CHAPITRE XXVI
Sur la Rédemption.
La boulé étant de toutes les perfections de Dieu celle que les savants incrédules seraient le plus à portée de connaître, soit dans les merveilles de la nature, soit surtout dans notre rédemption, leur cœur méditant avec une sainte humililé sur ses effets envers les hommes, serait certainement embrasé d'amour et de gratitude par le prix infini du du moyen qu'il a mis en œuvre pour concilier sa justice avec son imis.ensc bonté.
Lorsqu'ils approfondiraient humblement ce moyen ineffable, bien loin d'y trouver quoi que ce soit de contraire à la saine raison, ils y reconnaîtraient une conformité, proportionnée aux progrès qu'ils feraient dans celte connaissance.
Ces progrès, fruits précieux des vertueuses méditations de leur (œur, quelque peu cousidérables qu'ils pussent être , sufllraient néanmoins pour leur fairo concevoir que rincompréhensibilitc de ce moyen peut être comparée à ces merveilles de la nature qui par leur pelilesse^échappcnl à l'œii humain le plus perçant; mais dans lesquelles, avec une gradation diî microscopes, on découvre à chaque fois des beautés nouvelles et ravissantes. •
La méditation humble et profonde des perfections de Dieu d'un côté, et des faiblesses de l'humanité de l'aulrc, leur ferait connaître qu'il est possible de concevoir que la rédemption sérail insuffisante pour le genre humain, si la Divinilc n'avait pas résidé véritablement elle-même avec toute plénitude dans la personne de notre Rédempteur {Col. 11, 9). S'il avait été laissé, comme Adam, à luimême, il n'aurait jamais pu vivre aussi saintement que l'exigeait sa vocation; car selon ce qui est écrit, il ny a point d'homme juste, non pas même un seul [Rom., III, 10) : sa mort n'aurait par conséquent pas effacé les fautes du genre humain, pour l'expiation desquelles il fallait une victime sans tache.
Quand Jésus-Christ n'aurait été qu'homme, sans que la Divinité résidât véritablement elle-même avec toute plénitude en sa personne intelligente et sainte, sans doute qu'il ne pouvait être plus parfait que notre premier père avant sa désobéissance, puisqu'il fut créé juste et saint, mais libre; c'était donc pour maintenir notre Sauveur dans son état
d'innocence et de sainteté, que la Divinité résidait elle-même avec toute plénitude dans sa personne. Elle lui était par conséquent un préservatif continuel et nécessaire contre toute sorte de lenlation; et c'est ainsi que ce charitable Rédempteur est VAgneuu de Dieu sans défaut et stnis tache, qui ôte les péchés du monde.
De quelle ferme confiance et de quelle douce satisfaction le cœur d'un véritable chrétien, u'esl-il pas rempli par la persuasion do cette vérité divine, qu'en reconnais sant avec componction nos fautes, le prix infini du sacriftcu! de cet Aqucau sans tache, surabondera toujours pour les effacer entièrement, parce que la Divinité, qui pouvait seule par sa présence le préserver de tout péciié, résidait elle-même avec toute plénitude dans sa personne.
Combien donc ne sont pas à plaindre ceux qui se privent si malheureusement de celle douce espérance, la mieux fondée et la plus consolante qui fut jamais!
L'impossibilité de concevoir comment la Divinité réside elle-même dans la personne do notre Rédempteur n'est pas plus grande ijue celle de l'union de notre âme avec notre corps; cependant nous ne doutons point de celle-ci, quoique nous ne la puissions comprendre.
Vouloir expliquer ce mystère, c'est entreprendre de marcher, au milieu d'une nuit obscure, sur des rochers environnés de précipices. Mais puisqu'il ne renferme aucunç contradiction, le plus sûr à cet égard est de s'en tenir religieusement aux termes de l'Ecriture sainte, de crainte de tomber danS des extrémités également dangereuses : l'une,' d'attribuer à ia Divinité des opérations où la saine raison et la révélation nous dictent qu'il ne s'agissait que de son Envoyé par excellence : l'autre, d'affaiblir par des explications hasardées ce que l'Ecriture saintç nous affirme des opérations de la Divinité même qui réside avec toute plénitude dans tç^ personne de son Envoyé.
