LETTRE XXIV
Théisme. Déisme. Ancienne alliance.
Après le délassement que nous avons pris monsieur, nous devons être tout frais et en état de donner une nouvelle application à un sujet un peu plus abstrait. Pour nous meltre à portée d y entrer, il faut vous expliquer quelques mots scientifiques, d'autant plus qu'il y en a un assez nouveau. Je me contente de deux cette fois-ci afin de ne vous pas trop charger. ^
Vous savez déjà ce que c'est que les déistes. Ils croient un Dieu , et voilà tout; ils sont tlottants sur tout le reste ou même le rejettent absolument.
Il y a outre cela des théistes. Ce mot, qui vient du grec, signifie la même chose que celui de déiste, qui vient du latin. Mais il leur a plu dy donner une signification différente et cela est SI nouveau que les auteurs du Mandement de M. l'archevêque de Paris contre M. de Prades n'en avaient point connaissance , ce qui leur attire de la part du bachelier une leçon assez humiliante. Je de~ mande à mon tour, leur dit-il fièrement (H parl.,p.r>d), pourquoi on a traduit le mol theisnujs par celui de déisme?... IquorM-on que ces deux mots ont des siqnificntions très^ différentes, et qu'il n'est pus permis de les confon. dre ? Ces messieurs en ont fait la loi. Vous s lurezdonc, monsieur, que les théistes croient • 1" un Dieu ; 2° l'immortalité de rame; 3" dci
iOl
VARIATIONS DE LA RliLlGÎON NATURELLE.
récompenses et des châliments dans une autre vie. Que ces châtiments soient éternels, cela n'est pas nécessaire, selon eux [l" part., p. 8, note), à l'idée et au plan dune vraie religion. Vous voyez, monsieur, que le théisme n'est point chargé d'un grand nombre de dogmes; vous n'aurez pas beaucoup di> peine à les retenir, et à vous les rappeler toutes les fois qu'on pariera du théisme. Vous ferez attention aussi que partout où M. de Prades parle de la religion naturelle, il entend le théisme.
Nous voici maintenant en état de faire bien du chemin. Pour écarter lout ce qui pourrait mettre de la confusion dans nos idées, et afin de soulager l'attention de l'esprit, je vais d'abord vous tracer un plan de ce que l'abbé de Prades pense du théisme, sans me mettre en peine de prouver que chacune des parties est véritablement de lui. C'est ici un simple exposé; les preuves viendront après. Ne soyez pas surpris d'y trouver des propositions qui paraissent les contradictoires de ce qu'il dit lui-même. Par exemple, s'il dit que le théisme ne suffit pas, et si je lui fais dire quil suffit : je vous montrerai dans la suite l'accord de tout cela. Pour le présent, je vous prie, monsieur, ne soyez occupé qu'à bien saisir le plan que je veux vous mettre sous les yeux. Le voici.
1° Le théisme est la religion essentielle,^ éternelle, et qui ne passe point.
2° Il est le fond, la base, l'âme de toutes les religions.
3° C'est la meilleure de toutes les religions, si on excepte la vraie religion , c'est-à-dire la religion révélée et surnaturelle.
4° Le théisme suffit pour nous conduire au bonheur de l'autre vie. Quatre propo.sitions très-simples, dont vous sentez les conséquences, et qu'il s'agit à cette heure de vous montrer dans les écrits de M. de Prades. Nous suivrons le même ordre.
1° Le théisme ou la loi naturelle est la religion « de tous les temps { Il part., p. 181). C'est la religion qui m^ passe point, qui est immortelle comme le Dieu qu'elle adore (p, 183). » Voilà une religion essentielle, étcrnelie. Vous le verrez encore mieux dans la suite de cette lettre.
