‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 155 sur 202 · Retournant maintenant en arrière · texte numérisé non relu

Retournant maintenant en arrière

dans ce passage, on y trouve que , pour ces premiers hommes , chaque grande vérité était inspirée par la Divinité. Que veut dire cela? Pour que ces hommes pussent parvenir à quelque granrle vérité , il aurait fallu qu'ils en eussent la démonstration ; s'ils l'avaient, il ne pouvait pas leur venir à l'esprit que la conséquence de leur recherche , la vérité trouvée, fût inspirée par la Divinité; et s'ils ne l'avaient pas trouvée eux-mêmes et qu'ils eussent entendu la voix de Dieu qui l'annonçait, pouvaient-ils se méprendre ou être en doute? C'est donc toujours la même pétition de principe que nous verrons bientôt renversée.

86. Quand ils disent encore que , pour Vhabitant de V ancien monde , chaque établissement utile inventé par l'homme , chaque ouvrage mécanique artistement travaillé, est inspiré par la Divinité : c'est ne rien dire du tout, à moins de spécification des cas; cor ici encore les instituteurs des établissements et les inventeurs des ouvrages mécaniques, n'ignorant pas eux-mêmes par où ils y étaient parvenus , ne pouvaient s'y méprendre ; et quant aux autres , à moins que de spécifier les cas , ce n'est là qu'une insinuation partant de la même source. Il faut donc être précis en pareil cas ; ainsi prenons pour exemple l'agriculture , le premier de ces établissements utiles que les hommes de l'ancien monde regardèrent comme inspirés par la Divinité. Dieu leur enseigna cet art lorsque , chassant Adam du jardin dEden , il le plaça sur d'autres terres où il fut obligé de manger son pain à la sueur de son visage, parce que d'elles-mêmes elles n'auraient produit que des épines et des chardons, ou en général les plantes qui n'exigent point de culture. Or nous savons que Noé et sa famille enseignèrent aussi l'agriculture à leurs descendants sur les nouvelles terres , non-seulement parce que la Genèse dit que Noé planta la vigne , mais parce que les traditions païennes renferment de grands détails sur cet objet, tels que celte transplantation même de la vigne , et l'usage du bœuf pour l'agriculture , qui donna lieu à diverses parties de leurs cultes, et parce qu'elles renferment positivement cette circonstance que le personnage considéré chez toutes comme le père commun des hommes, et à qui elles attribuent leur instruction dans tous les arts, avait sauvé dans sa barque les graines des plantes qui ne croissent que par la culture. Isaïe (XXVIII, 26) considère aussi l'agriculture comme enseignée par TEternel.

87. Quant aux ouvrages mécaniques artistement travaillés, ces auteurs auraientils en vue l'arche dans laquelle Noé et sa famille furent sauvés du déluge avec tous les animaux qui leur étaient nécessaires dans leur nouvelle habitation ? Sans doute Noé en reçut , par la voix de Dieu , le plan et toutes les* dimensions. C'est à quoi peut encore se rapporter ce que disent ces auteurs , sans nulle spécification comme pour tout le reste: Tout sage qui , par la situation actuelle des choses , soupçonne l'avenir ou le prédit posi-

tivement , est {pour Vhabitant de l'Orient), un homme de Dieu , un fils de Bien. Celle dernière association est insidieuse , comme voulant embrasser la désignation du Messie dans des termes figuré» ; mais je ne m'arrêterai pas à cet objet , parce qu'il a été si souvent et si péremptoirement démontré que cette expression, F<7s de /)ïeM, est, dans son sens propre, caractéristique de notre Sauveur, que l'obstination seule peut faire persister à la considérer dans le sens que ces auteurs lui donnent. Et quant à prédire l'avenir , tant qu'on n'aura pas fixé son attention sur la prédiction du déluge à Noé et sur son accomplissement, à l'égard d'un événement qui embrassait toute la terre, ce sera comme si l'on voulait fuir la vérité. Je me borne ici à C( ttc seule remarque sur ce point , parce que je dois y revenir.

88. J'ose , monsieur, vous inviter (comme j'y invite do nouveau ces auteurs) de fixer votre attention sur l'analyse que je viens de faire d'un passage qui est vraiment fondamental dans leur mémoire , quoique vous «pensassiez qu'ils n'en avaient exprimé les idées qu'en passant, et que vous ne le considérassiez que comme accessoire pour vous. C'est la base de tout leur système , comme aussi les choses qu'ils rejettent sont le fondement de toute l'Ecriture sainte. La Genèse étant écartée , les hommes tombent nécessairement dans ce scepticisme qu'on voit régner dans tout le mémoire de ces auteurs, dès qu'ils argumentent , et les idées de théisme qu'il renferme ne sont plus que des assertions sans fondement. Mais la Genèse étant au contraire démontrée vraie par la nature elle-même , il n'est plus permis d'employer, pour les autres livres de l'Ecriture sainte, d'autre exégèse que celle que j'ai définie dans ma lettre précédente, puisqu'ils deviennent tous les règles de notre foi.

89. C'est votre acquiescement à cette base posée dans le mémoire, qui vous a fait dire à ses auteurs, à la page k de votre réponse : Nous sommes donc d'accord sur tous ces points ; et je suis aussi entièrement de votre avis dans ce que vous dites en particulier de la sagesse législative de Moïse , en conséquence de laquelle tout le culte cérémoniel devait tomber avec le temps et en d'autres circonstances. Vous avez très-ingénieusement observé ce culte en remarquant que la quantité des usages qui y sont prescrits, qui occupent les yeux, les mains et tous les sens , et qui en même temps se rapportent tous à un Dieu créateur et modérateur de l'univers, étaient, pour un peuple abâtardi par une longue oppression et inclinant vers le chiite des faux dieux , l'unique préservatif contre ces erreurs. C'est en vérité la solution la plus heureuse de ce que vous nommez un problème difficile, et où vous faites paraître Moïse avec éclat.

90. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai montré ci-devant , d'une solution bien différente de celle-là, non ingénieuse, mais vraie, que fournit l'Exode des cérémonies judaïques, et dans laquelle Moïse paraît avec son éclat

réel : devant considérer maintenant cet objet sous un autre point de vue. Et d'abord d'où Moïse aurait-il pu tirer lui-même, l'idée d'un Etre créateur et- modérateur de l'univers; puisque ces auteurs qui le commentent, ne trouvent pas dans la langue originale , des termes qui expriment les idées d'actions médiates et immédiates de la Divinité, ni par conséquent rien qui puisse désigner une création, un gouvernement de Dieu à l'égard de l'univers? C'est là une contradiction mani* feste. Et quant à nous , qui devons avoir en vue le christianisme, où pourrions-nous alors le faire commencer? Je viendrai dans ma lettre suivante aux déviations dans lesquelles ces concessions vous entraînent à l'égard de l'Evangile ; mais je dois m'arrêter ici à un pas intermédiaire.

