‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 121 sur 202 · OBSERVATIONS S'.R LES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS S'.R LES

Julien gardait toujourslcs dehors du christianisme (Vie de V empereur Julien par M. de laBlellerie.pag. lOetTi); etpour comble d'hypocrisie, sachant f/uon avait à la cour quelques soupçons de ce qui s'était passé , il se fH raser la léie et embrassa la vie monastique. Il exerçait Voffice de lecteur dans l'église de Nicomédie, fréquentait les lieux consacrés à la prière, et ne quittait plus les tombeaux des martyrs. Par cette dissimulation profonde, que les païens devaient condamner eux-mêmes, h réussit à tromper Constance et Gallus. Celuici alarmé des bruits qui se répandaient au sujet de son frère, dépécha vers lui un célèbre évêque arien nommé Aétius, pour l'affermir dans la religion chrétienne. Aétius revint édifié de Julien, dont il rendit bon témoignage à Gallus. Nous avons encore une lettre de ce prince à Julien, où il le félicite de sa persévérance et l'exhorte à ne se jamais démentir.

Celle leltre est une preuve trop évidente de la profonde hypocrisie de Julien, pour ne la pas transcrire ici tout entière.

Gallus César a Julien son frère , salut.

La proximité de l'Ionie m'a procuré l'avantage d'être promptement désabusé d'un bruit qui me pénétrait de douleur [Première des lettres choisies). On disait que par un fanatisme insensé, vous aviez abandonné la religion de nos ancêtres, pour embrasser une folle superstition. Quelle accablante nouvelle pour un frère qui n'est pas moins sensible, soit au bien soit au mal qu'il peut entendre dire de vous, que si on le disait de lui-même. Mais Aétius notre pn-em'arempli de consolation et de joieà son arrivée, en m'apprenant des nouvelles contraires, et telles que je pouvais souhaiîer. 1 1 m'a assuré que vous avez beaucoup de zèle pour bâtir des maisons de prières ; que vous ne quittez point les tombeaux de nos généreux athlètes ; en un mot que vous êtes attaché fermement au culte que nous rendons à Dieu. Je ne puis que vous dire avec Homère, « Poursuivez de la sorte. » Faites la joie de ceux qui vous aiment, en continuant d'ériger de semblables monuments.

N'oubliez jamais que la piété est au-dessus de tout : c'est la vertu par excellence. Elle nous apprend à délester le mensonge et Vimposlure, et nous fait aimer le vrai qui éclate dans notre religion. Cette pluralité des dieux n'est que dissension et désordre. Un seul être avec l'unique ministre de sa puissance, gouverne l'univers. Il n'a point d'associé comme les fds de Saturne, et ne doit point comme eux son empire au sort. Pour régner il n'a détrôné personne , parce qu'il règne par sa nature et qu'il \existe avant toutes choses. Il est le véritable .'Dieu. C'est à lui seul que nous devons notr' culte et nos hommages.

Il laul que Julien ait porté l'hypocrisie a son plus haut période, pour en avoir imposé jusqu'à ce point et pendant près de dix années. C'est donc judicieusement que M. de la Bletlerie dit, au sujet de la question, si Julien est parvenu au trône par des crimes et sur le serment qu'il faisait à cet égard en prenant ses dieux à témoins de son innocence : Un tel serment serait décisif, dit M. de la Bletlerie [page 159 et 160), si Julien n'avait donne

SAVANTS INCKÉDULES. 81 i

des preuves de duplicité. Mais quand on est capable d'être de deux religions à la fois, de croire l'une et de professer l'autre, on peut bien se permettre un parjure.

Que pouvaient attendre les chrétiens de la manière dont un homme aussi fourbe ferait exécuter ce même édit rapporté par fragments avec tant d'art dans la Pensée qu(; j'examine? C'est ce qu'on va voir dans l'ar'. licic suivant.