Pour donner un exemple du premier cas, je vais citer une note de l'éditeur français d'un livre intitulé : Principes de laphilosophiê morale, ou Essai de milord Schaftsbury sur /(f mérite et lu vertu, avec réflexions. Nos directeurs éclairés, csl-il dit dans cette note (/?/?. 19^, 200), savent parfaitement , selon les tempéraments et la disposition des fidèles, leur pré-i senler un Dieu vengeur ou miséricordieux, ...- Est-il question de ramener une âme timoréef c'est un Dieu mourant pour son salut qu'it^ exposent à ses yeux.
Comment est-il possible qu'un auteur né chrétien, qui se pique d'êlre philosophe, qutj^ veut montrer que la vertu est presque indivï-^ siblement attachée à la connaissance de Dieu, qualifie de directeurs éclairés ceux qui exposent aux yeux des fidèles un Dieu mourant pour leur salut [Disc, prél., page\^) Tenir un pareil langage, est-ce être vraiment philosophe et coimaîlre Dieu? Trouvera-t-on dans toute l'Ecriture sainte un seul passagQ qui puisse l'autoriser?
DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUE. DELIIC.
Les directeurs qui adoptent cette idée, sentant très-bien qu'elle ne peut soutenir l l'esaraen de la saine raison, la récusent totalement dans cette matière. C'est en vain qu'on leur propose les règles sûres qu'elle nous fournit dans l'explication de nos livres sacrés , pour ne les point faire tomber en con- Iradiclion avec eux-mêmes; comme ces règles ne leur permettraient pas de prendre à la lettre le verset 28 du chap. XX des Actes des apôlres , ils les récusent aussi totalement. Ce verset est tiré du discours de saint Paul aux pasteurs de l'Eglise d'Ephèse, dans le milieu duquel il leur dit : Veillez donc sur vous-mêmes et sur tout le troupeau dont le Suint-Esprit vous a établis les évêques pour paître V Eglise de Dieu, qu'il a acquise par son propre sang.
MM. de Beausobre et Lenfant, à qui ces règles étaient connues, ont très-bien remarqué, dans leur note sur ce passage, que cette manière de parler signiûe : par le sang de son propre Fils : lis ajoutent même : comme portent plusieurs manuscrits.
Pour savoir laquelle de ces deux expressions est la plus conforme à la pensée de saint Paul, la saine raison nous dicte, comme aux Gdèles de Bérée, de confronter ce passage avec ceux de l'Ecriture sainte qui lui sont relatifs, mais surtout avec ceux de saint Paul lui-même.
Entre un grand nombre de passages tirés de ses Epîtres, qui prouvent également que sa pensée est : par le sang de son propre Fils, on en trouve un, dans celle qu'il écrit aux Ephésiens eux-mêmes , qui décide entièrement la question : Car après leur avoir dit que Dieu nous adopte pour ses enfants par Jésus-Christ, nous ayant rendus agréables à ses yeux en son Fils bien-aimc, saint Paul s'exprime de cette manière : C'est ce Fils qui nous en a acquis la rédemption par son propre sang {Eph., I, 7; Col., I, 14).
Il résulte des observations précédentes que la qualiflcation de directeurs éclairés, donnée par le savant auteur de la note que je je réfute à ceux qui exposent aux yeux des fidèles un Dieu mourant pour leur salut ; que celle qualification, dis-je, est une preuve évidente de ce que j'ai dit précédemment, qu'il ne suffit pas d'être intelligent dans les sciences humaines pour l'être dans notre sainte religion. Je te bénis, ô mon Pèrel disait Jésus- Christ, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants {Luc, X, 21). Et saint Paul aux Colossicns : Prenez garde que personne ne s'empare de vous par la philosophie et par de vaines illusions, en suivant la tradition des hommes et les éléments du monde, et non point selon Jésus-Christ. Car en lui réside réellement une plénitude de la Divinité {Col., Il, S, 9).