91. Vous acquiescez, monsieur, à une autre proposition de ces auteurs, qui détermine tout le reste de votre réponse. Ils avaient dit à la page 18 : De nos jours chaque parti ose admettre comme une vérité incontestable, qu'il y a un milieu entre une religion positive et l'incrédulité ; et vous dites à la page 30 : On convient généralement, qu'il y a un milieu entre une religion positive et l'irréligion ; la religion pure, et comme on pourrait la distinguer, la religion qu'aucun lien n'embarrasse. J'ose, monsieur, vous assurer, que l'acquiescement à cette proposition est bien loin diÇtre général ; mais ce qui importe ici, c'est d'examiner si elle est vraie.

92. Il ne peut y avoir de religion sans qu'on n'admette, sur un fondement solide, et non d'après l'opinion d'une famille nomade , les propositions suivantes : Il y a un Dieu ; il a créé l'univers, et l'homme en particulier; et il a mis les hommes en état de connaître certainement ces origines, sa volonté et leur destination. D'où les hommes ont-ils pu tirer ces connaissances positives, qui , avec leurs développements aussi positifs, doivent constituer la religion? Ne (nous arrêtons pas à de simples professions de croyances , qui ne sont rien , pouvant être changées quand on veut, et qui sans doute se trouvent dans ce mémoire ; mais voyons ce que disent ces auteurs eux-mêmes à la page 36 , sur ce que pourrait être ce milieu cherché. En vain des hommes d'un génie trèsdifférent mais toujours sublime, avaient-ils cherché à donner à une religion purement sensible qui dégénérait de plus en plus en culte extérieur, une tendance moins grossière, afin de préparer l'esprit humain à une religion purement spirituelle, si tant est qu'elle puisse jamais être le partage d'êtres finis. Les voilà donc eux-mêmes dans le doute, sur ce qu'ils avaient dit être une vérité incontestable, savoir, qu'il y ait un milieu réel pour les hommes, entre une religion positive et l'incrédulité. Et vous-même , monsieur, vous dites à la page 32 de votre réponse : Pour retourner en arrière , ce que j'ai nommé une religion débarrassée de tout lien et sans aucun voile , peut être pensé sans doute, par une contemplation qu'aucune distraction n'interrompe, et vous pouvez vous en faire une idée. Mais ni

LETTRES SUR LE CHRJSTIANISME

vous, ni tout autre homme ne pourra la retenir invariablement quand il en aura fait choix. Quelle religion peuvent donc avoir les hommes, quand elle n'est pas positivement fixée par les liens de la révélation? Je n'aurais pas besoin d'avoir recours à l'expérience vis-àvis de ces auteurs ni de vous-même, monsieur, puisqu'ils doutent s'il peut y en avoir une, et que vous convenez qu'elle peut bien être pensée, mais non retenue invariablement. Cependant les exemples peuvent être utiles; et entre la multitude de ceux qui m'ont frappé dans le long cours de mes observalions en divers lieux, je vais en citer un, qui, je n'en doute pas , vous frappera comme moi.

93. Il y a deux à trois ans, que, traversant la mer d'Yarmouth à Cuxhaven, je trouvai , entre autres passagers dans le paquebot, un théophilanlhrope anglais, un Juif allemand, et trois jeunes Anglais qui allaient continuer leurs études à Gottingue; et dans le cours du voyage, une conversation s'engagea entre les deux premiers et moi , en présence des derniers. Cette conversation fut en anglais ; le Juif, qui fréquente beaucoup l'Angleterre, parlant couramment cette langue ; mais tout ce qui s'y dit m'ayant beaucoup frappé, je saisis le premier moment que j'eus de libre étant à terre, pour mettre par écrit en français tout le dialogue et ses circonstances.

94. Le théophilanthrope anglais, homme d'un esprit ardent , paraissait vouloir faire des prosélytes à cette secte : car c'était le temps où l'on voulait établir en France le culte théophilanlhropique, comme on y travaillait aussi sourdement en Angleterre, suivant ce que j'appris à cette occasion. L'Anglais mit la conservation sur ce sujet, tandis que nous étions dans la cabine, et il montra beaucoup d'habitude à en parler. Il prétendait que le christianisme n'avait prévalu dans une si grande partie de la terre , que parce que c'était la religion naturelle et vraiment théophilhantropique ; mais que les lumières étant aujourd'hui généralement répandues, il était temps de faire tomber le voile qui le couvrait : que c'était la religion des sages de tous les temps, que Jésus-Christ et ses premiers sectateurs avaient entrepris de fixer parmi les hommes ; mais que leur religion avait été pervertie par les prêtres . en y mêlant des dogmes absurdes. Que pendant longtemps les philosophes n'avaient osé attaquer cette religion factice , de peur qu'en ébranlant trop tôt la religion publique, il n'en restât point; qu'il fallait auparavant, et par degrés , éclairer les hommes ; que maintenant tout était prêt, et que ces inventions devaient tomber.

95. Tel est le résumédu discours de l'Anglais, qui savait fort bien sa leçon ; car ceux qui auront occasion de voir le petit ouvrage que je viens de publier sous le titre de Bacon tel qu'il est, trouveront que c'est le même langage que l'éditeur de la traduction française des ouvrages de ce philosophe lui fait tenir, dans un prétendu monologue qui compose la plus grande partie de la préface de cette

édition. Quand il eut ainsi péroré pendant assez longtemps, je m'adressai à lui , et la conversation continua quelque temps entre nous.

«Vous estimez donc Jésus-Christ, » lui dis-je. — « Oui, répondit-il : il était ami des hommes, et voyant dans quelle servitude religieuse et civile ils étaient retenus, il se dévoua à rétablir le règne de la raison et du peuple.» — «Mais, lui demandai-je, comment accordez-vous, avec ce désir du bien, avec le respect pour la Divinité , avec du génie même ( car il en fallait beaucoup pour une telle entreprise) la déception que vous devez supposer dans ce que l'histoire contemporaine, écrite par ses disciples, dit des miracles qu'il opérait? Devait-il regarder comme possible de soutenir une déception pareille au milieu de ses ennemis, ou même l'entreprendre? Et comment ses apôtres après lui, auraient-ils pu entraîner tant de gens, en soutenant sa résurrection, son ascension, le pouvoir qu'ils en avaient reçu eux-mêmes de faire des miracles, et le soutenir jusque dans les supplices? »— « On peut tout, répondit-il, par un vrai enthousiasme , et en l'inspirant au peuple ; le peuple se laisse aisément entraîner quand on sait manier les esprits, et la beauté du but justifie les moyens. » — « On a bientôt énoncé, lui dis-je, une assertion pareille ; mais elle ne prouve rien sans application. Avez-vous considéré que les chefs de la nation juive, sous les yeux de qui Jésus opérait ces miracles , qui avaient un grand intérêt à découvrir la fraude, s'il y en eût eu, et qui apostaient même des gens pour le suivre et l'épier, ne purent jamais rien découvrir qui secondât leur haine? » — « Oh 1 ce sont là de vieilles histoires, qu'on n'écoute plus depuis que la raison est émancipée. »

