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CHAPITRE XXXI

Examen de celte proposition odieuse : Les vertus morales sont des productions politiques que la flatterie engendra de l'orgueil.

Tout homme de bon sens peut se convaincre que la source des vertus morales est aussi pure que celle dont l'auteur les fait découler est empoisonnée. Si nous rentrons en nousmêmes, nous y trouvons ces trois choses indépendantes de notre volonté, et qui sont le f)remicr principe des vertus morales, savoir : es lois naturelles , le tribunal de la conscience , et un penchant aussi fort vers le bonheur qu'une extrême aversion pour le malheur.

Les lois naturelles, qui sont imprimées dans notre âme, dépendent si peu de notre volonté, que quelque peine que se donnent les scélérats les plus insignes pour les effacer, ils n'en peuvent entièrement venir à bout. Il y a plus, les ignorants mômes sont persuadés, sans qu'ils y rédéchissent , que ces lois sont gravées dans le cœur des autres hommes, et agissent à leur égard en conséquence.

La preuve de cette vérité est ce que les hommes les plus ignorants comme les plus savants, ceux qui habitent la zone torride comme les habitants de la zone froide, les Européens, les Américains, en un mot tous les hommes, attendent les uns des autres, en quelque lieu qu'ils se rencontrent, l'exercice dos lois de la justice et de la pitié : preuve certaine que tous sont convaincus par le sentiment intérieur que ces lois sont attachées à noire nature, et qu'elles sont des conséquences du premier développement de notre

il la fait faculté de sentir et de juger. Voici un exem-

ple qiù peut contribuer à rendre cette vérité sensiMe : que l'homme le plus ignorant aille heurter par mégarde contre une poutre portée par un autre homme qui marchera de- •vant lui; certainement il ne lui imputera pas sa froissure; mais il pensera bien différemment si cet homme vient le heurter par derrière.

Si nous ne pouvons nous empêcher de reconiiaîlre à plusieurs égards les lois naturelles, il nous est aussi impossible de nous soustraire au tribunal de la conscience. Ce tribunal irrécusable exerce six fonctions : 1" Lorsque nous sommes tentés de faire une action mauvaise, la conscience nous avertit qu'(;lle est contraire aux lois naturelles ; 2" si nous profitons de son avertissement, elle nous fait ressentir une joie indicible; 3" mais si, malgré son avertissement, nous avons le malheur de passer outre, elle dépose alors contre nous, sans qu'il soit en notre pouvoir de la récuser; k" elle fait l'office d'ami 'généreux, qui nous excite à nous relever par la repcntance; .'5° si ses exhortations secrètes sont infructueuses, elle prend la qualité de juge qui nous condamne; 6" enfin elle fait exécuter sa sentence par le ministère des remords.

Pour rendre l'homme sensible à ces diverses fonctions de la conscience, il a reçu de la souveraine Sagesse une pente invincible vers le bonheur et une aversion insurmontable pour le malheur. C'est de ces deux penchants que se forme le véritable amour de soi-même ou l'amour-propre bien réglé, aussi naturel à l'homme que son existence.

Cet amour est donc dans son origine un aiguillon salutaire pour exciter l'homme à pratiquer la vertu, comme étant l'unique moyen de se rendre heureux.

Il est vrai que le dérèglement de nos passions nous jette très-souvent dans des illysions funestes sur la nature du véritable bonheur; ce qui donne lieu aux contrariétés étonnantes que nous sentons au dedans de nous. Il est encore vrai que, séduits par les attraits enchanteurs du vice, la plupart des hommes laissent insensiblement dégénérer l'amour d'eux-mêmes en telle sorte, qu'ils croient ne pouvoir trouver le souverain bien sans la possession des richesses, des honneurs et des plaisirs sensuels; on voit même des hommes qui laissent prendre sur eux un tel empire aux passions vicieuses, qu'elles les aveuglent et les corrompent au point de ne leur faire chercher le bonheur que dans l'assouvissement des passions les plus criminelles.

Mais les passions ne produisent pas toujours des effets funestes; on a l'édification do voir un grand nombre de personnes en qui l'amour-propre bien réglé résiste généreusement aux assauts du vice, et qui, connaissant par leur propre expérience les douceurs inexprimables attachées à la vertu , en font leurs plus chères délices : ce sont ces personnes-là qui éprouvent dans toute son étendue la joie qu'il y a pour le juste de faire c«

905 OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCRÉDULES

qui est droit. Si par un effet de la faiblesse

humaine elles prdeiU de vue leurs prineipes et succombent a la tenlalion, l'amour-propre bien réglé, qui est en elles une éuiulalion généreuse, i< s relèv(^ de leur cbule pour les atlach-r plus fortement à la vertu, comme au seul prineipe du véritable bonheur. C'est ainsi qu'on peut pr;»tiquer avec douceur ce commandement de la loi mosaïque : Tu aimeras ton prochain comme toi-même [Lévit., XIX, 18).

Quoique l'expérience n'ait que trop démontré qu'il est des hommes assez pervers pour faire de bonnes actions par de mauvais principes, il n'est pas moins injuste d'en inférer que toutes les actions vertueuses tirent leur origine de ([uclque prineipe vicieux : car, quoique les vertus des plus saints personnages tiennent toujours par quelque endroit à la corruption de notre nature, elles ne prouvent pas moins cette vérité révélée : Dieu créa l'homme à son image.

11 ne faut donc pas confondre l'amour-propre bien réglé, don précieux de la suprême Sagesse pour déterniiner rhomme à préférer la vertu au vice, avec cet amour perverti par les maximes corrompues du siècle, qui conduit à préférer le vice à la vertu. 11 est si injuste d'attribuer une action vertueuse à un mauvais principe, lorsqu'elle a été faile dans l'unique but de plaire à notre souverain bienfaiteur, quil vaut infiniment mieux juger trop favorablement que de s'exposer à commettre cette injustice qui est extrêmement préjudiciable aux progrès de la religion, tant naturelle que révélée.

L'auteur du discours qui précède les Maximes morales de M. le duc de la liochefoucaulJ dit en parlant de ce seigneur : Il expose eu jour toutes les misères de l'homme ; mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite qu'il parle, cl non pas de l'homme éclairé par les lumières du christianisme et soutenu par la grâce de Dieu. Si M. le duc de la Rochefoucauld avait fait lui-même celte importante distinction, et qu'elle eût précédé ses Maximes par forme d'avertissement, elles seraient devenues plus exactes.

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