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CHAPITRE XVIII

Jugement de M. de Voltaire sur les obstacles qui empêchèrent Julien de rebâtir le temple de Jérusalem, et sur Vaversion qu'avait cet empereur pour le christianisme.

S'il se trouve dans l'histoire de Julien quelque fait avantageux au christianisme ou préjudiciable à la réputation de cet empereur, c'en est assez pour que l'historien qui le rapporte soit en but aux traits moqueurs de M. de Voltaire.

Ammien Marcellin commence le vingt-troisième livre de son Histoire parle récit d'un événement des plus dignes de remarque, arrivé sous le règne de Julien, l'année 362. Voici, dit cet auteur païen, ce qui se passa de plus important cette année, Julien étant consul pour la quatrième fois :

Quoique Vempereur eût Vesprit occupé de son expédition de Perse {p. 237), pour laquelle il faisait de grayids préparatifs, qui demandaient de lui des soins extraordinaires, brûlant du désir d'éterniser la mémoire de son gouvernement par la grandeur de ses ouvrages, il entreprit de rebâtir à frais immenses un temple autrefois très-magnifique et très-vaste dans la ville de Jérusalem. Alypius d'Antioche, auparavant préfet d'Angleterre , fut chargé de l'exécution de ce dessein, avec des ordres trèspressants de le hâter en toute diligence. Fortement secondé par le gouverneur de la province , Alypius pressait le travail avec une extrême ardeur ; mais des tourbillons de flammes , sortant de terre avec violence près des fondements, consumèrent à plusieurs reprises les ouvriers , et rendirent le lieu totalement inaccessible. Cet élément dangereux s' opposant ainsi tant de fois à l'exécution de ce grand ouvrage, Alypius fut contraint de l'abandonner. La question n'est point ici d'examiner si la cause de ces tourbillons de flammes était naturelle ou miraculeuse ; Dieu , lorsqu'il le juge à propos, fait des flammes de feu ses ministres [Ps. CIV, 4; Heb., I, 7), et il n'a pas besoin pour cela de déranger l'ordre de la nature ; les causes secondes sont dans sa main, et il dirige leurs effets pour servir aux vues de son inGnie sagesse. Il suffit donc d'établir le degré de créance qu'on doit accorder au récit d'Ammien Marcellin.

Si l'on considère attentivement que le phénomène dont il s'agit parut à plusieurs reprises aux yeux d'Alypius d'Antioche, chargé des ordres pressants de l'empereur Julien, à l'exécution desquels ce phénomène surprenant mit un obstacle invincible ; que ce mê-

me Alypius était contemporain eteomptriote de l'historien de qui nous tenons ce fait; qu'ils étaient tous deux non-seulement attachés au paganisme, mais encore au service de ce prince, dont Alypius était ami si particulier, que Julien lui faisait, en 361 ou 362, l'invitation suivante {Douzième des lettres choisies) : Venez trouver un ami qui vous aimait déjà de tout son cœur dans le temps qu'il n'était pas en état de connaître ce que vous valez; si l'on considère, dis-je, toutes ces choses, peut-on douter que la narration d'Ammien Marcellin ne soit écrite d'après les informations exactes que son compatriote lui donna de toutes les circonstances de ce mémorable phénomène?

Ce qui doit achever de mettre le récit de cet auteur païen au-dessus de toute suspicion, c'est qu'il ignorait également les vues perverses de Julien dans son projet de rebâtir ce temple, et les avantages que tireraient les chrétiens des causes de son inexécution pour prouver d'autant mieux la divinité de l'Ecriture sainte. L'ignorance totale d'Ammien Marcellin à ces deux égards est manifeste par la naïveté de son récit.

Mais si cet auteur païen ignorait l'avantage qui résultait pour le christianisme du fait qu'il nous a transmis, M. de Voltaire connaissait cet avantage et les preuves qui établissent la vérité du fait; et malgré cette connaissance, il ne laisse pas de qualifier le récit d'Ammien de conte absurde et ridicule. Il est aisé d'apercevoir son but dans ces expressions; mais on le comprendra mieux encore en examinant les raisons qu'il prête à Julien pour justifier son éloignement du christianisme , aux dépens du grand Constantin , son oncle.