— « Parmi ces histoires, cependant, il en est une, dis-je, qui mérite quelque attention. Lorsque Jésus vint au monde, la nation juive, d'après ses livres sacrés , attendait un Etre extraordinaire sous le titre de Messie, qui devait venir dans ce temps-là même. Jésus s'annonça comme étant ce Messie, et fut reconnu pour tel par une partie de cette nation, d'après des circonstances caractéristiques ; l'autre partie ne voulut pas le reconnaître, s'étant figuré qu'il devait venir avec une pompe mondaine , et ce fut elle qui le mit à mort, continuant néanmoins d'attendre un Messie, mais qui n'est point venu. Que dites-vous de ces prophéties, si précieusement conservées dans des documents considérés comme sacrés par toute une nation? »

— « Je dis qu'on leur (ait dire tout ce qu'où veut. » — « Sans doute donc que vous con-^ sidérez Moïse et les prophètes, mentionnés dans ces documents, comme une longue suite de théophilanthropes, qui faisaient aussi accroire au peuple qu'ils opéraient des miracles. Cependant, si c'était ordinairement pour son bien immédiat qu'ils les opéraient, c'était souvent aussi pour le punir : comment donc pensez-vous que l'illusion pût se soutenir durant des siècles? » — « Comme elle se soutenait parmi les païens, dont les

prêtres avaient le même pouvoir sur tant de peuples. » — « Cet ascendant que pouvaient acquérir sur les autres hommes , ceux qui parlaient au nom d'une Divinité, ne vous paraît-il pas bien extraordinaire? Pour sen faire une idée dans de fausses religions , ne ftiut-il pas reconnaître que quelque chose de réel du même genre avait eu lieu parmi les hommes, qui les avait convaincus qu'il existait une Divinité, dont la volonté pouvait être manifestée par quelques hommes qu'elle inspirait? Comment donc expliquez-vous la naissance de cette idée fondamentale ? Et en général, quelle origine attribuez-vous aux religions païennes?» — «Quelle origine ! Qui peut tracer l'origine des rêveries des hommes ? » — « Ce sont ceux, lui dis-je alors, qui rédéchissent, examinent et consultent les hommes instruits avant que de fixer leurs opinions, surtout quand les objets sont graves. Si vous l'eussiez fait , vous auriez trouvé en particulier dans les ouvrages de plusieurs de vos compatriotes, MM. Bryant, Th. Maurice , Ph. Howard , et dans les mémoires de la société asiatique, des preuves incontestables que ce que nous nommons les mythologies des païens, ne sont que des traditions défigurées provenant d'une même source que la religion des Juifs , c'est-à-dire d'une famille sauvée miraculeusement dans un bouleversement de toute la terre par les eaux ; et que cette famille est celle de Noé, mentionnée, ainsi que tout l'événement, dans notre livre nommé la Genèse, »

96. Jusque-là, quoique j'eusse remarqué quelques personnes attentives à notre discussion, elles n'y avaient pris aucune part ; mais alors elle fut interrompue par quelqu'un, qui se fit connaître pour Juif.

« La (jenèse, dit-il avec ricanement : Eh ! connaissez-vous ce livre?» — « Je crois que oui » repartis-je. — « Savez-vous l'hébreu ?» — « Non. » — Que pouvez-vous donc dire d'après un livre dont vous n'éles pas en état de lire 1 original? » — «Et vous, monsieur, qu'en dites-vous ?» — « Que c'est un livre mythologique, composé de fragments d'anciens écrits, cousus ensemble et défigurés par ceux qui ont agencé les autres livres des Hébreux. » — « Mais d'où pensez-vous que soit née l'idée d'un Dieu créateur et agissant sur l'univers, sur la terre et sur les hommes en particulier, idée qui est dominante dans ce livre ?» — « Des prêtres, dit-il : ce mot n'était point dans les écrits originaux, dont ces fragments demeuraient : c'étaient les ouvrages de quelques sages , qui connaissaient la nature et ses opérations, et nature était le mot qu'ils avaient employé. »

97. Là dessus il prit un morceau de craie, et traça sur la table certains caractères, qu'il dit être le mot nature en hébreu, puis efl'açant et remplaçant quelques parties, il nous montra ce qu'il dit être le Jéhova de la Genèse, prétendant qu'on l'avait substitué partout au mot original, afin d'en déduire un culte, et en faire un objet de crainte pour le peuple. Croyant alors ne pouvoir trouver aucune opposition de la part de gens qui ne sa-

vaient pas l'hébreu, il se mit à débiter un système, en homme qui paraissait avoir l'habitude de le soutenir. La nature , disait-il , était le tout, ses lois avaient amené l'univers au point où nous le voyons, et cela par une multitude de circuits, qui continuaient dans des changements, les uns perceptibles, les autres imperceptibles pour nous : ces lois régissaient citafjue homme, comme chaque animal, chaque plante, le soleil, les planètes et les étoiles, et nous ne faisions que ce qu'elles nous faisaient faire. Tel est le résumé d'une tirade, qu'il débita avec le plus grand ton d'assurance, et dans laquelle je ne l'interrompis point.

98. Le théophilantrope m'avait paru fort attentif, et peu disposé à des objections, c'est pourquoi, avant que de répondre au Juif, je m'adressai d'abord à lui-même. — « Que pensez-vous, lui dis-je, de ce que ce Juif, après avoir tracé des caractères que nous n'entendons ni vous ni moi, a dit de la nature? » — « Mais répondit-il, il y a du vrai dans ce qu'il a dit. Nous no pouvons pas comprendre ce que c'est que Dieu. Nous voyons un certain ordre, une certaine suite de choses dans la nature, tout s'y exécute par les lois invariables, de sorte qu'on peut bien dire quo c'est la nature qui régit tout, soit qu'on nomme Dieu ou d'un autre nom, ce pouvoir dont tout dépend. » — « Ainsi, lui dis-je, dans votre théophilanthropisme, où vous professez de l'amour pour Dieu et pour les hommes (suivant l'étymologie du mot) vous aimez la nature et sa partie nommée les hommes. Sans doute donc, que quant à ce qu'on nomme les devoirs que les hommes ont au moins à remplir les uns envers les autres, si ce n'est encore envers Dieu, vous les supposez dans le cours des lois de la nature, mais où en est le code ?» — « 11 est dans le cœur de l'homme et de tout temps la nature l'a dicté aux sages. » — « J'ai lu, lui dis-je, et j'ai même ici avec moi, le petit ouvrage intitulé Culte des théophilanthropes , publié à Paris, et que vous avez dit tout à l'heure être traduit en anglais à l'usage d'une société pareille qui se forme en Angleterre ; il contient les rudiments de ce que vous nommez votre religion et j'y ai trouvé de fort bons préceptes, tirés entre autres de la Bible, mais d'où procèdent pour vous les motifs de les pratiquer?» — « La nature des choses les dicte, parce que ce sont les lois éternelles de l'ordre, auxquelles les hommes doivent se conformer pour être heureux, et s'ils ne s'y conforment pas ils sont malheureux. » — « Mais, repartis-je, tant que je ne vois ces lois écrites nulle part en langage vulgaire, et sous l'autorité d'un législateur auquel les hommes soient obligés d'obéir sous peine d'une punition qu'ils ne pourront éviter, et qui les encourage à les suivre par des promesses certaines de bonheur, je ne saurais voir comment les hommes peuvent être dirigés par elles. » — « C'est la raison qui les prononce, et la nécessité oblige d'obéir. » — « Mais que pensez-vous de l'efficacité de ce code, d'après ce que nous montre l'expérience dans

