LETTRE QUATRIEME
plan d'un ouvrage alle-
de Bacon a osé attribuer pour en faire un appui à créants ; et c'est le
mand : Opinions libres sur (a Bible, et sa valeur comme livre de religion et de morale pour 'ous les temps ; ouvrage qu'on n'est pas peu urpris de voir imprimé à Berlin en 1799, près y avoir lu entre autres les passages suivants : Il eût été heureux que nous n'eusi,ions j'imnis entendu parler d\in tel ouvrage que la Bible : — Il est évident, que les amis de la jeunesse auraient mieux réussi à réclai-
Sur la nouvelle Exégèse.
24. Dans l'interprétation de l'Ecriture sainte qui va faire l'objet de notre examen, on prétend d'abord avoir trouvé, par des différences de style et par la tournure des expressions, que la Genèse est un composé de fragments, les uns poétiques, les autres renfermant des notions populaires ; et quant aux autres livres de l'Ancien Testament, ne les considérant que comme l'histoire d'un peuple particulier, on prétend qu'ils ne sauraient être des objets de religion. Quelle religion positive avaient donc les Hébreux ? La réponse est évidente : ils n'en avaient aucune.
25. Voilà, monsieur, ce qu'ont exprimé dans leur mémoire les auteurs juifs auxquels nous avons répondu l'un et l'autre, et ils se fondent sur les progrès des connaissances parmi les théologiens protestants qu'ils ont fréquentés ; c'est donc d'après cette exégèse qu'ils dépeignent ainsi la religion de leurs ancêtres [p. 25j : Nous voyons avec la plus grande certitude historique que Moïse trouva déjà chez les premiers pères de sa nation, comme un héritage respectable, des dogmes purs et des principes de religion clairs et dégagés de toute idolâtrie et de tout athéisme. Ces patriarches avaient toujours cherché à conserver la doctrine d'un Dieu, spirituel, imperceptible aux sens. Nous ne trouvons cette doctrine dans la même pureté chez aucune autre nation. Mais la famille nomade s'était multipliée et formait au temps de Moïse un peuple nombreux. On doit nécessairement demander de qui celle famille nomade descendait elle-même , d'où provenaient ces dogmes dont elle faisait profession : et voilà pourtant sur quoi l'on ne dit rien, et Ton ne peut rien dire en effet, dès qu'on rejette la Genèse. Par conséquent il n'y a encore là que des idées qui sont sans aucun appui, quelque développement qu'on voulût leur donner.
26. Comme ces auteurs juifs partent toujours de l'exégèse que j'examine, nous pou-
vnns savoir encore par eux le ran;; qu'on y assigne à Moïse; ot c'est ce qu'on voit à la suite du passage précédent. Ce législateur (disent-ils) trouva son peuple au milieu des barbares et des idolâtres; il voulut te délivrer de la servitude, le conduire hnrs d' Egypte et en faire une nation qui subsistât par elle-même. Quelle entreprise ! Elle ne pouvait être exécutée que par un homme tel que la Providence doit les choisir quand elle veut produire quel- (fu^'ine de ces révolutions dont les suites s'étendent sur des peuples innombrables. Ainsi Moïse se trouve placé dans le cours de la Providence générale : il ne fut revélu d'aucun pouvoir divin pour tirer les Israélites hors d'Ktrypte; tous les miracles rapportés dans rE\!ide sont des fictions.
27. Qu'est-ce alors que le Décalogue? Que sont les autres lois et ordonnances, tant morales que céréinoniclles, promulguées par Moïse ? Le voici suivant les mêmes auteurs, et ainsi suivant cette exégèse : En examinant la marche que prit Moïse pour parvenir à son but, nous voyons clairement qu'il a toujours consulté, comme des oracles sacres, la nature de l'homme et le caractère de son peuple, tel qu'il était alors. Mais avant de fixer nos regards sur In carrière que ce grand législateur a parcourue, il faut faire connaître son but dans toute sa grandeur . Libérateur de son peuple, il voulait non-seulement le tirer de son profond avilissement et lui donner des idées saines et pures de Dieu et de ses perfections , que ses ancêtres lui avaient transmises comme un dépôt sacré, mais il voulait faire d'un peuple d'esclaves un peuple de Dieu. Sa nation devait conserver ces dogmes de la religion dans toute leur pureté primitive, les enseigner continuellement et les prêcher en quelque sorte par sa seule existence. Quel projet I Etait-il possible d'exécuter ce plan sublime avec un tel peuple ? Les vérités qu'il voulait faire connaître â la multitude grossière étaient abstraites, subtiles ; elles exigeaient un esprit développé et accoutumé à ré fléchir ; elles ne peuvent devenir dogmes universels que chez un peuple qui n'a point à combattre contre les besoins de la vie, qui jouit de la paix et du repos et qui a une existence solide. Et son peuple était grossier, pauvre, avili par l'esclavage, étant sans subsistance dans le désert. Cependant il fallait nécessairement occuper les sens de ce peuple sensuel : foute autre manière de l'instruire aurait été au-dessus de sa portée. C'est pour cela qu'il lui donna la loi cérémoniclle ; elle l'obligeait à agir; et la grande maxime de sa législation était en un mol de prescrire uniquement ?e qu'il est question r/e faire ou de ne pas f.iire, et de se contenter de fournir à l'homme l'occasion de réfléchir. Ce dernier Irait est coniradi toireàcequi précède. Un peu| le grossier, avili, sensuel, avait besoin qu'on lui fournît des idées, an lieu de les lui faire chercher. M.iis je ne in'arréle pas à des remarques particulières, et je ne suivrai pas non plus ces ambages par lesqneN on veut faire de Moïse un habile homme (jui n'exécutait que son propre plan, lin voilà assez pour montrer ce but.
28. Maintenant donc quelle était la religion des Israélites? Moïse, on ne sait comment, avait hérité, d'une certaine f.;mille nomade, quelques idées abstraites et subtiles sur la Divinité, que celte famille tenait on ne sait d'où; il consulta comme oracles sacrés la nature de l'homme et 1p caractère de son peuple; il en déduisit des maximes triorabs, qu'il lui di( ta comme des lois venant immédiatemcnt de Dieu ; et pour lui faire ret nir tout cela , il l'amalgama dans des lois cérémonielles. D'ailleurs il ft-ignit en tout d'être
inspiré par la Divinité : il avait trouve le moyen de faire croire aux Israélites qu'il venait de les tirer hors d'Eg\pte par des miracles, qu'ils avaient passé la mer rouge à pied sec, que l'armée de Phaiaon y avait péri; que le mont Sinaï, qui se trouva par hasard environné de tonnerres et d'éc'airs tant qu'il y demeura, l'avait été en signe de sanction donnée par la Divinité aux lois qu'il leur apportait ; il sut encore leur faire accroire qu'ils étaient nourris et abreuvés par miracle dans le désert ; et ses suciesseurs, dans une longue suite de générations , imitant son exemple, parvinrent à maintenir, par les mêmes moyens, cette idée de théocratie immédiate, pour se conserver le même ascendant sur celle nation.
29. Que d'absurdités on a trouvé le moyen d'accumuler par ces nouvelles lumières ! D'abord, ce ne fut pas par soii éloquence que Moïse put opérer une si grande illusion ; car il avait la parole embarrassée, et Aaron lui avait été adjoint, afin qu'il parlât pour lui lorsqu'il était besoin de longs discours. Il ne s'était pas attaché les Israélites par des jouissances, puisqu'ils souffrirent bientôt, et voulurent retourner en Egypte ; de sorte qu'il ne les ret nt qu'en punissant sévèrement, tantôt des factions, quelquefois tout le peuple. 11 ne se fit pas à lui-même un parti d'hommes forts et hardis pour contenir la multitude; ce fut seulement à sa voix qu'ils furent punis par les exemples les plus terribles. Il ne pouvait pas les tenir dans l'obéissance, au milieu de l'ennui et des privations, par l'espérance de la terre de Chanaan , puisque bientôt, à cause de ces murmures, il fut obligé de leur prononcer qu'aucun de ceux qui étaient sortis d'Egypte comme hommes faits ne verraient cette terre; ce qui les retint quarante ans dans le désert, où ces miracles, supposés des tours d'adresse, furent le plus souvent des afflictions pour ce grand peuple, toujovirs libre de s'en retourner, le désirant, etqu'aueun attrait ni force humaine n'arrêta. Eriiin ce ne fut pas pour avoir condnil et établi par son habileté la génération nouvelle dans la terre promise à Abraham, que ce chef demeura après sa mort l'objet de la vénéral'on des Israélites ; puis qu'ayant douté du pr, uvoir divin, il fut condamné, de même qu'Aaron. à mourir dans le désert avant l'exécution de celte promesse. Voilà quanta Moïse; et que d'absurdités n'accumule-t-on pas en étend, int celte supposition sur la suite des événements I Quoi 1 tout un grand peuple, si souvent rétif et chan-
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
géant dans ses idées, sous des conducteurs de génies et caractères si différents, par lesquels il était s.ins cesse réprimandé ou puni , a pu porsévérer pendant des sièrles à croire qu'ils étaient tous revêtus de pouvoirs divins, sans que jamais, par le non-succès de quelque circonstance arrangée pour lui en imposer, cette longue chaîne d'artilices eût été rom )>ie I On n'est crédule à ce point envers les inventeurs de ce système, que parce qu'ils ont réussi à faire cesser de lire la Bible.
30. Je n'ai pu tn'empêcher de m'arrêter un moment pour esquisser le tableau des absurdités qui résult.nt de !a nouvelle exégèse, quoique ce ne soit pas ici mon objet ; j'y reviendrai à une autre occasion. Mais ce qu'il y a de plus im| citant à remarquer dans ce moment, c'est que par ce système, on réduit la religion des Juifs à n'avoir pour toute base, que celte i !ée de l'existence d'un Etre spirituel, imperceptible aux sens, retenue, on. ne sait d'où, par une famille nomade; et qu ainsi on arrive à l'époque de rétablissement du christianisme, en laissant encore le genre humain dans une igiu»ran! e absolue, sur la source de celte idée o un Etre suprême, sur sa volonté à l'égard des hommes, même sur leur propre origine et sur celle de l'univers. Quel est donc cet Etre, qui cependant (dit-on) veut être obéi, et qui n'a jamais rendu les hommes certains, même de son existence? Est-ce faute de bonté, de puissance, ou de sagesse ? On ne doit pas s'étonner que ceux qui regardent comme fabuleuse l'histoire des manifestations de la Divinité dans l'Ancien ïeslamenl, venant à réfléchir sur le Contraste d'une responsabilité des hoMinies, sans connaissance positive de la volonté d'un Etre suprême, ou doutent de son existence, ou pensent du moins qu'il ne prend aucun intérêt aux actions des hommes.