Voici les propres termes du paragraphe 8 : Peut-être qu'en suivant le cours de la vie de Julien, et en observant son caractère, on verra ce qui lui inspira tant d'aversion contre le christianisme. L'empereur Constantin , son grand-oncle , qui avait mis la nouvelle religion sur le trône, s'était souillé du meurtre de sa femme, de son fils, de son beau-frère, de son neveu et de son beau-père. (

Je ferai d'abord remarquer que Constantin le Grand était propre oncle de Julien, et non son grand-oncle, comme le dit ici M. de Voltaire ; car Julien était fils de Jules Constance, frère cadet de Constantin, et tous deux fils de Constance Chîore.

Si cette faute de généalogie n'est qu'une erreur, il n'en est pas de même de ce qu'il impute à l'empereur Constantin, de s'être souillé du meurtre de sa femme, de son fils, de son beau-frère, de son neveu et de son beaupère. Il ne pouvait ignorer les motifs légitimes de cet empereur dans les ordres qu'il donna pour faire mourir des coupables : mais Constantin avait mis sur le trône ce que M. de Voltaire nomme avec indécence la nouvelle religion; c'était assez pour qu'il fût criminel à ses yeux. Examinons les faits, et nous verrons que M. de Voltaire a trop présumé de son ascendant sur l'esprit de ses lecteurs, lorsqu'il a cru pouvoirrenchérir en cette occa»

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sion sur Zosime, comme il l'a f.iit sur Libanius, pour rendre odieux les chrétiens en général, et le grand Théodosc en particulier.

L'accusation de M. de Voltaire contre l'empereur Constantin porte sur la mort de Maximien Hercule, son beau-père; de Licinius, son beau-frère ; de son neveu, fils de ce même Licinius et de sa sœur Constanlia; de Crispe, son fils aîné, et de Fausla, sa seconde femme.

Il est vrai que Constantin les fit mourir : mais en exposant les véritaMcs raisons qui l'y déterminèrent, on reconnaîtra clairement qu'il ne peut être accusé de meurtre.

Je commencerai par ce qui regarde Maximien Hercule, et je rapporterai d'abord sur ce sujet le témoignagede trois auteurs païens, Eutrope, Sextus Aurélius Victor, et Zosime.

Maximien Hercule ayant dépouillé son fils Maxence des ornements impériaux devant son armée, reçut des outrages de la part des soldats. et se rendit vers son gendre Constantin dans les Gaules. Il lui fit entendre avec artifice quil avait été chassé par son fils, et cherchait cependant l'occasion de tuer son gendre, qui jouissait d'une grande faveur dans les Gaules parmi tes soldats et les habitants. Les pièges de Maximien Hercule étant découverts par le moyen de Fausta, sa fille, qui les fit connaître à son mari. Hercule s'enfuit à Marseille, où il périt par une mort quil avait bien méritée. Eutrope ajoute que c'était un homme cruel et perfide {Extrait d' Eutrope, /. X, /). 131).

Sextus Aurélius Victor est si bref sur ce sujet, qu'il dit seulement, page 633 : Maxi- ' mien Hercule , assiégé par Constantin dans ; Marseille, y fut pris et puni du plus honteux genre de mort, ayant été étranglé.

I M. le président Cousin nie dictera l'extrait de Zosime, livre II, page 628 : Maximien Her- ! cule était défiant et perfide de son naturel. Il I eut envie de remonter sur le trône, dans l'espérance de s'y maintenir par la mauvaise intelligence qu'il ferait naître entre Maxence, son fils, et Constantin, son gendre.

\ Maximien Hercule, qui tramait cette trahi- \son, tâcha de débaucher les soldats de Maxence ; Imais celui-ci ayant conservé leur affection pur \ses présents et par ses prières. Maximien tcn- \dit un piège à son gendre Constantin pour le perdre, mais Fausta, sa fille, découvrit tout à [son mari, etc.

I Voilà ce qu'ont dit les païens eux-mêmes [de Constantin relativement à la mort de son iLeau-père; leur témoignage, et celui de Zojsime en particulier, ne peut être suspect. 'Maximien Hercule, disent-ils, était un homme 'cruel et perfide ; il tendit des pièges à son gen- \dre Constantin pour le perdre : voilà le fond. Consultons maintenant, pour le détail de cette affaire, un auteur, chrétien à la vérité lorsqu'il l'écrivit, mais qui avait été païen, et dont le le caractère nous assure qu'il embrassa le christianisme par conviction.