2° Le théisme est le fond, la base, l'ânio de toutes îes religions. « La loi de Moïse n'était qu'une constitution civile surajoutée à cette reliçiion naturelle {p. 176). C'est sur ce premier fond de la religion que Dieu a , pour ainsi dire, enté tous ces mystères qu'il nous a révélés par Jésus-Christ son Fils (p. 183), de sorte quti la vraie religion révélée (la religion chrétienne) n'est, et ne peut être autre chose que cette loi naturelle plus développée, cette loi naturelle qui se trouve dans toute sa pureté dans le théisme [p. 55). » Lisez ces raots de la thèse, qui tranchent net {p. 9):«Toute religion suppose nécessairement ces trois choses, qui en font comme Vâme, savoir : la notion d'une Divinité, l'immortalité de l'âme, et le dogme des peines et des récompenses d'une autre vie. » A ces traits vous reconnaissez le théisme. « Le théisme est semblable au métal
qui s'allie à tous les métaux, il s'incorpore à toutes les religions du monde, et ses veines fécondes se répandent dans toutes les parties de ce vaste univers. » Ces paroles font même entendre plus qu'il ne paraît d'abord , et qu'en vantant le théisme, son éloge jjcut rejaillir siîr le déisme. Car elles sont empruntées mot à mot de Voltaire [Lettr, philos.), lorsqu'il parle, non du théisme, peut-être ne le connaissait-il pas plus que les auteurs du Mandement de Paris , mais en parlant du déisme qu'il confondait apparemment avec le théisme contre la loi portée ou rapportée par l'abbé de Prades, qui devrait bien lui faire la correction ; Voltaire ajoute tout de suite : Les veines de cette mine ne sont nulle part plus abondantes que dans la Chine, ce Voltaire qui crie tout haut : Je ne suis point chrétien (Ep. à Uranie). Tels sont les docteurs du jeune bachelier, qui nuirche à la sourdine et veut nous faire adopter les maximes de cet impie, qu'il nous rapporte sans le citer, persuadé , apparemuient , que le nom seul nous fait peur, et qu'en écartant cet épou-. vantail nous avalerons l'appât. Après cela M. d'Auxerre a-t-il tort de lui demander si l'on peut rien dire de plus favorable pour les incrédules de nos jours , qui cherchent à se décorer du nom de la religion naturelle, qui est la même chose que le théisme, en abjurant la religion chrétienne, à qui ils attribuent la superstition , dont la thèse se plaint que les autres religions sont altéiées , au lieu que dans le théisme la loi naturelle conserve toute sa pureté? »
3" C'est la meilleure de toutes les religions, excepté celle qui est la vraie religion , c'està-dire excepté la religion chrétienne, qui est appelée la vraie , parce qu'elle seule conduit l'homme à la vision intuitive de Dieu , c'està-dire au bonheur de le voir face à face et de jouir de sa présence pendant toute l'éternité.
N'allez pas vous imaginer pour cela que le théisme soit une fausse religion. Il est une vraie religion à sa manière, parce qu'il conduit à un vrai bonheur dans l'autre vie. Ce ne sera pas, si vous voulez, à la vision intui tive; mais on s'en passe bien.
Vos oreilles ne sont point accoutumées à cela. Et comment des oreilles chrétiennes pourraient-elles s'y faire? Cependant il faut vous apprendre que M. de Prades , comme quelques scolastiques , double tout dans ce monde aussi bien que dans l'autre. Ils distinguent un ordre naturel, et un ordre surnaturel ; un état naturel de l'homme , et un état surnaturel; une religion naturelle, et une religion surnaturelle; une révélation (1) naturelle , et une révélation surnaturelle ; des vérités naturelles, et des vérités surnaturelles; des vertus naturelles, et des vertus surnaturelles, et des vices de même; un bonheur naturel, et un malheur naturel dans l'autre vie; comme un bonheur surnaturel ,
(1) Révélation naturelle difTérente de celle dont p'jrlent les iliéologieiis après saint Paul. Bem enim illis iru(rufe»i(h
et un malheur surnaturel. Tout ce qui est naturel appartient à la rclitçion naturelle, c'esl-à-dire au théisme; tout ce qui est surnaturel appartient à la religion surnaturelle, c"est-à-ilirc à la religion rhrclienne.
Vous comprendrez aisément après cela que lorsqu'on veut parler d'un bonheur surnaturel, comme on fait ordinairement, sans qu'il soit nécessaire d'en avertir, la religion chrétienne est la seule vraie religion, toutes les autres sont fausses, parce qu'elle seule conduit à ce bonheur. Ainsi on peut dire purement et simplement que la religion chrétienne est la seule vraie.
Mais quand on s'explique et qu'on se borne à un bonheur naturel , toutes les autres religions où se trouve le théisme sont aussi de vraies religions. Mais comme elles ont toules surajouté différentes superstitions à la loi naturelle , et que le théisme au contraire est exempt de toute pratique superstitieuse, il s'ensuit évidemment que le théisme est lu plus parfaite de toules les religions, excepté la véritable, c'est-à-dire là religion chrétienne C'est la plus parfaite de toutes , parce qu'elle n'a point de superstitions , et que la loi naturelle est chez elle dans toute sa pureté. Elle est moins parfaite que la vraie religion, qui est la religion chrétienne, parce que la religion chrétienne conduit l'homme à un bonheur suri\alurel par des voies surnaturelles, et que le théisme ne conduit qu'à un bonheur naturel par des moyens naturels. Voilà ce que signifie cette proposition de la thèse, qui est une partie de la troisième proposition censurée. Oinnes religiones {si unam excipias veram) prœstat sane theismus. Illœ siquidem a veritale dégénères, lex naturalis in theismo non est decolur.
