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CHAPITRE XXVII

Sur la troisième partie de la Religion essentielle, etc.

Quoiqu'il y ait dans la troisième partie de cet ouvrage quelques judicieuses réponses à certaines objections qui ont été faites contre les deux premières , on peut toutefois comparer l'office que l'auteur croit rendre à ses lecteurs (Seconde lettre introductive) , en s'efforçantd'en réfufcrquelques autres, à celui d'un hommequi, pour aiderquelqu'unà isionter à cheval, le jetterait de l'autre côté. C'est là véritablement l'effet que ce livre a produit sur les chrétiens , qui ont adopté los vaines et dangereuses spéculations de son auteur sur la mort de Jésus-Christ , sans les avoir bien comparées auparavant avec l'Ecriture Sainte. Le résultat de ces spéculations tend à nier que la mort de notre Sauveur soit un sacrifice propritiatoire pour les pécheurs repentants ( Voyez les rép. aux quatre premières objections) ; soutenant que si c'en était un, il dispenserait les hommes de la pratique des bonnes œuvres.

Comment est-il possible que cet auteur n'ait pas fondé sur le sacrifice propitiatoire de Jésus-Christ, ce qu'il y a de judicieux dans ses quatorze lettres à l'égard du rétablissement et de la purification des âr.ies qui n'ont pas suffisamment profilé dès cette vie, des avantages inestimables que ce sacrifice prépare aux pécheurs convertis ? Comment se peutil , qu'étant si charitable envers les méchants qui meurent dans l'impénilence, il le soit assez peu à l'égard des pécheurs repentants pour vouloir restreindre les effets de l'amnistie que notre Rédempteur leur a méritée par l'effusion de son précieux sang sur la croix ?

Je ne comprends pas mieux comment tant de chrétiens éclairés par le Soleil de justice , ont pu ne pas apercevoir que sous le nom séduisant ùe Religion essentielle à l'homme , ce même auteur, par un aveuglement des plus funestes, détruit ce qu'il y ade plus essentiel dans la religion chrétienne, en éludant cette déclaration positive, que Dieu a envoyé son Fils dans une chair pécheresse , et qu'il a condamné le péché dans cette chair, afin que la justice de la loi fût accomplie en ceux qui ne vivent plus selon, la chair, mais selon l'ispriC [Rom., VIII,

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3, h). Que ce Fils s'est offert îui-même à Dieu, comme une obladon cl uiie victime de bonne odeur pour expier nos péchés, et non-seulement les nôtres, mais aussi ceux de tout le inonde (I Jean, II, 1, 2).

Ln vérilé de cet inébranlable fondement de la foi justifiante est cependant révélée de la manière la plus positive dans la parole de Dieu, par les passages âù Vieux el du Nouveau Testament que je vais citer sur cette împo'Ttanle nnalière.

Jéstis-Christ après avoir indique celui de SCS disciples qui le trahissait , s'exprime en ces termes : Pour le Fils de l'homme , il s'en va selon i/u'il est écrit de lui {Mallh., XXVI , 2'i.). Or qu'élail-il écrit de ce charitable Sauveur relativement à notre rédemption qu'il allait accomplir par sa mort volontaire ?

La semence de la femme brisera la tête du serpent {Gen., III, 15).

// était navré pour nos forfaits, dit le prophète Isaïe (LUI, 5, 6), et froissé pour nos iniqiiilés : Vamendc de qui nous apporte la paix a été sur lui, et par sa meurtrissure nous avons la guérison. LElernel a fait venir sur lui Viniquité de nous tous.

Il y a soixante et dix semaines, dit le prophète Daniel (IX, 211.), déterminées sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour abolir le forfait et consumer le péché, faire propi liai ion pour Viniquité, etc.

Voici comment saint Paul, dans ?on Epîlre aux Hébreux (X, 5, 10), cxpliqueroraile du psaume quarante : // est impossible que le sang des taureaux et des boucs efface les péchés. C'est pourquoi Jésus-Christ , entrant dans le monde, parle ainsi : Tu nas point voulu de victime, ni d'oblalion , mais lu m\ts formé un corps ; tu n'as point agréé les holocaustes, ni les victimes pour le péché. Je dis alors : Me voici, je viens, ô Dieu, pour faire ta volonté, selon qu'il est écrit de moi. Il abolit le premier pour établir le second ; et c'est en conséquence de cette volonté que nous sommes sanctifiés par Voblation que Jésus- Christ a faite une seule fois de son propre corps.