Ce vrai philosophe, qu'on appelait le Cicéron chrétien, est Lucius Cécilius Firraien Laclance; il était précepteur de Crispe, fils aîné de Constantin; et ce qu'il nous a transmis au sujet de Ma&imien Hercule s'est passé

de son temps. La nature des crimes de ce dernier est la même dans son récit que dans celui des auteurs païens, et les circonstances qu'il y ajoute, n'étant point contestées par ces mêmes auteurs, qui ont écrit après lui, doivent être regardées comme certaines. Voici ce que rapporte ce philosophe chrétien : jele tire de la traduction qu'en a fiiile M. le Beau, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, dans son Histoire du Bas-Empire.

Maximien Hercule chassé de Rome {tome I, p. 90,. 95), exclu de l'Italie, obligé enfin de quitter l'Illyrie, n'avait plus d'asile qu'auprès de Constantin. Mais en perdant toute autre ressource, il n'avait pas perdu l'envie de régner, quelque crime qu'il fallût commettre. Ainsi en se jetant entre les bras de son gendre, il y porta le noir dessein de lui ravir la couronne et la vie. Pour mieux cacher ses perfidies, il quitte encore une fois la pourpre. La générosité de son gendre lui en conserva tous les honneurs et tous les avantages : Constantin le logea dans son palais, il l'entretint avec magnificence; il lui donnait la droite partout où Use trouvait avec lui; il exigeait qu'on tuiobéît avec plus de respect et de promptitude qu'à sa propre personne; il s'empressait lui-même à lui obéir : on eût dit que Maximien était empereur, et que Constantin n'était que le ministre.

Le pont que ce prince faisait construire à Cologne, donnait de la crainte aux Barbares d'au delà du Rhin, et celte crainte produisait chez eux des effets contraires. Les uns tremblaient et demandaient la paix ; les autres s'effarouchaient et couraient aux armes. Constantin, qui était à Trêves, rassembla ses troupes ; et suivant les conseils de son beau-père, dont l'âge et l'expérience lui imposaient, et dont sa propre franchise ne lui permettait pas de se défier; il ne mena pour cette expédition qu'un détachement de son armée. L'intention du perfide vieillard était de débaucher les troupes qu'on lui laissait, tandis que son gendre, avec le reste en petit nombre succomberait sous la multitude des Barbares. Quand après quelques jours il crut Constantin déjà engagé bien avant dans le pays ennemi, il reprend une troisième fois la pourpre, s'empare des trésors, répand l'argent à pleines mains, écrit à toutes les légions, et leur fait de grandes promesses. En même temps pour mettre la Gaule entre lui et et Constantin, il marche vers Arles à petites journées, en consumant les vivres et les fourrages, afin d'empêcher la poursuite, et fait courir partout le bruit de la mort de Constantin.

Cette nouvelle n'eut pas le temps de prendrt crédit. Constantin averti de la trahison de son beau-père, retourne siir ses pas avec une incroyable diligence. Le zèle de ses soldats surpasse encore ses désirs. A peine veulent-ils s'arrêter pour prendre quelque nourriture: l'ardeur de la vengeance leur prête à tout moment de nouvelles forces ; ils volent des bords du Rhin à ceux delà Saône. L'empereur, pour les soulager les fait embarquer à Chdlnns; ils s'impatientent de la lenteur de ce fleuve tranquille ; ils se saisissent des rames, et le Rhône

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OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES

même ne leur semble pas assez rapide. Arrivés à Arles ils n'y trouvent plus Maximien, qui n'avait pas eu le temps de mettre la ville en défense, et s'était sauvé à Marseille : mais ils y rejoignent la plupart de leurs compagnons, qui, n'ayant pas voulu suivre l'usurpateur, se jettent aux pieds de Constantin et rentrent dans leur devoir. Tous ensemble courent vers Marseille ; et quoiqu'ils connaissent la force de la ville, ils se promettent bien de l'emporter d^ emblée.

En effet dès que Constantin parut, il se rendit maître du port, et fit donner l'assaut à la ville: elle était prise, si les échelles ne se fussent trouvées trop courtes. Malgré cet inconvénient, grand nombre de soldats s'élançant de toutes leurs forces, et se faisant soulever par leurs camarades , s'attachaient aux créneaux, et s'empressaient de gagner le haut du mur, lorsque l'empereur, pour épargner le sang de ses troupes et celui des habitants, fit sonner la retraite. Maximien s'étant montré sur la muraille, Constantin s'en approche, et lui représente avec douceur l'indécence et l'injustice de son procédé. Tandis que le vieillard se répand en invectives outrageantes, on ouvre a son insu une porte de la ville, et l'on introduit les soldats ennemis. Ils se saisissent de Maximien, et l'amènent devant l'empereur, qui après lui avoir reproché ses crimes, crut assez le punir en le dépouillant de la pourpre, et voulut bien lui laisser la vie.