Quatrième moyen. — Voici le plan de Jw . lien pour détruire la religion chrétienne (t. IIÏ, liv. XII, png. 164-166), tiré de l'Histoire du Bas-Empire par M. Le Beau. Julien plus habile que les malheureux sophistes qui ne lui donnaient que des conseils inhumains, préféra la séduction à la cruauté déclarée. Il dressa donc un plan nouveau qui eût sans doute été plus dangereux que la barbarie de Dioctétien et de Maximien Galère, si la garde qui veille sur Israël n'eût renversé ce projet infernal, en détruisant l'auteur même par un souffle de. sa bouche. Julien commença par montrer dans sa personne un zèle ardent pour le culte des dieux ; il gagnait dès ce premier pas tous ceux dont la religion se conforme toujours à celle du prince. Il s'attacha à relever le paganisme en s' efforçant d'y transporter ce qui rendait le christianisme plus vénérable. Il affecta ensuite de traiter les chrétiens avec douceur et de les plaindre plutôt que de les persécuter, mais en même temps il imagina mille moyens pour les diviser et les armer les uns contre les autres, pour étouffer le germe de leur foi en leur interdisant l'instruction publique, pour appesantir leur joug et pour les couvrir de honte et^ de mépris. Les tyrans qui l'avaient précédé n'avaient sévi que sur les corps; Julien attaqua les cœurs : il mit en œuvre son propre exemple, les apparences de bonté, la malice, l'ignorance , l'intérêt , l'amour-propre , ressorts plus lents, mais plus à craindre que les supplices. Cependant s'il ne versait pas de ses propres mains le sang des chrétiens, il le laissait répandre par les mains des autres, et sa feinte douceur était souvent démentie par les cruautés qu'il encourageait en ne les punissant pas. Après avoir affaibli la religion chrétienne, son dessein était de l'écraser par un dernier coup : il promettait à ses dieux d'exterminer les chrétiens à son retour de la guerre de Perse.

La liberté de religion, que Julien laissait en apparence aux chrétiens, n'était en effet qu'un dur esclavage. Toute la clémence de ce prince se bornait à ne les pas condamner à mort par un édit général. Il prenait d'ailleurs les voies les plus siires pour les accabler, car il ordonna que ceux qui avaient vécu des pieuses libéralités de l'empereur Constantin , son oncle^ rendissent ce qu'ils en avaient reçu; el ceux qui avaient eu part à la destruction dos temples païens furent condamnés à les rétablir, ou bien à en payer le prix.

Une inflnité de chrétiens de l'un et de l'autre sexe se trouvant hors d'état, les uns 'e faire cette restitution, les autres de payer les frais de ce rétablissement, étaient appliqués à d'affreuses tortures; en sorte que si

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l'on versait moins de sang que dans les précédentes persécutions, la patience des persécutés n'en était pas moins exposée à de plus rudes épreuves.

On mettait à la question les ministres des églises, pour les contraindre d'en découvrir les trésors; car il les faisait enlever, disant avec ironie : Leur admirable loi promet aux pauvres le royaume des deux , il est bon de leur en faciliter la roule. La pauvreté' les rendra sages en ce monde et les fera régner dans l'autre.

Voici les propres expressions d'un édit de Julien contre les habitants de la ville d'iidesso, selon la traduction de M. de la Blctterie {Lettre 28 des choisies de l'empereur Julien) :

Puisque leur admirable loi leur ordonne de renoncer aux biens de la terre pour arriver plus aisément ati royaume des deux, voulant autant qu'il est en nous leur faciliter le voyage, nous ordonnons que tous les biens de l'Église d'Edesse, dont ils sont en possession, leur soient enlevés, Vargcnt pour être distribué aux soldats, et les terres pour être réunies à notre domaine. La pauvreté les rendra sages en ce monde et les fera régner dans l'autre.

Il ne leur permettait pas même de se défendre devant les tribunaux : Votre religion, leur disait-il, vous interdit les procès et les querelles. Lorsque les chrétiens portaient leurs plaintes à l'empereur : Retirez-vous, Galiléens infidèles, leur répondait-il, votre Dieu ne vous a-t-il pas appris à mépriser les biens de ce monde et à souffrir avec patience les afflictions et les injustices ( Jlisloire du Bas-Empire , tome 111, iiv. XII, pages i^Q et 181)?