Il n'est pas douteux que si l'éditeur français de rEss.*4J de milord Schaflsbury avajt étudié l'Ecriture sainte avec les dispositions qu'elle exige, il y aurait trouvé à chaque pas que Jésus-Christ revêt un corps semblable en toute citose à celui des autres hammes , excepté le péché ; pour qu'il pût l'oftrir, comme
en effet il l'a volontairement offert lui-même, en sacrifice. Que Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à une chair pécheresse, afin de condamner le péché dans cette chair (Rom., VllI, 3). Enfin, il aurait conclu de cette élude qu'il fallait que Jésus-Christ fût homme pour mourir.
L'autre extrême, non moins dangereux, et qu'il faut éviter avec un trét;-grand soin , en expliquant le dogme de la liaison intime de la Divinité avec notre Rédempteur, c'est de révoquer en doute cette intimité, et de ne considérer Jésus-Christ que comme un simple prophète. Cette restriction énerve l'Ecriture, qui nous a révélé positivement que dans la personne intelligente et sainte de notre Sauveur, Dieu s'est manifesté en chair ( I l'im., III, 16). Voici,à\l le prophète Isaie, une vierge sera enceinte, et enfantera un fils ; on appellera son nom Emmanuel (/saie, VII, Ik), c'està-dire, selon saint Matthieu, Dieu avec nous. Le même prophète parlant à l'Eglise dit : Ton Rédempteur est le saint d'Israël, toute la terre l'appellera Dieu (LIV, 5) : c'est-à-dire en tant que la Divinité réside elle-même en Jésus-Christ avec toute plénitude : ce qui doit s'entendre de tous les passages analogues à celui-ci.
Pour quel autre nom que pour celui de Jésus a-t-il été dit ; Que tout fléchisse les genoux, tant ce qui est au ciel que sur la terre et sous la terre ; et que tous les anges de Dieu V adorent [Phil, II, 10,11)?
L'adoration proprement dite n'est réservée dans l'Ecriture sainte que pour Dieu seul : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, dit Jésus-Christ lui-même au tentateur, et vous ne servirez que lui seul [Matth., IV, 10). Si donc la Divinité n'eût pas résidé elle-même avec toute plénitude dans sa personne intelligente et sainte, aurait-il permis que l'aveugle-né, dont saint Jean raconte la guérison miraculeuse, l'eiit adoré {l\)l Cependant ce même apôtre a grand soin de nous avertir dans son Apocalypse qu'ayant voulu adorer l'ange qui lui dictait ce qu'il devait écrire, cet esprit céleste lui dit : Gardez-vous bien de le faire ; je suis votre compagnon de service : adorez Dieu {Apoc, XIX, 10 ; XXII, 9). Saint Luc dit à la fin de son Evangile, parlant des disciples et des apôtres : Pour eux après l'avoir adoré, etc. (XXIV, 52). Et saint Matthieu ne parlant que des onze apôtres relativement à Jésus : Lorsqu'ils le virent, dit-il, ils l'adorèrent, même ceux qui avaient douté (XXVIIl, 17).
Il n'y a point de palliatif dans le socinianisme qui puisse diminuer aux yeux de la saine raison, la force des passages que je viens de citer, ainsi que d'un grand nombre d'autres, qui prouvent également que la Divinité réside elle-même avec toute plénitude en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
La manière dont elle réside en sa personne, ne nous ayant point été révélée, surpasse et ' surpassera toujours dans cette vie, aussi bien que l'union de notre âme avec notre corps, toute intelligence humaine. Mais elle ne choque point la saine raison, parce que l'E-
OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCREDULES
criture sainte n'en infère nulle part qu'il y ait plus d'un Dieu : au contraire, elle dit partout qu'il n'y en a qu'un seul. Il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, savoir : Jésus-Christ homme, qui s'est donné en rançon pour tous (I Tim., II, 5, 6).
