CHAPITRE XIX
Sur quelques expressions de M. de Voltaire contre Théodoret, et sur les prétendus discours de Julien à sa dernière heure.
M. de Voltaire dit au commencement du paragraphe 6 : Théodoret a cru qu'il fallait calomnier Julien , parce qu'il avait quitté la religion chrétienne.
Pour mettre le lecteur à portée de juger si ce Père de l'Eglise était calomniateur de Julien , je vais faire quelques observations.
Théodoret,évêquedeCyr,rundes plus vertueux et des plus doctes Pères de l'Eglise, rapporte le bruit qui courait de son temps , savoir, que Julien se sentant blessé, prit de son sang, le jeta contre le ciel , et s'écria : Tu as vaincu. Galiléen. C'est de cette manière qu'il appelait par mépris le Sauveur du monde.
Comment , s'écrie ici M. de Vollaire , un conte aussi insipide a-t-il pu être accrédité? Etait-ce contre des chrétiens qu'il combattait ?
Non sans doute : mais il faut que M. de Voltaire soit aussi prévenu contre le chris-
(1) Ce iière inforluné, dit M. le Beau , ton). I, liv, IV, p. ià Cl 4i9 , ce père infortuné passa quarante jours entiers dans les larmes, sans faire usage du bain, sans prendre de repos II ne trouva d'autre consolation que de signaler son re|)onlir par une statue d'argent qu'il fit dresser à son fils, la tète était d'or; sur le front étaient gravés ces mots : C'est mon lils injustement condamné. Coite sialue fut ensuite transportée a Constantinoplc , où elle se voyait dans le lieu appelé Sniyrniuni.
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tianisme qu'en faveur de Julien l'Apostat , pour n'avoir pas compris la liaison de cette action et de ces paroles avec l'obstacle insurmontable qui l'empêcha de rebâtir le temple de Jérusalem et deruiner l'Eglise chrétienne.
II paraît d'abord que le dessein de rebâtir ce temple, n'est en aucune manière analogue avec les idées d'un empereur simplement païen : mais celui-ci, par une perversité d'esprit et de cœur inconcevable, s'étant déclaré l'ennemi des chrétiens, il est aisé de voir qu'il se proposait de faire trouver en défaut les prophéties de Daniel et de Jésus-Christ , au sujet de ce fameux temple.
M. de la Bletterie fait très-bien remarquer {p. 395) à cette occasion les admirables voies de la l'rovidence , qui fit servir le projet de Julien même pour accomplir à la lettre ces • paroles de notre divin Sauveur : Il ne restera pierre sur pierre [Luc. XXI, 6). Car ce ne fut qu'après l'entière démolition des fondements du temple que parut l'étonnant phénon)ènc qui mit un obstacle invincible à l'établissement des nouveaux.
Ce double événement, qui convertit un grand nombre de Juifs au christianisme, bien loin de toucher le cœur de Julien, l'endurcit encore davantage. Le dépit qu'il en conçut donna lieu à l'horrible serment qu'il fit avant son départ pour la Perse , de ruiner l'Eglise chrétienne à sou retour. Mais In blessure mortelle qu'il reçut le 26 juin 363 fit avorter les effets de sa haine implacable contre le christianisme.
Voyant alors, sans en être humilié, que tout son savoir , aidé de la puissance impériale , était confondu sans ressource , il prit de son sang , le jeta contre le ciel, et s'écria : Tuas vaincu, Galiléen.
Si cette action et ces paroles de Julien, rapportées non-seulement par Théodoret , mais aussi par Sozomène et par un auteur anonyme, qui dit avoir suivi cet empereur dans son expédition ; si ce trait, dis-je, ne se trouve pas revêtu absolument de preuves démonstratives , il porte au moins un caractère si frappant de probabilité, que tout chrétien de bon sens ne peut envisager la façon dont M. de Voltaire qualifie ce récit , que comme un quolibet très- fade.