C'est un vrai subterfuge des panégyristes païens de cet empereur, et de M. de Voltaire qui les imite, d'oser soutenir qu'il ne fit jamais mourir aucun chrétien. Quelque prétexte qu'on ait employé pour couvrir le suppli'ce d'Emilien à Dorostose , de l'évêque Philippe avec plusieurs autres chrétiens à Andrinople, d'Eupsychius à Césarée, de Manuel, Sabel et Ismaël de Perse, de Basile d'Ancyre, d'Artème, duc d'Egypte, de Bonose, de Maximilien, de la plus grande partie d'un corps militaire nommé Herculien, et de tant d'autres ; on s'efforcerait en vain de leur ravir la consolation et la gloire d'avoir été mis à mort pour le christianisme. Qu'on y fasse une sérieuse attention, et l'on reconnaîtra sans peine que Julien no les fit mourir que parce qu'ils étaient chrétiens.

La plupart des villes de Phrygie ( Histoire du Bas-Empire, tome III , livre XIII, p. 222, 223 et 224), de Syrie et d'Egypte se portèrent à des excès de cruauté qui font horreur. On mit en usage les anciens supplices ; on en imagina de nouveaux et d'inouïs. Les habitants d'JJéliopolis, pour venger leur Vénus, dont Constantin avait tâché d'abolir le culte impudique, firent ouvrir le ventre à des vierges sacrées, le remplirent d'orge, et les exposèrent dans cet état horrible à l'avidité des animaux les plus immondes, qui dévoraient en même temps l'orge et les entrailles. Gaza , Ascalon ,

Emèse, Aréthuse imitèrent ces monstrueuses barbaries , qui setnblcnt souiller l'Histoire même. Ce sont ces villes que Julien comble de louanges dans ses ouvrages : il les appelle « des villes saintes [Misopogon., page 63), des villes généreuses qui lui sont étroitement unies par leur piété. Elles ont, dit-il, seconde mes intentions avec tant d'ardeur, qu'elles ont porté le châtiment des impies Galiléens plus loin que je ne désirais. » // récompensa les fureurs des habitants de Gaza, en rappelant sous la dépendance de leur ville le bourg de Mdiume, qu'il dépouilla de tous les titres dont Constantin l'avait honoré.

Le fanatisme étouffait dans son cœur jusqu'aux sentiments de la plus juste reconnaissance. Marc, évêque d' Aréthuse, lui avait sauvé la vie dans son enfance. Ce vieillard vénérable, accablé d'années , maisplein de force et de courage, fut la victime d'une populace effrénée. Il endura pendant plusieurs jours tous les tourments que peut inventer la cruauté, toujours plus ingénieuse dans les âmes les plus stupides et les plus grossières. Sa vieillesse triompha cependant des supplices les plus douloureux. La nouvelle de ce traitement inhumain étant parvenue à la cour, Julien n'en témoigna aucun ressentiment.

Mais son procédé contre le gouverneur de Gaza doit le couvrir d'un opprobre éternel aux yeux de toutes personnes sensées.

Les habitants païens de cette ville avaient mis en pièces quelques chrétiens {Vie de l'empereur Julien, par M. de la Bletterie, p. 287, 288 et 289) , et exercé sur les restes de leurs corps toutes sortes de barbaries. Le gouverneur, en exécution de l'édit rapporté par l'auteur de la Pensée que j'examine, avait fait mettre en prison un petit nombre des plus séditieux. Les habitants de Gaza qui, revenus de leur ivresse et dans la même idée que leur chef, attendaient de la part de l'empereur les châtiments les plus sévères, furent dans la plus agréable surprise en apprenant que leur gouverneur était disgracié et banni, pour avoir osé réprimer la licence effrénée des païens.

Ce gouverneur infortuné lui représentait vainement que les lois avaient toujours été la règle de sa conduite ; Julien lui fit cette réponse digne de la perfidie de son édit : Fallait-il emprisonner des Grecs , pour s'être vengés de quelques Galiléens qui avaient tant de fois outragé leurs dieux ? Est-ce une si grande chose, quand un Grec aura tué dix Galiléens ?