N'allez pas, je vous prie, monsieur, meltre sur mon compte ce double ordre des choses, l'un naturel , l'autre surnaturel. Vous me feriez une grande injure de me croire capable de prêter à M. de Prades pour lui faire affront : assez riche de son propre fonds , il n'a pas besoin du mien. Il nous a étalé ses trésors , considérez-les vous-mêmes dans la 2'- parlie, p. 54- : « Pour qu'une religion soit surnaturelle, il faut, 1" que la fin soit surnaturelle, c'est-à-dire que cette fin soit la vision intuitive de Dieu. 2" Que cette religion , pour obtenir une telle fin, ait par conséquent des moyens surnaturels, comme les grâces. 3' Que cette religion enseigne des vérités surnaturelles inaccessibles à la raison humaine, tels que nos mystères.
Voici à cette heure la religion naturelle , même page: « Dieu en nous créant immortels (quant à l'âme), en nous apprenant que nous le sonunes , et qu'il y a dans une autre vie des peines et des récompenses , aurait pu borner les récompenses à une béatitude purement naturelle, quoique éternelle. Cette religion n'ayant plus alors pour fin la vision intuitive de Dieu, pourrait en conséquence n'avoir ni moyens, ni vérités surnaturelles. Voilà ce qui se serait passé dans l'état de pure nature, qui est celui que je considère. » Yoilà donc ce qui se serait passé dans l'état de
DEMONSTRATION EVANGÉLIQIJE. DUHAMEL.
pure nature. Ne fous arrêtez point là, monsieur. Ce n'est que pour vous tromper plus sûrement qu'on vous en parle ici comme d'une chose qui aurait pu être : dans plusieurs autres endroits on en parle, sans vous en avertir, comme d'une chose qui existe réellement. L'école particulière d'où l'on a tiré cette idée d'un état de pure nature croit que non-seulement les sauvages, mais encore tous les peuples à qui l'on n'a point prêché l'Evangile , sont dans Vélat de pure nature. C'était, selon l'abbé de Prades , l'éîal des peuples voisins du peupl(> juif, celui du peuple juif lui-même, et ce qui est plus étonnant, vous aurez bien de la peine à n'y pas comprendre même les patriarches. Cet état est si réellement existant, que le théisme a. suffi pour conduire ces peuples au bonheur de l'autre vie. Et cela va si loin qu'il a conduit même au bonheur surnaturel. C'est ce que vous allez voir dans la quatrième proposition qui me reste à prouver.
4" Le théisme ou la loi naturelle suffit pour nous conduire au bonheur de l'autre vie. Pour n'en pas faire à deux fois, je vous prouverai le moins en prouvant le plus; je vais vous montrer que, selon M. de Prades, il suffit pour conduire l'homme au bonheur même surnaturel de la vision intuitive. Voici les preuves en trois mois. Les patriarches sont parvenus au bonheur surnaturel de la vision intuitive, et selon le bachelier de Prades, leur religion était le tliéisme. Les justes parmi le peuple juif parvenaient au même bonheur surnaturel , et leur religion était le théisme, selon le même auteur. Ceux (jui plaisent à Dieu arrivent de même au bonheur surnaturel; or, selon lui, par le théisme on plaît à Dieu. Vous en allez voir les textes. D'où il suit que le théisme est la seule religion nécessaire, et qu'absolument parlant on peut se passer de la religion chrétienne, et Jésus-Christ est mort inutilement : Ergo gratis Christus mortuus est. Sans la religion chrétienne, on peut être heureux en quelque manière, du moins d'un bonheur naturel qui durera éternellement; mais sans le théisme on ne peut être heureux en aucune manière.