Notre divinRédemptcur,dansIa séance même où il avaitdéclaré à ses disciples qu'// s'en «//f(«7 selon qu'il était écrit de lui, donne d'autant mieux à connaître que c'était les prophéties rapportées ci-devant qu'il avait principalement en vue , que dans l'institution de la. sainte cène il dit, en donnant la coupe à ses disciples : Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, lequel sera répandu pour la rémission des péchés (Mail. XXVI, 28).

C'est à ce but ineffable que se rapportait ce qu'il dit à ses apôtre? après sa résurrection, lorsqu'il parut la première fois au milieu d'cu.t : C'est là ce que je vous disais lorsque j'étais encore avec vous, qu'il fallait que tout ce qui a été écrit de moi dans ta loi de Mo'isc, dans les prophètes el dans les psaumes, fût accompli. Alors, ajoute l'évangéliste, il leur ouvrit l'esprit ponr entendre les Ecri- Uires {Inc, XXIV. hh, W).

Peu do temj>s avant sa mort, il leur avait

promis un autre consolateur, savoir, VEsprit de vérité, qui leur enseignerait toutes choses cl les ferait ressouvenir de tout ce qu'il leur avait dit pour en rendre témoignage {Jean, XIV, 26). Voyons donc en quoi consiste le témoignage que le Saint-Esprit a dicté aux apôtres sur la vérité de notre rédemption par la mort de Jésus-Christ.

Parce que tous ont péché, tous aus.n sont déchus de la gloire de Dieu. C'est sa grâce qui les justifie gratuitement à cause de la rédemption qui a été faite par Jésus-Christ , que Dieu avait ordonné pour être par la foi une victime de propiliation par son sang, afin de faire paraître sa justice par le pardon des péchés (Rom., 111, 23, 24, 25)-.

Jésus-Christ a été livré pour nos offenses , et il est ressuscité pour noire justificalion (IV, 23).

Dieu fait éclater Vamour qu'il nous porte , en ce que, lorsque nous étions pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous, qui sommes justifiés par son sang (V, 6), etc.

Comme donc c'est par un seul péché que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, de même c'est par une seule justice que tous les hommes reçoivent la justification qui donne la vie (18).

Il est mort une seule fois pour le péché(V\ ,iO) .

Plusieurs des passages qui suivent, en prouvant la même vérité, démontrent en môme temps qu'elle ne dispense point les hommes de !a pratique des bonnes œuvres.

Purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâle toute nouvelle , comme en effet vous devez être sans levain , puisque Jésus- Christ, qui est notre pâque, a été sacrifié pour nous (1 Cor., V, 7).

Or je vous avais enseigné principalement , comme je l'avais appris moi-même, que Jésus- Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Ecritures (XV, 3).

L'amour de Jésus-Christ nous possède, étant persuadés que puisqu'un seul est mort pour tous, tous aussi sont morts, el qu'il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort cl qui est ressuscité pour eux (II Cor.j

C'est ce Fils qui nous a acquis la Rédemption par son sang, c'est-à-dire la 7-émission de nos péchés, selon les richesses de la grâce [Eph., \,l;Col.,\, \k).

Marchez dans la charité, à l'exemple de Je* sus-Christ, qui nous a aimés et qui s'est offert lui-même àDieupour nous, comme une ablation et uneviclimede bonne odeur {Eph., V,2).

Jésus-Chrisl le sotiverain sacrificateur des biens à venir, ayant paru, il est entré dans le sninl dessaints, parunplusgrandelplusparfait tabernacle, qui n'est point l'ouvrage des hommes, c'esl-à-dire qui n'est point de la même nature que le premier, non avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle {Iféb.iX, 11. 15).

Car si le sang des taureaux et des boucs , et la cendre de la génisse , avec quoi l'on faisait des aspefsions sur ceux qui étaient souillés, pu-

OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES

W/?e d'une pureté charnelle; combien plus le sang de Jésus-Christ, qui par l'Esprit éternel s'est offert lui même à Dieu comme une victime sans tache, pitrifîera-t-il votre conscience des œuvres mortes, afin que vous serviez le Dieu vivant ? Et c'est ce qui fuit qu'il est médiateur d'un Testament nouveau, afin que sa mort intervenant pour la rédemption des péchés (25- 28], Ole.

