CHAPITRE XXXIV
Les sciences et les innocentes douceurs de la vie ne sont point incompatibles avec la vertu.
Notre auteur, en faisant retirer les abeilles vertueuses de sa ruche dans le sombre creux d'un arbre {tome 1, page Ik), voudrait nous insinuer que la vertu ne peut compatir avec les sciences et les iimocenles douceurs de la vie, que par conséquent elle ne doit avoir d'autre asile que les déserts.
Mais cette peinture peu ûdèle de la vertu prouve que les savants mondains ne connaissent point sa céleste origine, ni le but du créateur en la recommandant aux hommes; ils ne considèrent point que la vertu qu'ont fait paraître tant de saints personnages, quoiqu'elle participe toujours par quelque endroit de la faiblesse et de la corruption de notre nature , ne prouve pas moins cette grande vérité , connue de Socrate même : L'homme est fait à l'image de Dieu. C'est-àdire qu'il y a originairement dans l'homme un principe de toutes les vertus morales et tous les secours nécessaires pour conserver cette eminente prérogative.
Une étude sérieuse de l'homme y fera trouver, au travers du dérèglement des passions qui le défigurent, les vestiges de quelques-uns des attributs moraux qui font l'essence de l'Etre suprême, comme la sagesse, la véracité, la justice, la bonté, etc.
Ne voyons-nous pas pratiquer ces vertus, quelque imparfaitement que ce puisse élrc, à
ces personnes précieuses et respectables qui trompeur qui débilerait de la mauvaise ma font tant d'honneur à l'humanilé ? Or tes lière pour de la bonne, et voudrait éluder la
pierre de touche et la coupcle, dans l'examen
que, voyant leurs bonnes œuvres, ils glorifient l'auteur dont elles émanent ?
Il est d'ailleurs si peu vrai que les arts et les sciences soient incompatibles avec la vertu, qu'ils furent la récompense de celle de Salomon et mirent le comble à la prospérité de son règne. Et ce qu'il importe essentiellement d'observer, c'est que l'Ecriture sainte ne désapprouve nulle part sa magniûcencc ?
Mais il est très-important de ne pas confondre le luxe avec la magnificence qui sied si bien aux rois, aux princes et aux grands seigneurs. La différence de l'un à l'aulre est la même qu'entre la prodigalité et la libéralité, entre une sage économie et une sordide avarice.
Il faut beaucoup de justesse d'esprit et de désintéressement pour distinguer les justes bornes de C( s différentes qualités sans les confondre. Le prodigue a beau tourner en ridicule un sage économe, et l'avare se moquer d'un homme généreux et libéral , ces railleries ne peuvent anéantir le bien des uns, ni le mal des autres ; comme ce qu'il y a de vicieux dans le luxe ne doit point être imputé à la magnificence bien réglée.
Les pierres précieuses, les métaux les plus estimés , les riches fourrures, le fin lin, la soie, les arts, les sciences, tout, en un mot, ayant été fait par le sage auteur de la nature pour le plaisir ou l'utilité de l'homme et pour exercer sa raison, nest-il pas évident qu'il en peut f.iire usage ? Les abus de l'ivrognerie peuvent-ils priver les personnes sages du plaisir de boire du vin ?
Si notre auteur, moins aveuglé sur la divinité de l'Ecriture sainte , lavait étudiée avec des dispositions convenables, il y aurait appris à peindre la vertu avec ses véritables couleurs.
Au lieu de la défigurer comme il le fait , en la rendant insociable, il y aurait appris que la charité n'étant ni vaine, ni insolente, ni envieuse, ni vindicative, mais au contraire, patiente, douce, se réjouissant du bien et pleine de support, elle doit contribuer plus que tout autre moyen au plus grand bonheur des homraes. Il y aurait appris que la vertu est si aimuble par elle-même, que le cœur du juste nous y est représenté sous la figure d'îm festin continuel.
Si l'on m'objecte ici que le principe posé par notre auteur dans son introduction n'a d'autre but que d'éviter toute citation de l'Ecriture sainte contre son livre, je répondrai quQ, ce principe devient totacment illusoire par le fait; et que parlant des Anglais d'aujourd'hui, qui font profession du christiani-me, il ne mérite pas plus d'égard qu'un
vertueux personnages qui, par de généreux efforts, conservent ces faibles, mais indubitables traces des " perfections divines, comment pourraient-ils les exerc t dans les déserts ? Ne serait-ce pas mettra la lumière sous un boisseau? Notre divin Sauveur ne reeommande-t-ii pas à ses disciples de faire briller Icitr himicrc devant les hommes, afin
de son métal.