Afin que vous ne puissiez être arrêté par le moindre scrupule dans les preuves que je vais rapporter, il est nécessaire de vous donner le dénoûment d'une contradiction apparente que voici :
J'ai dit que, selon M. de Prades, le théisme .mffit pour conduire l'homme au bonheur de l'autre vie; et j'avoue d'un autre côté que selon lui le théisme ne peut suffire aux besoins de l'homme. C'est à la page 9 de sa thèse. Comment accorder cela? Uien de plus facile. Quand il parle ainsi dans sa thèse, il ne s'agit pas de savoir si le ihéisme suffit pour conduire au salut, mais il est suffisant pour instruire les simples. Uien de |)lus clair. Les trois dogmes qui composent la religion naturelle ou théisme peuvent être connus par lc> philosophes avec le seul secours de léi raison humaine. A l'égard de ceux-là , Iq théisme suffit seul pour les inslruiro plQid^
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ment : ils n'ont pas besoin du secours de la révélation. Mais lout le monde n'est pas philosophe , ni capable de le devenir; tels sont les simples, les gens grossiers et sans élude. Jamais ils ne parviendront à connaître ces trois vérités avec le seul secours de leur raison; le théisme ne suffit pas pour les instruire, il faut y ajouter la révélation. Elle est nécessaire pour eux , elle n'est pas nécessaire pour les savants. Rapportons le texte de la thèse, el vous en jugerez vous-même. « Toute religion suppose nécessairement ces trois choses, qui en font comme l'âme, savoir: la notion d'une divinité , V immortalité de l'âme, et le dogme des peines et des récompenses à'une autre vie. Ces vérités n'ont peutêtre rien de si abstrus et de si difficile à quoi ne puisse atteindre une raison cultivée par l'élude, perfectionnée par l'oxpérionce, et forliûée du puissant secours de la philosophie; mais elles surpassent de beaucoup tous les efforts d'une raison informe et grossière, brute et sauvage, telle en un mot qu'elle se montre dans l'esprit slupide du vulgaire ignorant. De là la nécessité d'une révélation même dans le système d'une religion pure-
tnent naturelle Il suit de là que le théisme,
tout vrai qu'il est, ne peut suffire aux besoins de l'homme. » 11 est plus clair que le jour qu'il s'agit ici des besoins d'instructions. Il sufflt pour le savant, il ne suffit pas pour l'ignorant : ctlui-ci a besoin de la révélation pour arriver aux connaissances où l'autre parvient par les seules forces de sa raison. Se peut-il rien de plus clair? Ou bien un seul texte ne vous contente-t-il pas? En voici un autre que vous pouvez lire dans la deuxième partie , page 53 : « Toute religion suppose l'immortalité de l'âme et le dogme des peines et des récompenses d'une autre vie. Ces deux vérités, comme l'on voit , peuvent être connues des philosophes par les seules lumières de la raison. Mais les vérités de la religion doivent être connues des plus idiots comme des plus sages : il est donc nécessaire que, par la révélation, les esprits les plus bornés puissent être instruits de ces deux vérités auxquelles ils n'auraient peul-ê!re jamais pensé sans ce secours. Doue l'immortalité de l'âme, et le dogme des peines et des récompenses dans une autre vie, doivent être des vérités révélées, pour suppléer chez les simples aux raisonnements des philosophes. »
' Autre écueil. Quand on vous parle ici de la nécessité d'une révélation, qu' 1 faut ajouter au théisme, n'allez pas croire qu'il faut y ajouter la religion chrétienne, et que c'est ici une preuve de la nécessité de celle religion. Non, car il ne demande pas ici une révélalation surnaturelle: elle prouverait en effet la nécessité de la religion chrétienne, il ne demande qu'une révélation qu'il appelle naturelle, parce qu'elle n'enseigne que les trois points du théisme, que l'on peut connaître par la seule raison naturelle ; une révélation qui ne change point la nature du théisme, qui n'y ajoute rien et qui fait seulement pour les simples ce que la raison fait pour
DÉliONST. ÉVAN». XII<
VAHIATIONS DE LA RELIGION NATUIiELLE. 106
les savants. Dans le philosophe c'tsl ua fM^me introduit au moyen de l'élude; dans le simple, c'est le même théisme introduit au moyen d'une révélation naturelle, qui n'empêche pas que ce soit une religion purement naturelle. « Celte religion , toute révélée qu'elle serait, pourrait encore n'être pas surnaturelle (P. 54). »
Mais qu'est ce que cette révélation naturelle? Comment se fait-elle? C'est ce que le bachelier n'explique pas : il ne faut pas tout dire, il est bon de se réserver des secrets qu'on manifestera en son temps. Je demande donc : Dieu révèlc-t-il ces vérités par le moyen de l'étude et de l'application de l'esprit humain? Non, les simples n'en sont point capables ; c'est ainsi qu'il les révèle aux philosophes : et c'est ce que le Saint-Esprit appelle révélation naturelle par la bouche de saint Paul : Deus enim illis Jianifestavit ; et tous les théologiens de même en suivant un si grand maître. Mais ce n'est point le maître du sieur de Prades : selon lui les philosophes apprennent ces vérités sans le secours de la révélation naturelle : ils n'en ont pas besoin. De quelle manière Dieu les révèle-til donc aux simples? Se fait-il entendre par des miracles et des prophéties ? C'est ce que tout le monde a appelé révélation surnaturelle, et le bon sens le veut. Ce n'est donc pas encore cela. Dieu révèle-t-il ces vérités aux simples parle témoignage et l'enseignement des philosophes? Nous pourrions bien y être à ce coup-ci. 11 dit en effet, p. 54, que « ces vérités pouvant être connues par les philosophes, la religion, qui les enseigne, pourrait n'avoir été établie que par des hommes » qui auront instruit le simple peuple. C'est aussi la pensée de Pope, dans son Essai sur l'homme, p. 119, que la religion fut rétablie par le moyen à'hommes magnanimes , poètes, oru' leurs, philosophes sublimes, et que ces païens
Trouvèrent celtft foi, celle morale pure
Que leurs premiers auteurs tenaient de la nature.