Quant à ces expressions de la prière de notre divin Rédempteur pour ses disciples, et pour tous ceux qui croiraient en lui par leur prédication : Je te prie que comme tu es en moi, ô mon Père, et que je suis en toi, ils soient lotis en nous, etc. Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un [Jean, XVII, 20, 21, 22) : On voit assez clairement qu'il s'agit dans cette occasion d'une union d'harmonie.
Lors donc qu'on étudiera sans prévention ni présomption l'Ecriture sainte, on reconnaîtra facilement qu'elle prêche partout l'unité de Dieu ;
Que par un acte de sa toute-puissance et de son immense bonté, qui met ses compassions au-dessus de toutes ses œuvres , il existait, avant la création du monde, un être intelligent et juste, que saint Paul appelle {Col.,l, 15, 16) l'image de Dieu invisible, le premier-né de toutes les créatures, par qui tout a été créé : Et saint Jean, le Verbe, par qui toutes choses ont été faites [Jean, I, 1,2,3);
Que dans l'accomplissement des temps [Gai.. IV, 3) cette image de Dieu invisible, ce premier-né de toutes les créatures, ce Verbe a été fait chair, et qu'il a habité sur la terre plein de grâce et de vérité {Jean, I, 14) ;
Que cette image de Dieu invisible, ce premier-né de toutes les créatures, ce Verbe est Notre-Seigneur Jésus-Christ, le vrai Messie annoncé par les prophètes, qui, dans l'accomplissement des temps, a été conçu du Saint- Esprit dans le sein de la bienheureuse Vierge, par la puissance du Très-Haut qui la couvrit de son ombre ; c'est pourquoi, dit l'Evangile, il est appelé Fils de Dieu [Luc, I, 35) ;
Que ce fut alors qu'il prit notre nature, ayant été rendu semblable à nous en toute chose excepté le péché: parce que la Divinité résidant elle-même en sa personne avec toute plénitude, elle lui était, comme je l'ai dit cidevant, un préservatif continuel et nécessaire contre toutes sortes de tentations ;
Que ce Fils unique de Dieu fut en conséquence, dès l'instant de sa miraculeuse conception jusqu'à sa résurrection glorieuse, cet Agneau de Dieu sans défaut et sans tache, qui ôte les péchés du monde;
Que ce fut alors que parut le grand mystère de la piété, Dieu manifesté dans la chair (I7'm.,lII, 16);
Que ce fut alors que ce Fils unique de Dieu réalisa l'offre ineffable qu'il avait faite à Dieu son Père, dont il est parlé dans le psaume quarante, expliqué par saint Paul aux Hébreux, en ces termes : Tu n'as point voulu de victime ni d'oblation pour le péché, mais tu m'as formé un corps. Je dis alors : Me voici, je viens, 6 Dieu, pour faire ta volonté, selon qu'il est écrit de moi (X, 5, 6, 7J ;
Que c'est ainsi que ce Fils unique de Dieu nous a acquis la rédemption par son sang^ c'est-à-dire la rémission de nos péchés.
EnGn que la prédication de ce charitable Rédempteur a eu pour objet de rendre les hommes dignes de participer aux fruits inestimables du sang précieux qu'il a répandu sur la croix, pour les pécheurs qui se repentent.
Lorsque les savants incrédules pourront étudier ces choses dans le silence des passions, et surtout avec humilité de cœur, il leur sera irès-aisé de reconnaître, que si nous ne les voyons ici-bas que d'une manière obscure, elles ne choquent cependant en aucune manière la saine raison.