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CHAPITRE XIV

Sur les auteurs chrétiens qui, sans y prendre garde, pallient les mauvaises Qualités de Julien l' Apostat.

Que l'auteur des Pensées philosophiques et M. de Voltaire cherchent à pallier l'apostasie et les autres défauts de Julien l'Apostat, on a beaucoup moins sujet d'en être surpris, que de voir des défenseurs du christianisme concourir à les exténuer, dans les mêmes ouvrages où ils prouvent que les vertus de cet empereur n'étaient qu'apparentes.

Quelques-uns de ces auteurs paraissent donner du poids aux raisons tirées du massacre des parents de Julien, pour excuser son apostasie. Ces raisons prouvent trop, puisquelles devaient faire une plus grande impression sur l'esprit de Gallus, qui avait sept ans de plus que Julien, son frère. Mais l'erreur de ceux qui se sont mis dans l'esprit que l'infidélité de Julien à la foi chrétienne fut occasionnée par la supériorité de son génie sur son frère Gallus, est encore plus grande; car c'est précisément cette même supériorité de génie qtii le rend d'autant plus coupable, qu'il aurait dû mieux connaître que Gallus les caractères de divinité qui brillent dans l'Ecriture sainte, dont ils avaient été tous deux lecteurs à Nicomédie, et que les plus excellents maîtres avaient un très-grand soin de leur expliquer. Or ce livre divin renferme des idées si sublimes sur l'unité et les perfections de l'Etre suprême, il met dans une si parfaite évidence toute l'abomination et l'absurdité du cuite païen, il condamne si sévèrement l'orgueil et tous les crimes dont quelques chrétiens de son temps pouvaient s'être rendus coupables, qu'aucune considération ne devait être capable de lui faire embrasser le polythéisme, et qu'on ne peut par conséquent pallier on aucune manière son changement de religion.

On doit considérer d'ailleurs que ce ne fut ni le massacre de ses parents, ni l'orgueil des prêtres juifs, qui plongèrent Manassé, comme Julien, dans la théurgie nécromancienne jointe à l'idolâtrie la plus honteuse ; et la principale source de leur apostasie fut la dépravation de leur propre cœur.

M. de la Bletterie, l'un des auteurs que j'ai en vue, après avoir donné dans la Vie de l'empereur Julien , les preuves les plus convaincantes de sa profonde hypocrisie et de la duplicité de son cœur, ne devait point entreprendre de justifier ses actions les plus odieuses.

Dans un paragraphe tiré d'Ammien Marcellin (liv. XXII, pp. 226, 227), de saint Chrysostome et de Grégoire de Nazianze,

DEMONSTRATION EVANGEn^UE. DELUC.

èU

M. do la Bletteric dit ( Vie de l'empereur Julien, pp. 344. 348) : Julien égorgeait des centaines de bœufs à la fois, et des troupeaux entiers d'autres victimes. Il faisait chercher par terre et par mer des oiseaux rares, quil mettait en pièce de ses propres mains. On craignait que Vespèce des bœufs ne manquât, s'il revenait victorieux de la guerre de Perse... Les soldats se remplissaient presque tous les jours de la chair des animaux immolés, et, buvant avec excès, devenaient insolents et querelleurs. Il fallait les emporter ivres... Mais rien n'approchait des fêtes de Vénus et autres semblables, où, refusant de donner audience aux officiers et aux magistrats, Julien promenait par ta ville les femmes prostituées, et les autres victimes de l'incontinence publique. Jes femmes allaient les premières, les jeunes efféminés venaient après elles. Entre ces deux troupes infâmes, qui poussaient de grands éclats de rire, et disaient tout ce qu'inspire la débauche, marchait le réformateur du paganisme avec tme gravité comique, rehaussant du mieux qu'il pouvait sa petite taille, présentant une longue barbe pointue , et affectant la démarche d'un géant. Son cheval suivait assez loin, et toute sa garde fermait celte pompe extravagante. Dans les festins qui suivaient les sacrifices, il mangeait avec ces misérables, buvait à leur santé et voulait qu'ils bussent à la sienne.