Cet esprit altier et remuant, qui n'avait pu se contenter ni du titre d'empereur sans Etats, ni des honneurs de l'empire sans le titre d'empereur, s'accommodait bien moins encore de l'anéantissement où il se voyait réduit. Par un dernier trait de désespoir, il forma le dessein de tuer son gendre : et par un effet de cette imprudence que Dieu attache ordinairement au crime pour en empêcher le succès, ou pour en assurer la punition : il s'en ouvrit à sa fille Fausla, femme de Constantin : il met en usage les prières et les larmes ; il lui promet un époux plus digne d'elle; il lui demande pour toute grâce de laisser ouverte la chambre où couchait Constantin, et de faire en sorte qu'elle fût mal gardée. Fausta feint d'être touchée de ses pleurs ; elle lui promet tout, et va aussitôt avertir son mari. Constantin prit toutes les mesures qui pouvaient produire une conviction pleine et entière. Il fit mettre dans son lit un eunuque, pour y recevoir le coup que son beaupère lui destinait (1). Au milieu de la nuit Maximien approche-, il trouve tout dans l'état pi'il désire: les gardes restés en petit nombre s'étaient éloignés ; il leur dit en passant qu'il vient d'avoir un songe intéressant pour son fils, et qu'il va lui en faire part : il entre, il poignarde l'eunuque, et sort plein de joie, en se vantant du coup qu'il venait de faire. L'empereur se montre aussitôt, environné de ses gardes ; on tire du lit le misérable dont la vie avait été sacrifiée : Maximien reste glacé d'effroi : on lui reproche sa barbarie meurtrière, et on ne lui laisse que le choix du genre de

(1) 11 convient de remarquer ici que Constantin n'avait pas encore embrassé le christianisme.

mort : il se détermine à s'étrangler dt ses propres mains; supplice honteux, dont il méritait bien d'être lui-même l'exécuteur.

En voilà suffisamment pour prouver que Maximien Hercule fut condamné très-juste— mont à mort par l'empereur Constantin. Je passe maintenant à ce qui concerne Licinius son beau-frère.

Quand le témoignage de Zosime est favorable à Constantin, il n'est pas nécessaire d'en chercher d'autres; car on aura bientôt occasion de voir, qu'il est plutôt un accusateur injuste à son égard qu'un historiea fidèle, i

Voici ce que dit Zosime sur la mort de Licinius ; je le tire de la traduction faite par M. le président Cousin.

Licinius étant assiégé dans Nicomédie {Liv. II, pag. 639 et 640), et désespérant de rétablir ses affaires parce qu'il n'avait plus do troupes, mit sa robe impériale aux pieds de Constantin^ le pria d'oublier le passé, et de lui sauver la vie, comme il avait promis avec serment à sa femme. Constantin envoya Licinius à Thessalonique pour y vivre en sûreté. Mais Licinius selon sa coutume viola bientôt ses serments, et fut étranglé.

Zosime ne fait aucune mention de la mort du jeune Licinius, fils de celui dont il vient de parler: ce silence d'un ennemi mortel de l'oncle, prouve suffisamment qu'il ne mérite point de reproche sur la mort de son neveu ; car si Zosime avait cru Constantin coupable en cette occasion, il n'aurait pas manqué de s'en prévaloir pour noircir la réputation de ce grand prince.

Les raisons qui avaient occasionné la mort de Maximien Hercule et des deux Licinius étaient des faits publics; tous les auteurs de ce temps-là pouvaient les connaître, et ceux qui auraient voulu les dénaturer n'osèrent l'entreprendre. C'est par ce motif que Zosime est retenu dans les bornes du vrai : mais il n'en est pas de même au sujet de la catastrophe du fils aîné de Constantin; les motifs de sa mort étaient renfermés dans son palais; c'était une affaire domestique, et voilà pourquoi les auteurs contemporains en parlent si peu. Tout ce que j'ai pu recueillir de leur témoignage est que la mort de ce prince infortuné fut causée parles calomnies atroces de sa belle-mère Fausta. Mais ils ne sont pas d'accord sur l'objet positif de ces calomnies. Les uns croient que Fausta devint jalouse des brillantes qualités de Crispe relativement à ses propres fils, et que pour les délivrer de ce concurrent redoutable, sa méchanceté artificieuse vint à bout de persuader à Constantin qu'il aspirait à la souveraineté. D'autres soutiennent que Fausla devenue éperduraent amoureuse de Crispe, et ne trouvant dans ce jeune prince que de l'horreur pour sa passion, l'accusa du crime dont elle seule était coupable. Ce dernier sentiment me paraît le plus fondé, parce que je le trouve dans Zosime lui-même au travers des calomnies dont il cherche à le couvrir. Voici ses propres ex pressions.