LETTRES SUR LE CIIRISIIANISME

le pays, et au temps même qui a vu naître celle société de théophilanthropes que vous paraissez vouloir étendre dans votre patrie ? » Il balbutia sa réponse , se jetant dans la politique, où je ne voulus pas le suivie, me contentant de lui faire remarquer, qu'il était tombé, quant au fond, dans les idées du Juif, et de le prier d'être attentif à ce que j'allais y répondre.

99. Je m'adressai alors à cet homme, qui voulait considérer l'athéisme comme l'idée la plus ancienne qui existât dans le genre humain. « Vous croyez donc, monsieur, lui dis-je, que les lois de la nature, en tant qu'existantes par elles-mêmes, ont prorluit l'univers tel que nous le voyons. Si quelqu'un me disait que les montres sont faites avec des instruments d'agriculture, je lui demanderais s'il connaît bien en quoi consiste une montre, et ce qu'on peut faire avec de tels instruments. Je vous demanderais donc, si vous avez étudié l'univers, et si vous connaissez ce que vous nommez les lois de la nature et ce qu'elles peuvent opérer?» — « Aussi bien que vous » me répondit-il brusquement. — « Cela peut être, lui dis-je, mais ce n'est pas une petite étude, c: ceux qui s'y sont voués au degré nécessaire pour en parler avec raison, sont d'ordinaire fort connus : je vous prierais donc de me dire votre nom. » — Il ne s'agit pas du nom, répliqua-t-il avec humeur. — « Je aous demande pardon, lui répondis-je, quand une compagnie se rencontre accidentellement. <'t qu'il s'y élève de telles questions, qu'il faille s'en être occupé très-profondément pour être autorisé à y affirmer des propositions, il faut quelquefois bien des longueurs pour parvenir à se connaître, et l'on peut abréger en se nommant. Ainsi je vous dirai, que je suis un tel et je vous demanderai si vous avez lu quelqu'un de mes ouvrages sur le sujet dont nous parlons ?» — « Je ne les connais pas, » me répondit-il. — « J'en suis fâché, parce que s'ils vous fussent connus, vous pourriez me dire si vous auriez trouvé quelque chose à objecter contre mes preuves sur deux objets généraux : l'un , que les causes connues dans l'univers, quoiqu'elles y produisent les eflets que nous y observons, n'ont pu le produire lui-même, l'autre, que nous avons dans la Genèse la vraie histoire de sa formation, ainsi que celle des premiers âges de la terre et du genre humain. » — « Eh ! comment pourriez-vous avoir prouvé cela, tandis que tantd'autres naturalistes ont prouvé le contraire ?» — « C'est ce que vous sauriez si vous m'eussiez lu ; mais rouime probablementvous n'êtes pas au fait de ces questions, passons à un autre objet qui en est indépendant. Vous dites que des prêtres ont substitué, dans des fragments d'anciens écrits le mot Jéhova, ou Dieu, à celui delà nature. Je vous demanderai donc, si la nature peut prédire? » — « La nature, non : mais quelques hommes d'après elle. Les astronomes prédisent sûrement les éclipses ; les marins prédisent aussi le temps en mer, et les agricuiteurs prédisent si la récolte sera bonne

ou mauvaise : cela se véri6e assez souvent ; et si, malgré les plus grandes apparences de mauvais temps ou de mauvaise récolte, il as* rive le contraire, on dit que c'est un miracle. » — « Vous écartez la question (lui disje) : je vous ai demandé si la nature ellemême pouvait prédire, en langage articulé, et vous avez répondu que non : prenons donc un cas dans la Genèse. Nous y trouvons que Dieu dit à Noé : La fin de toute chair est venue devant moi, car ils ont rempli la terre d'extorsion ; et voici, je les détrtiirai et la terre avec eux. Fais-toi une arche. Pouvez vous substituer ici au mot Dieu celui de nature ? Si la terre habitée par les hommes fut en effet détruite avec eux; n'est-ce pas-là une prédiction absolue, faite à un homme, provenant d'un savoir qui n'appartient pas à l'homme? Si Noé et sa famille furent sauvés dans l'arche, malgré un bouleversement de la surface du globe dans lequel rien de flottant sur les eaux ne pouvait résister à la submersion, leur salut ne fut- il pas un effet surnaturel, un miracle? Et si la nature, comme vous en convenez , n'a aucune voix articulée, l'auteur de la nature, l'Etre désigné par le mot Dieu, ne peut-il pas produire une telle voix? » — « Mais tout cela (dit-il) est fabuleux, les naturalistes l'ont prouvé. » — « Je vous arrête, parce que vous parlez d'un sujet auquel je vois bien que vous n'entendez rien. Suffit-il d'un ton tranchant comme le vôtre, pour décider les questions en même temps les plus profondes et les plus importantes ? Voyant combien peu vous êtes en état de rien soutenir avec le moindre fondement sur celle que vous avez élevée, je me crois autorisé à vous dire , monsieur, qu'il est bien téméraire d'abuser de quelque talent de parler , pour attaquer les fondements de la foi publique, devant des chrétiens rencontrés accidentellement, comme vous le faites sans doute parmi vos frères, comptant que vous ne trouverez personne qui soit capable de vous convaincre d'ignorance. »

100. Je ne sais quel effet mon apostrophe, qui partait du cœur , produisit sur ce Juif; parce qu'il ne répondit rien et sortit de la cabine : et alors m'adressant au théophilantliropc : — « Vous voyez (lui dis-je) cet ignorant confondu ; et cependant il avait déjà fait chanceler votre croyance en ce théisme que vous professez. Ou plutôt, on ne sait, on ne peut connaître le théisme qu'on professe en mots, dès qu'on a abandonné la révélation; parce qu'il ne peut être qu'un objet de foi, et dans les termes révélés par la Divinité elle-même , accommodés à la portée des hommes. C'est d'après ces termes seuls, que leur croyance en un Etre supérieur à la nature peut être uniforme; hors de là, il n'y a que des conjectures aussi diverses que les imaginations des hommes. Pourquoi n'avezvous pas soutenu votre croyance contre ce Juif, si au fond elle est différente? Et surtout, lorsqu'on a tenté de vous détacher de la foi de vos pères, en vous flattant que l'idée d'un Etre spirituel, créateur et conservateur de l'univers, et toutes les conséquences qui