Un auteur chrétien comme M. de laBletterio, devait-il conclure ce paragraphe par ces mots {p. 348) : // honorait la débauche en paien, et s'en abstenait en philosophe? Qael philosophe !

Avant de citer un passage de saint Chrysostome, rapporté par M. delà Bletterie dans une note sur co sujet, j'avertirai les lecteurs qui peuvent n'en être pas informés, que cet illustre Père de l'Eglise était d'Antioche, qu'il avait environ quinze ans lorsque l'emporoiir Julien s'y donnait en spectacle dans les fêtes de Vénus, dont par conséquent il avait été témoin oculaire ; que dix-huit ou vingt ans après, le célèbre Flavien, évêque d'Antioche, lui ayant conféré l'emploi de prédicateur, c'était aux habitants de cette ville que saint Chrysostome, après leur avoir fait la description ci-dessus de l'infamie de ces fêtes scandaleuses, parlait ainsi :

Je sais que la postérité refusera de croire ce que je rapporte {p. 347), tant il est étrange. En effet, comment s'imaginera-t-on qu'un empereur se soit donné en spectacle avec une indécence dont le dernier des particuliers aurait rougi ? Mais ceux qui vivent aujourd'hui me dispensent de leur en fournir des preuves... Il y a parmi ceux qui m'écoulent des vieillards, et même des jeunes gens, qui ont été spectateurs de ces infamies. Je les conjure de me démentir, si f ajoute quelque chose à la vérité. Mais non : loin de craindre qu'on ne m'accuse d'en avoir trop dit, je crains plutôt qu'on ne me reproche de n'en avoir pas dit assez.

Après des faits aussi scandaleux et d'une aussi grande notoriété, je ne puiâ comprendre pourquoi M. de la Bletteric s'eflbrce, dans la plus longue de ses remaraues 'Rem. Iù.à\

pp. 103, 110) sur le Misopogon, de nous prouver par le témoignage de trois ennemis du christianisme et panégyristes de Julien, savoir Maraertin, Ammien , Marcellin et Liba-nius, que le lit de cet empereur était chaste. Mais les raisonnements de M. de la Bletterie sont trop forcés dans cette remarque, pour persuader que Julien n'eut point d'enfants illégitimes; et cola contre la lettre que ce prince écrivit trois ans après la mort d'Hélène (de laquelle il n'eut qu'un fils mort en naissant) , où il parle de la personne qu'il avait chargée de l'éducation de ses enfants; et contre la preuve tirée des statues de ces derniers, dont Codin fait nriention dans ses Antiquités de Conslantinople. Je ne puis pas mieux comprendre comment encore, pour donner plus de créance à cet égard au témoignage d'Ammien Marcellin, il a pu dire que cet auteurn'(^par</ne Julien sur aucun de ses dé' fauts. Ma surprise en ce point est d'autant plus grande, que M. de la Bletterie fournit ailleurs la preuve du contraire : Ammien Marcellin. « tout favorable qu'il est à ce prince (p. 176), » dit qu'il n'a pu voir la lettre pleine d'injures et d'invectives que Julien écrivit secrètement des Gaules à l'empereur Constance; « mais que s'il l'avait vue, il n'aurait eu garde d'en faire part au public, tant elle déshonorait son auteur. >•

Cet aveu d'Ammien Marcellin prouve, non-seulement qu'il était capable d'épargner Julien, mais peut encore faire conjecturer avec raison que s'il n'y avait encore aucune réticence en sa f;iveur dans son histoire, on serait forcé de convenir qu'il n'y a pas à beaucoup près autant de fables contre cet empereur dans les auteurs chrétiens de ce temps-là, que M. de Voltaire leur en attribue.