Lorsque Constantin fut maître de l'autorité

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DEMONSTRATION ÉVANGEUQUE. OELUC.

souveraine {Liv. II, page 640), il [ne se mit plus en peine de cacher la malice de son naturel. Il observa les cérémonies de la religion de ses pères, plutôt par la nécessité de ses affaires que par un sentiment de piété. Il ajouta toujours beaucoup de fui aux devins, parce gu^ils lui avaient prédit les avantages qui lui étaient arrivés. Etant rentré dans Rome avec une extrême insolence, il fit sentir à sa famille les premiers effets de sa cruauté, en se défaisant de Crispe son fils, sous prétexte qu'il entretenait une habitude criminelle avec Fausta sa belle-mère. Hélène, mère de Constantin, ayant témoigné beaucoup de douleur de ce meurtre, il la consola par un autre mal plus grand que le premier. Car ayant fait chauffer excessivement îin bain où Fausta se baignait, il ne Ven retira point qu'elle ne fut morte. Sa conscience fut sans doute fort tourmentée par le remords de ses crimes, si bien qu'il demanda aux pontifes le moyen de les expier. Ceux-ci lui ayant répondu qu'il n'y avait point de moyen d'expier des meurtres et des parjures atroces, un . Egyptien l'assura qu'il n'y avait point de crime qui ne pût être expié par les sacrements de la religion chrétienne. Constantin reçut celle assurance avec jiie, embrassa cette nouvelle impiété, renonça à la religion de ses pères et eut suspectes les prédietions des devins. Le jour d'une fête solennelle, où l'armée devait monter au Capitale, étant arrivé, il défendit avec des termes piquants qu'on observât celte cérémonie selon la coutume, et par ce mépris injurieux de la religion, il s'attira la haine du sénat ei du peuple.

Zosime cherche à dénaturer dans ce passage le vrai molif de la mort de Crispe, en supposant que ce ne fut pour Constantin qu'un prétexte. Mais le croira-t-on à cet égard lorsque j'aurai prouvé que tout ce qu'il ajoute à la charge de cet empereur n'est qu'un tissu de calomnies?

Il assure d'abord que Constantin embrassa le christianisme, pour se soustraire aux remords de conscience que la mort de Crispe et de Fausta lui causait, c'est-à-dire en 326, et qu'en conséquence le jour d'une fête solennelle, où l'armée devait monter au Capitale, il défendit avec des termes piquants qu'on observât cette cérémonie selon lacoutume. Mais CC- jour de fête solennelle {'?,{ précisément celui dans lequel Constantin triompha de Maxence, le 29 octobre 312, c'est-à-dire quatorze ans avant la mort de Crispe cl de Fausta.

C'est là un fait certain, puisque le jour de fête solennelle dont il est ici question, est l'unique où l'armée de Constantin se soit trouvée dans le cas de monter au Capitole pour sacrifier à Jupiter. Cotte cérémonie païenne, à laquelle cet empereur se refusa parce qu'il venait d'embrasser le chritianisme, ne se faisait jamais que pour les triomphes; et il est prouvé par l'Iiisloire, que Constantin n'est entré triomphant dansRome que cette fois-là.

Ce fait seul démontre que le zèle superstitieux de Zosime contre ce grand prince l'aveuglait si fort, qu'il était obligé pour

venir à ses 0ns, d'avoir recours anx'plur grossiers mensonges.

Mais il y a bien d'autres faits de notoriété, qui prouvent que Constantin avait embrassé le christianisme avant qu'il eût triomphé de Maxence , et qui font connaître les motifs qui l'y déterminèrent ; la sagesse et la modération constante de son gouvernement ; en un mot la fausseté palpable de toutes les accusations de Zosime contre ce premier empereur < hrétien.

Je tirerai de l'histoire du Bas-Empire, par M. le Beau, ces faits de notoriété, qu'il puise lui-même dans Eusèbe et dans d'autres auteurs de ce temps-là.