Il n'est pas à présumer que l'auteur des Pensées philosophiques ait eu ces choses devant les yeux, lorsqu'il a rapporté par fragments choisis l'édit adressé aux païens de la ville de Bostre; car s'il s'était rappelé dans quelle oppression cet empereur tint ceux de ses officiers qui voulurent exécuter son édit à la lettre, tandis qu'il prit hautement luimême la défense des infracteurs de cet édit, comment aurait-il pu se résoudre à faire honneur à Julien d'une perfidie aussi marquée?

OnSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCREDULES CHAPITRE XIII.

Sur le soixante-troisième chapitre des Mélanges de littérature, dliistoire et de philosophie de M. de Voltaire, intitulé ; De Julien.

Pour donner plus aisément carrière à son imagination en faveur de Julien, M. de Volitaire tâche d'éluder la vérité des faits qui caractérisent l'extrême dépravation du cœur de ce prince, en portant ce jugement sur les historiens de sa vie : Les chrétiens et les païens débitaient également des fables sur Julien {Pénultième paragraphe) ; mais les fables des chrétiens ses ennemis étaient toutes calomnieuses.

On se trouve donc bien fondé, par son propre aveu, à regarder comme fables la plupart des belles choses qu'il débite à la louange de son héros; et surtout les discours dignes de Socrale, que les théurgistes nécromanciens lui ont fait tenir dans sa dernière heure.

Comptant sur la réputation de grand historien que lui attribuent ceux qui préfèrent les charmes du style épigrammalique aux attraits de la vérité , M. de Voltaire cherche à faire passer Julien non-seulement pour le premier des hommes, ou du moins pour le second, mais encore pour le modèle des rois {Vers 69 de la seconde partie de son poème sur la loi naturelle, édit. de 1750).

C'est dans ce dessein qu'il commence son chapitre sur cet empereur par cette demande captieuse : Qu on suppose un moment que Julien a quitté les faux dieux pour la religion chrétienne.

Le plus sûr moyen de ne pas tomber avec les incrédules savants dans les pièges qu'ils se tendent eux-mêmes, c'est de ne jamais sortir avec eux des remparts que les bonnes règles forment autour de la vérité pour sa défense. C'est pourquoi, bien loin de déférer à sa demande, je me tiendrai constamment à cet égard dans les sages bornes de la règle qui ne permet point de raisonner sur de fausses suppositions.

J'espère qu avec de semblables précautions en faveur de la vérité, si fort altérée dans ce chapitre pour exténuer l'apostasie de Julien, je pourrai dissiper les nuages dont M. de Voltaire cherche à l'envelopper par un ton imposant.

Je commencerai par faire observer deux contradictions qui se trouvent dans ce chapitre. Pour cet effet il faut bien remarquer qu'indépendamment de la supposition de M. de Voltaire, qui prouverait déjà sa conviction sur l'apostasie de Julien, ce même chapitre renferme encore quatre autres traits qui le démontrent : i" il dit dans le second paragraphe : Si vous faites abstraction de son malheureux changement ; 2" dans le septième, que Julien fut élevé dans le christianisme ; 3" dans le douzième, qu'tï avilit sa raison jusqu'à descendre à des pratiques superstitieuses; 4° enûn dans le quatorzième , que les chrétiens ne devaient lui faire d'autre reproche que de les avoir Quittés ; s'exprimant même trois

ou quatre lignes plus bas de cette manière :

Sans son changement de religion, etc.

I)cs esprits plus sensés (jue les détracteurs ' de Julien, dit M. de Voltaire dans le paragraphe septième, demanderont comment il se peut faire qu'un homme d'Etat tel que lui, un homme de tant d'esprit, un vrai philosophe , pût quitter le christianisme , dans lequel il avait été élevé, pour le paganisme , dont il avait senti l'absurdité et le ridicule?

Cet auîeur aurait dû répondre lui-même : C'est parce que Julien était pervers. Mais comme il ne se fait cette question que pour avoir un prétexte de justifier Julien aux dépens de l'Ecriture sainte , il commence la justification de cet empereur par ce raisonnement conforme à sa philosophie : Si Julien écouta trop sa raison contre les mystères du christianisme, etc.

