LETTRE XX
La loi naturelle.
(l)La Sorbonne a frappé do censures la itièse de mon- •ieiir de Prades, sans douiicr une insli'iiction doclrinalo.
(2) « J'cniends, dit-il, par l'étal de Irdupean, celui sous lequel les hommes sont rapprochés par i'insiigaiion simple de la ::ialure, comme les singes, les cerfs, les i;orneiiles, ttc, p. 36.>
Je n'entreprends pas, monsieur, de traiter à fond ce sujet, mais souloment de faire quelques réflexions sur ce que dit l'abbé de Prades : je pourrai quelque jour lui donner plus d'étendue. Rapportons d'abord ses paroles. On peut assurer sans danger, dit-il, \\\\' part.,p.iï>), qu'il n'y a aucune notion
VARIATIONS DE LA RELIGION NATUUELLE
morale, (jiii soit innée, et que la connaissance du bien et du mal découle, ainsi que tontes les autres, de rexercice de nos facultés corporelles.... Quant à la manière dont cette notion de la loi naturelle se forme, je crois que c'est une induction assez immédiate du bien et du tnal pliijsique. Les sensations agréables sont le bien physique [pag. 76). Tous ceux qui nous procurent des sensations agréables sonibons, bienfaiteurs, justes, équitables : voilà le bien moral, l'idée de la vertu, qui nous est venue par les sens : la vertu consiste; à nous procurer du plaisir, des sensations agréables. Les sensations désagréables, douloureuses, sont le mal physique. Tous ceux qui nous procurent ces sortes de sensalions lâcheuses sont des hommes méchants, malfaiteurs, injustes, cruels: voilà le mal moral. Levice, Vinjustice, c'est de f;nra un mal physique à notre corps; la vertu. Injustice, c'est de faire un bien physique à notre corps. Morale de la sensualité, morale sortie de l'école d'Epicure. C'est en cela que consiste la loi naturelle dans les nouveaux systèmes. Les premières paroles de la seconde proposition censurée dans la thèse de l'abbé de Prades semblent demander qu'on les rapproche de celles-ci : La nature nous fait une loi de choisir parmi les objets extérieurs ceux qui peuvent nous être utiles. Voilà par où commence l'homme.
Je vous prie, monsieur, de remarquer l'enchaînement que M. de Prades met dans nos idées, leur suite, leur gradation. 1" degré: Chacun cherche son utilité corporelle (2' prop. censurée.) 2° degré: De là les lois civiles, les lois politiques, le droit des gens, pour empêcher la tyrannie qui voudrait nous enlever notre bien utile. S' De là, c'est-à-dire des lois civiles ou du mal physique que nous fait la tyrannie, viennent les notions de ce qui est juste ou injuste, du bien et du mal moral, k' Delà, de cettenotion, vient la loi naturelle ou la notion de /oloi naturelle, règle véritable à laquelle les hommes ont dû conformer leurs lois civiles et politiques. Ils les y auront conformées avant de la connaître ; car les lois civiles et politiques sont au deuxième degré, avant que la loi naturelle soit connue, elle ne l'est qu'au quatrième degré. M. d'Auxerre a fort bien relevé cette contradiction grossière, elle bachelier n'a pas pu y répondre un seul mot. On peut ajouter que les hommes auront fait les lois civiles et politiques avant que d'avoir les notions du vice et de la vertu, du bien et du mal moral, connaissances qui ne viennent qu'au troisième degré. Si l'homme est équivalent à une taupe, comme le veut Voltaire, on conçoit comment il peut avoir dressé les lois civiles et politiques sur le modèle delà loi naturelle avant de la connaître. M. de Prades fait naître les notions du bien et du mal moral, après l'établissement des lois civiles. C'est un morceau du plus monstrueux de tous les systèmes de religion. Les déistes delà plus mauvaise espèce renversent les bornes qui séparent le Lion et le mal n»oral; ils prétenùc.a que Dieu ne se met pas en peine des actions moralement bonnes ou moralement mauvaises que les hommes
peuvent faire; ils soutiennent qu'elles ne sont bonnes ou mauvaises qu'en vertu de rétablissement arbitraire des lois humaines: qu'avant la création de ces lois tout est égal; il n'y a ni vice, ni vertu: vice et vertu .sont des noms qui ne signifunt rien. C'est le sentiment de Hobbes, ce grand chef des impies a\cc Spinoza: injuriam nemini fieri, nisi ei quocum initur pactum. Hobb., de Cive, c.3. Je sais que M. de Prades proteste hautement qu'il reconnaît une différence essentielle entre le bien et le mal, que la différence entre le vice et la vertu est naturelle et ne dépend point du caprice des hommes. Mais il rend tout cela inutile, parco qu'il établit ici le principe d'où sort nécessairement ce dogme monstrueux qui confond le vice et la vertu. Car s'il est vrai que la notion du bien et du mal n'est qu'une conséquence des lois ciciles. il s'ensuit que la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu, est arbitraire et dépend du caprice des hommes, comme ces sortes de lois en dépendent; ainsi, comme disent les déistes, les actions ne sont bonnes ou mauvaises qu'en vertu de rétablissement arbitraire des lois humaines.