Ainsi la religion mahométane , qui est le théisme mêlé de quelques superstitions, a été établie par un homme; de même toutes les autres religions, excepté la religion chrétienne et celle des Juifs, qui lui appartient. Mais l'enseignement des philosophes n'est pas une révélation, même naturelle ! Cela est vrai ; et le peuple étant instruit par cette voie n'en a pas besoin : la révélation n'est pas nécessaire; et M. de Prades l'avoue comme un brave homme, p. 54. « Je dis que cette religion pourrait être révélée, et non pas qu'elle serait nécessairement révélée, parce que ces deux vérités pouvant être counues par les philosophes , la religion qui les enseigne, pourrait n'avoir été établie que par des hommes » et par conséquent sans révélation même naturelle. Dans moins d'une demi-page M. de Prades a le courage de se contredire de la façon la plus grossière : la révélation est nécessaire; la révélation n'est point nécessaire. Dans la première ligne il dit • Toute religion suppose
(Quatre.)
une révélation. Et dans la cinquième ligne : Je ne dis pas que cette religion serait nécessairement révélée.
Qu'elle soit révélée, qu'elle ne le soit pas, cela ne change rien à la nature de celle religion ; c'est toujours une religion naturelle, l'abbé de Prades nous la appris, cl il est tout à fait compétent pour cela. Il n'y a donc plus rien qui puisse nous arrêter dans notre chemin, avançons et montrons par les propres paroles du bachelier que cette religion naturelle conduit réellement au bonheur de l'autre vie, cl même à la vision intuitive, qui est le bonheur surnaturel.
M. d'Auxerre, dans son instruction pastorale, lui demande s'il croit que le théisme suffisait pour Injustice et pour le salut avant la prédication de l'Evangile. A des questions importunes on ne répond pas. Mais dans la deuxième partie, page 60, son secret lui échappe. Il y dit que le théisme était la religion des patriarches , à quelques révélations près. Ce quelques réduit ces révélations à bien peu de chose et fait entendre sans doute qu'elles ne changeaient rien à la nature de la religion du théisme , qui par conséquent se trouvait suffisant au salut, puisqu'il y a conduit les patriarches. Que ces révélations n'aient rienchangédans la naturedu théisme, selon l'idée de M. de P.', c'est une chose démontrée. Le voici en deux mots. Si elles y eussent changé quelque chose, M. de Prades n'aurait pas prouvé par la religion des patriarches, ce qu'il voulait, savoir, que le théisme est meilleur que le déisme. Ses adversaires auraient rejeté ce qui s'y trouve de meilleur sur les révélations qui l'accompagnaient.
Mais il le dira plus clairement encore dans la suite, en soutenant que la religion des patriarches et surtout celle de Job n'était que la religion naturelle, le théisme et même le déisme; car il appuie beaucoup sur cette doctrine. Elle lui donne occasion d'avancer quantité d'erreurs nouvelles, qui ne se trouvaient point dans sa thèse, du moins d'une manière bien intelligible pour ceux qui ne sont pas initiés; erreurs sur l'économie mosaï(iue, c'est-à-dire sur l'ancienne alliance ou la loi de Moïse. Je me contenterai de vous les montrer en passant sans y ajouter que très-peu de réflexions : cela suffira pour vous en inspirer de l'horreur.
Pages 169, 171 , 176 , 178 , 180. La loi de Moïse n'est pas la religion des Juifs. Qu'estce donc? Ce n'est , vous répondrai-je avec M. Hooke (1) qu'une constitution civile surajout en nar Dieu , comme chef politique de la république, à la religion des patriarches.