31. Cependant ou le christianisme est l'accomplissement de toutes les prophéties de l'ancienne alliance, depuis la promesse que Dieu Ot à Adam d'un Rédempteur, ou il est la plus monstrueuse des inventions : il n'y a point de milieu. Les nouveaux exégèles voudraient pallier cette conséquence, mais leurs élèves juifs ne l'endurent pas; de sorte que dans leur mémoire, s'adressant à vous-même, monsieur, ils ont dépeint le christianisme comme un système si absurde, qu'il avilit même l'esprit humain. Et que leur opposerail-on quand on les a portés à effacer euxmêmes tous les miracles, toutes les prophéties, tous les inysières que renfermait l'Ancien Testament? Quand on leur a fait croire qu'il fallait que l'homme trouvât sa religion en lui-même? Alors certainement les mj'slères du christianisme deviennent insupportables. Mais pour amener les choses à ce point, il faut être capable d'ajouter à toute l'absurdité d'une si longue déception chez les Israélites, celle que Jésus et ses apôtres n'aient été que d'habiles gens, assez adroits pour saisir le fil des illusions précédentes, et pour faire accroire à toutes les classes d'ennemis qui les
environnaient qu'ils faisaient des miracles ; .issez heureux pour n'être jamais découverts dans celte Jéceplion , et en même temps assez fous pour la soutenir jusqu'à la mort.
32. Ne soyons pas étonnés, monsieur, de ce que voyant celte opinion se répandre de plus en plus chez les protestants qu'ils fréquentaient, même chez des ecclésiastiques, ces Juifs ont jugé que le christianisme ne devenait plus qu'une simagrée, et qu'ils se soient crus autorisés à porter ainsi jusqu'à voire tribunal un formulaire de croyance ihéislique, accompagné de quelques préceptes moraux, proposant à de tels chrétiens de s'arranger avec eux pour fonder quelque re^ ligion de cette espèce. Tel est au vrai l'état des choses auquel on ne réfléchit pas, parce qu'on a laissé passer une époque aussi frappanîe sans en étudier les causes.
33. Je viens maintenant à une proposition générale, sous laquelle on résume tout ce système; parce que c'est ici qu'on pourra le juger, tant à l'égard de ses principes que dans sa conséquence finale. Cette proposition est que nulle histoire ne peut faire partie de la re ifjion ; à quoi l'on ajoute, pour développement, (\ii'une révélation ne saurait rien contenir d'historique. Ce sont néanmoins deux propositions différentes que j'examinerai séparément.
34.. L'histoire n'est certainement pas la religion, et c'est de cette proposition trèsvraie qu'on abuse pour proôuireune équivoque. L'histoire est une exposition de faits, et ainsi elle est un objet des sens, au lieu que la religion elle-même concerne des objets dont rien ne peut tomber sous les sens; de sorte qu'il y a sans doute, entre la religion et l'histoire, une distinction tranchée quant à leurs objets. Mais ne peut-il y avoir aucun rapport de l'une à l'autre? Le soutenir, c'est exclure formellementcommeimpossible toute religion positive; c'est-à-dire qu'en vain Dieu aurait-il voulu établir une telle religion parmi les hommes, en se révélant à une certaine génération par l'entremise d'hommes revêtus de pouvoirs surnaturels; en vain l'histoire de ces événements, dirigés par l'Auteur de la nature, aurait-elle été écrite et fidèlement transmise aux générations suivantes, cellesci néanmoins n'auraient pu posséder cette religion positive, parce que l'histoire ne peut fonder une religion.
35. Mais si par exemple, en l'année 1799, il se fût fait à Berlin un compromis entre les Juifs et les chrétiens pour établir une nouvelle religion, et que les actes en eussent été écrits et publiés, l'histoire n'enseignerait-elle pas aux générations suivantes en quel temps, par qui et sous quelle autorité cette religion particulière aurait été établie? La proposition générale est donc fausse, et la seule question qu'on puisse élever à cet égard, est celle-ci : Lhisloire de V établissement de lareligion, chez les Juifs premièrement, puis chez les chrétiens, est-elle vraie ? Si elle est vraie, elle est aussi sans aucun doute le fondement inébranlable de notre religion positive.
36. Cette démonstration n'est immédiatement applicable à l'hisloire sacrée que depuis l'Exode, parce que c'est dans ce livre seulement que les Israélites commencent à paraître une grande nation ; et là aussi commence leur histoire, soit celle dont je viens de parler. Mais la Genèse est d'une tout autre nature, et c'est à ce livre seulement que pourrait être applicable la proposition : (\u\me révélation ne peut rien contenir d'historique. Ici la proposition en elle-même est sans équivoque, et elle renferme ceci : Que de quelque importance qu'il fût aux hommes d'avoir une idée distincte des origines de l'univers, de la terre et d'eux-mêmes, pour qu'ils fussent positivement instruits de l'existence d'un Créateur; quelque important qu'il fût pour eux, à certaine époque, de voir rectifier les traditions confuses , contradictoires entre elles, et mêlées d'absurdilés évidentes à l'égard de l'histoire du genre humain, il élait impossible à Dieu de leur donner celte connaissance, parce que c'aurait été une révélation historique. 11 suffit, je crois, pour tout théiste, d'avoir réduit celte proposition générale à ses vrais termes, pour montrer qu'elle est absolument fausse, quoique avancée comme axiome.
37. Mais sans doute qu'il s'agit de savoir si l'histoire renfermée dans la Genèse est vraie, et en même temps que c'est la seule question raisonnable sur cet objet, c'est aujourd'hui la plus importante à l'égard de la religion elle-même, puisque je crois avoir évidemment établi dans ma lettre précédente, que c'est en niant la vérité de ce premier livre de l'Ecriture sainte, qu'on a donné le branle à toutes les questions qui se sont élevées, tant chez les Juifs que parmi les chrétiens, sur une religion positive.
38. La Genèse présente deux choses distinctes, un langage ancien et des sujets Iraités dans ce langage. C'est en confondant ces deux choses, que quelques orientalistes se sont fait d'abord illusion à eux-mêmes, et en ont fait à beaucoup de gens. C'est ainsi par exemple que peu de temps après la publication du mémoire qui a donné plus de mouvement à ces questions, quelqu'un me dit : Vous voyez que ces Juifs, qui doivent bien entendre la langue de l'Ancien Testament, considèrent la Genèse bien différemment de vous. Je viendrai dans la suite à ce que ces auteurs disent de la langue hébraïque; mais pour montrer dès ici que ce n'est là qu'un accessoire arrange sur l'idée principale que des naturalistes ont démontré la fausseté des événements physiques décrits dans ce livre, je les citcr.ii eux-mêmes à la p. 3 de leur Mémoire : L'histoire du monde primitif (disentils) était mystérieuse, obscure, incohérente, les événements étranges et ressemblant si peu , jusque dans les plus petites nuances, aux phénomènes du monde où nous vivons, qu'ils nous paraissaient incroyables. G'estdoncdu monde où nous vivons, et non de la langue hébraïque, qu'ils liraient leurs motifs de refuser créance aux événements récilés dans la Genèse. Or, à ne considérer d'abord que Icpre-
mier chapitre de ce livre, si la description très-simple qu'il renferme de ce qui s'est passé dans l'univers et sur la terre avant la naissance de l'homme se Irouve vraie, c'est cerlainemeni par révélation, c;ir nul homme ne pouv.'iit en être instruit; et tout ce qu'on a obtenu d'une plus grande attention sur les <'xpressions du texte, est de reconnaître que le mot jour, qui s'y trouye employé, ne doit pas être entendu de jours de vingl-quatre heures, mais de périodes de longueur indéterminée; sur quoi entre autres j'.ii cité l'autorité du feu professeur Micliaelis de Gottingiie; mais j'y reviendrai ci-après. Quant au reste, tout dépend de l'histoire nalu relie et de la physique, et nullement de la langue.
39. Mais dès que la Genèse fait paraître riiommc sur la terre, l'histoire de celle-ci se trouve liée à celle du genre humain. Alors commence une chronologie proprement dite, dans le cours de laquelle un grand événement, le déluge, devient une partie très importante des histoires conjointes de la terre et des hommes. Ici encore nous avons une description ()récise des circonstances avant, durant et après l'événement, à l'égard desquelles la connaissance de la langue n'a servi qu'à redresser quelques-unes des traductions en langues modernes, sur l'expression de la sentence prononcée par la Divinité contre les habitants de l'ancien monde : Je les détruirai avec la terre, disaient quelques-unes des traductions; mais d'autres portaient. Je les détruirai, et la terre avec eux ; et c'est celle-ci qui est exacte. Quant au reste, tout dépendait de l'étude de la terre ; et ce n'est pas non plus par aucune découverte sur la langue, mais d'après l'assertion de quelques naturalistes peu instruits, qu'on a nié tout événement tel que le déluge décrit par Moïse.
kO. Enfin une troisième circonstance bien importante, qui complète l'histoire de la Genèse, embrasse aussi le genre humain et sa demeure: c'est une chronologie régulière qui pour la terre part du déluge, et pour la nouvelle race des hommes, dont elle s'occupe uniqu ment, commence à Noé et ses enfants, préservés dans cette catastrophe du globe. Là se trouve posée l'unique base d'histoire universelle dont nous soyons en possession, traçant l'origine et une partie de l'histoire des nations qui habitent maintenant la terre; et une généalogie régulière conduit de Noé à Abraham, Isaac et Jacob, et à l'établisse ment de ce dernier patriarche et de ses fils on Egypte, d'où sortit ensuite la nation des Hébreux. Cette partie de la Genèse est tellement liée à tout ce qui précède, que si elle est vraie, tout le reste doit être vrai, comme procédant de la même source d'instruction ; et ce n'est point non plus par aucune découverte dans la langue originale qu'on l'a attaquée, c'est encore par de prétendues connaissances géologiques, d'après lesquelles, et en s'appuyant des chronologies fabuleuses de quelques nations, on a soutenu que l'état actuel de la terre, et par conséquent l'origine
LETTRES SUR LE GHUISTlANlSMi;.
de la race humaine qui l'habite, étaient d'une anliqiiilé iniinéinoriale.
kl. On n"a jamais entrepris de combattre cequejai établi dans d'autres ouvrages sur ces trois points distincts, et d'où résulte incontestablemeni la vérité de la Genèse. Je ne répéterai pas ici ces preuves, parce qu'il suffit qu'elle" existent et soient connues pour montrer, contre les auteurs du nouveau système d'exégèse de récriture sainte, que l'étude des Lingues orienlalos, dont ils s'appuient pour dominer sur ceux qui ne lont pas laite, est absoliiment étrangère à ce grand sujet; et qu'ainsi tout prétexte leur est ôté pour rejeter ce livre parmi les mylhologies, jusqu'à ce que se montrant vraiment instruits, tant en géologie qu'à légard de ces mythologies auxquelles ils comparent la Genèse, ils puissent invalider les preuves tirées de ces deux sources , que la (îenèse renferme l'histoire réelle de l'univers, de la terre et du genre humain.