Ce n'est pas qu'il s'offre soi-même plusieurs fois, comme le souverain sacrificateur entre tous les uns dans le lieu très-saint, avec un autre sntiQ que le sien : autrement il aurait fallu qu'il eût souffert plusieurs fois depuis la création du monde ; au lieu qu'il n'a paru qu'une seule fois dans ces derniers temps pour abolir les péchés, en s'offrant lui-même en sacrifice. El comme il est arrêté que les hommes meurent une fois, après quoi suit le jugement ; de même Jésus-Christ s'est offert une seule fois soimême pour expier les péchés, etc.

Sachant que ce n'est point par des choses périssables, comme l'or un l'argent, que vous avez été rachetés de ce train de vie si plein de vanité, ou vous aviez été engagés par les traditions de vos pères, mais par le précieux sang de Jésus-Christ, qui est l'agneau sans défaut et sans tache (I Pier., I, 18, 19).

// a porté lui-même nos péchés en son propre corps sitr le bois, afin qu'étant affranchis du péché nous vivions a la justice (II, 2't).

Jésus-Christ lui-même a souffert une fois pour nos péchés, lui juste pour les injustes, afin de nous amener à Dieu, ayant été mis à mort quant à la chair (IH. 18).

Si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous avons communion ensemble, et le sang de Jésus-Christ son Fils nous purifie de tout péché [IJ ean, \, 7).

Si quelqu'un a péclié, nous avonspour avocat auprès du Père Jésus-Christ le juste. Car il est lui-même la victime qui a expié nos péchés, et non-seulement les nôtres , mais aussi ceux de tout le monde (11, 1, 2).

Ce qui relève d'autant plus cet amour, c'est que ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu les premiers, mais c'est lui qui nous a aimés, et qui a envoyé son Fils pour faire l'expiation de nos péchés (IV, 10).

-4 celui qui nous a aimés , qui nous a lavés de nos péchés dans son sang {Apoc, l, 6), etc.

Tu es digne de recevoir le livre et d'en ouvrir les sceaux , parce que tuas été immolé , que tu nous as rachetés à Dieu par ton sann (Y, 9).

Pour éluder le sens naturel des passages de l'Ecriture sainte que je viens de rassembler, les partisans de la religion prétendue essentielle à l'homme, po«cnl deux règles, dont lune est très-bonne, mais ils en tirent des conséquences très-mauvaises ; l'autre sape la foi chrétienne par son fondement.

La première est : Si les expressions deV E cnture sainte, prises dans leur sens naturel, présentent à l'esprit des idées absurdes ou contradictoires , on doit en conclure qu'elles renferment un sens figuré.

Cette règle est incontestable : mais supposant ensuite gratuitement que tout ce qui est

încompréhensibleGslahsuràc ou contradictoire ils posent pour la seconde, qn'il ne faut rien admettre d'incompréhensible.

Les fabricaleurs de cette règle prctendire auraient senti conibion elle est absurde, s'ils avaient lu avec imparlialilé le Discours dt M. Leibnitz sur la conformité de la foi avec la raison. On en jugera par l'extrait suivant.

« // se rencontre dans quelques objits de là foi, dit ce chrétien philosophe [Pag. 52 de l'ed. d'Amst. 1710, § ki), deux qualités capables de la faire triompher de la raison ; l'une est l'incompréhensibilité, l'autre est le peu d'apparence. Mais il faut bien prendre garde de n'y pas joindre la troisième qualité dont parle M. Bayle, et de dire que ce qu'on croit est insoutenable : car ce serait faire triompher là raison à son tour, d'une manière qui détruirait la foi.

« L'incompréhensibilité , ne nous empêche point de croire des vérités naturelles , dont nous avons quelque intelligence analogique, par exemple, nous ne comprenons pas la nature des odeurs et des saveurs, et cependant nous sommes persuadés par une espèce de foi, que nous devons au témoignage des sens, que ces qualités sensibles sont fondées dans la nature des choses, et que ce ne sont pas des illusions.