M. de Prades, pour éloigner cette idée, voudrait nous faire entendre que les lois civiles ne sont point arbitraires, parce que la loi naturelle est la règle véritable à laquelle les hommes ont dit conformer leurs lois civiles et politiques. Ils i ont dû; mais s'ils ne l'ont pas fait ! Ils l'ont dû ; mais s'ils ne l'ont pas pu faire ! Et en eflet, ils ne l'ont pas pu selon le plan (le la thèse. La preuve, vous l'avez déjà vue, c'est qu'il fait naître la connaissance de la loi naturelle quelque temps après l'établissement des lois civiles et politiques. Ces lois sont donc nécessairement arbitraires, malgré sa belle maxime de les conformer à la loi naturelle. Il ne peut donc disconvenir que la différence qu'elles mettent entre les choses qu'elles commandent et celles qu'elles défendent est arbitraire. Ce qu'elles défendent et ce qu'elles ordonnent, est ce qu'on appelle le bien et le mal moral; la différence entre l'un et l'autre, entre le vice et la vertu, est donc arbitraire. Si M. de Prades ne se joue pas de nous dans ses réponses, il a été le jouet de son système.
Il croit mettre à son opinion un appui inébranlable par un trait tiré des Mémoires de l'Académie royale des sciences, année 1703. Un jeune homme de Chartres, âgé d'environ vingt-cinq ans, sourd et muet de naissance, s'étant trouvé subitement guéri d'une manière naturelle, commença tout à coup à parler, au grand étonnement de toute la ville, après avoir écouté pendant quatre mois sans rien dire, pour apprendre les termes de la langue. Aussitôt des théologiens habiles l'interrogèrent sur son état passé, et leurs questions principales roulèrent sur Dieu, sur l'âme, sur la bonté ou la malice morale des actions. Il ne parut pas avoir /jousse ses pensées jusque-là. Voilà donc une expérience qui, selon M. de Prades , nous apprend que l'homme naturellement ne connaît ni Dieu, ni l'âme, ni la loi naturelle; il ne s«til pas
distinguer le bien et le mal, il confond ensemble le vice et la vertu, le juste et l'injuste : l'homme n'a point d'idées, point de connaissances, tout lui vient après coup par 1 usage des sens corporels.