42. Cependant, sourds à la voix des vrais naturalistes et anti()uaires, quelques hommes qui se sont concertés entre eux veulent ériger dans l'Eglise protestante, qui a réclamé l'Ecriture sainte comme sa seule règle, un tribunal d'interprétation, incomparablement moins soutenable que celui auquel les premiers membres de cette Eglise avaient cru devoir cesser de se soumcUre, parce qu'ils ne trouvaient pas que son interprétation fût juste sur quelques points. Ce ne serait plus d'après des conciles œcuméniques que nous devrions régler notre interprétation de l'Ecriture saillie, mais d'après des conciliabules secrets. Ce ne serait plus seulement sur le sens de quelques passages que nous devrions attendre leur décision, mais sur la totalité, sur la nature même de nos saints livres. Ce ne serait pas non plus pour rien fixer irrévocablement, mais pour laisser désormais ces déterminal.ions à l'arbitraire d'une succession d'adeptes qui, pénétrant de plus en plus le sens symbolique des auteurs sacrés, finiraient, comme plusieurs de leurs acolytes paraissent l'avoir en vue, par ne pas leur laisser même le sens commun.
43. Je n'exagère point ici, monsieur, vous le savez ; et comme les auteurs juifs auxquels nous avons répondu l'un et l'autre nous manifestent tous les plans de celte société secrète, je les citerai encore sur ce point. Voici d'abord ce qu'ils disent de général, à la page 73 de leur Mémoire : Qui ignore combien les hommes qui ont su unir à /'étude des langues. In philosophie, le goût
: et le sens droit, ont réussi à pénétrer dans '' /'esprit des anciens écrivains, à fixer le sens propre rfe /eur5 expressions symboliques , e/ c déterminer la valeur de ces expressions ! Ces avantages néanmoins sont perdus pour le docteur de la religion qui ne veut ou ne peut envisager /'Ecriture sainte sous le point de vue convenable ; qui veut prendre à la leltre /es anciens documents, comme dans les siècles d'obscurité, et ne veut pas en saisir /'esprit.
44. Voyons, quant à l'exécution , ce que cette secte prétend faire du christianisme,
inséparablement lié aux prophéties de l'Ancien Testament. Les mêmes auteurs nous l'apprennent à la p;ige 38 de leur Mémoire. Et ici il ne s'agira pas dos langues ; c'osl une pure invention arbitraire. Voici ce que ces auteurs disent des prophètes : // était toujours question dans leurs discours d'un Messie , d'un Sauveur qui délivrerait les Israélites de leur misère et de leur esclavage actuel: et cette idée les consolait dans leurs malheurs. Si le peuple se repentait de ses fautes {àisiùcnl les oracles des prophètes), il devait être délivré du joug de ses ennemis et retourner dans sa patrie. C'est à celte idée d'un Messie que ces auteurs attribuent toutes les misères de leur nation; c'est de quelques protestants avec qui ils ont contracté des relations, qu'ils ont reçu l'exemple de l'abandonner, et c'est parmi eux qu'ils sont venus y renoncer publiquement.
45. Telle est l'essence de ce nouveau plan qui a de commun avec celui des Bramins ou des Bonzes, le secret d'une secte; mais il y a une grande différence entre ces deux classes d'interprètes de documents regardés comme sacrés ; les premiers voulaient maintenir la religion parmi les Indiens et les Chinois , en gardant le secret sur leur propre incertitude et leur cachant leurs mystères; au lieu que les nouveaux interprètes des livres sacrés, qui sont entre les mains des Juifs et des chrétiens, y créent des incertitudes qui n'existent point et les inspirent au peuple. Cependant, quoique d'accord pour détruire, ils ne le sont point dans ce qu'il s'agirait d'y substituer; et comment le pourraient-ils , puisque cela n'estpas au pouvoir de l'homme? Dès que les hommes abandonnent les instructions positives de la sagesse suprême, sur des objets dont la nature est au-dessus de leur intelligence, ils sont livrés à leur imagination ; et quand une association d'houunes, même très-grande, s'accorderait sur une religion avec la résolution de n'y plus rien changer, il viendrait toujours de nouveaux faiseurs qui voudraient avoir la gloire de bâtir aussi dans ce champ imaginaire.
46. Je citerai ici, monsieur, un morceau sur le déistne, qui probablement vous est connu : il se trouve dans un recueil de Fragments moraux et littéraires, publiés à Berlin en 1797, par M. Dampraartin, où ce morceau n'est annoncé que sous la désignation àt' présent de l'amitié ; et l'on regrette de n'y pas trouver le nom de l'estimable auteur, qui, en quatre pages, a su résumer la quintessence de bien des volumes.
47. Le début de ce morceau est un apophth gme digue de s'imprimer dans les esprits en caractères ineff.içables, pour servir d'antidote contre l'idée flatteuse d'un déisme rationnel, qui, chez tant de gens, a contribué à les rendre indifférents sur la révélation. Le déisme (dit l'auteur), en appelle à la raison sur des choses que la raison ne peut pas saisir.
48. En développement de cette idée énergique, qui fait aussi la base des arguments de Bacon pour réserver entièrement la Ihéo
logip
DEMONSTRATION EVANGLLIQUE. DELUC,
à l'Ecriture sainte, l'auteur fait cette remarque bien frappante : Les objets de la religion sont d'une nature si sublime, qu'aucune science ne peut jamais servir d'échelon pour atteindre jusqu'à eux. Il n'en est pas de ces objets comme des mathématiques et de la physique, dont un ignorant ne saurait parler; la religion est pour tout être qui pense; chacun se croit en droit de raisonner sur elle , précisément parce que les raisonnements ne peuvent porter sur une base fixe... Les dogmes ne pouvant donc être l'ouvrnqc des hommes, doivent émaner de la Divinité et porter sur une révélation. Cette révélation est contenue dans la Bible, dans un livre écrit du style le plus simple, le plus clair, le plus sublime, qui présente aux bons esprits un sens unique et que les efforts des sophistes font seuls paraître obscur et douteux.
k9. Quant aux cfTets comparatifs du déisme et de la révélation, voici ce que dit cet auteur: On oublie que ta raison nest pas un être subjectif existant autour de nous, mais bien un instrument intérieur ; chacun le manie selon son organisation et sa manière d'exister ; chacun le modifie sans cesse d'après ses passions, surtout d'après sa vanité, qui semble de préférence subjuguer ces philosophes. La morale du déisme, sous prétexte de nous soustraire aux préjugés, veut tout rapporter aux préceptes de la raison : elle rend te cœur froid; elle laisse le malheureux sans consolation, en substituant d'obscurs syllogismes aux promesses de l'Evangile; elle forme des égoïstes insensibles, des déclamnteurs ou de glacés écrivains, et elle étouffe le noble enthousiasme des cœurs généreux... Dans l' l'J criture sainte, nous puisons la morale la plus pure, la plus propre à former des hommes honnêtes et de bons citoijens, tels enfin qu'aucune philosophie n'a jamais pu les produire. Rousseau, qui cherchait la vérité de bonne foi, et qu'on peut, je crois, prendre pour jiige non prévenu sur cet objet, dit: « La majesté des Ecritures m'étonne, la sainteté de l'Evangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pomp ! qu'ils sont petits auprès de celui-là t Se peut-il qu'an livre à la fois si simple et si sublime soit r ouvrage des hommes I » Dès qu'une révélation est seule capable de fournir à la multitude des motifs suffisants pour pratiquer la vertu, et dès que la révélation chrétienne présente tous les avantages désirables, ne faut-il pas être ennemi du genre humain pour rendre la Bible suspecte au peuple? Rien sans doute n'est plus clair; mais pur malheur, comme l'a dit arec justesse je ne sais quel auteur: On est bien sûr de ne pas persuader, dès qu'on est obligé de prouver l'évidence.
J'avais détaillé d'abord la marche de la nouvelle cxéjçèse de IKcriture sainte ; ces p.issages viennent de la peindre en rac courci.
LETTRE V
Sur rinterprétalion vraie de l'Ecriture sainte. •50. Ce grand sujet a été traité par Bacon,
avec la clarté qu'il répandait sur tout, dès que son entendement était muni de ce qui était nécessaire pour bien juger; et comme je l'ai extrait en particulier sur cet objet dans l'ouvrage dont j'ai fait mention ci-devant, je me bornerai, monsieur, à quelques remiirques générales, comme introduction à celles que je me propose de prendre la liberté de vous présenter, au sujet de votre réponso au mémoire des auteurs juifs dont il a été question dans la partie précédente.
51. Mais avant que d'entrer dans ce champ, je dois me justifier de ce dont on m'aïuuse, savoir d'y être un intrus. Je sais ce qu'on dit de moi dans ces contrées. On veui bien ni'accorder d'avoir fait quelques progrès dans la physique et l'histoire naturelle ; mais on prétend que j'aurais dû m'y borner et ne pas me mêler sur mes vieux jours de la théologie, qui n'avait pas été ma vocation. Je ne dirai qu'un mot sur ce dernier point : c'est que ce grand objet m'a occupé toute ma vie, depuis que j'ai commencé de réfléchir.
