sont produits enfin dans la thèse du sieur de Prades. C'est la preuve qu'il donne de la supériorité de la facidté moderne sur l'ancienne. Il se flalte que si M. d'Auxerre y faisait bien attention, il reviendrait un peu de ce mépris qu'iltémoigne pour la faculté moderne. Comment pourraitil s'en défendre ? Rien de plus persuasif que celle apostrophe du bachelier: Docteurs de Sorbonne, répondez (p.6):s'î7 est vrai que ma thèse fut un tissu de blasphèmes horribles, com^me vous l'avez annoncé dans le préambule de votre censure, vous avez tous applaudi à mon impiété, et M. d'Auxerre a raison. En effet f) quel po«H^ d'ignorance et d'avilissement (p. H) ce corps ne serait-il pas descendu, si une société d'impies avait pu former, avec quelque vraisemblance de succès, le projet de lui faire approuver ses erreurs, et qu'elle e.ûé consommé ceprojet /.Remarquez, je vous prie, monsieur, trois choses dans ces paroles : 1° la thèse de M. de Prades est remplie de blasphèines, c'est la Sorbonne qui l'assure ; 2" la Sorbonne a applaudi à la thèse impie.
65 DEMONSTRATION LYANGELIQUE. DUHAMEL.
c'est l'abbé de Prades qui l'atteste ; 3» la Sorbonne est donc descendue, comme il le dit, à un point iVignorance el d'avilissement prodigieux. C'est ainsi qu'il démonlro que la Faculté moderne est supérieure à l'ancienne. Ce sont les témoignages combinés de la Sorbonne et de son bachelier qui forment celte démonstration. Il défend la Sorbonne d'une manière qui la déshonore.
Revenons à cette heure au mépris que le bachelier attribue à M. d'Auxerre pour la Sorbonne moderne; j'ose dire que le prélat ne la méprise pas ; il la plaint, cl par un avis salutaire il lui montre la cause et le remède de son malheur. Le premier degré du bonheur c'est d'élre sage aux dépens dos autres : Faciliter sapit, qui alicno periculo. Le second degré c'est de devenir sage à ses propres dépens. M. d'Auxerre voudrait que la Sorbonne s'instruisît du moins par ses propres misères.
Mais voici quelque chose de curieux , ne perdez aucune des paroles du bachelier. Fn attendant (p. .35) que la nouvelle Sorbonne donne à M. d'Auxerre quelque leçon sur l'état de pure nature, je vais, dit-il , lui dire ce que c'est que l'état de nature dans In nouvelle philosophie. Coi admirable étudiant oublie qu'il est écolier de Sorbonne, de qui il vient de recevoir, non à la vérité une leçon lumineuse , mais un châtiment (1) juste et humiliant. Malgré cola il fait bonne contenance. Il dit donc que, dans la nouvelle philosophie, /'élat de nature n'est point celui d'Adam avant sa chute... mais ta condition actuelle de ses descendants considérés en troupeau (2) et non en société: condilion non eulement possible, mais subsistante , sons In- /uelle vivent presque tous les sauvages (Cola est faux et démenti par les moilleuies relations : pas un seul peuple on cet état) , dont il est très-permis de partir, quand on se propose de découvrir philosopitiquement l'origine et la chaîne de ses connaissances, dans laquelle on reconnait à l'homme des qualités spéciales qui l'élcvent au-dessus de la bétc, d'autres qui lui sont communes avec elle... enfin des défauts, ou, si l'on aime mieux, des qualités moins énergiques qui l'abaissent au-dessous.
Une réflexion import.inle. L'auteur, doux pages auparavant, avoue que l'iioh'me d'aujourd'hui est un homme corrompu, proscrit et sortant avec peine des ténèbres de l'ignorance. Il n'est donc pas dans Vétat de nature, mais dans l'étal de la nature corrompue, allérée, viciée. Dans le vrai, l'état de ualurc est l'état d'intégrité, l'état d'un être loi qu'il est par lui-même, ou tel qu'il a été fait par l'ouvrier. Prendre l'un pour l'autre, c'est élre un mauvais philosophe. S'il est Irèa-permis de partir de cet état de corruption pour nous développer la.nature de l'homme, il est très-permis de
s'égarer dès le premier pas qu'on fait en partant ; il osl très-permis, pour me monlror l'art et lo jeu d'une montre, |)0ur m'on donner une idée naturelle ot juste, de choisir une ia'>t:itre dont le ressort et toutes les roues sont endommagées, le mouvement altéré; c'est choisir sagement dans un hôpital un homme dont le corps est mangé par dos ulcères affreux ou presque détruit par les plus fâcheuses maladies, pour me donner l'idée de Vétat naturel de l'homme. Quels philosophes! C'est de la philosophie toute nouvelle : elle est pleine de merveilles et de prodiges.
Voilà donc d'où M. de Prados est prudemment paiii ; c'est do là (luo sont parus (piantilé d'incrédules. Pouvaient-ils manquer d'atteindre juste au but? Qu'en est-il arrivé? qu'ils ont pris les maladies de l'homme pour Vétat naturel de l'homme. Nous n'avons pas besoin, ont-ils dit, dos Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament pour connaître l'homme: nous l'avons sous nos yeux, cet homme c'est nous-tuémes, nous n'avons qu'à l'étudier et l'observer, comme on observe toute la nature, cl voir ce que nous y trouverons. Ce sera là son état naturel. Nous y remarquons de grandes qualités qui l'élèvent au-dessus des bêles, d'autres qui le rabaissent au-dessous, c'est sa nature. 11 a de l'ignorance: c'est sa nature. 11 a des passions, une concupiscence: c'est .sa nature. Erreur de croire qui! y ail quelque chose à réformer dans l'homme: il est tel qu'il a été fait. La concupiscence est une qualité naturelle; dire qu'elle est mauvaise, ce serait accuser la nature et celui (]ui osl l'auteur de la nature. Voilà où tous les impies sont venus par ce chemin, et voilà aussi où M. de Prades est arrivé comme les autres. Enfin, dit-il, l'homme a des défauts, ou, si l'on aime mieux, des qualités moins énergiques, qui l'abaissent audessous de ta béte. Quelles sont ces qualités, ces perfections moins énergiques qui l'abaissent au-dessous de la bétel 11 les a nommées page 27. L'homme est axi-deisous de la bête dans tu passion, dans l'ivresse, dans la folie. C'est ici /;ns.ston déréglée, c'est-à-dire la concupiscence, car la passion réglée nous élève au-dessus de la bêle. La concupiscence est donc selon lui une qualité, une peifeclion moins énergique. Yo'ilà où il est arrivé on partant de son principe. Heureuse rencontre de M. de Prades avec les impies!
Je vous montrerai la fois prochained'autres découvertes de ces grands observateurs delà nature. Ceci suffit pour aujourd'hui.
J'ai l'honneur, etc.
A Maiibeuge, ce 22 janvier 1755.