C'était la coutume, dit cet historien ILiv. II, page 179), que la pompe du triomphe montât au Capitole, pour rendre grâces à Jupiter et pour lui immoler des victimes. Constantin qui connaissait mieux l'auteur de sa victoire , se dispensa de celte cérémonie idolâtre. Au lieu de diriger la marche au Capitole, il alla droit au mont Palatin, où il choisit sa demeure dans le palais que Maxence avait abandonné trois jours auparavant.

Dès qu'il se vil maître de Rome, comme on lui eut érigé une statue dans la place publique, ce prince qui n'était pas enivré de tant d'illuslres témoignages qu'il reçut alors de sa force et de sa valeur, fit mettre une croix dans la main de sa statue avec celte inscription:

« C'est par ce signe salutaire {p, 182), vrai symbole de force et de courage, que j'ai délivré votre ville du joug des tyrans, et que j'ai rétabli le sénat et le peuple dans leur ancienne splendeur. »

Cette même année 312, Constantin fit bâtir plusieurs églises à Rome {p. 199 et 200 ), à Ostie, à Albane, à Capoue, à Naples, etc. En 313, il supprima les jeux séculaires, et fit tenir en octobre un concile à Rome contre Donat. En août 'à\k, il en fit tenir un autre sur le même sujet à Arles. En 315, il ordonna que la croix fût gravée sur ses monnaies, et peinte dans les tableaux qui porteraient son image. Il abolit aussi le supplice de la croix.

M. le Beau rend compte des admirables lois qu'il fit depuis 314- jusqu'en 322, par l'une desquelles il établit la célébration du dimanche, et continue de cette manière le récit des actions de Constantin, après la mort de Licinius en 323.

La puissance impériale se trouvant réunie tout entière en la personne de Constantin {Liv. IV, p. 375-382), cet heureux changement semblait donner une nouvelle vie à tous les peuples de la domination romaine. Les membres de ce vaste empire, divisés depuis long'^ temps par les guerres, et devenus comme étran- ; gers les uns aux autres, reprenaient avec joie leur ancienne liaison ; et les provinces orientales, jalouses jusqu'alors du bonheur de l'Occident, se pf omettaient des jours plus sereins sous un gouvernement plus équitable.

Le principal usage que fit Constantin de l'étendue de sa puissance fut d'affermir et d'étendre le christianisme. Après avoir terrassé dans les batailles les images des dieux chimériques, il les attaqua jusque sur leurs autelt.

OBSERVATIONS SUR LES SAVANIS INCREDULES.

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Mais en détruisant les idoles , il épargna les idolâtres ; il n'oublia pas qu'ils étaient ses sujets, et que s'il ne pouvait les guérir , il devait du moins les conserver. Reconnaissant que c'était à Dieu seul qu'il devait tant de succès, il en voulut faire une protestation publique à la face de tout l'empire. Ce fut dans ce dessein qu'il Ot publier dans tout l'Orient un édit dont M. le Beau donne l'extrait en ces termes :

Après y avoir exalté la sagesse du Créateur, qui se fait connaître et par ses ouvrages, et même par ce mélange de vérité et d'erreur, de vice et de vertu qui partage les hommes, il rappeile la douceur de son père, et la cruauté des derniers empereurs. Il s'adresse à Lieu , dont il implore la miséricorde sur ses sujets ; il lui rend grâce de ses victoires ; il reconnaît gy il n'en a été que l'instrument ; il proteste de son zèle pour rétablir le culte divin , pro^ fané par les impies ; il déclare pourtant qu'il veut que sous son empire les impies mêmes jouissent de la paix et de la tranquillité; que c'est le plas sûr moyen de les ramener dans la bonne voie» Il défend de leur susciter aucun trouble ; il veut qu'on abandonne les opiniâtres à leur égarement, et comme les païens accusaient de nouveauté la religion chrétienne , il observe qu'elle est aussi ancienne que le monde, et que le Fils de Dieu est venu pour rendre à la religion primitive toute sa pureté. Il tire de cet ordre si uniforme, si invariable, qui règne dans toutes les parties de la nature, une preuve de l'unité de Dieu. Il exhorte ses sujets à se supporter les uns les autres malgré la diversité des sentiments ; à se communiquer leurs lumières, sans employer la violence ni la contrainte, parce qu'en fait de religion il est beau de souffrir la mort, mais non pas de la donner. Il fait entendre qu'il recommande ces sentiments d'humanité, pour adoucir le zèle trop amer de quelques chrétiens, qui se fondant sur les lois que l'empereur avait élaolies en faveur du chriManisme , voulaient que les actes de la religion païenne fussent regardés comme des crimes d'Etat.