Sans faire aucun tort à la réputation de l'Académie des sciences, qui a inséré dans ses Mémoires un fait curieux, rare, et très- vrai dans toutes les circonstances physiques, on peut se défier des talents de ceux qui examinèrent le jeune homme sur la morale. Etaientils aussi habiles qu'on ie suppose? Prévenus peut-être de faux principes, ne se sont-ils pas contentés d'un examen superficiel qui (lattait leurs préjugés? Etaient-ils capables de tourner un homme comme il faut pour le développer et en tirer tout ce qui s'y trouve ? On a encore plus besoin d'adresse avec une personne qui ne connaît qu'un très-petit nombre de mots de sa langue, une personne qu'on n'a point pratiquée, qu'on n'a vue qu'en passant, avec qui l'on n'a point vécu; son impossibilité de répondre aux questions de Btiorale qu'on lui fit venait-elle du défaut d'idées, ou du défaut d'expressions? Ce qui est certain, c'est que le jeune homme n'était pas, sur la morale, tel qu'on le représente. M. de Prades lui-même sera forcé d'en convenir plus que personne. Vous l'allez voir. }■■ Si ce jeune hoinme ne savait pas faire la différence du bien et du mal, du juste cl de l'injuste, du vice et de la vertu, il faut dire qu'il pensait qu'on peut tuer un homme sans aucun sujet, de gaieté de cœur, sans en avoir été offensé , sans y être porté par aucune espérance de profit ou par aucune crainte de mauvais traitement ; qu'il regardait un tel meurtre comme une action aussi bonne, aussi juste , aussi louable que celle de sauver la vie à un homme et de lui faire du bien ; que, selon ses idées, c'est une action aussi bonne de Uier son propre père, et de le faire passer auparavant par les tourments les plus cruels, de prendre plaisir à une telle barbarie , d'en faire ses délices et d'en rire, que de lui sauver la vie et de lui procurer toute sorte de bien, lors surtout que cela ne coûte rien. Il faut dire que ce sont-là les sentiments de la nature sans éducation. Cela est-il vrai? Qui jamais le croira? M. de Prades lui-même ne le croit pas. Il faut doncqu'ilconvienneque ce jeune homme mettait de la différence entre la justice ou l'injustice de ces deux actions, et que par conséquent il connaissait la diiïérence du bien et du mal moral. Le fait a donc été mal examiné, la nature mal étudiée par les théologiens qui ont questionné le jeune homme, et par M. de Prades lui-même, qui se contente de leur rapport.
Oui, je (lis que l'abbé de Prades ne croit pas lui-même que le jeune homme fût capable de confondr(M'iisemble ces deux actions jusqu'au point de les reganicr comme également bonnes et louables. Oserait-il dire le contraire? J'avoii(> qu'il le dit équivaleniment lorsqu'il soutient que le jeune homme ne connaissait point ta bonté oula malice morale des actions. 11 le dit : il sera forcé de se dédire. Trop
échauffé en écrivant, il n'a pas pris garde à ce qu'il avançait. L'entêtement à défendre une mauvaise cause l'a précipité contre son intention, dans le profond abîme du système de Hobbes. Il croit combattre ce chef des impies, il suit ses drapeaux.
Hobbes enseigne qu'il n'y a aucune distinction naturelle et nécessaire entre le bien elle mal, entre le juste et l'injuste, avant l'existence des lois civiles : Ubi nulla intercesse-' runt pacta, non video quid sit quod possit reprehendi ( De Cive, c. 3 ). Nous avons déjà vu que selon M. de Prades ce n'est que par les lois civiles que nous connaissons le bien et le mal : Hinc injusti notiones proindeque boni et mali moraïis. Ne le répétons pas. Concluez.
Allons plus loin. Hobbes, en conséquence du principe qui ôte à l'homme dans ce qu'il appelle Vétat de nature, c'est-à-dire avant l'établissement des lois civiles, toute connaissance du bien et du mal, de sorte qu'il ne voit pas plus de mal à tuer un homme sans sujet et par pur caprice, qu'à lui conserver la vie, ou à la lui sauver quand il est exposé à la perdre; en conséquence, dis-je, de ce principe, il a vu que les hommes sont nécessairement dans une continuelle défiance les uns des autres , guerre générale par conséquent : Omnium adver sus omnes perpétuée suspiciones. Bcllum omnium in omnes ( De Cive, c. 1). Que par conséquent en<ore on n'a pas de moyen ni meilleur, ni plus juste, de pourvoir à sa conservation que de prévenir les autres et de les opprimer ou par le meurtre ou par toute autre voie qui les mette hors d'état de nuire :Spes unicuique securitatis.... iit proximum suum vel palam , vel ex insidiis prœoccupare possit. M. de Prades veut combattre cette monstrueuse morale, il tombe dans le même précipice ; je vais vous le montrer. Selon lui, le jiune homme de Chartres n'avait point d'idée du bien et du mal moral ; c'est ainsi que nous naissons, et que nous vivons jusqu'à ce que nous recevions par les sens et par le commerce avec les autres hommes des instructions sur ce sujet. C'est surtout par les lois civiles qu'on nous donne ces enseignements etces lumières. Avant