« Il y a aussi des choses contraires aux apparences (§ 4-2 ), que nous admettons, lorsqu'elles sont bien vériGées. Qu'y avait-il de plus apparent que ie mensonge du faux Martin Guerre, qui se fil reconnaître par la femme et par les parents du véritable, et fît balancer longtemps les parents et les juges, même i\ près l'arrivée du dernier ? 11 en est de même de la foi. J'ai déjà remarqué que ce qu'on peut opposer à la bonté et à la justice de Dieu, ne sont que des apparences, qui seraient fortes contre un homme, mais qui deviennent nulles quand on les applique à Dieu, et lorsqu'on les met en balance avec les démonstrations qui nous assurent de la perfection infinie de ses attributs. Ainsi la foi triomphe des fausses raisons par des raisons solides et supérieures, qui nous l'ont fait embrasser : mais elle ne triompherait pas, si le sentiment contraire avait pour lui des raisons aussi fortes, ou même plus fortes que toutes colles qui composent le fondement de la foi, c'est-à-dire, s'il y avait des objections invincibles et démonstratives contre la foi.

« 11 est bon même de remarquer ici (§ 43), que ce que M. Bayle appelle triomphe de la loi, est en partie un triomphe de la raison démonstrative contre des raisons apparentes et trompeuses, qu'on oppose très-mal à propos aux démonstrations. »

De ces réponses judicieuses que fait M. Leibnitz à M. Bayle, il résulte que ceux qui n'admettent rien d'incompréhensible en matière de religion, entendent aussi peu le vrai sens dé ce mot qu'ils sont enclins à prendre pour vraie contradiction ce qui n'en a que l'apparence. C'est ce qu'on pourra vérifier par lusage abusif qu'ils font de la scconii(! de leurs deux règles, et des mauvaises conséquences qu'ils tirent de la première, en sup posant une contradiction morale dans l'idée

DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUE. DblLUC.

que la mort de Jésus-Christ est un sacriQce propitiatoire pour les pécheurs qui se repentent.

Ils croient prouver cette prétendue contradiction, en soutenant qu'il serait contraire à la justice qu'un roi doslinât son (ils unique à la mort, pour le salut de son pcu|)le : ajoutant que Dieu traiterait en ce cas les coupables comme innocents, et l'innocent comme coupable. D'où ils concluent avec hardiesse que tous les p.issagos que j'ai cités de l'Ecriture sainte doivent être pris, sans aucune exception, dans un sens figuré.

Indépendamment des judicieuses réponses de M. Leibnitz à M. Bayic, rapportées ci-dossus, qui seraient déjà suffisantes pour faire sentir que celte comparaison et les conséquences qu'ils en tirent, n'ont que des apparences trompeuses ; j<; réponds : 1° que la comparaison n'est point admissible, parce que le meilleur des rois qui destinerait son fils unique à la mort pour le salut de son peuple ne pourrait en récompense le ressusciter pour le faire asseoira sa droite sur son trône.

2° Que les conséquences qu'ils tirent de leur comparaison sont d'autant moins applicables à notre Sauveur, que par l'effet d'une charité incompréhensible il s'est offert lui-même à Dieu, comme une oblation et une victime de bonne odeur , pour expier nos péchés, nonseulement les nôtres, mais aussi ceux de tout le monde. Mon Père m'aime, disait ce charitable Rédempteur, parceque je donne ma vie {Jean, X, 17, 18), mais je la recouvrerai. Personne ne me la peut ôter ; c'est moi-même qui la donne volontairement ; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre. C'est l'ordre que j'ai reçu de mon Père.

Ce fut en conséquence de ce pouvoir qu'ayant accompli toutes les prophéties touchant ses souffrances, li' genre de son supplice et le but de sa mort douloureuse, qu'il exprima dans son agonie en ces termes : C'est expressément pour cette heure que je suis venu (XII, 27); ce fut, dis-je, en conséquence de ce pouvoir, qu'ayant accompli toutes ces prephélies. il s'écria : Mon Père, je remets mon esprit entre tes mains (Luc, XXIII, 46).