DEMONSTRATION ËVANGELIQUE. DELUC.

doivent en résulter pour les hommes, avaient été trouvées par eux-mêmes, pourquoi ne vous étes-vous pas fait définir assez bien, et l'essence de cet Etre distinct de la nature, et les moyens qu'ont eus les hommes de le découvrir, pour confondre au moins des athées tels que cet homme qui n'est qu'un babillard ? Si vous possédiez une maison solide, où en même temps vous soyez bien logé, et que quelqu'un vînt vous proposer de l'échanger contre une autre qui vous paraîtrait plus commode, n'en cxaminerioz-vous pas vous-même, ou n'en feriez-vous pas examiner les fondements avant que de vous déterminer ? Cependant il ne s'agirait que d'une demeure pour votre existence passagère dans ce monde ; et la même révélation que vous abandonnez , en annonce une autre après cette vie qui a infiniment plus d'importante, et pour laquelle il vous est bien essentiel de connaître la manière dont vous avez à penser et agir dans ce court espace de temps : et non-seulement vous vous conduisez au hasard pour vous-même, dans une affaire de telle importance, mais vous paraissez vous employer à entraîner vos compatriotes dans le même piège? La secte que vous avez adoptée, voulant séduire les hommes inaltentifs , professe le théisme comme une idée naturelle à l'homme, et bâtit sur cette idée une morale attrayante; mais vous voyez que tout cela n'est édifié que sur lesable, puisque le premier ventde l'athéisme l'avait ébranle chez vous. Si vous croyez encore, d'après voire première éducation, à l'existence d'un Etre suprême qui aime ses créatures, pouvez-vous croire qu'il ait laissé les hommes dans un état si déplorable, et qu'il ne se soit pas révélé à eux dès le commencement de leur existence , pour fixer leurs idées à cet égard ? Réfléchissez-y, monsieur, et comprenez au moins , par ce qui vient de vous arriver, que vous avez bien des études à faire avant que de vous déterminer finalement ; études dans lesquelles vous ne devez pas vous borner à ceux qui attaquent, mais vous devez écouter ceux qui défendent la révélation ; et vous ne sauriez être mieux placé nour cela que dans votre patrie. )> Il prit en bonne part mes remarques, convint qu'il s'était trop tôt déterminé, et ce fut ainsi que notre conversation finit sur ce sujet : il sortit alors de la cabine, et il n'en fut plus question dans le reste du voyage, qui approchait de sa fin.

101. Les trois jeunes Anglais dont j'ai parlé avaient été fort attentifs à cette conversation, sans y prendre part ; et comme nous restâmes encore quelques moments seuls dans la cabine, ils me témoignèrent leur satisfaction d'avoir entendu traiter ces sujets (dont ils convinrent qu'on parlait déjà en Angleterre parmi une certaine classe de personnes) par quelqu'un dont ils avaient ouï parler comme s'en étant beaucoup occupé. Ce fui alors qu'ils m'apprirent qu'ils allaient continuer leurs études à Gollingue, et ils me demandèrent s'ils pourraient y trouver mes ouvrages ; je leur dis que je n'en doutais pas, du

moins à la bibliothèque; etqu'en particulier, lorsqu'ils entendraient l'allemand , je leur conseillais de lire des lettres que j'avais adressées à M. Blumenbach, l'un des professeurs de l'université dont probablement ils suivraient les cours.

102. Je crois, monsieur, que cette anecdote n'aura pas été pour vous sans intérêt, surtout si vous avez lu le petit ouvrage que je viens de publier sur Bacon, dans lequel, en rapprochant des traits qui se trouvent épars dans l'édition française des ouvrages de ce philosophe, j'ai montré chez un seul homme cette transition d'un théisme en apparence senti à l'athéisme : passage bien facile, comme vous l'avez vu ci-dessus entre le théophilanthrope anglais et le juif; L'éditeur de Bacon dit d'abord, dans une note à la p. 32 de sa préf ice. : Le vrai christianisme. Ici qu'il est exposé dans le développement du discours sur lu montagne, durera autant que Vhomme ; la nature du cœur humain est le sol dans lequel il est planté. Quand donc on connaît ce discours prononcé par Jésus-Christ sur la montagne, on se persuade au moins que l'auteur est un théiste qui croit à l'existence d'un Etre spirituel, supérieur à la nature, et qui a placé dans le cœur de l'homme les sentiments d'adoration pourlui,et de justice , de bonté, de charité envers ses semblables qui, dans ce discours, se trouvent sous la forme de commandements , et que c'est là ce qu'on nomme aujourd'hui théophilanthropisme. Mais suivons un moment cet auteur.

103. Il ne faut pas aller bien loin pour trouver d'abord que le théisme, qui fait partie de cette prétendue religion, n'est que chimère, comme il se trouva chez le théophilanthrope anglais : car cette note même si pathétique, appartient aune partie d'un monologue que l'auteur prête à Bacon, et dans lequel il lui fait dire : Je tenterai d'expliquer quelques-unes des anciennes mythologies, surtout celles des Grecs, qui ne me paraissent qu'un composé d'allégories, les unes faisant un corps, les autres tout à fait incohérentes, et toutes servant de voiles à différents systèmes, de physique et de morale. Ces allégories furent embellies par les poètes , puis les prêtres s'en saisirent... En expliquant ainsi la mythologie païenne, je donnerai aussi une clef pour analyser la mythologie chrétienne. Voilà trait pour trait la définition que. deux ans avant la publication de cet ouvrage , le Juif me donna de la Genèse, à laquelle acquiesça le théophilanlhrope. C'est donc là le système d'une secte qui prétend que les prêtres ont substitué, dans quelques fragments d'écrits de très-anciens philosophes, le mot de Dieu, ou ses équivalents, à celui de nature ; et quant à ce qu'ajoutait le Juif, voici ce qui s'y trouve analogue dans cet auteur (Tom. I, pag. 165, en note) : S'il est vrai que le grand ressort de ce monde soit un Dieu, la théorie des ressorts étant une partie de la mécanique, et la mécanique une partie de la physique, dès lors on est forcé de mêler la théologie à la philosophie. C'est parce que les physiciens consi-

LETTRES SUR LE CHRISTIANISMF,

dèrcnt toujours le mouvemeitt de ce monde comme déjà produit, et non comme à produire, quils ne sentent pas cette vérité. C'est donc parce que leur théorie des forces motrices est incomplète, que, dans la physique, ils ne parlent pas de Dieu ou de ses équivalents. 11 y a ici plus d'apparence de raisonnement; mais c'est la même chimère de matérialisme que le Juif exprimait par lois de la nature.