52. Quant à ce que la théologie n'a pas été ma vocation, ic vois bien d'où part cette remarque. Quand on insinue que les docteurs de la religion qui maintiennent la lettre de VEcriture sainte, veulent perpétuer les temps d'obscurité, et qu'on cherche ainsi à les faire considérer comme ne faisant qu'un métier par routine, on n'aime pas à voir le même respect pour l'Ecriture sainte, chez des hommes qui ne sauraient avoir été déterminés que d'après leur persuasion. Mais on n'effacera pas la mémoire des grands hommes tels que Bacon , Newton , Addison , Locke, Leibnitz. (irotius et tant d'autres, qui , sans être ecclésiastiques, ont exprimé dans leurs commentaires le plus grand respect pour ce qu'enseigne directement l'Ecriture sainte; puisque c'est par là seulement qu'elle peut être une règle de loi. Sans douie que ceux qui se vouent à la tiiéolog e, pour l'enseigner, ont un devoir plus étroit d'étudier l'Ecriture sainte et tout ce qui s'y rapporte; mais ce n'est pas moins un devoir, et un objet de très-grand intérêt pour tout homme qui pense ; car qu'y a-t-il de plus importent pour chaque homme, que de savoir certainement ce qu'il est, ce qu'il doit l'a. re et ce qu'il deviendra ? Et s'il croit voir des erreurs dangi'reuses se propager , ne doit-il pas les combattre de toutes ses forces? Ce n'esl pas auprès de vous, monsieur, (;ue j'avais besnin de relever cette frivole critique; mais je sais qu'on l'emploie pour détourner rallenlioii de bien des gens, des rapports directs qu'ont la physique et l'histoire naturelle avec la Bible, et j'espère que vous me pardonnerez de l'avoir réfutée ici.
53. Je connais une autre objection, passée aussi de bouche en bouihe, et que bien des personnes regardent comuie fondée , parce qu'elle se répète comme partant de gens instruits. On dit (jue ce (ju'explique la géologie n'est pas ce que dit la Genès»\ mais ce que je lui fais dire; et ce propos vague contribue à délourner l'attention de deux classes fort opposées de personnes : les unes par respect
LETTRliS SUR LE CHRISTIANISME.
pour le tex(c sacré, les autres parre qu'ils ne le regardent que coimne allégorique.
54. La crainte qu'on fait naître ainsi chez les premiers est respectable : ils pensent que si l'on commence à se permettre sur quelques points d'interpréter arbitrai» emonl l'Ecriture sainte, ne sachant alors oîi poser des bornes, on autorisera l'exégèse même que je combats. Mais si on se livrait sans examen à cette idée, il en résulterait que partout où les premiers traducteurs ou interprètes sont tombés dans l'erreur, quelle qu'en pût être la conséquence, il ne serait pas permis de revenir à la vérité. On va donc trop loin dans celte crainte ; la vérité n'a rien à craindre d'un examen réel ; et ici il faut bien y venir, dès qu'on voit d'autres personnes s'appuyer de certains sens reçus pour attaquer l'Ecriture sainte elle-même. Sans doute que pour éviter des difficultés, il ne faut pas se livrer à l'arbitraire; mais quand ou les résout en déterminant, par des raisons précises, ce qui au contraire avait été arbitrairement fixé, c'est respecter le texte; et c'est ce que craignent le plus ceux (jui, sous prétexte qu'il ne doit pas être pris a la lettre, voudraient s'en emparer pour l'expliquera leur fantaisie.
55. J'ai donné, dans le posisrriptumdemes Lettres sur l'Education religinise de Venfance, un exemple de ce cas, qui est étranger à mon interprétation, et que je répéterai ici en abrégé. Toutes nos traductions modernes, et déjà celle des Septante, avaient employé, au verset 2 du chap. XI de la Genèse, un mot qui jetait la plus grande incerlilude sur l'histoire des descendants de Noé : ces traductions les faisaient partir d'orient, pour arriver au pays de Sinhar. situé au midi des montagnes d'Arant, où se fixa d'abord cette famille, sans que jusqu'alors !a Genèse ait fait aucune mention que sa postérité se fût déplacée, étant considérée comme s'accroissant autour de ces montagnes, dans l'Arménie. 11 fallait donc supposer une lacune dans le récit de la Genèse, entre le chap. IX, qui détaille les événements au sortir de l'arche, et le chap. XI, où celte circonstance est rapportée : car il était nécessaire qu'il y eût une première migration de ce peuple vers l'orient, pour qu'il pût en revenir, en se portant vers le pays de Sinhar; et c'est ce que supposaient quelques inlerprèles : mais en même temps, c'était fivoriser le système de ceux qui prétendent que la G'nèse n'est qu'un assemblag^e de fragments. Or celle difficUllé ne provenait que de l'équivoque d'un mot hébreu, traduit par d'orient, et (jui signifie aussi d'abord, ou datis le commencement, puisqu'il se trouve traduit ainsi en d'autres passages : de sorte que la traduction devait être, non qu ï/s partirent d'orient, mais qu'ils commencèrent de partir; ce qui rétablit l'harmonie du récit. Celle remarque de M. Granville Penn, dont j'ai donné les détails dans l'article mentionné ci dessus, montre donc directement la nécessité d'examiner nos traductions toutes les fois qu'il se pré-
sente de telles difficultés, puisque l'origirai peu! les lever.
56. Je viens mai>ttonant à ce qui me regarde, qui porte principalement sur le mot jour, dans le chap. I de la Genèse. 11 est inutile de se dissimuler, que s'il fallait prendre ce mot comme signifiant nos jours de ^4 heures, la géologie contredirait la Genèse; ce temps serait de beaucoup trop court, cola est certain, et je l'ai moi-même démontré. Mais faut-il l'entendre ainsi? Non, sans doute, même sans aucun rapport à la géologie. C'est ce que je vais montrer ici en abrégé, pour ceux qui n'auraient pas eu occasion de lire quelqu'un de mes autres ouvrages où je traite ce sujet.
57. On trouve d'abord dans ce chapitre même, un premier contraste entre des jours de 24. heures, qui sont relatifs aux révolutions de la terre en présence du soleil, et la circonsUmce, que durant les trois premiers de ces jours, il n'est fait encore aucune mention du soleil, mais seulement au quatrième; ce qui déjà avait engagé des interprètes à ne considérer ce développement de la création, que comme divisé ensix périodes de longueur indéterminée.
58. Une autre considération avait conduit à la même conséquence : c'est que ces jours sont désignés par soir et mutin, ce qui n'indique pas 24 heures ; car cet espace de temps doit être désigné de soir à soir, ou de malin à malin. Et nous avons au chap. XXIll du Léviliqiie, une preuve, que dans le langage de Moïse c'est ainsi qu'un tel intervalle aurait été désigné. Il s'agit du jour des propiliations, le dixième jour du septième mois de l'année, et ainsi d'un jour de 24 heures; or voici comment il est désigné au v. 32 : Le neuvième jour au soir, depuis un soir jusqu'à l'autre soir, vous célébrerez votre repos. Et comme en même temps matin et soir désignent aussi commencement et /îti, soil d'une vie, soit d'une eertaine période, il n'y a aucun doute qu'il ne faille absolument, sans rapport à aucune autre chose qu'au sens direct, prendre pour des périodes les jours dont il s'agit.
59. Quant à l'indétermination de la durée de ces périodes, excepté par la nature des choses, nous en avons une preuve dans le sujet même, dès le v. 4 du chap. Il, dont l'original porle : Telles sont tes générations des deux et de la terre, lorsqu'ils furent créés, au jour où l'Elernel fit la terre et les deux. Les interprètes ont bien senli qu'il ne s'agissait pas ici d'un jour de 24 heures, puisqu'il désigiu' les six autres : c'est pourquoi la traduction française povle: Quand l' t' ternel Dieu fit la terre et les deux, quoique la traduction anglaise continue d'employer le motyoar.
60. Je pourrais prouver par bien d'autres exemples, que ce mol est employé en hébreu pou.' toute période, sans autre limite que celle de la nature de la chose ; mais un autre cas suffira pour le montrer : c'est au Lévilique, chap. XXV, où Dieu prescrivant à Moïse diverses ordonnances pour le temps où les Is-- /raélites seraient établis dans la terre de Cha-'
DEMOiNSTUATION EVANGELIQUE. DELUC.
naan , on Iroave celle-ci , au vers. 8 : Tu compteras aussi sept semaines d'années, savoir sept fois sept ans; et les jours de sept semaines seront de quaravte-neuf ans. Il s'agissait donc bien là de périodes.
61. Enfin , pour montrer combien ce sens était familier aux Israélitos , il suffit de faire voir qu'ils le transportèrent dans le grec. Saint Paul , au chap. III , vers. 7 à 9, de son Epître aux Hébreux, dit : Cest pourquoi, comme dit le Saint-Esprit , aujourd'hui si vous entendez sa voix , n endurcissez pas vos cœurs, comme il arriva dans le lieu de l'irritation, au jour de la tentation -au désert, où vos Pères m'ont tenté et m'ont éprouvé , et où ils ont vu mes œuvres durant quarante ans.
62. Ceux donc qui ont vérilablemcnt intenl on de conserver au texte sacré sa pureté originale, verront ici, que c'est par cela même qu'il faut prendre les jours du chap. I de la Genèse, pour des périodes de longueur indéterminée ; et ils reconnaîtront en même temps, j'es|jère, que ceux qui s'opposent le plus à ces corrections de sens visiblement erronés, sont ceux qui , cherchant à s'emparer du texte sacré pour l'interpréter arbitrairement, n'aiment pas qu'on le montre vrai à la lettre sur des objets que les hommes ne pouvaient connaître, sans quils ne leur fussent révélés par la Divinité elle-même (1).
63. Un dépôt sacré tel que celui de l'Ecriture sainte, renfermant l'histoire des révélations de la Divinité à quelques générations , pour être transmises à leur postérité , ne doit être altéré en aucune manière; mais sans doute qu'il faut l'entendre et depuis que les langues dans lesquelles ces livres sont écrits n'ont plus été en usage parmi le commun des hommes , il a fallu les traduire fidèlement dans toutes les langues n)odernes.
6'». Voilà un premier objet sur lequel a dû se porter l'attention des théologiens. Car il est arrivé aux premiers traducteurs , de prendre quelques mots dans des sens différents de ceux qu'y attachaient les écrivains et qui étaient entendus par ceux pour qui ils écrivaient : te qui n'est pas étonnant , puisque c'est ce qui arrive souvent à l'égard des ouvrages écrits en langues modernes , quand les traducteurs n'ont pas eu l'exercice des deux langues dans les pays où elles sont en usage , ou seulement quand le sujet ne leur est pas familier.
65. Les défauts des premières traductions de riicriture sainte, qui cependant n'ont jamais porté sur des choses immédiatement essentielles, se sont successivement aperçus, lorsque quelque passage s'est trouvé ou obscur , ou en contradii;tion avec d'autres , ou quelquefois avec des choses d'ailleurs certaines. Je viens de montrer ur> excmjil;' du premier cas , dans l'histoire de la première migration des hommes après le déluge , où la traduction erronée d'un mot, produisait une grande obscurité; et du dernier, dans le sevs lionne au mot jour du chap. I de la Ge-
(l) J'ap(iliqiierai , à la suiie de celle lellre , colle dé- Ujniiinaiioii du sens du mol jour, a un yrliclc de la Gaz. Utt. de GoUinguc du 18 avril de celle année.
nèse ; et ceux à qui l'histoire des versions est familière, en connaissent bien d'autres semblables.