Bien loin donc qu'on en puisse inférer que Dieu l'ait traité comme coupable, lecontraire se prouve avec la dernière évidence , par les textes que je viens de rapporter, par les glorieux témoignages qu'il lui rendit avant celte obéissance et cette charité parfaite qui nous acquiert le salut, parles prodiges dont il honora sa moi t, par sa résurrection glorieuse, et surtout en l'élevant au-dessus de toutes choses, et lui donnant tout pouvoir dans le ciel et sur la terre. Saint Paul dit aux Philippiens : // s'est abaissé lui-même, s'étaiil rendu obéissant jusqu'à la mort, et même jusqu'à la mort de la croix. C'est aussi pour cela que Dieu l'a élevé jusqu'au souverain degré de gloire, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tous les noms ; afin qu'au nom de Jésus tout ce qui est au ciel , sur la terre et sous la terre, fléchisse les genoux , et que toute langue confesse que Jésus-Christ est le Seigneur, à la gloire de Dieu son Père.

3° Que lors même qu'on pourrait comparer la mort de notre Sauveur à celle du fils luiique d'un bon roi, livré volontairement à la mort pour le salut de sa nation , cet acte de générosité ferait certainement l'admiration des âmes vertueuses , comme l'ont toujours fait ceux qui se sont illustrés par de semblables dévouenicnts ; cl cela parce qu'il n'y a jamais eu que les plus vertueux d'entre les rois et les citoyens qui se soient dévoués pour le salut de leur patrie. Aussi saint Pierre dit formellement et sans figure : Jésus- Christ lui-même a souffert pour nos péchés , lui juste pour les injustes , afin de nous amener à Dieu ; ayant éié mis à mort quant à la chair, mais ayant été vivifié par l'Esprit, etc.

k" Que ces expressions , lui juste poxir les injustes, prises dans leur sens naturel, sont si fort éloignées de présenter à la saine raison aucune idée absurde ou contradictoire, que notre rédemption n'aurait point été opérée, comme je l'ai remarqué ci-devant , si notre Sauveur avait été moins juste. C'est donc une erreur manifeste d'imaginer une contradiction morale dans notre rédemption, par le sacrifice propitiatoire de Jésus-Christ, qui no renferme que Ag l'incompréhensibilité : mais la seconde règle de ceux dont je parle n'admet rien d'incompréhensible. Aussi prouve-t-elle trop ; car lorsqu'on veut approfondir quoi que ce puisse être, on trouve partout de l'incompréhensibilité ; il résulterait par conséquent de celte règle prétendue , qu'il ne saurait rien croire du (oui. L'exemple suivant en fera sentir toute l'absurdité.

Supposons un philosophe doué de bonté, de candeur, et d'une science profonde , reconnu pour tel par un de ses disciples , auquel il veut faire exécuter ses idées en gnomonique et en physique expérimentale, dont ce disciple n'a aucune connaissance.

Que ce philosophe , ne le jugeant pas encore en état de concevoir les raisons des choses, n'entreprenne point de les lui expliquer, cl l'emploie seulement à l'action ;

Qu'il lui ordonne de planter des verges de fer sur différents murs, de leur donner certaines inclinaisons , et de tracer des lignes diversement dirigées et à d'inégales distances ;

D'enfermer un animal vivant sous une cloche de verre, et de tirer et repousser successivement une branche de fer qui n'aurait avec l'animal aucune correspondance immédiate ;

De mettre ensemble diverses drogues froides par elles-mêmes, et de les humecter dans un endroit clos ;

Enfin , d'étendre un fil de fer à une trèsgrande dislance le long d'une rivière, en le soutenant d'espace en espace par des Qls de soie, et de mettre à l'une de ses extrémités un morceau de glace ;

Qu'.iprès ces préparatifs, le philosophe déclare à son disciple que dans la première opération, la différence d'inclinaison des verges de fer cl des lignes, leurs diverses distances , la longueur ou la brièveté des jours, n'empêcheront point que dans des in-

OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES

(orvalles de temps sensiblement égaux l'ombre des verges de ferne parcoure les dislances illégales des lignes ;

Que dans la seconde, l'animal mourra sans qu'il le touche;

Que les drogues de la troisième, quoique froides, s'échaufferont au point de s'embraser;

Enfin, que dans la dernière, pardes arrangements pris à l'autre exlrémilé du fil de fer, en mettant les pieds dans l'eau, et présentant au morceau de glace un flambeau récemment éteint, il se rallumera.