Les termes de cet édit, et la liberté que conserva encore longtemps le paganisme, prouvent que Constantin sut tempérer par la douceur , la défense qu'il fit de sacrifier aux idoles ; et qu'en même temps qu'il en proscrivait le culte, il fermait les yeux sur l'indocilité des idolâtres obstinés.

Il donna dans l'année 324 à tous les souverains {p.kO^tet kO&) l'exemple d'une clémence vraiment magnanime. L'audace et l'emportement des hérétiques croissaient tous les jours. Les évêques s'armaient contre les évêques, les peuples contre les peuples. Toute l'Egypte était dans une horrible confusion. La fureur ne respecta pas les statues de l'empereur. Il en fut informé ; le zèle courtisan, toujours ardent à la punition d' autrui, l'excitait à la vengeance ; on se récriait sur l'énormité de l'attentat ; on ne trouvait pas de supplice assez rigoureux pour punir des forcenés qui avaient insulté à coups de pierres la face du prince : dans la rumeur de cette indignation universelle, Constantin portant la main à son

visage, dit en souriant : Pour moi je ne me sens pas blessé. Cette parole ferma la bouche aux courtisans, et ne sera jamais oubliée de la postérité.

Au commencement de l'année suivante 325, ce prand empereur convoqua le célèbre concile de Nicée, pendant la tenue duquel il (i( nna des preuves les plus mémorables de sa sagesse et de sa prudence.

De tant d'évéques assemblés, dit M. le Beau, (p. 316, hil ), plusieurs avaient entre eux des querelles particulières. Ils croyaient l'occasion favorable pour porter leurs jjainles à l'empereur et en obtenirjustice. Celaient tous les jours de nouvelles requêtes et de nouveaux mémoires d'accusation. Ce prince en ayant un grand nombre, les fit rouler ensemble, sceller de son anneau ; et assigna un jour pour y répondre. Il travailla dans cet intervalle à réunir les esprits divisés; le jour venu, les parties s' étant rendues devant lui pour recevoir la décision, il se fit apporter le rouleau, et le tenant entre ses mains : « Tous ces procès, dit-il, ont un jour auquel ils sont assignés ; c'est celui du jugement de Dieu même. Pour moi qui ne suis qu'un homtne, il ne m'appartient pas de prononcer dans des causes où les accusateurs et les accusés sont des personnes consacrées à Dieu. C'est à eux à vivre sans mériter dos reproches et sans en faire. Imitons la bonté divine, et pardonnons ainsi qu'elle nous pardonne: effaçons jusqu'à la mémoire de nos plaintes, par une réconciliation sincère, et ne nous occupons que de la cause de la foi qui nous rassemble. » Après ces paroles il jeta tous ces libelles au feu.

Constantin fit la même année une loi des plus célèbres (Livre IV, pp. 4i4 etkk6) -.c'est celle qui défendait les combats de gladiateurs, et qui pour l'avenir condamnait au travail des mines ceux que la sentence des juges avait coutume de réserver pour ces divertissements cruels. Constantin, qui, lorsqu'il professait le paganisme, avait plusieurs fois fait couler le sang des captifs dans ces affreux spectacles , devenu plus humain par la pratique des vertus chrétiennes, sentait toute la barbarie de ces combats.

Libanius, dans sa Harangue 13 , dit de ce grand empereur (p. 412) : Celui qui a fondé la nouvelle Rome , celui, dis-je , qui a porté dans cette nouvelle Rome tout l'éclat de l'ancienne, s'est acquis beaucoup de gloire par sa patience à supporter les outrages du peuple. Et dans sa 3« Harangue {p. 116 et 117j : Constantin, de l'aveu de tous, a surpassé les princes qui Vont précédé dans toutes les choses qui tendent à la vertu : ce qui est si manifeste, qu'on ne peut le révoquer en doute. Tout le monde avoue aussi qu'il a surpassé les autres empereurs en vertu guerrière autant qu'à tout autre égard.

Je pourrais rapporter beaucoup d'autres . traits de la vie de Constantin, tant avant | qu'après la mort de son fils Crispe, qui prou- f vent. la bonté du caractère de cet empereur , et par conséquent la fausseté des accusa- , tions de Zosime son ennemi mortel; mais je me borne à ce que j'ai dit jusqu'à présent ,

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qui, joÎDtavec les propres expressions de cet auteur superstitieux, démontre le but de ses calomnies. Constantin ayant embrassé la religion chrétienne , la fit triompher du culte idolâtre. C est là l'unique cause de l'aversion de Zosime : et c'est par la même raison qn'Auréiius Victor, divisant le règne de Constantin en trois parties de dix ans chacune, ne donne des louanges qu'à la première de ces portions. Il me serait très-facile de réfuter ce que la haine de religion lui fait dire contre les deux dernières, si cela ne me menait pas trop loin; et d'ailleurs il est aisé d'appliquer à Victor dans celle occasion ce que j'ai dit précédemment de Zosime.