104. EnQn, quant à ces dispositions du cœur humain , qui , jointes à l'idée de Dieu , devraient rassurer les hommes en leur montrant qu'il existe une religion naturelle, voici ce que dit l'auteur, dans une note {tome 111, page 392) : Si l'amour de la justice est inné dans le cœur humain, ce n'est pas en tant que chaque individu aime à l'observer envers les mitres, mais en tant qu'il souhaite que les autres l'observent envers lui ; et s'il exige que les autres soient justes entre eux, c'est afin qu'ils le soient aussi avec lui. Telle est donc la fin de toute morale naturelle, comme ce qui précède était la fin de tout théisme. Cependant cette peinture du cœur humain n'est que trop vraie, et elle seule fait voir que ce prétendu théophilanlhropisme, ou en général une religion naturelle, ne peut séduire que les hommes inattentifs et sans expérience.

105. Je suis loin, monsieur, de penser que les Juifs qui se sont adressés à vous aient aucun rapport avec celui dont je viens de parler, quoiqu'il me dit dans la conversation que son opinion était celle de beaucoup de Juifs, et en particulier de ceux de sa synagogue. Mais le point où veulent s'arrêter ceux dont il est question entre nous est absolument arbitraire et sans rien de solide, puisque nous les voyons douter eux-mêmes qu'une religion purement spirituelle, celle à laquelle ils voudraient qu'on s'en lïnt, puisse jamais être le partage d'êtres finis; et puisque vous-même, monsieur, en considérant cette religion, vous reconnaissez qu'aucun homme ne pourra la retenir invariablement quand il en aura fait choix. 11 est donc évident de toute manière qu'il n'y aurait jamais de religion fixe parmi des hommes qui abandonneraient la révélation positive contenue dans l'Ecriture sainte.

106. Mais ce qu'il y a surtout d'important à observer à l'égard des Juifs, c'est que, dès que la chaîne de ces révélations est rompue, dès qu'ainsi ils abandonnent ce qu'il est évident que Dieu lui-même a établi, il ne peut rester du christianisme qu'un vain nom, auquel ces Juifs participeraient. Or quelle ne serait pas la conséquence de recevoir dans l'Eglise chrétienne des personnes qui déclareraient ne vouloir point se conformer à sa croyance ! Il y en a déjà beaucoup sans doute, et que trop, qui sont dans ce cas ; mais ils sont nés dans l'Eglise; on ne pourrait les en rojclcr sans scandale, et c'est une raison de plus pour n'en pas admettre qui déclarent formellement être de ce nombre. Turpius est ejicere, quam non admittere hospitem.

107. Je vous avouerai donc, monsieur, comme chrétien , que j'ai vu avec beaucoup de peine l'espèce d'arrangement que vous pro-

posiez pour les Juifs, d'autant plus que, d'après leur profession même, ils devaient le refuser. C'était trop s'ils persistaient à ne pas reconnaître les révélations de l'Ancien Testament ; trop peu s'ils y reviennent, à quoi il faudrait premièrement travailler en combattant leur erreur. Vous leur ouvriez cette porte, je le vois bien, pour les engagera s'approcher de nous, dans l'espérance qu'alors ils auraient plus de moyens de redresser leurs idées; et ce qui m'engage à penser ainsi, est ce passage de votre lettre {page 36) : Si vous voulez donc, chers amis, devenir chrétiens, il faudrait commencer par admettre ce que je suppose être votre idée, quoique vous ne l'expliquiez pas clairement : c'est que le Christ est le fondateur d'une meilleure religion morale. Ainsi, par cette vérité de fait, vous com~ menceriez au moins par la foi, avant que cette foi devint conviction pour vous. Ce serait là sans doute un commencement, et très-grand ; car comme le fondateur de la meilleure religion morale ne saurait être un fourbe , en acquiesçant à votre formule, ils seraient déjà persuadés que Jésus-Christ a dit vrai de luimême, et qu'il renvoyait avec raison à l'Ancien Testament pour être reconnu comme le Messie promis; ce qui serait pour eux retourner au judaïsme par le christianisme. Mais celte marche n'est pas assez naturelle pour compter sur son succès , et je sens même qu'à leur place, avec leurs opinions déclarées , et y persistant, je ne l'aurais pas prise. 11 ne faut donc pas abattre une partie de l'édifice pour leur en faciliter l'entrée, dans l'espérance qu'ensuite ils aideraient à le relever avec nous; il serait bien plus à craindre que, gardant les mêmes dispositions, ils ne se joignissent à ceux de l'intérieur qui déjà s'efforcent de l'abattre. Je ne crains pas cette subversion; aucun effort n'y réussira, nous en avons la promesse de notrîé Sauveur : mais que de calamités n'entraînerait pas une telle lutte 1

108. Je citerai à ce sujet un passage de Bacon, dont le grand sens et la profonde étude de ce qui se passa dans l'Eglise au temps de la réformation le rend bien digne d'être écouté : il parle de cet objet en diverses occasions et sous diverses formes , mais en particulier dans le troisième de ses Sermons fidèles, qui a pour titre, de Y Unité de l'Eglise. Après y avoir montré que rien ne saurait justifier les controverses dans lesquelles il entre de l'aigreur, et que l'unité peut être considérée comme existante dans l'Eglise chrétienne par l'acquiescement de toutes les communions aux points que chacune regarde comme fondamentaux dans le christianisme (objet important auquel je reviendrai), il combat les arrangements arbitraires par une réflexion qui me paraît décisive. // en est d'autres, ditil, q\ii, tièdes comme les Laodicéens, s'imaginent que les principaux points qui divisent les hommes en matière de religion pourraient facilement se concilier par des milieux, par des • opinions qui tiendraient de l'un et de l'autre , parti, par des rapprochements ingénieux; en un mot, il y a des hommes qui agissent en quel

DEMONSTOATION ÉVANGÊLIQIJE. DELUC.

que sorte comme s'ils étaient chargés des fonctions (Varbitrcs entre Dieu et les hommes. On doit éviter avec soin l'un et l'autre excès.

109. Je crois qu'il est dangereux (ie s'écarter de ces maximes, qui découlent de la nature même do la religion. Loin de nous toute idée de persécution, même d'intolérance à l'égard des opinions religieuses; mais loin de nous ausai l'indifférence, tant sur notre manière de penser que sur celle des autres; car elle ne peut provenir que de manque d'amour pour la religion, et ainsi pour Dieu lui-même qui en est l'.iuteur; ce qui pourtant doit toujours être accompagné de modestie à l'égard de nos propres idées. Je reviendrai souvent sur ce point, parce que je le crois de trèsgrande importance.

