CHAPITRE XXV
Sur le Père, le Fils et le Suint-Esprit.
Notrc-Seigneur Jésus-Christ, avant son ascension, donna cet ordre à ses disciples: Allez, enseignez toutes les nations ; les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit [Matth., XWllI, 19).
La plupart des commentateurs de l'Ecriture sainte, croyant sans doute leur honneur intéressé à donner des explications sur tout ce qu'elle contient, se sont particulièrement occupés du sens de ces expressions et de tous les passages analogues. Mais par une suite naturelle de la diversité d'opinions des hommes, et des bornes étroites de leur esprit, n'ayant point été d'accord dans leurs explications, ils ont occasionné des divisions parmi les chrétiens, dont les suites terribles sont connues de tout le monde.
Après une expérience aussi funeste, les véritables chrétiens peuvent-ils leur savoir gré de leurs travaux? Et ne serait-il pas à souhaiter qu'ils se fussent premièrement attachés à bien comprendre le sens de ce passage : Nous ne connaissons qu'impar fait ementmais quand la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait sera aboli. Car nous voyons à présent, comme dans un miroir, d'une manière obscure; mais alors nous verrons face à face (I Cor., XllI, 12).
S'ils avaient saisi le sens de cette déclaration de l'Ecriture sainte, ils auraient reconnu que les expressions dont il s'agit sont du nombre de celles que nous ne comprendrons ja- ^nais ici-bas qu imparfaitement.
DkMONST. ÏIVANG. XII,
Convaincus alors de l'inutilité de leurs tentatives pour percer le voile sacré, ils auraient attendu ce temps de la perfection, où Dieu comblera les saints désirs des chrétiens humbles de cœur, en leur faisant connaître clairement ce qu'ils ne peuvent voir ici-bas que iVune manière obscure. El cette heureuse disposition d'esprit, compagne inséparable de la vraie foi, leur aurait fait cnirevoir dès cette vie les merveilles de notre salut, sans-fran chir les bornes que la souveraine sagesse nous a prescrites.
Les discussions sur cette matière ne font plus à la vérité répandre de sang, mais le mal qu'elles ont fait à l'Eglise n'est pas pour cela totalement réparé. Si les chrétiens ont mis bas les armes entre eux, les incrédules les ont relevées, et ne s'en servent que trop habilement pour porter aux chrétiens des coups d'autant pliis fâcheux, que n'ayant pas entièrement étoufl'é l'esprit de parti, ils n'ont pas su se réunir encore pour terrasser leurs communs adversaires.
L'impossibilité d'expliquer entièrement la nature du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ayant été reconnue par les plus illustres Pères de l'Eglise, saint Augustin, qui était de ce nombre, aurait beaucoup mieux fait de rester dans un religieux silence à cet égard, que d'employer le mot personne, en déclarant qu'il s'en servait pour dire quelque chose.
Les mots hypostase et trinité doivent aussi leur naissance à cette envie de rendre raison de tout; mais les idées contenues dans ces mots, bien loin d'éclaircir la matière, ont tellement scandalisé un grand nombre de savants chrétiens, que quelques-uns d'entre eux, se faisant des illusions opposées, se sont crus en droit de ne rien admettre, en matière de rt-ligion, de tout ce qu'ils ne peuvent comprendre entièrement.
Les incrédules prétendent triompher au milieu de toutes ces contestations; affectant de confondre le christianisme avec les idées opposées des chrétiens, ils lui imputent leurs sentiments erronés, et soutiennent que ses dogmes sont absurdes et contradictoires. Mais si les uns et les autres consultaient sans présomption l'Ecriture sainte, ils n'y trouveraient rien que de très-conforme à la saine raison.
Les écrivains sacrés de la nouvelle alliance n'ont employé nulle part les mots personne, hypostase et trinité ; ils nous enseignent simplement à croire au Père, au Fils eè au Saint-', Esprit. Cette doctrine nous est proposée sans ; aucune addition dans le Symbole appelé desj Apôtres, parce qu'il contient les articles de! leur foi; et saint Jean l'évangéliste est le seul qui, en parlant du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ajoute : Et ce» trois-là sont un.
C'est de ces dernières expressions qu'ont pris naissance toutes les querelles. Mais comme saint Jean ne les emploie que relativement à la preuve qu'il fait par témoins que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, de très-habiles interprètes pensent qu'on n'aurait jamais dû séparer ce passage de ceux qui la [Yingt~huil.\
DEMONSTRAÏlOiN LVANGÉLIQUE. DELUC.
précèdent et qui le suivent, avec lesquels il se trouve inlimemont lié. Voici le par;igraphe entier dans li'qiiel se trouve ce fameux passage : « Qui est-ce en elT't qui remporte la victoire sur le monde, si ce n'est celui qui croit que Jésun-Christ est le Fils de Dieu? C'est ce même Jésus-Christ qui est venu avec Veau et avec le mnr/, non avec Veau seule, mais avec Veau et avec le sang : et c'est l'Esprit qui le témoigne, parce que l'Esprit est la véiilé. Car comme il y en a trois qui rend(Mil témoignage au ciel, le Père, la Parole et le Saint-Esprit, et ces trois-!à sont un ; il y en a aussi trois qui rendent témoignage sur la terre, l'Esprit, Veau et le sanfj, et ces Irois-là reviennent à un. Si nous recevons le témoignage (les hommes, le témoignage de Dieu est plus grand, et c'est là le lémoignage que Dieu Jui-mémc a rendu de son Fils. Qui croit au Fils de Dieu reçoit le témoignage de Dieu ; mais qui ne croit point au Fils, fait Dieu menteur, parce qu'il n'a pas cru au lémoignage qu'il a rendu de son Fils (I Jean, V, 5-10).»