Comme j'ai supposé ce disciple sans aucune lumière en gnomoniqucct en physique expérimentale, il no découvrira point de relation entre les causes et les effets : bien loin d"y comprendre quoi que ce puisse être, il pensera même y voir de lincompalibilité. Ceiiendant il croira les assertions du philosophe , à moins que par trop de confiance en sa capacité , ou trop peu dans les vertus et le savoir de son maître, il ne prétende que ses paroles n'ont aucun sens ; que pour produire les effets qu'il annonce il fallait s'y prendre d'une autre manière, et qu'enfin il ne doit croire que ce qu'il comprend.

Dans ce dernier cas, le philosophe qui voulait éprouver la confiance de son disciple pendant que son âge ne lui permettait pas encore de voir par ses propres yeux , et qui seproposait de l'initier ensuiiedans sa science, ne serait-il pas fondé à changer de plan à son égard?

Je n'ai pas été embarrassé pour trouver des exemples de choses que l'on peut croire sans les voir ni les comprendre ; je l'aurais été peut-être davantage, si j'avais voulu en donner de celles que nous no croyons que parce que nous les comprenons parfaitement.

Or je soutiens que notre rédemption par le sacrifice propitiatoire de notre Sauveur , ne présente rien à l'esprit jd'aussi incompatible que les faits de physique allégués cidessus, que devait croire le disciple ignorant sur la simple assertion de son maitrc : faits dont les plus grands physiciens mêmes ne comprennent qu'une bien petite partie,

Les fabricateurs de la règle prétendue qui n'admet rien à' incompréhensible, diront-ils encore qu'ils ne peuvent rien croire de ce qu'ils ne comprennent pas entièrement? Je ne saurais le présumer ; c'est pourquoi je passe à leur manière de définir la révélation. Qui dit révélé, selon eux, dit une chose sur laquelle il ne reste plus de voile.

Les preuves que je viens de donner, qu'il y a des choses qu'on croit avec raison sans les comprendre , servent déjà de réponse à cette définition ; car si elle était juste , il s'ensuivrait nécessairement qu'il n'y a rien révélé.

Est-il quelquechose d'absolu pour l'homme dans cette vie? Tout n'esl-il pas relatif à son état? En suivant toute la révélation proprement dite, Irouve-t-on quelque appui pour une telle idée? N'est-on pas arrêté dès Je premier pas? Car elle nous révèle bien que

Dieu a créé le monde ; mais elle nous laisse dans une ignorance parfaite du comment.

C'est donc abuser manifestement des termes que d'appliquer ce sens-là , sans restriction , aux vérités sublimes qui nous sont clairement révélées dans l'Ecriture sainte.

Dieu nous a révélé ces vérités , parce que notre raison n'aurait jamais pu les atteindre; mais cet Etre suprême n'a pas jugé à propos de nous en faire connaître la profondeur.

Il faut par conséquent bien distinguer la vérité de ces faits d'avec ce qu'ils ont d'incompréhensible.

La rédemption des pécheurs qui se repentent, par le sacrifice propitiatoire de Jésus- Christ ; la manifestation de la Divinité dans sa personne ; V existence du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sont dos vérités clairement révélées dans riicriture sainte, mais dont /« comment est et sera toujours impénétrable pour nous.

La saine raison ayant fait connaître à ceux des savants païens que la science n'avail point enorgueillis, que l'Ecriture est divinement inspirée, les a persuadés en même temps de l'existence de ces vérités , à cause de la divinité de son témoignage. Quant à ce qu'elles renferment d'impénétrable pour nous dans cette vie ; les preuves que ,1a saine raison leur a fait découvrir dans la nature et dans la révélation de la prescience, de la véracité; de la sagesse, de la bonté et de la toutes puissance de Dieu ; ces preuves, dis-je, leur font croire l'existence nécessaire de ces vérités, quoique le comment leur soit incompréhensible, parce qu'elles ne renferment aucune contradiction. C'est ainsi que la saine raison a conduit à la foi chrétienne les savants qui ont appris de Jésus-Christ à être humbles de cœur.

Quels abus ne renferme donc pas ce raisonnement de quelques-uns des défenseurs de /a rciiqion prétendue essentielle! Dieu ayant voulu manifester sa volonté envers les hommes, a dû le faire d'une manière claire, sans quoi il ressemblerait à cet empereur tîjran [Caligula) qui faisait écrire fort menu et afficher fort haut SCS édits, pour multiplier les punitions en multipliant les in fracteurs. Nous pouvons bien croire des choses, ajoutent-i:s, que notre raison n'eût point découvertes, et qu'elle approuve, quand un maître supérieur les lui fuit comprendre ; mais nous ne pouvons pas plus croire des choses que nous ne comprenons pas, qu'un Caraïbe, qui ne saurait pas un mot de français, ne j)Ourrait nous comprendre quand on lai ferait en cette langue la définition d'un triangle.