110. Quiconque est vrai chrétien, c'est-àdire qui regarde 1 Ecriture sainte comme vraie, ne doit point avoir d'autre règle qu'elle dans ce qui concerne la religion ; et s'il a une opinion particulière sur quehiue point, ce qu'il est presque impossible d'éviter, et qu'il se croie obligé de la manifester, il doit se fonder sur les termes mêmes de ce livre, non en les citant partiellement, mais en ayant égard à son ensemble dès que cela devient nécessaire. Tout système qui embrasse beaucoup d'objets ne peut se développer que par parties : si donc on s'arrête à quelqu'une de ces parties et qu'on supplée le reste sans suivre l'auteur, on peut lui faire dire presque c<> qu'on veut : de sorte que la règle que je viens d'exprimer ne regarde pas l'Ecriture sainte seulement, mais tout autre ouvrage didactique. Iniiépendamment donc de ce que les Juifs qui ont abandonné leur foi ne peuvent avoir de commun avec les chrétiens qu'un tiléisme vague, sans appui solide (comme je viens de le montrer), c'est pour nous un devoir, comme protestants, soit envers Dieu et notre Sauveur, soit envers les hommes, d'éviter tout ce qui pourrait nous éloigner davantage de ceux qui sont fidèles aux bases de la foi chrétienne, savoir les communions romaine et grecque, en vue seulement de nous rapprocher d'une classe d'Iiommes qui, pour devenir chrétiens, devraient premièrement revenir à la foi juda'ique. Car les païens eux-mêmes, au temps de l'établissement du christianisme (comme ils l'ont fait dès lors) embrassaient et devaient nécessairement embrasser, pour devenir chrétiens, la foi en l'ancienne alliance.

C'est là un ensemble d'objets qui , par sa nature môme, est inséparable, mais que peu de personnes ont considéré dans la question qui nous occupe; c'est pourquoi, moi\sieur, je prendrai la liberté de vous présenter quelques rciiianiues de détail sur ce qui le concerne, au sujet de votre Réponse à ces auteurs juifs.

Noie aux §§ 78 el 79.

Jamais U-s alliées n'onl rit'ii pu dire qui approcliàl du sens commun, sur l'orij^iiio de ôlres organisés : car, dire qu lu mulière s'est onjœmée , c'csl aljsolumenl lu; rien (lire du loiU, iiour (piicoiuiue esl capable du |ilus pelildngn; de réilexion ; el les seeprKjues qui disenl, Nous tie êuvoits rien, sonl d'cutrc ceux qui rejelleut la rcvélalion

LETTRE VII

Application des mêmes principes, à Vinterpré' talion du Nouveau Testament en vue des Juifs.

Monsieur,

111. Pour considérer d'abord sous ur point de vue général, l'objet par lequel je viens de terminer la lettre précédente, je prendrai pour texte une de vos remarques {p. 28) : // î/ eut autrefois de fréquentes disputes entre les théologiens chrétiens sur la question, Si Jésus a voulu simplement réformer ou bien abroger le judaïsme. Je crois (ajoutezvous) quon aurait pu garder entièrement le silence là-dessus. C'était là iine question mal posée, el qui n'était susceptible d'aucune solution, parce qu'on y omettait le seul cas réel, déterminé par Jésus lui-mê!iie en ces mots : Je ne suis pas venu pour abolir la loi, mais pour l'accomplir {Matth., Y, il ). C'est donc ce cas que nous devons examiner, pour le bien entendre.

112. Qu'était la religion des Juifs à la venue de Jésus-Ciirist? Suivant l'Ancien Testament elle consistait en trois parties, la théologie, la morale et le culte.

113. La première de ces parties, savoir la théologie, était invariable par sa nature même. L'Ancien Testament renferme à cet égard les révélations de la Divinité sur sa propre essence. Ces révélations étaient la base du judaïsme, et elles demeurent celles du christianisme, avec cette différence seulement,

les hommes de meilleure foi : seulement ils onl lort de ne

fias cliercher réelleincnl si l'on ne peut rien apprendre par a rcvélaliun , tandis qu'à l'égard d'elle-môme , on peut coHSuller la lerre sui' ce qu'elle en enseigne.

C'esl ce (pie doivenl faire aussi ceux qui regardent au moins la Genèse comme un recueil d'anciennes iradilions; et qui , eu |)arliculier , admelleni bien im couple humain tel qu'Adam et Eve, comme élant la souche du genre humain connu par l'hisloire; mais qui le supposent réchappé de <pielque révolution du globe telle que le déluge , dont on ne nie pas l'existence, ni <pi'il en réchappa une t'amillc, parce que cela esl lro|i euipreiul dans toute l'histoire des houimes ; el c'esl au contraire là-dessus qu'on se fonde , |;oiu' supposer que, dans une révolution antérieure du globe, il lèchapiia un homme el une feumie qui le repeuplèrent, .svsièrae dans lequel on veut bien encore adnieltre un Créateur des ôlres organisés,parce ((u'oii ae sait comment les ii'ouver auireui{>iil.

Or ipiaid on n'admet pas la révélation, el qu'on n'est pas iustruil de ce que peut nous enseigner la terre , on niîiise ([ue c'esl là une idée qui ne saurait être contredite. Mais toutes les révolutions arrivées sur la terre ont laissé des traces | lus vislliles de lieaucoup que celles des empires , que nous lisons néanmoins jusqu'à un certain point dans leurs monumeuls. On lit celles de la terre dans les couches minérales, quand ou a liut à cet égard des éludes analogues à celles de l'aiiiiquaire quant aux monuments humains. Nous voyons ainsi révolutions sur révolutions arrivées sur noire giobe; mais toutes onl eu lieu tandis que cecpii (orme aujourd'hui noscoulinenls était le fond de la mer; excepté line seule, dans laquelle le lit de la mer changea, eu une seule fois, el laissa nos conlinents comme nouvelles terres; ce qui esl l'époque; du déluge. Il n'y a donc eu certainement, avant celle-là , aucune révolution sur notre globe qui ail détruit l'esi.èce humaine. Aussi , taudis que nous trouvons dans nos couches minérales quantité de cadavres de quadrupèdes, soit terrestres soit amphibies, parce qu'ils étaient exposés, dans des lies , anit révolutions de l'ancienne mer, on n'y trouve aucun cada»» vre humain. J'indique ici seulement ces moyens de efirt-» naissances sûres, "a ceux qui font des systèmes dans louf cabinet sans les consulter.

LETTRES SUR LE CHRJSTANISME

que quelques-uns des attributs de la Divinité qui s'y trouvaient enveloppés d'un voile, sont plus à découvert dans le christianisme, à cause de raccomplissement des prophéties relatives au Uédeinplcur promis : sans cette première base de théisme révélé, il ne saurait y avoir aucune religion so'ide. et on la retrouve dans toutes les religions de la terre

lU. A l'égard de la morale , la transmission de celle du judaïsme au christiani?'ï>e a été immédiate, toujours fondée sur l'autorité divine. Le Décalogùe est, pour les deux religions, la première base de la morale révélée ; et toutes les autres lois morales de la première qui étaient d'un ordre général, subsistent aussi pour nous ; mais elles ont reçu des additions essentielles,relati vcs au changement des circonstances. Le judaïsme n'était encore que la religion d'un peuple particulier, que Dieu dirigeait miraculeusement pour conserver par lui ses premières révélations, en attendant que le genre humain fû! arrivé au point qu'il avait déterminé dans sa sagesse , pour y fixer une religion qui deviendrait commune à tous les hommes. La morale ne devait plus alors être resserrée, comme elle l'était dans le temps où elle n'avait pour principal objet qu'une même nation. Delà les lois relatives à l'amour du prochain et môme des ennemis ; en un mot de là les lois de la charité , qui caractérisent si éminemment le christianisme , sans déroger aux lois précédentes qui y sont souvent rappelées.