66. Ainsi , les divers cas qui se sont rencontrés successivement, ont donné lieu à un<» plus grande attention aux langues originales de l'Ecriture sainte, pour y examiner les différents sens des mots dans leurs diverses associations, les différences de style suivant les sujets traités, et celles de l'idiome dans la succession des temps. De sorte que la fonction de ceux qui s'occupent de l'étude des langues originales de l'Ecriture sainte, est très-importante : nous leur devons d'avoir levé des difficultés essentielles qui s'étaient présentées dans nos traductions, nées quelquefois des versions précédentes , d'hébreu en syriaque, puis en grec et en latin ; ce qui demande une connaissance profonde de ces langues. Cette étude était ci-devant en honneur, par l'importance qu'on attachait avec raison au sens littéral des originaux ; mais depuis que quelques théologiens n'y cherchent plus que le sens qu'ils veulent y trouver, ils taxent ces éludes de pédanterie. Heureusement que ce système, destructeur de la religion , n'a pas entraîné tous les orientalistes ; et que malgré ces retardements apportés à la révision complète de nos traductions, elle se continue, tant pour ceux qui y prennent toujours l'intérêt qu'ellemérite, que pour tous les chrétiens , et même les Juifs , lorsqu'on sentira de nouveau généralement qu'il importait de ne laisser aucune difficulté de langage sur un texte aussi précieux.
67. Mais les dogmes enseignés par l'Ecriture sainte, et qui font la base de la religion, étant par leur essence au-dessus de l'intelligence humaine, les expressions qui les renferment, considérées séparément, présentent quelquefois des difficultés à être saisies dans un sens fixe; ce qui rend nécessaire une exégèse indiquée par l'Ecriture sainte elle-même. Le christianisme étant le terme auquel, dans les décrets de la souveraine Sagesse, tendaient toutes ses révélations dès la naissance de l'homme, il se rapporte ainsi à toutes depuis leur commencement. Or si d'un côté, il est déraisonnable de notre part, de vouloir comprendre en eux-mêmes les mystères renfermés dans ces révélations avant que de les admettre, il est au contraire de notre devoir, de chercher à les bien saisir tels qu'ils sont enseignés : or, vu la connexion qu'ils ont entre eux , s'ils présentent de la difficulté dans l'interprétation de quelques-unes de leurs parties, il faut recourir à tout l'ensemble. Lorsqu'il s'agit par exemple du Nouveau Testament, et ainsi de la rédemption accomplie, il faut suivre toute la chaîne des révélations précédentes, en remontant jusqu'à la promesse d'un Uédempteurfaileà Adam, et même jusqu'aux premiers versets de la Genèse; et quand la difficulté regarde quelque partie de la loi mosaïque ou des prophètes, il faut, après en avoir comparé les diver.-ies parties, venir ^l'Evangile, qui en est l'accomplissement. C'est ce dont Jésus-Christ et ses apôtrçs nous ont donné l'exemple.
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
68. Telles sont indubitablement les fonctions distinctives de ceux à qui l'Eglise confie le soin d'expliquer l'Ecriture sainte; c'est-àdire, son histoire, ses dogmes et ses commandements : fonctions bien respectables, lorsqu'ils s'en acquittent comme ils le doivent, et qui embrassent la prédication, l'enseignement de la jeunesse et les autres devoirs pastoraux à l'égard de toute l'Eglise ; et l'instruction comme l'examen des jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique : et comme plus qu'aucun des autres chrétiens, ils connaissent les points de dogme sur lesquels on se trouve encore divisé, sentant ainsi que ce peuvent être des objets au-dessus de la portée des hommes, en même temps qu'il ny a rien d'essentiel au salut, ils doivent donner l'exemple de la modération dans les examens ultérieurs.
69. Si maintenant on considère , que c'est partout l'ensemble de ces établissements que la société s'est maintenue jusqu'ici ; et si en même temps on examine les changements qui y sont survenus depuis quelques années ; non-seulement on comprendra, monsieur, d'où naît votre sollicitude sur ce que deviendront dans le siècle prochain la religion et la prédication ; mais on sentira qu'il n'est rien de si important que d'y apporter un prompt remède.
70. n y a longtemps que cette inquiétude, à la quelle je participais, était née chez beaucoup de personnes attentives : et vous l'avouerai-je , monsieur? — (Oui, je le dois, nonseulement en honnête homme, mais me sentant engagé à cette déclaration franche, par votre dernier écrit : ) Mon inquiétude à cet égard fut beaucoup augmentée par votre réponse aux auteurs juifs; parce que j'y voyais le christianismes'évanouir, et une religion arbitraire prendre sa place. Je pensais déjà, il est vrai, que ce n'était pas là votre intention, mais l'effet n'aurait pas moins été le même. C'est pourquoi je prendrai la liberté de vous exposer mes réflexions; et d'autant plus, qu'à la On de cette réponse, vous vous déclariezdisposéàécouter toutes cellesqu'elie occasionnerait, pour\u qu'il n'y intervînt point de passion violente : or certainement il n'y en a point chez moi.
Remarques sur un article du n" 68 de la Gazette littéraire de Gotlingue de cette année, 18 avril 1800 {Voyez la note au §62).
Je reviens avec plaisir à une discussion commencée dans ce journal, sur les conséquences de la géologie relativement à la Genèse , parce qu'on y traite ce grand sujet avec le calme qu'il exige, soit par son importance soit comme nouveau et fort étendu.
Le savant auquel je dois répondre, avait élevé à cet égard, dans la feuille du 24 août 1799, une question bien intéressante, il s'agissait de déterminer si les preuves géologiques de la vérité de la Genèse, peuvent s'étendre jusqu'à certifier que Moïse a écrit ce livre par une révélation immédiate. C'est-à-dire, si quoique récitant des cho«ies antérieures à
è DÉMONST. ÉVANG. Xll.
l'existencede l'homme, et qui par conséquent, si elles sont vraies, ne peuvent procéder que de révélation, on ne pourrait pas supposer qu'Adam en avait déjà reçu la connaissance et qu'elle s'était conservée pure par tradition, dans la famille de Scth avant le déluge, et dès lors dans la famille de Sem. A quoi ce savant ajoutait : que la probabilité ou l'improbabilité de cette opinion, ne pouvait être décidée que par des raisons directes.
J'ai répondu à cette question, dans un post-scriptum à mes Lettres sur l'éducationreliyieuse de l'enfance, et voici le précis de la raison directe que j'y ai donnée, de l'improbabilité de cette supposition. Les niy thologies païennes ont certainement pour première base, des traditions de la famille de Noé, de sorte que, malgré la défiguration des objets, on peuî découvrir par elles ceux dont cette famille était instruite. Ces mylhologies renferment des traces très-évidentes des idées renferméesdans la Genèse, sur la création en général, et sur l'histoire du premier homme ; ainsi que tous les événements qui concernent la famille de Noé, durant le déluge et à sa sortie de l'arche, elles contiennent même à ce dernier égard, certaines circonstances, vérifiées par la géologie, et dont la Genèse, qui ne trace que le fil des principaux événements, ne fait point mention ; mais il y a une lacune complète dans ces traditions sur les opérationsdécrites dans le premier chapitre de la Genèse. 11 paraît donc naturel de conclure de là, que Noé n'avait point connaissance de ces opérations et que si la géologie en montre la réalité. Moïse a dû en être informé par révélation immédiate, ce qui alors empêche de douter qu'il n'en soit de même de toute la Genèse, dont les principaux événements, prouvés aussi par la géologie, sont si fort défigurés par toutes les traditions.
Le n° 68 du même journal pour celte année , renferme une annonce de mon ouvrage, dont je suis très-flatté. L'auteur de cet article reconnaît !a force de mes raisons en faveur d'une révélation immédiate à Moïse, cependant il regarde encore une tradition orale comme n'étant pas démontrée impossible, mais c'est par des motifs qui, dit-il, exigeraient une discussion trop longue.
Etant ainsi ramené à cet objet, je vais le considérer sous un autre point de vue, dont je n'avais pas fait mention d'abord, aussi pour éviter la longueur, mais que je dois exposer maintenant, parce qu'il me paraît démontrer que la supposition de cette tradition est impossible sur aucun fondement réel.
^ Si au temps delà vocation d'Abraham, l'idolâtrie régnait jusque dans la famille même où il naquit, il est impossible de supposer, que les vérités, quelles qu'elles fussent, dont Noéet sa famille avaient pu instruire leurs premiers descendants, s'étaientconservées pures chez aucun d'entre eux ; car la première et la plus simple de ces vérités, celle de l'existence d'un Dieu unique et spirituel, aurait éprouvé par l'idolâtrie, une si monstrueuse défiguration, qu'on ne saurait supposer la conservation pure d'aucun cas d'in-
{Trente et %ine.)
tervention de cet Etre dans le monde. Voyons donc qu'elle était la théologie des descendants de Sern d'après ce que nous sa- Tons de la famille oii naquit Abraham.
Nous voyons, au chap. XI, 27, de la Genèse, que Tharé eut entre autres enfants Abraham, Nacor et Haran. Ce dernier (v. 29) eut deux filles, Milca elJisca, dont Nacor épousa la première. Au chap. XXIV, 15, 19 et 59, nous apprenons que Nacor eut de Milca un fils nommé Bélhuel; que celui-ci fut père de Kébecca et de Laban , et que Rébecca fut femme d'Isaac. Enfin, le chap. XXVIII nous informe qu'Isaac envoya son fils Jacob chez Bélhuel, dans l'intention qu'il choisît une femme dans la famille de Laban, fils du dernier, el il épousa en effet deux de ses filles, Lia et Rachel. Nous voilà donc toujours dans la même famille, et en particulier Laban et Jacob sont les arrière-polits-fils deTharé, par des femmes de la môme famille. Ainsi voyons s'il n'y a pas une différence tranchée, quant à la croyance, entre les branches descendantes, d'Abraham d'un côté et de Nacor et Haran de l'autre. C'est ce dont le parallèle de Laban et de Jacob nous informera.