Ou a vu que ce dernier , pour donner un mauvais motif au changement de religion de Constantin, ne se fait aucun scrupule de le calomnier à tous égards, et de transporter ce changement après la funeste catastrophe de Crispe; quoiqu'il soit prouvé par des actes publics que cet empereur avait embrassé le christianisme quatorze années auparavant.

J'ai donc été bien fondé à dire dès l'entrée, que Zosime rend témoignage malgré lui à la vérité, sur les causes de la mort de Crispe : car la qualification de prétexte qu'il donne aux raisons qui entraînèrent Constantin à prononcer une sentence de mort contre son fils, est de môme nature que ce qu'il dit dans îoul le reste du paragraphe cilé.

Pour qu'il fût permis à Zosime, et à M. de Voltaire son imitateur, d'imputer à Constantin la mort de son fils à titre de meurtre; il fallait qu'ils pussent prouver que ce prince condamna son fils , quoique bien persuadé que l'accusation de l'impératrice était destituée de tout fondement. Mais comment pouvaient-ils faire cette preuve sans aucune autorité qui leur fût favorable, contre des autorités opposées, et même contre la nature de la chose ?

En effet, à moins de supposer que Constantin était fou , on ne peut croire qu'il ait fait mourir son fils sans sujet, car nous ne voyons dans leur histoire aucune trace de ces animosités ou de ces jalousies qui ont porté quelquefois des pères dénaturés à tremper les mains dans leur propre sang; les accusations de Fausta n'étaient donc point un prétexte pour couvrir d'autres objets.

D'un autre côté, cette femme étant l'accusatrice de Crispe, comment Constantin pouvaitil dévoiler sa méchanceté? Fausta découvre à Constantin la trame de son propre père: Constantin se persuade à peine queMaximilien Hercule soit si méchant ; sa sûreté cependant exige qu'il approfondisse le fait ; la mort d'un eunuque pris pour lui, démontre que Fausta n'est que trop véridique , et qu'elle a été assez généreuse pour sacrifier son père coupable au salut de son mari. Cette même Fausta accuse Crispe : Voudra-t-on que Constantin fas?:c une nouvelle épreuve ? non sans doute, et toute personne impartiale sentira que ce prince fut entraîné presqne nécessairement par les artifices d'une femme, dont il ne pouvait suspecter le témoignage sans une .sorte d'injustice.

L'Histoire nous fournit plusieurs exemples qui démontrent l'ascendant des femmes artificieuses dans des cas pareils. Thésée et Soliman n condamnèrent à la mort leurs propres fils, surlesaccusationsl'un de Phèdre, l'autre f; de Roxelane. On a toujours plaint ces pères [ infortunés ; et cependant avaient-ils l'un et ': l'autre des motifs aussi puissants que Cons- 'i tantin, pour ajouter foi aux insinuations de ] leurs femmes ? f

Mais quand la bonté du caractère de Constantin, manifestée en tant d'occasions , quand l'enchaînement des circonstances qui précédèrent la mort de Crispe , ne prouveraient pas suffisamment que Constantin fut trompé; le désespoirqu'il manifesta lorsqu'il reconnut son innocence, et les honneurs qu'il rendit à sa mémoire, sont des preuves contre lesquelles on ne peut rien alléguer raisonnablement (1). La mort même de Fausta, que M. de Voltaire met dans le nombre des prétendus meurtres de Constantin , forme une nouvelle démonstration ; car cet empereur ne la fit mourir qu'après avoir reconnu l'atrocité de ses calomnies.

On peut maintenant comparer le caractère de Julien avec celui de Constantin son oncle et décider du motif qui fait dire à M. de Voltaire : Peut-être qu'en suivant le cours de sa vie, et en observant son caractère, on verra ce qui lui inspira tant (Vaversion contre le christianisme. L'empereur Constantin, son grand-oncle , qui avait mis lanouvelle religion sur le trône , s'était souillé du meurtre de sa femme , de son fils, de son beavr-frere, de son neveu, et de son beau-père.

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