CHAPITRE V
Sur la sixième pensée philosophique.
Voici cette pensée : Ce qui fait Vobjet de mon estime dans un homme pourrait-il être Vobjet de mes mépris dans un autre? Non, sans doute. Le vrai, indépendamment de mes caprices, doit être la règle de mes jugements, et je ne ferai point un crime à celui-ci de ce que j'admirerai dans celui-là comme une vertu. Croirai- je qu'il était réservé à quelques-uns de pratiquer des actes de perfection que la nature et la religion doivent ordonner indifféremment à tous ? encore moins. Si Pacôme a bien fait de rompre avec le genre humain pour s'enterrer dans une solitude, il ne m'est pas défendu de l'imiter : en l'imitant, je ser-ai tout aussi vertueux que lui; et je ne devine pas pourquoi cent autres n'auraient pas le même droit que moi. Cependant il ferait beau
voir une province entière effrayée des dangers de la société, se disperser dans les forets, ses habitants vivre en bêles farouches pour se sanctifier; mille colonnes 'J ivtts sur les ruines de toutes affections sociales; un nouveau peuple de stylites se dépouiller par religion des sentiments de la nature, cesser d'être flammes, et faire les statues pour être vrais chrétiens.
Cette pensée est dans le cas des précédentes. Je ne la rap[>orle point comme étant vicieuse en elle-même, car je l'approuve en entier, et j'en admire l'expression : mais je crois devoirfaire remarquer que le fanatisme qu'il y condamne avec raison est totalement étranger au vrai christianisme, que le but de noire sainte religion étant de porter les hommes à s'aimer, à se supporter, à se servir réci[)roquemen(, elle ne peut autoriser en aucune manière Pacôme ni les stylites.
Les savants incrédules en général sont donc bien coupables de confondre ainsi le pur christianisme avec le fanatisme et la superstition ; c'est sur le superstitieux et l'enthousiaste seulement que leurs réflexions peuvent porter, et le vrai christianisme ne les autorisa jamais.