Ce début, aussi contraire à la saine raison qu'à la vérité des dogmes du pur christianisme, comme je le démontrerai, est tout à fait analogue avec ce qu'il en avait déjà dit, en parlant de Julien, dans son poëme sur la loi naturelle :

Infidèle à la foi, fidèle à la raison.

La contradiction de ce vers de M. de Vol-' taire avec ce qu'il dit (§ 12) sur l'avilissement de laraison de Julien, n'est-eile pas des plus frappantes ? I

Il s'en trouve une autre parmi les détours qu'il emploie pour justifier le malheureux changement de Julien ; car après être convenu que ce prince fut élevé danslechristianisme, il ne laisse pas dédire au milieu du paragraphe 10, comme une chose incontestable, qu'il fut élevé d'ailleurs par des philosophes païens. Il est étrange que M. de Voltaire ait été capable de tomber dans de telles contradictions I

// n'y a pas encore longtemps, dit-il au premier paragraphe, qu'on ne citait le nom de Julien qu'avec l'épithète d'Apostat. Quelle idée veut-il donc inspirer à ses lecteurs par cette remarque ? Si Julien après avoir été élevé dans le christianisme , l'a quitté pour embrasser le culte idolâtre des faux dieux, comme en est convenu M. de Voltaire, Julien est mcontestablement «posfaL 'Ei s'il était naturel, comme cet auteur ose le dire contre des faits" et contre ce dont il est convenu lui-même , que Julien, élevé d'ailleurs par des philosophes païens, fortifia dans son cœur par leurs discours l'aversion malheureuse que les abus de la religion chrétienne lui inspirèrent pour elle, pourquoi ne seborne-t-il pas à cette raison, comme l'auteur de la quarante- troisième Pensée philosophique, pour soutenir qu'on j ne peut reprocher l'apostasie à Julien , puis- ! que si ce fait était vrai, il suffirait seul pour îla justification de Julien ? Mais il ne l'est pas : et je vais prouver, contre ces deux auteurs , que l'apostasie de Julien est des plus réelles.

Pour éviter toute suspicion dans cette preuve, je ne la tirerai que de Julien luimême et de trois auteurs païens, ses panégyristes, AmmienMarcellin,EunapeetLibanius.

Ammien MarccUin dit positivement {livre

DEMONSTRATION EVAN(.hLIQUE. DELUC

i'iO

XXII, page 219) qua Julien fut élevé pnr Eusèbe, évoque de Nicomédie. Cet évéquc à qui IVmpereur Constance confia l'éducation do Julien, la dirigea depuis l'âge d'environ six ans jusqu'à celui de quatorze : peul-on soupçonner qu'il ne lui donna pas des maîtres chrétiens ?

Après la mort d'Eusèbe, l'empereur Constance envoya Gallus et Julien, son frère, on Cappadoce , en 34-5, dans un château royal nommé Macelle; là sa principale attention fut de leur donner les plus excellents maîtres chrétiens pour les instruire dans les sciences et surtout pour les affermir dans le christianisme. C'est ce que témoigne Eunape en disant {Eunape, paije 68) ; quil fut servi par les eunuques du palais , préposés pour veiller soigneusement à ce qu'il ne chancelât point dans la foi chrétienne. Julien dit aussi, dans son manifeste aux Athéniens, qu'il était resté six ans dans ce château avec son frère, sans qu'il fût permis à personne de les approcher , c'est-à-dire jusqu'en mars 351 , temps auquel Constance créa César le prince Gallus, époque qui fit obtenir à Julien la liber té de continuer ses études à Conslantinopie.

Libanius, natif d'Antioche, estimé le plus éloquent de tous les sophistes païens de son siècle, était revenu de Nicomédie dans celte capitale presque en même temps que Julien, dans l'espérance de l'avoir pour élève : mais, malgré sa grande réputation, le zèle qu'Eccbole son concurrent faisait paraître contrele paganisme, lui fit avoir la préférence sur Libanius.

