‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 140 sur 202 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Sur la fable des Abeilles, etc., pur M. de Mandevitle, né à Dort en Hollande, et mort en Angleterre, le id janvier 1733.

Celte fable avec ses commentaires peut être comparée à deux sortes de peintures, dont les unes flattent la laideur, et les autres défigurent la beauté.

Si son auteur avait à parler de quelque peuple des terres australes , ou des premiers habitants de l'île d'Albion, on pdurrait excuser la prière qu'il fait à ses lecteurs {Introduction, t. 1, p. 28), de se souvenir une fois pour toutes , que lorsqu'il parle des hommes , {/ n'entendpar là ni les Juifs ni les chrétiens : mais se proposant d'exercer sa plume sur les mœurs et la religion des Anglais d'aujourd'hui, sa prière est entièrement illusoire.

Le soin qu'ont pris les éditeurs do cet ouvrage pour le présenter comme une ironie , dont le but est de tourner le vice en ridicule, a fait prendre le change à bien des gens ; ils ne se sont pas aperçus que si cela lui arrive quelquefois, il l'ait tomber beaucoup plus souvent cette ironie sur la vertu, ou, ce qui revient au même, sur la religion révélée.

Rien ne prouve mieux, le penchant de cet çiuleur à pervertir les meilleures choses, que

le jugement qu'il porte sur la faim : Cest sans doute, dit-il, une incommodité affreuse, mais comment sans elle pourrait se faire la digestion {Tarn. I, pag. 20)?

L'absurdité de cette idée, dans un médecin surtout, décèle le travers de son esprit d'une manière bien sensible : car, soit que la digestion se fasse par trituration, ou par un» liqueur qui dissolvejes aliments dans l'estomac, ou par ces deux voies ensemble; toujours est-il sûr que la faim, dans quelque sens qu'on l'envisage, n'est point cause de la digestion. Si elle est excitée par une longue abstinence, elle y forme un si grand obstacle, qu'on ne permet de manger que par gradation à ceux qui se trouvent dans ce cas : et s'il entend par la faim celle heureuse disposition qui assaisonne les aliments les plus communs ; elle n'occasionne point la digestion, puisque l'expérience démontre le con-traire dans les personnes qui digèrent ce quelles ont mangé sans aucun appétit.

D'ailleurs la faim n'est affreuse que par le manque d'aMmenls ; mais notre adorable Créateur et bienfaiteur y pourvoyant san» cesse avec abondance, elle renouvelle au contraire chaque jour, par un admirable effet de sa sagesse et de sa bonté, l'un des plus doux plaisirs de la vie.

Ses éditeurs disent encore dans leur avertissement : // n'est pas naturel de faire tomber un auteur en contradiction avec lui-même. Mais comment pourraienl-ils concilier des idées aussi visiblement contradictoires que celles-ci : Il est incontestable que lu sobriété et la tempérance ne conlribuerit pas plus à la vigueur et à la santé des particuliers et de leur postérité, que la gloutonnerie et l'ivrognerie {Tom. 1, pag. 120J?

Celle proposition avancée par l'auteuf n'est pas moins contraire à l'expérience qu'à ce qu'il dit lui-même quelques pages plus( avant : L'excès du côté des,femmes et du vin avaii altéré la santé et ruiné la constitution, de divers officiers {p. 129).

Il avoue qu'on ne trouve nulle part l'innocence et la sobriété plus généralement répan~ dues que parmi les paysans les plus ignorants et les plus idiots; cependant il dit ailleurs : Tout homme qui n'a pas appris à être bon est nécessairement tua avais.

Il est aussi manifestement contradictoire que, dans l'état de simple nature, une femme se résolve à tuer son propre enfant par modestie.

Après ces contradictions réelles, les personnes judicieuses seront moins surprises de, lui voir insinuer qu'il n'y a point de vcrlii qui ne doive son origine à quelque principe vicieux. Que de ruses n'emploie-t-il pas pour donner un air de vraisemblance à cet odieux paradoxe? Il altère et maltraite si fort la vérité, que des lecteurs inattentifs peuvent aisément donner dans ses pièges.

Il confond la vertu avec le vice; il peint celui-ci des couleurs les plus séduisantes; il donne à celle-là un air farouche et intraita~ ble, ou bien l'air artificieux de l'hypocrisie; il la fait naître de l'orgueil et de la vanité (|

et pour dernier coup de pinceau mère des plus grands crimes.

S'il lui arrive quelquefois de parler d'une manière convenable du vice el de la vertu, c'est un double p\ége qu'il lend à ses approbateurs el à ses crili(iues : il s'en sert à dorer la pilule pour les uns, et à jeter de la poudre aux yeux des autres; mais il revient bientôt à représenter le vice comme le plus ferme appui de la prospérité des Etat'^.

C'est là le but général de son ouvrage : c'est pour le soutenir qu'il déploie tous ses talents. On le voit construire un labyrinthe autour de la vérité, qu'il voudrait rendre inaccessible. Enfin c'est à ce sujet, et pour empêcher qu'on ne démêle ses détours par le moyen de la révélation, qu'il prie ses lecteurs, une fois pour toutes, de se souvenir qu'il ne parle ni à des juifs ni à des dire liens, tandis qu'il parlait à la nation anglaise.

Fondé sur le dérèglement des passions qu'il favorise, il a prévu que celte prière ne pourrait qu'être bien reçue par ceux que le frein de la révélation embarrasse : c'est pourquoi non-seulement il la récuse, mais il substitue encore aux vrais principes des vertus morales ceux qui leur sont diamétralement opposés : Les vertus morcdes , dit-il, sont des productions politiques que la flatterie engendra de Vorgueil {tom. II. page ik).

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