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CHAPITRE XXXII

Erreur monstrueuse de l'auteur de la fable des Abeilles, tant sur les mères dénaturées qui détruisent leurs propres enfants que sur l'affection paternelle.

Quelque vraie que soit une idée, il suffit à certaines gens qu'elle soit commune pour exciter leur mépris; ils s'imaginent que leur gloire est intéressée à la combattre, et qu'il n'y a point de carrière plus propre à faire briller la force de leur esprit que d'attaquer les sentiments qu'inspire la nature. Tel était le caractère de notre auteur.

On regarde, dit-il {lom. I, pag. 58), une femme gui peut se résoudre à détruire son propre enfant, sa propre chair, son propre sang, comme une créature barbare, un mom^tre féroce, 'différent de toute autre fem,ne. Celte opinion, ajoule-l-il, est aussi fausse que commune Dkmonst. Kvang. XII.

Il y a quelque chose de plus que de la férocité dans cette idée; mais sans m'arrêter à la qualifier comme elle le mérite, je me contenterai de relever les absurdités dangereuses des raisonnements que son auteur emploie pour la soutenir. Ils se réduisent à cette insinuation captieuse, que c'est moins par cruauté que par modestie qu'une mère peut se résoudre à tuer son propre eni'jint.

J'observerai d'abord que l'auteur se trouve à cet égard en opposition avec lui-même j puisque parmi les hommes qui seraient dans l'état de simple nature , une mère ne peut avoir aucune raison qui la porte à cette barbarie.

2° Supposant un grand nombre de filles , dont la condition, l'éducation et la réputation de chasteté soient égales ; qu'elles aient opposé pendant plusieurs années une généreuse résistance à la tentation; qu'au moment fatal elles soient toutes tombées dans les pièges perfides de leurs séducteurs, lesquels abandonnant ces infortunées à leur mauvais sort, leur laissent des preuves de leur impudicité et de leur perfidie; qu'elles viennent enfin à mettre au jour ces marques ineffaçables de leur deshonneur : il est certain qu'entre tous les .stral.igèmes qu'elles mettront en œuvre pour couvrir leur honte et leur faiblesse, s'il ne s'en trouve aucune d'un caractère cruel et barbare, elles n'attenteront jamais à la vie de leurs propres enfants, parce qu'il n'y a que des caractères féroces et cruels qui puissent surmonter les obstacles qu'y met la nature.

3° Les raisonnements de l'auteur prouvent trop, puisqu'on pourrait dire aussi que ce n'est point par cruauté qu'un voleur assassine ceux qu'il vole, mais par délicatesse d'honneur el de crainte que ses vols ne soient découverts.

4° Enfin, la modestie est une vertu si douce que bien loin d'occasionner ce critne atroce, elle est au contraire un préservatif contre l'impudicité qui en est la source, et surtout contre le léroce orgueil qui porte une mère dénaturée à détruire son propre enfant. Par conséquent cette opinion, pour être commune, n'en est pas moins vraie.

Après l'abus étonnant que cet auteur fait de la subtilité de son esprit pour défendre une action si dénaturée, on ne doit pas être étonné de l'entendre traiter de bassesse l'affection que la nature force les pères d'avoir pour leurs enfants [lom. III, pag. 32).

Cette qualification reniferme une impiété d'autant plus frappante, qu'il convient luimême que c'est la nature qui force les pères d'avoir cette affection. Or cette tendresse paternelle, si propre à adoucir les sollicitudes et les peines attachées à l'éducation des enfants, qui peut l'inspirer aux pères et aux mères, si ce n'est le suprême auteur de leur existence? Et n'est-ce pas dans ce sentiment de la nature qu'on a toujours fait consister le mérite du jugement de Salomon et du sacrifice d'Abraham? Aussi saint Paul, dans la peinture qu'il fait de la corruption extrême des païens de sou temps, leur reproche avec {Vingt-neuf]

T?ivacilé qu'ils étaient sans affections naturelles.

Cependant, pour avilir avec j)lus de succès celle admirable affeclion qu'inspire la nalure, qui dénionlre d'une manière sensible la sagesse et la bonté du Créateur, M. de Mendeyille a rcncbéri sur l'idée de M. Ba)Ic au sujet du rapport que nous avons avec nos enfants. Car te dernier le compare à celui de la vermine qui sengendre dans nos corps, elle premier prétend que nous n'en sommes les auteurs que comme de tout ce qui sort de notre corps (tom. IV, pag. 50, 52 et 53) ; et que le droit que nous avoiis sur nos enfants à l'égard de l'éducation ne diffère en rien de celui que nous acquérons sur des cerisiers, auxquels nous donnons la culture parce qu'ils doivent leur naissance à quelques noyaux de cerise que nous n'avons pu digérer. Egarement étrange I qui ne tend pas à moins qu'à détruire chez les hommes les sentiments les plus doux, qui sape la société par son fondement, en un mot, qui s'oppose aux vues du Créateur.

Les pères et les mères tendres et religieux, qui trouvent la plus grande douceur de leur vie dans la grâce que Dieu leur a faite de leur donner des enfants en sa bénédiction, peuvenl-ils n'être pas indignés contre l'uscTge odieux que ces auteurs font de leurs talents? Privés des instructions de l'expérience sur le doux état de père, pouvaient-ils en juger? Livrés au travers de leur esprit, comment auraient-ils pu comprendre que l'affection paternelle, cet instinct commun à tous les êtres vivants, se perpétue dans les hommes qui font de leur raison le véritable usage pour lequel ils l'ont reçue du Créateur? Ayant perverti cet usage, pouvaient-ils savoir que la raison fait connaître aux pères et aux mères qui l'écoutent et qui la suivent que leurs devoirs envers leurs enfants ne se bornent pas simplement aux soins de la vie animale, comme dans les brutes ; mais que, doués d'un principe intelligent, ils doivent s'étendre sur leur esprit et sur leur cœur, pour cultiver le premier par la connaissance du suprême auiteur de leur être, et former le second à le iservir selon ses lois?

I II est vrai que ces devoirs sont grands et qu'ils exigent bien des soins et des peines : mais c'est en cola même que brillent la sagesse et la bonté du Créateur. Quelle n'est pas la récompense des pères et mères qui suivent l'impulsion de la nalure et les conseils de la raison, lorsqu'ils éprouvent une juste réciprocité de la part de leurs enfants ! Délicieuse affection, qui se perpétue au delà même du tombeau 1 Car, outre les douceurs qu'elle répand sur leur vie présente, quelle ne sera pas leur joie dans la vie à venir? C'est alors qu'ils se féliciteront d'avoir fortifié par la raison les tendres sentiments que leur inspirait la nature ; c'est alors qu'ils pourront dire, dans la plénitude de leur cœur, au rémunérateur de toutes choses : Nous voici avec les enfants que tu nous as donnés

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