Où en serions-nous, si, contractant une défiance fatale pour la parole de Dieu, nous choisissions pour législateur cet écrivain qui ose soutenir que les écoles de charité sont à la mode, en Angleterre, comme les paniers; et qu'on ne peut alléguer de meilleures raisons
OBSERVATIONS SUR LES SAVANTS INCREDULES
pour Vun que pour Vautre {Tome II, p. 62) ?
Abandoiinorions-nous celte divine règle de notre foi et de nos mœurs pour conduire nos jeunes gens à l'Opéra {Tome III , p. 19) , comme à 1 endroit où ils peuvent le mieux contracter une habitude forte et durable de la vertu ?
Que deviendrait en particulier l'honneur du beau sexe, si la chasteté , cette vertu précieuse qui en fait l'ornement le plus noble et le plus exquis, n'avait, comme il le suppose, d'autre principe que la vanité {tome lit, page 162)?
Ce n'est donc qu'à trop juste titre qu'un théologien très-sensé(l) s'écriait, en peignant les défauts de l'homme : On est surpris devoir un être qui a reçu de Dieu la raison pour se conduire, et qui ne s'en sert que pour s' d garer; qui prend plaisir à se tromper soi-même , en portant de faux jugements sur toutes choses !
CHAPÏTUE XXXV.
Idée d'un établissement pour diminuer les progrès de l'irréligion , causés par l'abus des
sciences.
Si les établissements avantageux pouvaient conserver la bonté de leur origine, je souhaiterais que, dans les Etats chrétiens, on choisit des personnages qui eussent donné les plus grandes preuves de capacité, de pénétration, de discernement et de candeur, pour en former un tribunal, dont voici quelles seraient les fonctions :
l'Il examinerait avec l'attention la plus scrupuleuse les mœurs, lejugement, lesavoir ella foide tousceuxquiseprésenleraient pourenseigner les langues savantes et les sciences en général qui forment ce qu'on appelle aujourd'hui philosophie. Les aspirants qui ne pourraient soutenir cet examen avec succès, dans toute son étendue, n'y seraient point admis.
2° Ce tribunal examinerait aussi les étudiants que le manque de fortune engage à s'offrir pour être précepteurs; et ceux qu'il trouverait avoir besoin eux-mêmes de guide seraient renvoyés jusqu'à ce que leur jugement eût acquis plus de maturité. Car une des causes qui augmentent le nombre des incrédules dans notre siècle, c'est que les études finissent trop tôt. L'écoiier faible en bon sens et en raison, mais fier de quelques lumières insuffisantes , ose douter de tout ce qu'il ne comprend pas facilement et rejette tout ce qui lui présente de trop grandes difficultés pour la mesure de ses connaissances.
3" Tous les jeunes gens que leurs parents destineraient à l'étude de la philosophie, ou qui s'y destineraient eux-mêmes, seraient obligés à subir l'examen de ce tribunal sur la droiture du cœur et la justesse de l'esprit,
afin de n'admettre que ceux qui laisseraient entrevoir ces heureuses dispo>iiions.
Quelle que fût l'étendue du génie de ces jeunes gens, dont l'esprit est indocile, et dont le cœur se porte facilement au mal ; ce serait risquer de mettre des armes dans les mains des ennemis de la vertu, que de les initier dans les sciences.
Puisque c'est la vertu qui rend l'homme
heureux, et qu'il n'y en peut avoir de véritable dans ceux qui , élevés dans la religion chrétienne , viennent à l'abandonner ; cet établissement contribuerait au maintien de la vertu et du bonheur des hommes, par cela même qu'il conserverait la religion dans toute sa pureté.
Il contribuerait aussi à expulser de la république des lettrei- , ces auteurs nuisibles à la société, qui peuvent être comparés à ces animaux venimeux, chez qui les aliments se convertissent en poison , pour ne la peuplet que de savants vertueux qui, semblables aux abeilles, composeraient des sucs aussi agréables qu'utiles.