Ce mot, surajouté, sans parler du reste, est digne de votre attention. Il dira de même dans la suite que les mystères de la religion chrétienne sont entés, c'est-à-dire surajoutés à la religion naturelle, seule religion essentielle. Mais auparavant il faut vous rappor-
(1) M. Hooke, professeur de Soibonne dont M. de P. a pris la dictée. A cela se réduit pour lui touie la tradition, b \è personne de M. Hooke ; quel nom i
DEMOiNSTllATION É\AiNGLLlQt)E. DUHAMEL
ter encore quelques mots sur !a loi de Moïse.
Page 174.. Tout ce qui se trouvait dans l'ancienne loi, « ne regardait Dieu que comme roi temporel des Juifs. . Ces honneurs et ces hommages que prescrivait la loi de Moïse... s'adressaient donc dans la personne de Dieu au roi temporel des Juifs.-»
Page 180. « Vous ne pouveznierque tous les hommes ne soient obligés d'embrasser un culte que Dieu lui-même a prescrit avec l'appareil le plus frappant: donc, vous dirai-je, la loi de Moïse n'était pas une religion. Car tout le monde sait que les nations voisines des Juifs pouvaient ne pas suivre leur loi, il leur suffisait pour plaire à Dieu qu'elles pratiquassent les devoirs de la loi naturelle, qu'elles suivissent en un mot la religion qui a sauvé Adam, Noc et tous les patriarches.»
Saint Paul dit que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu : Sine fide. Mais laissons cela à l'écart avec tout ce que M. de Prades dit du culte cl de la loi de Moïse , et suivons altenlivemenl les traces du théisme. Ici la religion qui a sauvé les patriarches, qui les a conduits au bonheur surnaturel de la vision intuitive, est clairement réduite à la loi naturelle ; et cela , selon lui , n'est autre chose que la religion naturelle, le théisme, il l'a dit ci-dessus ; et même le déisme. L'impie Voltaire le dit comme lui dans sa défense de mil. Bolingbrock, 1753 , p. 57. « Un déiste est un homme qui est de la religion d'Adam , de Sem, f/cNoé»,et M. de P. le va dire lui-même dans la proposition suivante.
Page 181. Si In loi de Moïse est une religion, nous avons raison, diront les déistes, de nous en tenir à présent à la loi naturelle ; c'est la religion de tous les temps. Dans les premiers siècles , elle a sauvé ceux qui la stiiraient , les patriarches , Job , qu'on fait vivre du temps de la loi de Moïse; et quoique Dieu eût prescrit un culte nouveau par le ministère de Moïse, les hommes ne furent pas obligés pour cela à se conformer à ce culte, il leur fut libre de s'en tenir à la loi naturelle.
Pour bien comprendre la pensée de M. de P. souvenez-vous, monsieur, que selon lui la loi de Moïse n'était pas une religion. Il fait de grands efforts pour le prouver. L'une de ses preuves c'est le raisonnement que vous venez de lire, et par là il montre, sans y prendre garde , que selon lui le déisme a conduit les hommes au bonheur de la vision intuitive. « Si Inloi de Moïse est une religion, dil-il, les déistes remportent In victoire sur la religion chrétienne » et voici comment. « Nousavons raison , diront les déistes , de nous en tenir à présent à la loi naturelle ; c'est la religion de *'^ius les temps. Dans les premiers temps elle a sauvé ceux qui In suivaient , les patriarches, Job, qu'on fait vivre du temps de la loi de Moïse. «Elle sau vera donc encore dpr(^sen/. Si on leur répond que le déisme ne peut sauver à présent , parce que Dieu a établi la religion de l'Evangile et que tout le monde par conséquent est obligé de s'y conformer ; voici leur réplique, selon M. de Prades. « Quoique Dieu eût prescrit un culte nouveau par le ministère de MotsCy les hommes m furent pas
VARIATIONS m LA RELIGION NATURELLE.
liO
pour cela obligés à se conformer à ce culte , il leur fut libre de s'en tenir à la loi naturelle.» Donc, quoique Dieu ait établi un culte nouveau, une nouvelle religion par l'Evangile; nous ne sommes pas obligés à nous conformer à es culte, et il nous est libre de nous en tenir à la loi naturelle, à notre religion, qui est le déisme.
Cet argument des déistes est victorieux : ils ont raison, dit M. de Prades, il faut y succomber. Cet abbé ne trouve qu'une réponse qui puisse nous tirer de là. C'est de dire que la ioi de Moïse n'était pas une religion, mais une simple constitution civile, qui était parliculière au peuple juif. 11 n'est donc pas étonnant que la loi naturelle ou déisme fût suffisante alors pour le salut, puisqu il n'y avait point d'autre religion. Mais à présent, que Dieu a établi une autre religion, le déisme ne suffit plus au salut.