Nous apprenons au chap. XXXI, que Jacob saisit un temps d'absence de Laban pour le quitter, avec ses femmes, enfants, serviteurs et troupeaux, et que liébecca déroba les marmousets de son père. Celui-ci poursuivit celte famille et les ayant alteinls, voici ce qui se passa (v. 30 et siiiv.). A la bonne heure, dit Laban à Jacob, que tu fen sois allé en hâte, puisque tu souhaites si ardemment de retourner en la maison de ton père; mais pourquoi m'as-tu dérobé mes dieux? Et Jacob répondit : Je m'en suis allé parce que je craignais ; car je disais, qu'il fallait prendre garde que tu ne me ravisses tes filles; mais que celui chez qui tu trouveras tes dieux ne vive
point cor il ignorait que Rachel les eut
dérobés Mais Rachel prit les marmousets,
et les ayant mis dans le bât d'un chameau elle s'assit dessus ; et Laban fouilla alors toute la tente et ne les trouva point. Laban el Jacob convinrent alors des termes de leur séparation et les jurèrent ; le serment de Laban fut : Que les dieux d'Abraham, les dieux de Nacor, les dieux de leurs pères, jugent entre nous. Telle était donc la théologie de Tharé et des deux branches de Nacor et Haran. Mais Jacob [de la branche d'Abraham) jura parla frayeur d'Isaac.
Voilà ce que nous savons et tout ce que nous pouvons savoir de ce temps-là; el il en résulte que la famille de Tharé étail idolâtre, comme les autres Chaldéens,etceux du pays de Chanaan, oîi il passa avec Abraham ; el le théisme pur recommença certainement, par révélation de Dieu lui-même à Abraham, Isaac et Jacob. Comment donc les auteurs juifs auxquels j'ai répondu , ont-ils pu dire (p. 25 de leur mémoire à M. Teller) : Nous voyons avec la plus grande certitude historique que Moïse trouva chez les premiers pères de su nation, comme un héritage respectable des dogmes purs et des principes de religion clairs et dégagés de toute idolâtrie et de tout
athéisme. Ces patriarches , continuent - ils , avaient toujours cherché à conserver la doctrine d'un Dieu spirituel et imperceptible aux sens. Ils ne lisent plus les livres que nous avons en commun, depuis qu'on leur a persuadé que la Genèse était une mythologie ; ce qui les a empêchés même de lire l'histoire postérieure, savoir l'Exode, où ils auraient trouvé une autre preuve historique de leur erreur; car lorsque les Israélites , tous descendants de Jacob, vinrent au sortir d'Egypte à rencontrer les autres descendants de Tharé, ils les trouvèrent tous idolâlrea.
Il n'y a donc, d'après la remarque précédente, aucune possibilité de supposer avec fondement que les vérités enseignées dans la Genèse se fussent conservées dans la famille de Sem ; de sorte que si Moïse n'en avait pas reçu lui-même la révélation, il faudrait qu'Abraham l'eût reçue. Mais outre que la Genèse n'en dit rien, et qu'il n'y a aucune nécessité de le supposer, puisqu'il suffisailalors que ce patriarche prît confiance aux promesses de Dieu pour sa postérité, on ne saurait croire que, durant les quatre siècles qui s'écoulèrent tandis qu'elle se forma, dans l'esclavage, sans chefs parmi les Egyptiens, de telles traditions, avec une multitude de détails, eussent pu se conserver pures, sans que rien n'en eût été connu des Egyptiens, et tandis que les Israélites eux-mêmes montrèrent ensuite un si grand penchant pour les dieux d'Egypte. Aussi, pendant tout le temps qu'ils y demeurèrent, leurs réminiscences ne se rapportaient-elles qu'au Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob, et à rien au delà du premier de ces patriarches.
On est donc obligé de revenir à Mo'i'se, comme première source de ces vérités cosmologiques que l'histoire de la terre et celle des nations certifient maintenant, puisque, indépendamment des choses antérieures à l'existence de l'homme, qui exigeaient une révélation et dont on ne trouve aucune trace avant lui, celles même que Noé et sa famille connaissaient, avaient été monstrueusement défigurées parmi leurs descendants, sans en excepter la race de Sem. Mais Moïse fut envoyé de Dieu pour tirer hors d'Egypte ce peuple choisi, et pour maintenir sa connaissance au milieu de lui et de sa postérité , en lui donnant des lois positives. Ce fut donc alors que le Créateur jugea convenable de fixer dans ce peuple des traits distincts de sa puissance el de sa sagesse dans la création de l'univers, ainsi que de toutes les révélations qu'avaient reçues de sa part les ancêtres du genre humain ; connaissance qui, devant être précise, ne pouvait êlre laissée à aucun égard dépendante de simples traditions Aussi esl-ce à celle histoire seulement que la géologie, même la cosmologie, peuvent être rapportées ; car quoique les mythologies soient remplies d'idées relatives à la création générale et à toutes les circonstances du déluge, la vérité y est tellement entrelacée avec la fable, que si la Genèse ne commençait Je nous fournir un fil dans ce labyrinthe, les connaissances naturelles, telles auc nous les
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
possédons aujourd'hui, ne pourraient s'y appliquer en aucune façon. J'espère que ces nouveaux éclaircissements contribueront à fizer l'intéressante question élevée dans le journal de Gottingue.
C'est avec bien du plaisir que j'ai vu l'approbation donnée, par l'auteur de cette question, aux motifs que j'ai allégués en faveur de l'éducation religieuse commencée dès l'enfance. Il souhaite qu'on porte ses vues sur une méthode qu'il dit être déjà en pratique, mais qu'il n'énonce pas. Je m'étais peu arrêté dans cet ouvrage à ce qui concerne la méthode, n'ayant eu en vue que le principe; mais dans celui-ci, j'ai donné quelques règles de méthode d'après l'Ecriture sainte, notre guide infaillible; et j'espère qu'ainsi je ne me serai pas éloigné de celle dont l'auteur parle avec éloge, mais qui ne m'est pas connue.
J'ai à me justifier d'une inexactitude que ce savant me fait observer , et qui m'avait été déjà indiquée; il s'agit de la traduction d'un article inséré dans le même journal sous la date du 22 décembre 1791, à l'égard de laquelle je dois avouer que je n'avais pas eu la même précaution que j'ai prise dès lors, de faire revoir par d'autres personnes, les traductions qui me sont fournies, lorsque je veux en faire usage. Mais j'employai d'abord celle-là dans une réponse à M. le baron de Knigge, et comme notre correspondance en demeura là, en l'insérant dans mon dernier ouvrage, la même faute s'est répétée.
Il s'agissait dans cet article d'une nouvelle exégèse de l'Ecriture sainte, et dans la traduction que me fournit le critique, la proposition est toujours la même, savoir : Que les résultats fournis jusqu'alors par l'exégèse à la théologie, se trouvaient souvent contradictoires avec la saine philosophie. Mais on en concluait seulement dans cet article que l'exégèse devait être corrigée ; au lieu que dans la traduction que j'ai employée, il était dit : Que la Bible devait être remise sur le métier, ce qui certainement n'était ni littéral, ni immédiatement autorisé par les expressions ; c'était un jugement qui n'aurait pu être porté qu'après la discussion de cette exégèse; c'est ce dont je conviens. Cependant, quant au fond de la chose, je prie le savant qui m'a averti de cette irrégularité, d'examiner ce que je dis dans cet ouvrage d'une nouvelle exégèse, qui me semble avoir beaucoup de rapport à celle qui était annoncée dans cet article ; sur quoi je souhaite d'être encore redressé si cela n'est pas.
Il ne saurait y avoir deux opinions à l'égard de la proposition qu'ajoute le critique : Que la théologie est directement obligée de prouver à la philosophie qu'aucun objet qu'elle dit être révélé n'est contraire à la saine raison en entendant par là néanmoins, contraire à quelque vérité démontrée , sans quoi l'expression saine raison serait très-équivoque. La raison nous sert à juger, mais elle doit avoir pour règle de jugement la connaissance des choses. Or l'Jtcrilure sainte, seule
source réelle de théologie (1) , ne contient rien que la raison puisse trouver contraire à des vérités certaines. Mais il y a longtemps qu'on a distingué, à l'égard de la religion, ce que la raison humaine ne peut comprendre d'avec ce qui lui est contraire. Et comment pourrait-on éviter cette distinction , puisque l'idée seule de Dieu, base de toute religion est au-dessus de notre intelligence. Telle est donc la règle que la raison elle-même admet quant aux objets révélés, et comme on l'oublie souvent, j'en ai fait un de mes objets principaux dans cet ouvrage.
Quant à cette expression remettre la Bible sur le métier, pour montrer qu'elle n'était pas convenable, ce dont je conviens, le savant qui l'a relevée fait cette remarque : Que si j'eusse publié dans une période antérieure de notre théologie (au milieu de ce siècle, par exemple, ou sur la fin du précédent), mes découvertes en géologie, et que j'eusse alors insinué que les six jours de la création étaient des périodes indéterminées, c'aurait été peutêtre moi qu'on aurait accusé de remettre la Bible sur le métier, pour la concilier avec ma philosophie. J'avoue que je ne saurais trouver aucune analogie entre les deux cas , et voici pourquoi. La critique du sens communément attaché au moi jour dans lel^chap. de la Genèse, est absolument indépendante de la géologie, et l'erreur à cet égard aurait pu être aperçue en tout temps, sans rapport a aucune autre chose que le texte même. Ce moi jour, non-seulement en hébreu, mais en toute langue, a plusieurs significations , et son sens est toujours déterminé plus ou moins directement par la place qu'il occupe. Voilà ce qu'on ne considérait point autrefois, parce que rien encore n'y conduisait, sans quoi il aurait suffi du contraste que faisait, dans le I«'chap. de la Genèse, l'idée de jour de vingtquatre heures avec tout le reste, pour sentir qu'il fallait lui donner le &e\\s Ac périodes comme il l'a en tant d'autres occasions; cette idée même n'est pas nouvelle, et elle a réellement précédé la géologie. J'espère que les détails qu'on trouvera sur cet objet dans la lettre précédente contribueront à le fixer.
Ceux qui ont conçu le nouveau système d'exégèse ont triomphé de plusieurs explications physiques de la Genèse faites trop tôt, et sans une connaissance suffisante des faits. C'est là un inconvénient inévitable dans les commencements de toutes les sciences • mais il diminuera j'espère bientôt dans celleci, à mesure que les faits sur lesquels elle se fonde aujourd'hui se répandront, et j'en ai beaucoup de nouveaux à publier.