Il n'y a nulle probabilité, au contraire, que Julien ait réellement prononcé dans sa dernière heure, les discours dont parlent Ammien Marcellin et Libanius. Voici celui qu'Ammien rapporte :
Le moment approche, mes chers amis {livre XXV, pag. 290 et 291), où je vais payer le tribut à la nature ; c'est avec joie que je m'ac~ \ quitte de cette obligation. La philosophie m'a convaincu que la mort, loin d'être un mal, est au contraire un bien pour les hommes vertueux. Tant qu'ils sont sur la terre, jouets infortunés du hasard et de leurs passions, ils courent risque de ternir par une faute l'éclat de leur^vie passée ; le trépas seul, en les enlevant ^à leur propre faiblesse, met le sceau à leur réputation et leur assure l'immortalité. L'éternité s'ouvre pour moi ; je vois mon nom passer de bouche en bouche jusqu'aux siècles
les plus reculés, et mon âme sent déjà les avant' goûts de la félicité que les dieux réservent à ceux dont toutes les actions ont été réglées par la justice et la piété. Je meurs sans remords, parce que j'ai vécu d'une maniève irréprochable , soit dans le temps de ma disgrâce, soit lorsqu'on m'éloignait de la cour et qu'on me confinait dans des retraites obscures et écartées, soit depuis que je suis parvemi à l'empire que m'ont transmis mes divins ancê" ti'es. J'ai respecté lapuissance dont j'étaisrevétu comme une émanation de la puissance divine. Je crois l'avoir conservée sans la souiller d'aucune tache , en gouvernant avec douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant la guerre qu'après en avoir examiné les raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le succès ne dépend en dernier ressort que du bon plaisir des dieux. Persuadé que le bonheur des sujets est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des mœurs et de la ruine des Etats. J'ai toujours eu des vues pacifiques, vous le savez ; mais aussitôt que la patrie m'a fait entendre sa voix, et m'a commandé de courir aux dangers, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus de sa mère. J'ai considéré le péril d'un œil fixe ; je l'ai affronté avec plaisir. Je ne vous dissimulerai point qu'on m'avait prédit, il y a longtemps , que je mourrais d'une mort violente. J'adore donc, et rends grâce au Dieu éternel, de n'avoir pas permis que je mourusse en conséquence de pièges secrets qu'on m'ait tendus, ni par les douleurs d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran ; mais au milieu d'une carrière glorieuse. Je me soumets avec joie aux décrets éternels des dieux, étant convaincu que celui qui est épris de la vie, quand il faut mourir, est aussi lâche que celui qui voudrait mourir, quand il faut vivre. Mes forces m'abandonnent, etc.
Quand on compare avec une sérieuse application la beauté des sentiments que ce discours renferme avec la vie de cet empereur , on doit être entièrement convaincu qu'il a été concerté par Oribase, Himère, Priscus, Maxime, et les autres théurgistes nécromanciens , qui l'environnèrent dans sa tente à l'heure de sa mort.
En effet , ou Julien se repentit , depuis sa blessure mortelle, d'avoir abandonné le christianisme et persécuté les chrétiens; ou ce prince endurci persévéra jusqu'à sa mort dans son apostasie.
Au premier cas, Julien ne pouvait avoir d'autres beaux sentiments que ceux de Menasse et Théodose , qu'à s'applaudir sur la manière dont il avait vécu. Mais dans le second, il est d'une impossibilité absolue que cet apostat persécuteur pût avoir aux approches de la mort les avant-goûts de la félicité céleste, comme on le lui fait dire dans ce prétendu discours.
N'est-il pas bien étrange que M. de la Bletterie, au lieu de se servir de ce dilemme, ait donné dans le piège des théurgistes nécromanciens dont j'ai parlé ci-dessus, au point d'entreprendre la réfutation du récit de
Théodoret , de Sozomène et de l'auteur anonyme , parce, dit-il bonnement dans une note (liv. VI, page 499) , quil est incompatible avec celui d Ammien Marcellin , témoin oculaire. Car outre cet argument démonstratif, qui devait seul faire comprendre à M. de la Blelterie que ce discours ne pouvait être de Julien expirant, bien d'autres considérations devaient le lui rendre très-suspect.
Pour pouvoir se persuader qu'Ammien Marcellin ait été réellement témoin oculaire de ce discours, il faudrait une déclaration positive de cet auteur, ou tout au moins qu'il se fût servi du pronom personnel nous en parlant de ceux qui se trouvaient dans la tente de Julien , comme il l'a fait dans sa relation de la bataille.