ces lois les hommes sont, selon M. de Prades, dans ce qu'il appelle, d'après Hobbes, respectable maître, l'état de natxae. Dans cet état on ne trouve pas plus de mal à tuer son prochain qu'à lui conserver la vie. On fait l'un aussi facilement que l'autre, avec autant de plaisir, avec autant de droit. Or telbs étaient les idées du jeune homme en question, elles n'allaient pas plus loin : Un avait pas ])oussé ses pensées jusqu'à la bonté et à In malice morale des actions. De là naît une défiance générale, une guerre universelle. Chacun dit en lui-même : Tout le monde a droit de me tuer sans sujet, par caprice, par plaisir; je crains à toute heure ; je veux pourvoir à ma sûreté; pour n'être pas prévenu, il faut prévenir les autres ; j'ai droit de les tuer, il n'y a en cela aucun mal ; je le pourrais faire trèsinnocemment, quand je n'aurais rien à craindre ; ce serait même une œuvre aussi bonae
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que celle de sauver la vie à quelqu'un. A combien plus forte raison ai-je droit de le faire quand j'ai un intérêt aussi pressant que celui de conserver ma vie. Vous reconnaissez, monsieur, dans cette doctrine, qui suit nécessairement des principes du sieur de Prades, toute la perfection , toute l'excellence du système de Hobbes. Le voyez-vous dans le fond de ce précipice? Je vous l'avais dit. Cependant il crie contre Hobbes, il a raison ; mais s'il ne veut pas se voir dans sa compagnie, il fautqu'il sedédiso, etqu'ilconvienne : 1° que le jeune homme sourd et muet connaissait le bien et le mal moral; 2" que cette connaissance est naturelle et innée, et qu'elle vient de celui qui est la lumière de vérité qui éclaire tout homme qui vient au monde ; 3° que cette connaissance ne lui est pas venue par les sens corporels, et qu'il est faux dédire qu'il n'est rien dans l'intelligence qui ne soit venu par les sens ; 4° qu'enfln il y a un défaut d'exactitude dans l'histoire du jeune homme de Chartres. Je vous l'avais promis, que je le forcerais à tomber d'accord de tous ces points.
Mais laissons pour un moment cette relation historique telle qu'elle est; je dis que dans cet état-là même elle ruine le système de M. de Prades par plus d'un eniiroit, et que le système ruine à son tour l'histoire.
1° Ce jeune homme avait reçu des sensations agréables et des sensations fâcheuses, d'où viennent assez imméiiialernent, selon M. de Prades, la connaissance du bien et du mal moral (III part., p. 7G), la connaissance du jf'us/e et de l'injuste, la notion de ['injure et du bienfait, notion qu'on peut regarder comme les éléments de la loi naturelle. Il avait donc celte notion, la connaissance du juste et de l'injuste; et lliistoire est fausse en ce point. Et cependant, selon M. de Prades, ce jeune homme n'avait pas poussé ses pensées jusque-là. Ce n'est donc point de la que viennent nos connaissances; il n'est pas vrai que tout ce qui est dans l'esprit nous vient des sens matériels, ancienne sentence d'Aristote qu'on veut ressusciter : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. Voilà que les sens ont fait leurs fonctions, et cependant rien ne suit : le jeune homme n'avait pas poussé ses pensées jusque-là. Vous répliquerez : Puisque ces idées ne paraissent pas, elles ne sont donc pas en lui, elles ne sont pas nées avec lui, comme nous le prétendons. La réponse est toute simple. Depuis le péché Ihomme n'aime que les choses sensibles, il en est esclave, il s'y arrête, il s'en occupe tout entier; c'est pour lui un tourment de s'élever au-dessus et de tourner ses regards, son attention vers des choses spirituelles, qui sont en lui et qui y sont négligées, parce qu'elles ne le flattent point. Je pourrais ajouter plusieurs réflexions, mais je ne pousse pas plus loin : mon dessein est principalementdebattreles gens par eux-mêmes ; voyons le second endroit par où l'histoire du jeune homme combat les idées et le système de notre abbé.
2° Selon lui, de l'impression que tous les
objets extérieurs font sur nos sens, ou plutôt de la multitude de nos sensations naît un penchant invincible de croire non-seulement l'existence des objets d'où elles viennent, mais encore Vexislence de Dieu. C'en est, ditil, la preuve la plus convaincante, et il faudrait avoir l'esprit fermé à toute vérité pour ne pas voir cette existence. Le jeune homme de Chartres devait donc connaître Dieu en vertu de ce penchant invincible, car les Mémoires de l'Académie rendent témoignage que loin d'avoir l'esprit fermé à toute vérité, il avait naturellement de l'esprit, et s'il était privé de l'un de ses sens, il ne l'était pas des quatre autres. Cependant, selon l'histoire, il ignorait cette vérité; elle est donc contraire au système de la thèse, elle le ruine. Selon ses principes il devait connaître Dieu ; et certainenieiit il le connaissait, indépendamment des principes de la thèse. La relation de Chartres est donc défectueuse.