LETTRE VI
Application des principes posés dans les parties précédentes à la question : si les Juifs peuvent devenir chrétiens, quand ils ont abandonné la foi à l'Ancien Testament ? 71. Après un court exorde, vous dites, monsieur, dans votre réponse aux auteurs juifs • /e commence par un article qui, à la vérité' n est qu'accessoire pour moi, mais qui est très- (1) Avec l'auiorité el la tradiuon, ^
DÉMONSTRATION ÉVANGËLIQUE. DELUC,
digne iVêlre universellement connu, et convenablement apprécié de tous les hommes, chrétiens ou non, qui sont unis par les liens de 'la vie sociale. Cest d'abord ce que vous avez remarqué en passant de ce qu'il y avait d'impropre dans votre langue originale, peu cultivée, pour l'expression des idées intellectuelles ; de la décadence de la nation, suite de tant d'événements contraires ; enfin , de l'immoralité qu'on lui attribue faussement. Tout cela est vrai et bien dit : nos érudits s'accordent avec vous sur ce dernier point, et savent que Von dit de tout homme à talent, comme de l'architecte habile et du prophète, que l'esprit de Dieu est sur lui, sans vouloir dire par là, qu'il en résulte une opération plus sensible. Je ne ferai point (le réflexion ici sur ce passage, parce que pour en juger, il faut voir à quoi il se rapporte dans le mémoire, où cela n'est pas dit en passant, mais comme chose fondamentale. L'exposition commence ainsi, à la page 69 :
C'est surtout dans l'histoire de l'ancien monde que la langue ancienne nous entraîne à tirer des conclusions précipitées , contre lesquelles nous devons être en garde. Cette grande, cette inestimable prérogative qui n'appartient qu'à l'homme, le talent de la parole, ne saurait être méconnue dans son origine. Nos idées tirent leur existence du monde sensible, et lui doivent toutes, en grande partie, leur expression. Les signes des idées peuvent ainsi devenir plus ou moins une source d'erreurs ou de confusion, et il en est ainsi sans exception dans toutes les langues. Mais si les sages, à mesure que les sciences font des progrès, débarrassent le langage ordinaire des expressions qui désignent des notions surnaturelles, ce préservatif contre l'erreur ne peut avoir lieu que pour les langues vivantes , jamais à l'égard des langues mortes, surtout à l'égard de la langue hébraïque, dont les signes sont plus figurés en eux-mêmes, et qui abonde en tropes et en images.
Puisque ce mémoire doit être publié, si vous y donnez votre consentement , permettez, respectable ami de la vérité, que nous nous arrêtions quelques instants pour l'instruction de nos lecteurs, sur ce caractère de la mèrelangue dans laquelle nos archives sont écrites.
La langue hébraïque n'offre pas seidement des preuves incontestables de sa haute antiquité par sa construction, c'est-à-dire quant à sa régularité grammaticale ; mais il importe encore de faire l'observation suivante, pour la bien comprendre, et pour l'apprécier à sa juste valeur.
72. Voilà un préambule propre à disposer les lecteurs inattcnlifs ou peu instruits, à concevoir que la langue hébraïque n'a rien
Fu transmettre de certain relativement à histoire de l'ancien monde. Pour le prouver, ces auteurs poussent leur peinture jusqu'à ce qui concerne l'histoire des Hébreux, dans laquelle viennent sans doute des parties dont le style est vrannent figuré, rempli de tropes et d'images ; telles que les psaumes, divers autres cantiques et hympes, des bjarangues et autres discours, dans des cir-
constances où ce style ne donne lieu à aucune équivoque. Mais l'objet de ces auteurs est l'histoire de l'ancien monde ; de sorte que, porter sans distinction les exemples jusqu'aux objets dont je viens de parler, c'est se faire illusion à soi-même, bien loin d'instruire ses lecteurs qui auraient besoin d'information» Je ne citerai donc, de tout ce que disent les auteurs à cet égard, que ce qui regarde l'objet annoncé, l'histoire de l'ancien monde, d'où dépend absolument tout le reste de leur mémoire {pp. 70, 71).
L'homme de l'ancien monde, disent-ils, ne sait encore faire aucune distinction entre une influence immédiate ou médiate du Créateur de l'univers sur la nature; il ne peut donc pus non plus exprimer cette différence dans sa langue. Celte distinction essentielle , fruit d'tme méditation profonde, nous est si familière, parce que nous l'exprimons par des termes métaphysiques qui ne font naître en nous aucune image. Que l'habitant de l'Orient ait développé ou non cette idée dans son esprit par la suite, du moins n'y en a-t-il point de trace dans sa langue ; les actions médiates et immédiates de Dieu ont chez lui la même dénomination. De quelque côté qu'il porte les regards, il voit la force vivifiante du Créateur. Selon lui. Dieu plante les arbres : Dieu amène les animaux au premier homme pour voir les noms qu'il lui donnerait. Chaque grande vérité, chaque établissement utile, même chaque ouvrage mécanique artistement travaillé, est inspiré par la Divinité ; l'esprit de Dieu a reposé sur l'auteur. Chaque phénomène qui frappe les sens a été immédiatement produit par ta Divinité : c'est xm vent de Dieu, une montagne de Dieu, un feu de Dieu. Tout sage qui, par la situation actuelle des choses, soupçonne plus ou moins l'avenir ou le prédit positivement, est un homme de Dieu, un Fils de Dieu.
73. Ce passage exige l'analyse la plus suivie. Je ne suis pas étonné, monsieur, que ne vous étant pas occupé comme moi des études comparatives de la nature et de la Genèse, non plus sans doute que de l'incertitudeinévitable dans laquelle tombent les hommes qui réfléchissent à l'égard de la première, dès qu'ils abandonnent la dernière, vous n'ayez pas aperçu que ce passage couvre le scepticisme le plus caractérisé. Vous voudrez donc bien me permettre tous les développements nécessaires pour faire ressortir cette conséquence, et pour prouver en même temps qu'elle ne procède que du manque d'attention au progrès des lumières réelles.
74. Ces auteurs parlent d'abord de termes métaphysiques, fruits de profondes méditations, qui doivent, selon eux, avoir développé des idées dont on ne trouve aucune trace dans le langage de l'habilant de l'Orient; et ces termes se réduisent à distinguer des actions médiates et immédiates du Créateur sur la nature. Mais en quoi les idées bien connues de ces mots dans le langage métaphysique, avancent-elles nos connaissances à l'égard des actions de Dieu, au delà des termes contenus dans le langage de la Genèse? Voilà sur quoi ils ne s'expliquent point, et
LETTRES SUR LE CHR1STL\NISME.
^ dont ils ne sauraient donner aucune explication, parce qu'il n'y a aucun sens. La Genèse commence par ces mots : Ait commencement Dieu créa les deux et la terre. Cela désigne positivement pour nous, sans qu'il fût besoin de l'exprimer, une action immédiate de Dieu; car nous ne pouvons rien concevoir d'intermédiaire entre sa volonté et l'exécution, quelle qu'elle soit : nous ne concevons pas même ce qu'il y a d'intermédiaire entre notre volonté et les mouvements de nos membres, quelque loin que soit cet acte de celui de la création dans le sens absolu. Que serait-il donc possible de substituer de plus intelligible aux termes de la langue originale, traduits dans le même sens en toutes les langues? La comparaison qu'on emploie quelquefois, pensant qu'elle a pu inspirer aux hommes la première idée que l'univers avait une cause hors de lui, savoir que tous les ouvrages connus ont eu des ouvriers, est défectueuse, en ce qu'elle part de matériaux existants, employés par ces ouvriers, euxmêmes perceptibles aux sens ; au lieu qu'à l'égard de l'univers, ce sont d'abord les matériaux qui ont dû arriver à l'existence, et par une cause immatérielle ; ce que nous ne saurions comprendre. Il n'y a donc qu'une révélation qui ait pu répandre dans le genre humain l'idée d'une cause étrangère à la matière : dès qu'on sépare cette idée de son origine, elle s'évanouit, et l'on tombe dans le scepticisme, comme on le voit par ces auteurs, qui, rejetant le langage de l'habitant de l'Orient, ne peuvent rien y substituer.
75. Pour sentir que c'est à quoi aboutit la remarque que je viens d'examiner, il suffit de suivre ces auteurs eux-mêmes dans tout leur mémoire, et d'examiner ce qu'y devient le théisme qu'ils professent. Ils vous avaient proposé, monsieur, dans ce mémoire, comme pouvant servir d'éléments à une religion dont on conviendrait entre les Juifs et les chrétiens de ces contrées, cinq propositions, dont la première, base de tout le reste, est celle-ci {p. 22) : Il y a un Dieu, un Etre incréé , unique et infini : le Créateur, le conservateur et le juge de Vunivers. Mettant à part pour un moment les attributs de conservateur et de juge, que reste-t-il dans cette proposition , qui ne soit renfermé en termes ab^olument équivalents, dans ces mots de la Genèse : Au commencement Dieu créa les deux et la terre ? Quelle objection peuvent-ils élever contre ce langage original, qui ne tombe sur leur propre proposition ? Quelle certitude leur affirmation peut-elle apporter à une idée incompréhensible en elle-même? D'où tirent-ils ensuite celles de conservateur et de juge de l'univers , qui , séparées de la révélation, devraient découler de ce qu'ils ne conçoivent pas, savoir cet Etre lui-même? Enfin (car c'est ici que viennent aboutir toutes ces questions), quelle religion pourrait être fondée sur cette base, séparée de l'Ecriture sainte, puisqu'elle ne devient elle-même que l'assertion d'une idée intelligible? On ne peut plus se faire illusion sur ces idées de religion
naturelle, qui, chez tant de gens, ont écarté la religion révélée, depuis qu'on a vu, par l'expérience de notre génération, qu'elles ne tiennent point contre les arguments des sceptiques ; tandis qu'étant renfermées dans la révélation, comme c'est la certitude de celleci qu'ils doivent attaquer, tous leurs efforts seront vains.
76. Ce que je viens d'exposer en général, sera fortifié en suivant ces auteurs dans leurs détails, et d'abord sur un objet qui concerne encore le premier chapitre de la Genèse, mais que je dois faire précéder d'un autre objet, qui s'y présente avant celui-là. Bacon, qui avait étudié aussi profondément l'Ecriture sainte que la nature, et dont la célébrité soutenue ne peut qu'effacer les noms éphémères de ceux qui depuis quelques années ont porté le trouble duns les pensées de tant de gens; Bacon, dis-je, distinguait dans ce chapitre deux actes qui certainement ne peuvent être confondus ; l'un exprimé dans son premier verset, ou la création absolue, acte de la puissance divine ; l'autre, l'arrangement des substances créées, acte de la sagesse, détaillé dans le reste du chapitre ; l'un et l'autre incompréhensibles pour nous quant au passage de la volonté à l'exécution, et sur lesquels tous nos efforts n'ajouteraient rien à ce qu'il a plu à Dieu de nous en révéler. Mais les progrès des études de la nature nous ont fourni quelques moyens de reconnaître la réalité de ces actes, et c'est à quoi je viens maintenant.