Mais bien loin de trouver rien de semblable dans toute l'Histoire d'Aramien , tout y prouve le contraire. En effet, si l'on considère attentivement que cette bataille se donna le 26 juin dont la nuit, qui seule et déjà fort avancée, fit cesser le combat, était une des plus courtes de l'année ; que l'armée romaine se trouvait sans chef, sans vivres, Julien les ayant fait très-imprudemment brûler avec sa flotte ; que celte armée était par conséquent dans une famine insupportable, au milieu d'un pays ennemi ravagé , brûlé , inondé par le débordement des torrents et l'augmentation des rivières ; sur un champ de bataille couvert de morts et de mourants, environné de toutes parts d'une armée ennemie : si , dis-je , on considère attentivement toutes ces circonstances, pourra-t-on concevoir que l'emploi militaire d'Ammien ait pu lui permettre de passer la plus considérable partie d'une nuit si courte et si périlleuse dans la tente de Julien mourant? Et M. de la Bletlerie, qui me fournit lui-même tous ces détails, ne devait-il pas comprendre qu'Ammien était nécessairement occupé sans relâche à travailler de concert avec les autres officiers de l'armée à leur commune sûreté ? Quoi 1 tandis que les Perses pouvaient profiler à toute heure de la consternation générale où l'armée romaine était plongée par la perte de son vaillant chef, peut-on croire qu'un officier du mérite et de l'expérience d'Ammien, qui avait déjà servi sous Urcinus, l'un des plus grands capitaines de son temps, duquel même il avait acquis l'estime, eût eu l'imprudence, pour ne pas dire la lâcheté, dans des conjonctures si périlleuses , d'abandonner des fonctions aussi provisionnelles et aussi pressantes que les siennes, pour aller écouler dans la tente de Julien, ses prétendus dialogues avec Oribase, Himère, Maxime et Priscus ?
Toutes ces considérations tirées de la nature môme des choses, jointes à ce qu'il n'y a rien dans le récit d'Ammien Marcellin qui puisse établir qu'il ait été témoin des discours de Julien mourant, démontrent que M. de la Blcterie a tort de prétendre accréditer ce récit, aux dépens de l'auleur anonyme, de Sozomène et de Théodoret, eu supposant gratuitement qu'Ammien était témoin oculaire.
11 y a plus, M. de la Bleterie avait déjà rapporté lui-même les fourberies abominables dont Edésius, Eusèbe, Maxime, Chrysanlc et le prétendu devin de Nicomédie s'étaient servis pour faire abandonner le christianisme à Julien , et l'initier dans leurs horribles mystères ; pouvait-il présumer, après cela, qu'ils auraient publié la honte et les remords qui devaient nécessairement angoisser l'âme de cet apostat persécuteur à sa dernière heure? Comment n'a-t-il pas compris que cette espèce de prétendus philosophes était capable de toute sorte de supercherie pour mettre à couvert l'honneur de leur fausse religion? N'aurait-il pas dû reconnaître la facilité qu'ils en avaient alors, n'étant retenus par la présence d'aucun chrétien, qui seuls pouvaient dans cette occasion dévoiler leur fourberie? M. de la Bleterie ne pouvait ignorer que par l'ordre de cet empe-i reur à tous les officiers chrétiens de ses armées, de quitter le service ou de renoncer à leur religion, mais bien plus particulièr&ment encore, par le danger éminent qu'ils auraient couru dans sa tente, il ne pouvait y en avoir aucun.
Après des considérations aussi fortes, on ne peut plus douter qu'Oribase, Himère , Priscus, Maxime et les autres théurgistes nécromanciens qui se trouvèrent dans sa tente, se prévalurent de la pleine liberté où ils étaient d illustrer la mémoire de leur bienfaiteur, en fabricant une relation de sa mort sur le modèle à peu près de celle d'Epaminoiidas et de Socrate, les deux personnages du paganisme les plus vertueux. C'est donc sur cette relation fabuleuse qu'Ammien Marcellin et Libanius ont débité les admirables discours qu'ils rapportent dans leurs écrits comme étant de Julien lui-même.
Je reviens au chapitre LXlll de M. de Voltaire, qui porte encore un autre jugement contre Théodoret, digne de son enthousiasme pour Julien l'Apostat.
On ne peut, dit-il dans le douzième paragraphe, concevoir que de l'indignation contre Théodoret , qui seul de tous les historiens rapporte qu'il sacrifia une femme dans le temple de la lune à Carrés.
La partialité de M. de Voltaire est ici des plus marquées ; il refuse de croire Théodoret, parce qu'il est le seul qui rapporte ce fait détestable , pendant qu'il donne sans aucun scrupule sa confiance entière à Libanius, qui seul de tous les auteurs contemporains rapporte que rfîa;«o/da/5comp/oièren^ d'assassiner Vempereur, et que leur trame fut découverte ; mais Libanius était païen.
Voici sans doute le vrai motif de M. de Voltaire contre Théodoret : Qui pcurra jamais se persuader, dit-il dans le paragraphe suivant , qu'un philosophe ait immolé une femme à la lune et déchiré de ses mains ses entrailles ?