Il résulte de tous ces faits que Julien fut constamment élevé dans la religion chrétienne jusqu'à son retour à Nicomédie, vers la fin de 351. Le témoignage de Libanius les confirme. Je voyais, dit-il {Harangue 10, p. 263), avec douleur que cet esprit ne fût pas cultivé par mes mains, car il avait pour précepteur îm misérable sophiste (Ecebole) qui pensait et parlait mal des dieux, et qui inspira ses sentiments au jeune prince.

Il y avait dans Nicomédie, dit ailleurs ce rhéteur païen {Harangue k, pug. 175), quelque étincelle de Part des devins qui avait échappé à la fureur des impies : le goût que Julien prit dans celte science adoucit la haine violente qu'il avait contre les dieux : mais dès qu'il fut venu dans Vlonie, quil y eut vu un philosophe qui l'était de nom et d'effet, qu'il l'eut entendu discourir sur ceux qui ont fait le monde et qui le conservent, et qu'il eut jeté les yeux sur le prix et les charmes de la philosophie, il secoua les liens de l'erreur avec courage, il substitua la vérité à l'ignorance, et le culte légitime des dieux au faux culte qu'il professait.

Quoique toutes ces choses prouvent déjà suffisamment l'erreur de ceux qui se sont imaginé que l'eunuque Mardonius avait jeté dans l'esprit de Julien les semences de son apostasie ; pour dissiper entièrement les nuages qui favorisent cette erreur, examinons ce i qu'élail cet eunuque.

Julien lui-même nous apprend, dans son Misopogon, que c'était un Scythe que son

aïeul avait faxt élever soigneusement pcnir exptiquet à sa mère les poésies d'Homère et d'Hésiode . mais qui était cet aïeul de Julien? C'était Anicius Julianus, dont M. de la Blelteric parle en ces tonnes ( Vie de Vemp. Julien par M. de la Blet., pag. 23 et 1h) : Anicius Julianus fut le particulier de son siècle le plus illustre par sa naissance, par ses richesses, par son crédit, et l'un des premiers sénateurs de Rome qui ait fait publiquement profession du christianisme. Il avait été engagé dans le parti de Maxence : mais Constantin, après sa victoire, respecta dans ce grand homme des talents supérieurs, et une vertu supérieure encore aux talents. Il le fit consul, préfet, et enfin son beau-frère.

Voilà donc Mardonius élevé par un prince chrétien du mérite le plus distingué, dans la famille duquel il demeura constamment jusqu'après la mort de Basiline, sa fille, dont il avait été en quelque sorte précepteur. Cette princesse, qui était mère de Julien, en a-t-elle été moins chrétienne? Depuis lors l'empereur Constance, grand ennemi du paganisme, lui confia Julien, son parent, dont il le fit gouverneur. Constance, naturellement ombrageux, aurait-il laissé Julien pendant près de quatorze ans sous la direction de cet eunuque, s'il lui avait été suspect le moins du monde à cet égard ? Et comment aurait-il pu l'être, puisque Julien était encore sous la conduite de ce s.tge mentor, dans le temps que Libanius assure qu'Ecebolc, qui pensait et parlait mal des dieux, avait inspiré ses sentiments à ce jeune prince? W est bien plus probable que si Julien eût été sous la direction de Mardonius dans le voyage qu'il fit en lonie, il n'aurait pas changé de religion ; et que c'est pour avoir été privé trop tôt des sages conseils de cet eunuque, qu'il s'abandonna premièrement à la séduction du devin caché dans Nicomédie, dont parle Libanius, et ensuite à celle d'Edésius, d'Eusèbe, de Maxime et de Chrysanthe.

Je puis ajouter encore que si Mardonius eût inspiré à Julien de l'aversion pour le christianisme, cet empereur n'étant plus dans le cas de dissimuler son attachement pour le culte des faux dieux lorsqu'il écrivit son Misopogon, n'aurait certainement pas manqué de faire hoimcur à Mardonius de son paganisme, comme il le fait sur divers autres points, entre lesquels il place l'aversion qu'il lui avait inspirée pour les spectacles {Pag. 47 et kS).