Mais comment se peut-il que M. de la Bleterie, qui démontre si clairement la duplicité du cœur de Julien, et la profondeur de son hypocrisie, n'ait pas compris que son adresse à mettre ces détestables qualités en œuvre, a bien pu lui faire prématurer son élévation au trône impérial? Je ne conviendrai donc point avec cet auteur , que si ce prince fit mouvoir tes ressorts qui relevèrent à la suprême puissance (p. IGO), il cacha si bien son jeu, qu'il parut devoir tout au hasard, et rien à l'intrigue. Il paraît au contraire, par tous les faits que M. de la Bletterie en rapporte lui-même, que cette intrigue était suffisamment liée pour avoir fait présumer à Grégoire de Nazianze que Julien attenta par le poison à la vie de son souverain.

En effet, si l'on considère avec attention : 1° que précisément à la veille de faire mouvoir les ressorts secrets qui rélevèrent à l'empire, il envoya dans la Grande-Bretagne Lucipin, le plus fidèle des généraux de Constance, et par conséquent le plus propre à découvrir et faire échouer toutes ses trames secrètes ; 2° les songes qu'il communiqua d'abord après le départ de Lucipin à ses amis intimes, desquels il concluait qu'il deviendrait un jour empereur; 3° le billet sé-ditioux ou'un incQ/inu. laissa tomber dans la

OBSERVATIONS SUIl LES SAVANTS INCREDULES.

camp, cl qui courut bientôt parmi les soldats rappelés par l'empereur Constance; k° le discours flatteur que Julien fit de dessus son tribunal à ces mêmes troupes, et le dîner qu'il donna à leurs officiers le même jour qu'elles investirent son palais en criant Julien Auguste; 5" le songe qu'il dit avoir fait cette nuit là même, dans lequel le Génie de l'empire le sollicitait de la manière la plus touchante à le recevoir; 6° le manège de cette même nuit l'our se voir comme forcé le lendemain matin à s'emparer de la puissance souveraine, en telle sorte, ditLibanius, son panégyriste, que voyant sa vie en danger, et qu'après sa mort ses soldais éliraient un autre empereur, il les laissa faire ce qu'ils voulurent ; 7° sa protestation de n'avoir jamais eu de diadème, ses scrupules affectés à cet égard, la façon dont l'enseigne Maurus s'arracha le collirr qu'il portait enrichi de pierreries, et le mit sur la tête de Julien, qui promit en même temps à chaque soldat cinq pièces d'or et une livre d'urgent; 8" la lettre injurieuse qu'il joignit secrètement à la lettre offensive écrite des Gaules à l'empereur Constance en Orient, pour le provoquer, par des invectives piquantes à des démarclies qui pussent en quelque sorte diminuer le crime de sa rébellion ouverte contre lui ; 9° Les opérations théurgiques qu'il faisait secrètement avec Oribase et Evémère {Eunape, p. 75), sous la direction d'un pontife qu'il avait mandé de Grèce, qui lui promettaient les succès les plus heureux, entre autres la mort prochaine de Constance ; 10" le prétendu fantôme qui lui prédit que Constance finirait tristement ses jours lorsque Jupiter serait à l'extrémité du Verseau {p. 182), et que Saturne entrerait dans le vingt-cinquième degré de la Vierge; 11° enfin l'accomplissement exact des promesses ci-dessus et de cette prophétie prétendue, par la mort de Constance au jour prédit.

Est-il surprenant que toutes ces circonstances réunies aient fait conjecturer à Grégoire de Nazianze que Julien le fit empoisonner secrètement?

On trouve dans Eunape (p. 14-0), un trait bien propre à favoriser ces soupçons. La réputation d'Oribase, dit cet auteur, se répandant dès sa jeunesse, Julien qui aspirait au titre de César, le prit pour son médecin ; il avait aussi tant de talents à d'autres égards, qu'il fit parvenir Julien à l'empire.

Il résulte naturellement de toutes ces considérations, que M. de la Bletterie ne devait point entreprendre de justifier à cet égard, comme à bien d'autres, la mémoire d'un homme aussi fourbe que l'était Julien, pour accuser avec une apparence de respect celle de Grégoire de Nazianze.

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