11 avait dit qu'on peut assurer sans danger qu'il n'a aucune notion morale qui soit innée, (iombien le rf(.«5'er était grand! Les téméraires assureurs ne le voient pas, ils s'y perdent. Vous venez d'en être le témoin, le naufrage s'est fait sous vos yeux. N'en demeurons pas là, et montrons qu'il y a quantité d'autres connaissances que celles de la morale, qui ne nous viennent point de l'exercice de nos facultés corporelles. Il faudrait un volume pour vous les repasser toutes en revue, je me borne à un petit nombre. Une seule bien prouvée pourrait sufûre : elle décide la question.
Je commence par la chose du monde qui est la plus frappante, parce qu'elle est la plus simple, et qui pour cela même a été négligée par presque tous ceux qui ont traité cette matière : les choses communes n'attirent point l'attention. La voici. Tout le monde a naturellement l'idée de l'affirmation et de la négation; personne n'ignore ce que c'est qu'affirmer, ce que c'est que nier : il est impossible de confondre ces deux choses. Si quelqu'un n'avait pas ces idées, il serait absolument impossible de les lui donner jamais. Comment vous y prendrez-vous pour me donner l'idée de l'affirmation ? Pour profiter des instructions que vous me donnerez làdessus, il faut que je comprenne ce que vous dites, que j'y consente, et que j'afûrme que vous dites vrai. Mais comment y consentiraije, si je ne sais ce que c'est qu'affirmer et consentir, nier et rejeter, si je confonds tout cela ensemble? Vous avez beau me crier : Il faut consentir à cela et à cela ; convenez que je dis la vérité ; je ne sais ce que c'est que consentir et affirmer, je dirai non au lieu de dire oui. Voilà donc une idée qui est née avec nous, puisqu'il est absolument impossible de l'acquérir si on ne l'a pas. Dieu seul peut la donner; et c'est lui qui éclaire immédiatement l'esprit de tout homme dès sa naissance, lorsqu'il vient au monde.
Deuxième idée innée , idée de la 'vérité. Vous qui me voulez apprendre ce que c'est qu'affirmer , vous me criez : ce que je vous dis est la vérité, croyez-moi. Je ne peux oa»
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vons croire si je n'ai pas la notion de la vérité, et si j'ignore que le vrai n'est pas la niêine chose que le faux. Voilà encore une idée innée et qu'il est impossible d'acquérir si on ne l'a pas déjà. Il est donc bien impossible à plus l'orle raison qu'elle vienne d;'S sens. Comment vous y preiidrcz-vous pour donner la notion du vrai en général à un liommo qui ne sait ce que c'est que le vrai ou le faux. Pour donner du succès aux leçons que vous lui ferez , il faut avant toutes choses qu'il comprenne qu'elles sont r»7r(>i, que du moins il les croie tjrntes. Comment le pourrait-il croire : il ne sait ce que c'est que le tirai.' Vous ne pouvez pas plus vous faire entendre à son esprit (ju'aux oreilles du corps d'un homme entièrement sourd, vous ne percez pas jusqu'à lui,
Troisième idée innée, la connaissance du bonltcurcl du m«///,e((r. Vous dites qu'elle vient des sens : nous nous jugeons li^nrcux (jur.nd nous jouissons des biens sensibles, malheureux quand nous soutîrons un mal sensible. Des sensations agréables nous vient l'idée du bonheur; des sensations désagréables nous vient l'idée du malheur. Vous n'y êtes pas. L'idée que j'ai du bonheur est infiniment audessus de tout cela. Quand je jouis du honhpur sensible je ne suis jamais content , ma soif augmente avec le plaisir : c'est une expérience connue de tout le monde. Mes désirs vont infiniment plus loin que tout le bonheur que je goûte , et mes connaissances de même , puisqu'on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas. Ce n'est donc pas votre bonheur si borné qui m'a donné une idée si vaste.
