CHAPITRE XVI
Sur les deux premières parties du cinquième paragraphe du chapitre de Julien.
Pour décrier d'autant mieux les chrétiens, et donner un nouveau lustre aux vertus apparentes de son héros , M, de Voltaire renchérit sur Libanius, le plus outré des panégyristes de cet apostat. Voici ses propres expressions dans la première partie de ce paragraphe :
Dix soldats chrétiens complotent de Vassassiner ; ils sont découverts, et Julien leur pardonne.
La palialité de M. de Voltaire dans son chapitre soixante-deux, soit pour illustrer d'un côté Dioclétien, persécuteur de l'Eglise chrétienne , soit pour avilir de l'autre le grand Constantin son libérateur , rendent déjà très-suspecte la lidélité de ce récit. Mais voici des preuves formelles du contraire.
Si l'on consulte tous les auteurs païens de ce temps là, qui pouvaient faire mention de ce fait , sans en excepter Ammien Marcellin lui-même, on trouvera que Libanius est l'uni(iue d'où M. de Voltaire l'ait pu tirer. Ce
rhéteur idolâtre ne doit point être suspect; car il était si fort attaché à Julien , à cause que cet empereur avait rétabli le paganisme, que dans le premier transport do sa douleur, lorsqu'il apprit sa mort, il voulut se tuer: et s'il n'exécuta pas ce funeste dessoin, ce ne fut que dans l'idée qu'il pourrait adoucir la vive affliction dont il était pénétré, en composant son oraison funèbre.
C'est cependant cette mcmeoraison funèbre de Julien par Libanius qui me fournit la preuve démonstrative du peu de conQance qu'on doit avoir en M. d(^ Voltaire, lorsqu'il entreprend de représenter les chrétiens comme ayant bien mérité les outrages de leurs perséculours.
Pour cet efl'et je vais' copier la traduction fidèle du seul passage de l'original grec d'où M. de Voltaire ait pu tirer le début du paragraphe que j'examine.
Libanius après avoir vanlé la modération et la clémence de Julien, et en avoir rapporté quelque exemples, ajoute {Harangue 10, pag. 307) : Cependant quelque tardif que fût Julien pour faire mourir les coupables , il se trouva néanmoins dix soldats qui avaient formé le complot d'assassiner ce prince. Ils attendaient pour Vexéculer le jour d'une revue; mais leur ivrognerie , heureuse pour l'empereur, leur ayant fait précipiter leur entreprise , Julien découvrit tout et les en convainquit . On s'étonnera pcut-élre qu'un prince si doux , si clément , qui quelquefois ne punissait point, et qui quand il punissait modérait la sévérité de la loi, ait toujours eu des ennemis parmi ses sujets. J'en rapporterai la cause lorsque je parlerai de sa mort , qui m^plonge dans la plus vive affliction.
Il est évident par ce passage que ces dix soldats n'étaient pas chrétiens; si les parricides dont il est fait ici mention eussent été chrétiens, on l'aurait su publiquement dans l'armée , puisque Julien découvrit tout et convainquit les coupables. Or Libanius , ennemi du christianisme par principe de religion , l'aurait-il passé sous silence, lui qui , dans la même oraison funèbre , impute calomnieusement aux chrétiens d'avoir tué cet empereur? Et si Julien leur eût pardonné ce crime atroce, ce même panégyriste, qui étale avec emphase la modération , la douceur et la clémence de son héros, n'aurait-il pas élevé au-dessus de tous les exemples qu'il en avait déjà rapportés , celui du pardon de ces parricides? On est donc en droit de rétorquer contre M. de Voltaire l'argument dont il se sert contre les chrétiens qui ont parlé de cet empereur, et dire avec juste raison [Voyez la première partie du pénidtième paragraphe] : M. de Voltaire débile également des fables sur Julien et sur les chrétiens ; mais ses fables sur les chrétiens sont toutes calomnieuses.
Je passe à la seconde partie du paragraphe, dont voici les propres expressions : Le peuple d'Antioche l'insulte; il ne s'en venge qu'en homme d'esprit, et pouvant lui faire sentir la puissance impériale, il ne fait sentir à ce peuple que la supérioi'ilé de son génie.
L'exposition des circonstances dans les-
quelles étaient alors les liabitants d'Anlioche, fera connaître si Julien mérite les louanges que M. de Volt.iire lui prodigue à ce sujet.
Avant d'exposer, d'après l'iiistoirc du Bas- Empire, l'état où se trouvaient alors les habitants d'Anlioche; je vais rapporter un passage d'Ammien Marcellin , qui servira de preuve à ce que je dirai sur ce sujet.