Telle est la réponse qu'il fait aux déistes. 11 est donc vrai que selon lui la loi naturelle, c'est-à-dire le déisme dans la bouche d'un déiste qu'il fait parler, a sauvé les patriarches ; il est donc vrai que le déisme a sauvé Job et h'S peuples voisins de la Judée qui vivaient du leu)ps de la loi de Moïse ; il est donc vrai que le déisme a sauvé le peuple juif lui-même , puisque ce peuple n'avait point d'autre religion, la loi de Moïse n'en était pas une. 11 est donc vrai que le déisme suffisait seul pour conduire au bonheur surnaturel de la vision intuitive. C'est ce que je voulais montrer. Or la religion naturelle chez les déistes n'a point de révélation. Donc le déisme le plus pur et sans aucune révélation a conduit selon lui les hommes au bonheur surnaturel de l'autre vie.
Donnons à ceci un nouveau tour. La religion des patriarches, de Job, des peuples voisins delà Judée, était la religion naturelle, la même que la nôtre, disentles déistes, M. de Prades l'accorde. Or, ajoutent-ils, ce déisme a conduit autrefois au salut ; il peut donc encore y conduire à présent. Ici M. de Prades accorde la première proposition, il nie la seconde. Le déisme a conduit autrefois au salut, M. de Prades en convient. Le déisme peut encore à présent conduire au salut, M. de Prades n'en convient pas. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui il y a une autre religion que Dieu a surajoutée et qui oblige tout le monde à s'y conformer : c'est la religion de Jésus- Christ. Si Dieu n'avait pas surajouté la religion chrétienne, on pourrait encore aujourd'hui parvenir au bonheur de la vision intuitive avec le seul déisme; M. de Prades l'avoue. Bien plus: quoique Dieu ait établi le culte nouveau de la religion chrétienne, on peut encore aujourd'hui arriver au salut éternel et surnaturel avec le seul déisme, s'il est vrai que la loi de Moïse ait été une religion. M. de Prades en tombe d'accord, il le dit à pleine bouche, il approuve en ce cas, et trouve triomphant cetargument des déistes : « Quoique Dieu eût prescrit un culte nouveau parle ministère de Moïse, les hommes ne furent pas pour cela obligés de se conformer à ce culte, il leur fut libre de s'en trnirà la loi naturelle.
nous avons donc raison de nous en tenir à pré* sent à la loi naturelle », quoique Dieu ait prescrit un culte nouveau parle ministère de Jésus-Christ. C'est donc une chose démontrée que selon M. de Prades le déisme a conduit les hommes au bonheur de la vision intuitive. 11 y a conduit les patriarches depuis Adam; il y a conduit Job, qu'on fait vivre du temps de la loi ; il y a conduit dans le même temps les peuples voisins des Juifs, il y a conduit les Juifs eux-mêmes jusqu'au temps de Jésus- Christ, il y peut conduire encore à présent depuis Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde, s'il est vrai que la loi de Moïse a été une religion. Le déisme est vraiment la religion de tous les temps. Encore une fois il est démontré que c'est là le sentiment du bachelier de Sorbonne. Rien de plus clair, la chose saute aux yeux.
':• Prenez-y garde, monsieur : le théisme et le déisme ne sont pas si différents l'un de l'autre que M. de Prades le voudrait faire croire en certains endroits pour nous concilier avec le théisme, et nous introduire par son moyen jusqu'au déisme, qui effraie davantage. Dans l'endroit même de son Apologie où il s'efforce, en se mettant en colère contre les auteurs du mandement de Paris, de mettre la plus grande distance entre l'un et l'autre, tout se réduit à rien ou presque rien. "Vous en jugerez vous-même, monsieur(2° partie, page 59j. ((Car, d\t-\\, qu'est-ce que le déisme à prendre ce terme dans le sens le plus favorable ? C'est la religion d'un homme qui croit en Dieu, qui reconnaît sur lui l'empire de la loi naturelle ; qui même, si on le veut, attend dans une autre vie la récompense due à ses vertus. » Ce qui ne se peut s'il ne croit l'âme immortelle. Voilà déjà les trois points ou trois dogmes qui font toute la religion du théisme. Où est donc la différence? dans les paroles suivantes : « mais qui se révolte contre toute révélation... Leibé\sme au contraire ne porte avec lui aucune idée de rébellion. « Lethéisteest disposé à croire la révélation quand elle sera bien prouvée, comme il dit dans la troisième partie. Mais il se rend si difficile sur la preuve, qu'il diffère peu du déiste. 1° Il ne convient pas de la nécessité absolue de la révélation même naturelle pour le simple peuple, encore moins pour les philosophes ; nous l'avons vu ci-dessus ; par conséquent encore moins la nécessité d'une révélation surnaturelle. Aussi quand il s'y rend, comme fait M. de Prades ou qu'il en fait semblant, il en retranche d'abord plus des trois quarts, et par là peut-être le tout. C'est ce que j'espère vous montrer l'ordinaire prochain. Où est donc la différence entre le théisme et le déisme.