Cet exemple et le cas dont il est question n'ont aucune parité. Un Caraïbe qui ne saurait point de français, <'t à qui l'on parlerait dans cette langue , ne comprendrait pas seulement, si on lui fait une définition ou un récit : son. attention ne serait fixée sur aucun objet, lorsqu'on lui parlerait d'un triangle. En un mot, cet argument ne pourrait avoir de force que dans le cas où Dieu se serait révélé dans une langue inintelligible. Or les sublimçs vérités contenues daus

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l'Ecriture sainte, sont clairement énonréos dans les langues vivantes pour les Israélitos et les Juifs d'alors. Nos devoirs nous v sont

prescrits de la manière la plus claire; et quant aux objets de la foi, elle s'exprime fietti ment en ternies intelligil)lcs : Dieu a clé mnnifeslé en chah (/. Tim., IH, 16); Jéstis 'Christ nous a aapiis la rédcmplion par son sang ; les chrétiens doivent être baptisés au Nom du Père, du Fils, cl du Sainl-Esprit. Et de plus, elle nous présente ces vérités pour les objets de notre foi dans cette vie. D'où je conclus que la prétendue règle qui n'.idnict rien û'incompréhensible, détruisant la foi, doit ê'.re nécessainnient erronée.

Une niauv.iise honte a fait prendre sans doute aux fabricateurs de celte règle prétendue le parti de r<'jctor fout ce qu'ils ne comprennent pas parfaitement, plutôt que celui d'avouer leur insuffisance.

Mais les vrais chrétiens philosophes, connaissant encore mieux (lue Socralc les bornes étroites de l'esprit humain ; convaincus que tout ce qui est incompréhensible n'est pas toujours contradictoire; que s'il y a de la contradiction dans une chose, ils ont des règles siîres pour la découvrir , se bornent sagement à ne rien admettre de tout ce qui hnpli<|ue contradiction.

Croyant avec obéissance de foi ce (\\\q dit saint Paul à Timothée : Sans contredit le mystère de piété est grand ; Dieu a été fnanifcs lé en chair : ils reconnaissent que cette vérité a des profondeurs que la raison ne peut sonder : mais leur raison ne trouvalit rien de contradictoire, ils sont aussi convaincus de l'exislencc de cette vérité, qu'ils le sont que l'Ecriture est divinement inspirée.

Le monde intellectuel , dit en vrai ctirétien philosophe M. Rousseau {Voyez la note de sa Réponse à M. d'Alembcrt , pag. 6 etl), le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, et pourtant incontestables , parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui Varrêlent, mais seuletnent les apercevoir. Tel est le dogme de Vexistencc de Dieu ; tels sont les mystères admis dans les communions protestantes. Les mystères qui heurtent la raison, pour me servir des termes de M. d'Alembert , sont tout autre chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes; elle a toutes les prises imaginables pour sentir qu'ils n'existent pas : car bien qu'on ne puisse voir une chose absurde, rien n'est si clair que l'absurdité. Voilà ce qui arrive lorsqu'on soutient à la fois deux propositions contradictoires. Si vous me dites qu'un espace d'un pouce est aussi nn espace d'un pied, vous ne dites point du tout une chose mystérieuse , obscure, incompréhensible; vuxis dites, an contraire, une absurdité lumineuse et palpable , une chose très-clairement fausse. De quelque genre que soient les démonstrations qui l'établissent , elles ne sauraient l'emporter sur celle qui la détruit , parce qu'elle est tirée immédiatement des notions primitives qui servent de base à toute certitude humaine. Autrement la raison,

déposant contre elle-même , nous forcerait à la récuser; et loin de nous faire croire ceci ou cela, elle nous empêcherait de plus rien croire, attendu que tout principe de foi serait détruit, fout homme, de quelque religion qu'il soit, qui dit croire à de pareils mystères , en impose donc ou nù 'sait ce qu'il dit.

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