77. Quand Dieu dit : Que la lumière soit! ce fut un acte immédiat de la puissance et de la sagesse, que certainement nous ne saurions comprendre : mais ce que nous savons maintenant, non par la méditation, mais par les progrès dans la physique et l'histoire naturelle, c'est que cette production a eu certainement lieu à une époque dans le temps, d'où date le commencement de toutes les opérations chimiques dont nous observons les monuments dans l'univers; opérations où nous distinguons des périodes, dans la dernière desquelles les choses se trouvent maintenant. Voilà ce qu'il faudrait pouvoir réfuter, avant qu'il fût permis à tout homme raisonnable de douter que les termes mêmes de la Genèse ne soient pour nous la première source de la vérité dans ce qui concerne la nature.
78. Je viens à un objet analogue dans le passage ci-dessus des auteurs du mémoire, où ils disent, parlant de l'habitant de l'Orient : De quelque côlé qu'il porte ses regards, il voit V action vivifiante du Créateur : Selon lui. Dieu plante les arbres. Ceci fait allusion à la troisième période de la création, dans laquelle Dieu dit : Que laterrepousse son jet , de Vherbe portant semence, et des arbres fruitiers portant des fruits selon leurs espèces , qui aient leurs semences en eux-mêmes : ou bien au verset 8 du chapitre II, où il est dit : Dieu avait planté un jardin en Eden. L'homme de l'ancien monde voyait ici avec raison l'action vivifiante, l'acte immédiat du Créateur. Mais ces auteurs qu'y voient-ils ? Les arbres an-
raient-ils donc f^xisté de toute éternité, ou sont-ils le produit, ainsi que les animaux, de la matière qui s'est organisée elle-même? Dans la première opinion, sur laquelle ces auteurs ne s'expliquent pas, l'idée de création s'évanouit encore; et dans la dernière, comme pour conserver le théisme, il faut nécessairement admettre que Dieu avait préparé la matière à s'organiser sous des formes précises et néanmoins si variées, ce sont toujours des actes immédiats, qui reviennent précisément aux termes de la Genèse. Or, ici encore, par les études géologiques, nous sommes parvenus à découvrir les différentes périodes où les diverses classes d'êtres organisés ont paru sur la terre; c'est dans la succession des couches minérales où se trouvent leurs dépouilles; et ces périodes se rapportent à la Genèse. Nous voilà donc assurés encore que la Genèse dit vrai sur ces grands points : cependant, quoique sûrs ainsi du fait, nous ne connaissons pas mieux que l'homme de l'ancien monde, la manière de l'exécution ; et nous ne pourrions exprimer cet acte de la Divinité, autrement qu'il n'est exprimé dans sa langue.
79. Le verset 19 du chapitre II de ce grand livre, est encore l'objet de la critique de ces auteurs ; ils attribuent au manque de développement des idées de l'habitant de l'Orient, que pour lui Dieu amène les animaux au premier homme, pour voir les noms qu'il leur donnerait. Ici nous n'avons pas de preuve directe que le fait ait eu lieu; mais d'abord, on ne saurait y opposer aucune preuve de fait ni de raisonnement. Ensuite, si ces auteurs sont théistes, ils ne peuvent qu'admettre la création d'un premier couple de l'espèce humaine; que Dieu leur enseigna un langage, puisque leur destination le leur rendait si essentiel, et qu'il leur donna une première éducation, comme ils la donnèrent ensuite à leurs enfants. Il est même impossible d'expliquer l'homme, sans admettre ces premiers moyens de développer ses facullés, qui, sans cela, ne se seraient jamais rapportées qu'aux objets des sens ; et alors il n'y a rien que de très-probable, à ce que Dieu fît venir les animaux devant Adam pour les lui faire connaître, pour l'instruire de leurs instincts et de leurs diverses facultés, et pour qu'il leur donnât des noms distinctifs. ÈnGn, puisque tous les points d'enseignement de la Genèse qui peuvent être vérifiés par des faits existants, se trouvent vrais, qu'est-ce qui peut fonder le doute sur le reste?
80. Ici nous avons un premier exemple de miracles proprement dits : Bacon les définit des actes immédiats de la Divinité , analogues à cet acte de création qui consiste dans la disposition et les mouvements de la matière, quand il s'agit d'élres matériels ; et il en est de même de quelque direction particulière de l'instinct des animaux et de l'inspiration des hommes : ce sont autant d'actes immédiats , et nous avons vu que par la nature même de la chose, les actes de la Divinité sont tous incompréhensibles pour nous. Ainsi quiconque admet la création ne peut refu-
ser d'admettre la possibilité des miracles. 81. Dieu a établi dans l'univers des causes qui l'ont amené à l'état où il se trouve , et qui continuent d'y produire les phénomènes que nous observons : c'est là un acte immédiat que le théiste ne peut refuser d'admettre. Dieu produit donc médiatement ces phénomènes dépendants des causes qu'il a établies ; mais quand il juge à propos d'en produire qu'elles n'opéreraient pas ellesmêmes , c'est sur elles qu'il agit pour qu'elles exécutent ses desseins ; et ce sont alors des actions immédiates, des miracles. Cette proposition est incontestable pour le théiste, sans qu'il ait même aucune connaissance des causes qui opèrent dans l'univers ; mais le physicien qui , par de profondes études expérimentales, est parvenu à pénétrer assez avant dans la nature de ces causes , voit de plus directement de quelle manière a pu s'appliquer l'action immédiate de Dieu, pour produire un grand nombre des effets physiques extraordinaires rapportés dans l'histoire sacrée ; et nommément des sons articulés conformes au langage des hommes ; puisqu'il ne s'agissait que de changer ou produire des mouvements locaux.
82. Cet objet me fait passer dès à présent à un autre reproche que les auteurs du mémoire font à l'homme de l'ancien monde, dans le passage ci-dessus , quant à sa manière d'envisager la nature; mais je reprendrai ensuite ceux que je laisse en arrière. Ils disent donc encore que , pour lui , chaque phénomène qui frappe les sens a été immédiatement produit par la Divinité. C'est là une objection qu'ont faite de tout temps ceux qui rejettent la partie historique de l'Ecriture sainte; et pour l'exprimer d'une manière plus précise , je la tirerai de la traduction française des ouvrages de Bacon dont j'ai parié ci-dessus , où l'éditeur présente ce philosophe comme ayant eu en vue de miner la foi chrétienne par ses principes, tandis qu'il est souvent obligé de l'attaquer, parce qu'il aurait fallu trop retrancher de ses ouvrages philosophiques (les seuls dont il annonce la traduction) pour que sa foi n'y parût pas. L'argument dont je parle est dans une note, sur le livre II, chap. 2 du traité de la Dignité et accroissement des Sciences. Ici le traducteur n'attaquait pas directement Bacon , parce qu'il ne parlait pas de miracles , mais seulement d'effets naturels qui peuvent paraître tels , quand on n'en connaît pas les causes : c'est dans sa Confession de Foi, pièce très-précise et très-dctaillée, que ce philosophe traite expressément des miracles , mais le traducteur ne l'annonce pas. Voici cette note, au tome I, page 276 de la traduction : Tout effet , même très-naturel , que nous voyons pour la première fois, et qui dépend d'une loi inconnue . doit nous étonner autant que le ferait ce que les dévots appellent un miracle , si un tel événement était possible. Or nous ne connaissons qu'un petit nombre de lois naturelles ; nous ne connaissons point du tout la nature du premier moteur de l'univers, ni celui de notre propre corps ; il est
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LETTRES SUR LL CHRISTIANISME
donc beaucoup de phénomènes qui sont encore pour nous des miracles. Tel est l'argument ordinaire , et c'est celui qu'ont en vue les auteurs du mémoire , quand ils disent : que chaque phénomène qui frappait les sens de l'habitant de VOrient était pour lui immédiatement produit par la Divinité. Je vais donc montrer l'illusion de cette idée.
I 83. Qu'on se représente l'homme naissant dans le monde, sans aucune autre connaissance que sa perception de lui-même , et celle des impressions qu'il reçoit des objets extérieurs : de quoi s'étonnera-t-il? De rien, pas même de miracles réels , c'est-à-dire , quand Dieu changerait les effets des causes naturelles en changeant le cours de celles-ci. Car pour s'élonner, il faut avoir acquis déjà des connaissances sur les effets ordinaires ; or l'homme voyant un perpétuel changement de scène dans l'atmosphère et sur la terre, de lieu en lieu , de saison en saison , avec de très-grandes irrégularités dans ces changements, ou il s'étonnerait de tout, ou il ne s'étonnerait de rien. C'est donc par une inattention peu philosophique que ces auteurs prétendent que , pour l'habitant de l'ancien monde , chaque phénomène qui frappait ses sens était immédiatement produit par la Divinité; car il aurait fallu qu'il sût premièrement qu'il existait une Divinité, et il ne pouvait l'avoir appris que d'elle-même ; ce qui seul renverserait tout ce qu'ils avancent dans ce passage.
84. Mais supposons , par impossible, que l'habitant de l'ancien monde eût pu connaître, sans une révélation positive, l'existence d'une Divinité, s'il n'était instruit que sur ce point, sans aucune connaissance des causes agissantes dans la nature , il ne devait faire sans doute aucune distinction entre une action médiate ou immédiate de Dieu ; il ne devait pas même songer à un tel objet , ni rien exprimer qui y eût du rapport ou qui pût donner lieu à cette distinction. Aussi n'y a-t-il rien dans la Genèse , quant à ce dont les hommes furent témoins , qui puisse fournir le moindre fondement à cette remarque. Chaque fois qu'un effet y est attribué immédiatement à la Divinité , il est dit que sa voix se fit entendre comme l'annonçant. Il n'y a certainement dans la nature aucune cause physique consistant en des sons qui aient un langage précurseur des effets qui vont être produits ; mais qui pourrait nier que celui qui avait établi les causes acoustiques ne pût produire une voix , des sons , soit pour instruire les hommes , soit pour annoncer des événements qu'ils reconnaîtraient alors pour des actes immédiats de sa part? J'aurai bientôt occasion, monsieur, de vous rapporter un entretien dans lequel, par cette seule considération , je confondis un athée prétendu juif. Quant à ceux dont il s'agit, il faut qu'ils aient cessé de lire la Genèse , et qu'ils s'en soient rapportés à la classe d'exégètes dont ils s'appuient , pour qu'il leur ait échappé une telle définition des habitants de ]('ancien monde.