Voici ce que c'est : le théisme est destiné à faire les honneurs àudéisme, comme le déismt est destiné à faire les honneurs du matérialisme, qui à son tour doit faire ceux de l'athéisme. Ces quatre lignes de l'armée ennemie se soutiennent les unes les autres. Le déisme, pris dans le sens le plus favorable, croit les trois dogmes du théisme et lui donne la main ; pris dans un sens plus rigoureux, il rejette l'immortalité de l'dwe, et parla il donne !;a
main au matérialisme, qui, comme on sait, ne diffère point de ralhéisme, le nom seul est différent. Mais vous renversez la première ligne sur la seconde, qui tombe sur la troisième et celle-ci sur la quatrième, et vous nicîtez tout en déroute.
Je finis en vous transcrivant encore quelques morceaux de M. de P. Page 183 : « Hé quoi 1 diles-vous, cette diversité de sacrifices, celle multitude de Aflcremenis. cette multiplicité d'ublulions, cet ordre pompeux de cérémonies, ce sacerdoce enfin perpétué dans les enfants d'Aaron, toutes choses que la loi de Moïse prescrivait , ne composaient-elles pas la religion des Juifs? Non, vous répon-
drai-je. »
Le peuple juif avait Dieu pour roi temporel, comme les autres nations ont des hommes pour rois. Les Juifs lui faisaient leur cour comme on la fait aux princes de la terre ; et le tabernacle ou le temple avec le sacerdoce, les sacrifices, les sacrements, les ablutions, généralement tout le cérémonial de la loi n'était autre chose que l'étiquette de cette cour
autres Eglises qui s'en sont séparées ; elle en est la dépositaire infirtllible. De là l'hisli/irc de toutes les sectes, de tous les conciles et de leurs suites, ce qui fait le sujet du reste de l'a thèse.
M. de P. se tourmente beaucoup dans la deuxième partie de son Apologie pour établir cette doctrine touchant le plan de l'économie mosaïque. 11 y emploie 4-0 pages entières, depuis la 161* jusqu'à la 200' ; c'est celle qui est enseignée dans la nouvelle Sorbonnc par M. Hooke , Ecossais , professeur royal, qui en infecte toute la jeunesse (1). Je voudrais que notre saint père le pape, qui a condamné la thèse du bachelier, eût connaissance de ce nouveau système , je suis persuadé qu'il est digne d'anathème et qu'il mérite d'être dénoncé à l'Eglise universelle. Mille endroits de l'Ecriture démontrent invinciblement que la loi de Moïse était une religion. Tous les livres de piété généralement et sans exception d'un seul, aussi bien que les livres savants, en parlent sur ce piedlà. Ainsi vous n'avez pas besoin de contrepoison : il se trouve partout. Jamais homme n'a été juslifié par une pratique orgueilleuse
Ibid. « La religion nepossepoinï, elle est immortelle comme le Dieu qu'elle adore. ... . et philosophique de la loi naturelle. La religion de tous les temps, celle qui a justifié et sauvé tous ceux qui lont été depuis Adam inclusivement jusqu'aujourd'hui, et qui sauvera jusqu'à la fin du monde, n'est autre chose que la foi en Jésus-Christ, lequel nous a réconciliés avec Dieu par sa mort, nous a purifiés dans son sang et nous a mérité la grâce qui opère en nous l'accomplissement de la loi naturelle aussi bien que de tous les préceptes des lois positives. Si M. de Prades avait lu l'Ecriture sainte avec quelque attention, il aurait vu, dans le seul chapitre XI de saint Paul aux Hébreux, tous les anciens marcher par la voie de la foi : fide, etc. Cela suffit. Je suis fâché de vous avoir tourmenté l'esprit par tant de raisonnements ; pardonnez-le en considération de l'importance du sujet. J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc.
A Valcnciennes, ce 21 février 1733.