M. de Voltaire dénature onlièremcnt la question : car il ne s'agit point ici do décide! si un vrai philosophe peut fiiire un Ici sacrifice, mais seulemont si Julien a pu le faire. La question se trouve donc naturellement
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réduite à savoir s'il est possible de se persua- \. der que Julien ait immolé une femme à la lune ■ et déchiré de ses moins ses entrailles ? , Je réponds que Julien après avoir été soigneusement instruit jusqu'à l'âge de vingt années de l'unité de Dieu, s'étant livré depuis, non-seulement au polythéisme, mais encore à la théurgie nécromancienne et à l'idolâtrie la plus superstitieuse ; que Julien faisant chercher par terre et par mer les oiseaux les plus rares, pour les mettre en pièces de ses propres mains; qu'égorgeant lui-même les victimes assez publiquement pour se faire traiter de boucher par les habitants d'Antiochedans leurs chansons; enfin, que quand dans les hyperboles de Grégoire de Nazianze contre ses exécrations nocturnes, il n'y aurait qu'un vingtième de réellement vrai ; je réponds, dis-je, que toutes ces choses renient aujourd'hui le fait en question de Julien beaucoup plus facile à croire, qu'il ne le sera de persuader nos arrière-neveux, que l'auteur du poëme immortel de la Henriade, qui s'est illustré en peignant des plus belles couleurs un chrétien célèbre (Mornai), soit cependant devenu dans sa vieillesse le zélé défenseur de l'apostat le plus insigne, et le détracteur de Théodose et de Constantin, restaurateurs de l'Eglise chrétienne.
Qu'il est affligeant de voir l'une des meilleures plumes de notre siècle, employée non-seulement à pallier les forfaits du plus injuste ennemi qu'ait jamais eu le christianisme, mais encore à les ériger en vertus ! Car malgré la manière odieuse dont nous avons vu que cet empereur apostat fit exécuter son édit perfide contre les chrétiens, M. de Voltaire, dans le dernier paragraphe de son chapitre, dit de lui : // ne (es persécutait pas, il les laissait jouir de leurs biens comme empereur juste, et écrivait contre eux comme philosophe.
Il est vrai qu'il y a des traits dans la vie de ce prince, qui pourraient le faire envisager comme vertueux, si l'on ignorait qu'il y a des hommes qui sont capables de faire de bonnes actions, pour pouvoir dans la suite en exécuter impunément de mauvaises. Si l'empereur Julien avait été vraiment philosophe, instruit comme il était dès son enfance par les plus excellents maîtres, dans la divine philosophie de nos livres saints, il serait monté sur le trône sans rébellion contre l'empereur Constance et sans s'être rendu suspect de sa mort; il se serait servi du pouvoir impérial pour protéger les vrais fidèles et réprimer la licence des chrétiens de son temps qui s'étaient rendus coupables. Par la force de son génie et les ;. attraits de la charité, il aurait indubitablement ramené les errants de bonne foi et fait goûter à tous les heureux effets d'une sage tolérance.
Mais, apostasier d'une manière inconcevable, après avoir été chrétien l'espace de vingt ans; en passer près de dix dans la plus détestable hypocrisie ; se frayer le chemin au trône par la fourberie et la rébellion
et peut-être par l'empoisonnement de son souverain ; faire pleurer la reconnaissance et la justice par les souffrances de Marc, évêque d'Arétuse et par la mort d'Ursulus ses bienfaiteurs {Amm., liv. XXII, page 206, par Ursulus) ; former l'horrible dessein de ruiner lEglise chrétienne, sous prétexte des défauts de quelques-uns de ses membres , c'est le comble de l'injustice et de la perversité. Quelques vertus mêlées parmi tant de vices et de crimes peuvent-elles séduire des chrétiens ? Si l'on considère en même temps le conlrjiste des huit dernières années du règne de Néron avec les cinq premières, on ne peut s'empêcher de croire que si celui de Julien, qui ne fut que d'environ vingt mois, eût été plus long et qu'il eût persisté dans son apostasie, il aurait probablement achevé de faire connaître toute l'étendue de la perversiléde son cœur.
Rien ne prouve mieux la justesse de cette conclusion que la manière fourbe et inhumaine dont les chrétiens furent traités durant l'espace d'un règne si court; mais surtout l'horrible serment qu'il fit avant son départ pour la Perse, de ruinera son retour l'Eglise chrétienne.