Quatrième idée innée : l'^'icrniie. Quelque difficiles que puissent être M. de Prades et son maître Locke, ils conviendront que je ne veux point perdre mon bonheur, je veux qu'il dure toujours, qu'il soit éternel; j'ai donc l'idée d'un bonheur éternel , idée qui va infiniment au delà des sens, qui par conséquent ne peut venir d'eux.
5" Nous voilà parvenus à Vinfmi, à l'immense cinquième idée ini'.éc et qui ne peut jamais venir des sens. Elle en vient, reprend l'abbé de Prades : « Le fini, dil-il en langage de géomètre (III' pcirlie, p. 77), le fini est toujours la chose donnée et connue, de laquelle on s'élève à l'infini, la chose cherchée et inconnue. » Exemple : retendue de Vunivers est prodigieuse : voilà la chose donnée et connue; j'ajoute : elle pouvait élre plus grande : voilà la chose cherchée et inconnue; c'est ainsi qu" je m'élève du fini à l'infini. 11 faut avoir les aîles fortes pour s'élever si haut, on pourrait craindre la chute d'Icare. On s'élève à l'infini. Mais d'où me vient l'iJée de ce qui est au delà du fini? Elle ne vient pas du fini puisqu'il ne la renferme pas; et cela décide tout.
Elle vient du fini, répliquez-vous, et ce n'est pas un paradoxe, rien de plus réel. Comment en vient-elle? Comment? Par Vaddilion. Les nombres infinis viennent de l'unité. Je conçois un et je ne conçois rien de plus; je répète encore un, et je l'ajoute au
premier; voilà deux, dont je forme l'idée; et ainsi jusqu'à l'infini.
Si c'est ainsi que le fini vous donne l'idée de l'infini, prenez courage, renoncez à toute affaire et ne vous occupez plus jour et nnit qu'à nombrer; quand vous aurez additionné à l'infini, vous aurez enfin l'idée de l'infini, c'est-à-dire que vous ne l'aurez jamais. Vous avez employé la vie la plus longue à ne faire autre chose qu'additionner et multiplier; consolez- vous : après tant de travaux, au dernier soupir enfin, vous nefaitesque commencer; vous n'êtes encore arrivé qu'à une grandeur finie, d'où jusqu'à l'infini il y a une distance infinie; vous n'avez donc pas encore acquis l'idée de l'infini. Vous calculeriez pendant toute l'éternité avant que d'avoir épuisé les nom'arcs et d'être parvenu à l'infini et l'idée de l'infini, (]\i\ , selon vous , doit vous venir par le calcul du fini. Mais avant tant de frais, savez-vous ce que vous cherchez quand vous travaillez à former par le fini l'idée de Vlnfini? Si vous le savez, vous en avez donc l'idée avant votre calcul, et elle ne vient pas de vos additions, elle ne vient pas de vos sens.
Combien d'autres idées je pourrais vous monlrcr qui ne viennent painl i;os sens! Celles-ci sont plus que suffisantes; vous pouvez voir le livre du Père Gerdil, barnabilede Casai : c'est un ouvrage à lire entre mille. Ma lettre est déjà trop longue : il est plus que temps de finir; je le fais en ajoutant un mot sur la loi éternelle.
M. d'Auxerre a reproché au bachelier de n'en avoir point parlé, et regarde son silence comme très-suspect, sans cependant lui en attribuer les conséqticnces pernicieuses. M. de Prades est étonné qu'un auteur soit jugé et par ce quil dit , et par ce quil ne dit point (;j.79). Oui , ne lui déplaise , et trèsjustement, quand il ne dit point ce qu'il est obligé de dire. Le prélat lui avait montré son obligation sur ce point, et si bien que le bachelier entreprend de nous persuader qu'il a satisfait à ce devoir. « On lit dans ma thèse que le commerce de l'âme et du corps nous élève à la contemplation d'une Intelligence toute-puissante , qui gouverne Vunivers par des lois sages et invariables... » C'est vouloir donner le change. Ce sont là les lois physiques du mouvement. Il s'agit ici de la loi éternelle comme règle des mœurs , de celle dont i)arle saint Thomas dans le passage que le sieur de Prades rapporte, et qu'il n'a jamais lu que dans l'instruction pastorale d'Auxerre. Les journalistes des savants ont eu raison, et cela leur fait honneur d'avoir reproché le même crime à son ami , le sieur d'Alembert, auteur du Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Je suis, monsieur, etc.
Au Quesiioi, ce 51 janvier l7o3.