Il s'agit là, disent ces interprèies , de six témoins qui rendent témoignage que Jésus- Christ est le Fils de Dieu; dont trois sont au ciel et trois sur la terre.
Les trois premiers, disent-ils, se trouvèrent au baptême de Notre-Seigaeur ; et quant aux. termes ajoutés par l'Apôtre, et ces trois-là sont un, ils les entendent simplement de l'unité de témoignage, c'est-à-dire qu'ils rendent lémoignage aune même vérité, savoir (jue Jcsus-Ciirist est le Fils de Dieu. Les termes qu'emploie saint Jean à l'égard des trois témoins qui sont sur la terre, et ces trois-là reviennent àun, autorisent beaucoup l'idée de ces interprètes; et voici la manière dont ils les expliquent.
Comme il s'agit de produire des témoins qui prouvent que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, il faut donner aux mots Esprit, eau et sang des significalions relatives à ce bu(.
1" Par V Esprit, on doit entendre ce que Jésus-Christ disait à ses disciples avant de quitter la terre : « Lorsque li; Consolateur sera venu, cet Esprit de vérité qui procède de mon Père et que je vous enverrai de sa pari, rendra témoignage de moi. Et vous en rendrez aussi témoignage, parce que vous êtes dès le commencement avec moi. » Ce fut'aussi le témoignage que rendirent saint Pierre et les autres apôtres devant le sanhédrin : « Nous ne vous disons rien ici dont nous ne soyons nous-mêmes témoins et qui ne soit confirmé parle5f/m/-£'s7)nf que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. »
2° Veau représentant la sainteté dans l'Ecriture, on peut donc entendre par Veau dans ce cas-ci non-seulement la sainteté (U^ la doc- , lrin(? et de la vie de Jésus-Christ, qui prouve invinciblement guil est le Fils de Dieu; mais encore Veau de son propre baptême, à l'occasion duquel il n eut le témoignage du Père et du Saint-Fspril.
3° Le précieux sang de Jésus-Christ, répandu sur la croix pour les pécheurs qui se lîonverlisscnt, témoigne aussi par cela même
qu'il est le Fils de Dieu. C'est pourquoi saint Jean dit qu'il est le martyr ou le témoin fidèle {Apoc, I, 5). Ce fut en effet sur l'assertion positive de Jésus-Christ guil était le Fils de Dieu, faite au souverain sacrificateur, que le sanhédrin le jugea digne de mort. On peut encore ajouter le sang des vrais martyrs, puisque saint Etienne et Antipas sont qualiftés tels, l'un dans les Actes des apôtres et l'autre dans l'Apocalypse.
Ainsi les expressions employées par saint Jean, au sujet des témoins qui sont dans le ciel, et ces trois-là ne sont qu'un, doivent être entendues, suivant ces interprètes, dans le même sens que celles relatives aux trois témoins qui sont sur la terre, c'est-a-diro qu'ils rendent témoignage à une mém^ vérité.
Voici une réflexion qui me parait donuer un grand poids à l'idée de ces interprètes: Si la primitive Eglise , lorsqu'elle composa le symbole des apôtres, avait peosô d'une autre manière sur ce passage de saint Jean , est-il probable qu'après avoir déclaré qu'elle croyait nu Père , au Fils et au Saint' Esprit, elle n'eût pas ajouté, Et ces trois-là sont un?
Le silence absolu du symbole sur un point de cette importance est d'autant plus digne d'attention, que dans le temps où il fut institué il fallait nécessairement fixer les objets de la foi, autant pour ceux qui croyaient déjà que pour ceux qu'on invitait à croire; mais comme il s'agissait alors d'une déclaration et non d'une preuve par témoins, ce n'était pas le cas de se servir des expressions de saint Jean.
Cette explication démontre qu'il n'y a nulle contradiction dans ce que l'Evangile nous enseigne du Père, du Fils et du Saint-Esprit, quoiciue leur nature ni leurs relations ne nous soient pas entièrement révélées.
Si les conciles avaient imposé silence aux premiers théologiens qui publièrent des explications vicieuses sur ce grave sujet, qu'ils leur eussent ordonné de s'en tenir simplement aux expressions des livres sacres, et qu'ils s'y fussent tenus eux-mêmes, combien n'auraient-ils pas prévenu d'erreur»
dans l'Eglise et conservé de sang au monde chrétien I
C'est ainsi que les plus grands génies font les plus grandes fautes. Trop enhardis par leur succès dans les choses simplement difficiles , où la supériorité de leurs lumières les porte plus loin que les autres hommes , ils méconnaissent les limites dans lesquelles ils doivent se renfermer.
Il est cependant très-essentiel à ces grands génies d'être plus circonspects que les autres, lors(ju'il s'agit d'une matière aussi grave que celle de la religion, parce que la répulalicn qu'ils méritent par leurs lumières supérieures accrédite même leurs erreurs.
C'est pourquoi les vrais chrétiens philosophes qui ont appris à l'école divine de Jésus-Christ à être humbles de cœur, mettront toujours une différence extrême entre la confiance due à l'Ecriture sainte et la considération qu'on doit avoir pour ceux qui eutrç^
OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES
prennent de l'expliquer, quelle que soit d'ailleurs l'élcnduo de leurs lumières.
Ce qu'il y a de bien certain, c'est que l'Ecriture sainte élant divinement inspirée, ne peut rien enseigner de contraire à la saine raison, qui est une énumalion de la même source : en sorle que toutes les absurdités et toutes les contradictions ne peuvent exister que dans l'imagination de ceux qui ne veulent rien croire de ce q»i est incompréliemible, et dans les mauvaises inlerprét. tions des commentateurs de la parole de Pieu, qui n'ont pas cultivé leur raison eu vrais philosophes.