Il est donc bien prouvé que Julien a professé le christianisme, 1° par Ammien Marcellin, de qui nous apprenons que Julien fut élevé par Eusèbe, évéque de Nicomédie {Liv. XXII, pag. 219), depuis l'âge de six ou sept ans jusqu'à celui de quatorze, c'est-àdire jusqu'en l'année 345; 2" par Eunap.'», qui dit que Julien fut toujours servi par les eunuques du palais {Eunape, pag. 68), lesquels étaient préposés pour veiller soigneusement à ce qu'il ne chancelât point dans la foi chrétienne ; 3° par Libanius, qui témoifjne que Julien eut pour précepteur, dans Constanlinople {Harangue 4, pag. 175), Ecebole,

OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES

rhéteur chrétien, et qu'à son arrivée à Nicomédie il avait encore une haine violente contre les dieux; que ce fut seulement alors qu'il commença d'être ébranlé par le devin caché dans celte ville, et qu'ensuite à Pergame, ef enfin à Ephèse, il acheva d'abandonner intérieurement le christianisme ;

h" Par l'assertion de Julien lui-même dans son m.inifesle aux Athéniens, où il dit qu'il étail resté six ans dans le château de Maceile en Cappadoce avec son frère, sans qu'il fût permis à personne, connue ou inconnue, de les approcher : aucun théurgisle nécromancien ne lui put donc inspirer du penchant à l'idolâtrie. Ce fut au bout de ces six années que Gallus étant créé césar en mars 351, obtint de l'empereur Constance, que Julien, son frère, achèverait ses études à Constantinople;

5° Parla lettre que l'empereur Julien écrivit lui-même aux habitants d'Alexandrie, où il s'exprime en ces termes : Ne craignez point devons égarer en me suivant {Lettre 51, de Julien, et la 39 de la traduction de M. de la Bletterie);f ai marché jusqu'à l'âge de vingt ans dans votre voie, et voici la douzième année que je marche dans celle-ci. Or Julien étail né le 26 novembre 331 ; il embrassa le paganisme en secret à Ephèse vers la fin de 351, ce qui fait précisément les vingt années pendant lesquelles il avoue d'avoir été chrétien. C'est donc très-légitimement qu'on peut lui reprocher son apostasie.

Cependant M. de Voltaire dit de cet empereur, dans le premier paragraphe de son chapitre : // n'y a pas encore longtemps qu'on ne citait son nom qu'avec l'épiihète d'Apostat ; et c'est peut-être le plus grand effort de la raison, qu'on ait enfin cessé de le désigner de ce surnom injurieux. Les bonnes études ont amené l'esprit de tolérance chez les savants. Qui croirait que dans un Mercure de Paris de l'année 1741, l'auteur reprend vivement «n écrivain d'avoir manqué aux bienséances les plus communes, en appelant cet empereur Julien l'Apostat ? Il y a cent ans que quiconque ne l'eût pas traité d'Apostat, eût été traité d'athée.

Mais, après avoir examiné les preuves rapportées ci-devant, tirées d'Ammien Marcellin, d'Eunape, de Libanius, auteurs païens, et de Julien lui-même, il est manifeste que ce sont les auteurs des Pensées philosophiques, du chapitre de Julien, et du Mercure de Paris de l'année 1741, qui se sont écartés des bienséances les plus communes. Ce serait donc bien plutôt un éloignement du vrai christianisme, qu'un esprit de tolérance chez les savants, qui ferait supprimer l'épithète d'Apostat, par laquelle l'empereur Julien a été fidèlement caractérisé.

Les philosophes chrétiens connaissent tout le prix de la tolérance que la raison et la charité leur inspirent ; elles les portent à s'édifier mutuellement, et à supporter avec douceur la diversité de leurs opinions : ils savent que cette conduite, dont notre divin Sauveur leur a fourni le modèle, est seule capable d'opérer leur réunion et de fermer la

bouche aux incrédules. Mais en même temps leur amour pour la vérité et pour la vertu ne leur permet pas de pallier les vices du cœur, et de mettre dans le rang de ceux qui errent de bonne foi, tous ceux qui, comme l'empereur Julien, abandonnent le christianisme, après l'avoir connu et professé pendant longtemps.

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