Entre plusienrs projets considérables {Livre XXII, pug. 226 et 227 ), Julien en fit un qui ne réussit point. Pour se rendre agréable au peuple, il voulut faire baisser le prix des denrées : entreprise d'autant plus délicate et dangereuse, qu'étant mal condtiite, elle occasionne la disette et la famine, au lieu de procurer Vabondance. Les magistrats d'Anlioche. qu'il chargea de l'exécuter, lui démontrèrent en vain que la chose était impossible; il n'abandonnait point un projet qu'il avait formé ; en cela semblable à son frère Gtllus , quoique moins sanguinaire. Il borna donc sa vengeance à écrire contre les magistrats d'Antioche un libelle , sous le litre de l'Antiochien ou du Misopogon, dans lequel il les traite de calomniateurs ou de rebelles ; il y peint aussi lavitle des traits les plus odieux, ajoutant à ta vérité bien des choses fausses. Instruit des plaisanteries qu'on faisait sur son compte à ce sujet, il se vit forcé de dissimuler pour un temps ; mais il en garda un dépit «ecret au fond de l'âme. On l'appelait par décision singe à queue : il est petit, disait-on, il veut élargir ses minces épaules, il porte une barbe de bouc, et fuit de grands pas comme le fi'cre d'Otus et d'Ephiallcdont Homère a vanté la taille gigantesque. On l'appelait le boucher, par allusion à la multitude de victimes qu'il égorgeait lui-même ; et il donnait surtout occasion à tous ces brocards lorsque, suivi d'une foule de femmelettes, il portait les choses saintes, ce qu'il eût dû laisser aux sacrificateurs. Ces libertés lui déplaisaient fort ; cependant il gardait le silence, et réprimant les mouvements de sa colère, il achevait le sacrifice.
Il est donc vrai, comme le rapporte M. le Beau, dans l'Histoire du Bas-Empire [tom.lU, liv. XVIII), qu'Anlioche se trouvant dans une disette de blé, Julien, par un édit imprudent, et plus encore par son entêtement extrême à le soutenir, malgré les sages remontrances des sénateurs de cette ville, qu'il tint dans une dure oppression à cet éganî, fit dégénérer cette disette en une famine affreuse.
Excités par la misère inconcevable, où l'imprudence et l'entélement de ce prince avaient plongé les Antiochiens, quelques railleurs le chansonnèrent ; dangereuse res- Jource des faibles contre les |)uissanls ! Julien, outré de colère de ne pouvoir découvrir les auteurs de ces chansons, aurait fait dès lors sentir la puissance impériale à tous les habitants d'Antioche; mais, heureusement pour eux, la dévorante ambition de conquérir la Perse le prédominant, il comprit que s'il réduisait au désespoir tout un aussi grand peuple animé par la famine, son ardent désir de conquête pourrait échouer. Cependant , Julien, au lieu de pardonner généreusement
à ce peuple, en considération des maux extrêmes que son imprudence et son entêtement lui faisaient souffrir, non content de s'avilir par une satire indécente, plus digne de Maxime et de Libanius qui la dirigèrent que dun empereur romain contre ses sujets; Julien, lorsqu'il partit d'Antioche pour aller en Perse, nomma gouverneur de Syrie Alexandre d'Héliopolis ; et, sur ce qu'on lui représentait de la violence et de la cruauté de son . caractère {^mm., liv. XXIII, p. 239):«/e sais bien, répondit-il, qu' Alexandre ne mérite pas un gouvernement; mais Antioche mérite un tel gouverneur. » Vengeance injuste et inhumaine, dit M. le Beau ( tome III, p. 269 et 270 ), puisque c'était confondre les innocents avec les coupables, et qu'un gouverneur de ce caractère est le plus terrible fléau dont une province puisse être affligée. Voilà ce que M. de Voltaire appelle se venger en homme d'esprit, et faire sentir aux Antiochiens, non la puissance impériale, mais la supériorité de son génie. Il ne faut plus s'étonner si M. de Voltaire soutient que cet empereur ne s'écarta jamais de la loi naturelle ( vers 70 de la deuxième partie de son poëme sur cette loi), puisqu'il entreprend de donner une tournure favorable aux actions les plus odieuses de son héros.
CHAPITBE XVII
Sur la troisième partie du même paragraphe.
La réputation que M. de Voltaire s'est acquise par ses premiers voyages, l'a persuadé sans doute qu'il en serait de son jugement comme de celui de Pythagore, et qu'il suffirait de le citer pour fermer la bouche à ceux qui oseraient penser autrement que lui.
Il a réussi même jusqu'à un certain point, et Ion est surpris, par exemple, de voira combien de gens M. de Voltaire a fait prendre le change contre le grand Théodose en faveur de Julien l'Apostat, par la manière dont il représente la conduite de ces deux empereurs avec les habitants d'Antioche, et celle de Théodose en particulier envers ceux de Thessaloni(iue.
Le peuple d'Antioche , àh^i. de Voltaire, qui joignait l'insolence à la volupté, l'insulte; il ne s'en venge qu'en homme d'esprit, et pouvant lui faire sentir la puissance impériale, il ne fait sentir à ce peuple que la supériorité de son génie. Comparez à cette conduite les supplices que Théodose ( dont en a presque fait un saint ) étale dans Antioche : tous les citoyens de Thessalonique égorgés pour un sujet à peu près semblable, et jugez entre ces deux hommes.
C'est pour préserver ses lecteurs contre cette fausse insinuation, que j'ai déjà exposé dans le chapitre précédent les circonstances dans lesquelles se trouvaient les habitants d'Antioche, par rapport à Julien et sa conduite envers eux : je vais rapporter dans celui-ci le cas des Antiochiens et des Thcssalonici(Mis relativement à Théodose, cl sa con di!i(c à leur égard.
Mais avant (luc dentrer dans le détail hi-