115. La troisième partie du judaïsuie, savoir le culte , avait pour base l'adoration de Dieu seul comme s'élant révélé aux hommes ; ce qui demeure aussi la base du christianisme. Mais le culte des Juifs avait deux autres parties , dont l'une fut destinée à entretenir les révélations divines parmi eux ; c'éiaient les commémorations des miracles par lesquels ils étaient devenus une nation indépendante, rendue dépositaire dos oracles sacrés pour toutes les nations de la terre; ce que saint Paul leur rappelle, en s'adressant à eux dans son Epître aux Romains (111, 1). Si donc ceux d'entre les Juifs qui n'ont pas embrassé le christianisme , renoncent même à ce culte , ils tendent à effacer l'origine de leur religion ; ils rejettent ainsi toute manifestation de Dieu aux ancêtres du genre humain, et tout établissement de liens sociaux positifs entre les hommes : par là donc, n'étant plus Juifs , ils n'ont aucune religion connue ; car en professer une sans autre fondement quêteurs idées individuelles, ne donne nulle sécurité , ni aux chrétiens , ni à aucune autre nation. Il n'est pas étonnant alors qu'ils n'embrassent pas le christianisme, puisqu'ils méconnaissent en méaie temps l'autre partie du culte de leurs pères qui, par les sacrifices dans le tabernacle , était figuratif de la rédemption future. S'ils étaient vrais juifs, ils ne pourraient comprendre que par la rédemption effectuée , comment cette partie de leurs cérémonies est maintenant vide de sens. Cependant, quoique sans doute ris aient tort de ne pas assez rélléchir sur

tout ce qui , dans la venue de Jésus-Christ, a accompli leur religion typique et préparatoire ; si néanmoins ils sont justes envers nous , et fidèles à leur loi , nous devons les respecter comme agissant d'après leur conscience.

116. Tels sont, monsieur , et vous l'admettez sans doute, puisque sans cela vous ne seriez pas chrétien ; tels sont les rapports certains du judaïsme au christianisme. C'est l'ensemble le plus majestueux que l'homme puisse contempler, comme embrassant les grands rapports de l'économie divine à l'égard du genre humain, auxquels on ne peut substituer que des chimères. C'est ainsi que le christianisme est partout fondé dans l'Evangile , non-seulement à l'égard des Juifs , mais auprès des gentils , qui , comme je l'ai dit ci-dessus, en embrassant le christianisme, devaient par cela même admettre la foi judaïque ; seulement ils furent dispensés de la circoncision et de ses conséquences tant qu'elle subsista, parce que le signe de la nouvelle alliance fut le baptême. Cette liaison des prophéties à la venue de Jésus-Christ se trouve, dis-je, établie dans tout l'ensemble de la prédication de l'Evangile à toutes les nations ; j'en donnerai d'abord pour exemple sa première prédication formelle faite aux gentils par saint Pierre , chez le centenier romain Corneille (^Ic/es, X). Vous savez, leur dit-il, ce qui est arrivé dans la Judée, en commençant par la Galilée , après le baptême que Jean a prêché ; savoir comment Dieu a oint du Saint-Esprit et de force Jésus le Nazaréen, qui a passé de lieu en lieu , en faisant du bien ei guérissant tous ceux qui étaient sous le pouvoir du démon : car Dieu était avec Jésus. Et nous sommes témoins de toutes les choses qu'il a faites , tant au pays des Juifs qu'à Jérusalem, et comment ils l'ont fait mourir le pendant au bois. Mais Bieu l'a ressuscité le troisième jour, et l'a donné pour être manifesté , non à tout le peuple, mais aux témoins auparavant ordonnés de Dieu: à nous , dis-je, qui avons mangé et bu avec lui , après qu'il a été ressuscité des morts. Et il nous a ordonné de prêcher au peuple, et de témoigner que c'est lui qui est destiné de Dieu pour être le juge des vivants et des morts. Tous les prophètes lui rendent léncoignage , que quiconque croira en lui, recevra lu rémission de ses péchés par son nom.

117. Quant à la prédication faite aux Juifs, sain! Paul leur dit entre autres, au chapitre IX de son Epître aux Hébreux : Le premier tabernacle avait des ordonnances louchant le culte divin, et un sanctuaire terrestre. Car il fut construit un premier tabernacle appelé le lieu saint, dans lequel étaient le chandelier et la table et les pains de proposition. Et après le second voile était le tabernacle ,

qui était appelé le lieu très-saint Or, ces

choses étant ainsi disposées, les sacrificateurs entrent bien toujours dans le premier tabernacle pour remplir le service. Mais le seul souverain sacrificateur entre dans le second une fois l'an ; mais non sans y porter du sang, lequel il offre pour lui-même et pour les

DEMONSTRATION EVANGELIOUE. DELUC.

fautes dupeuple. Le Saint-E sprit faisant connaître par là , que le chemin des lieux saints n'était pas encore manifesté , tandis que le premier tabernacle était encore debout , lequel était une figure pour le temps d'alors, durant lequel étaient offerts des dons et des sacrifices qui ne pouvaient pas sanctifier, la

conscience de celui qui faisait le sacrifice

Mais Christ étant venu pour être le souverain sacrificateur des biens à venir, par un plus excellent et plus parfait tabernacle qui n'est pas fait de main, c est-à-dire, qui soit de cette structure : Il est entré une fois dans les lieux saints avec son propre sang, et non avec le sang des veaux et des boucs , après avoir reçu une rédemption éternelle. Car si le sang des taureaux et des boucs, et la cendre de la génisse de laquelle on fait aspersion , sanctifient , quant à la pureté de la chair , ceux qui sont souillés, combien plus le sang de Jésus- Christ , qui par l'Esprit éternel s'est offert lui-même à Dieu sans nulle tache , purifierat-il notre conscience des œuvres mortes, pour servir le Dieu vivant ? C'est pourquoi il est le médiateur du Nouveau Testament , afin que la mort intervenant pour la rançon des transgressions qui étaient sous le premier Testament, ceux qui sont appelés reçoivent l'accomplissement de la promesse qui leur a été faite de l'héritage éternel. Ce passage définit clairement en quoi consiste la rédemption: eWe purifie la conscience , qui n'est pas chez l'homme le principe d'action, mais son juge : elle la délivre, par l'absolution , du fardeau du péché ; et l'homme qui l'embrasse avec foi, est disposé alors , par amour , à servir le Dieu vivant.

118. Voilà donc certainement , si nous sommes chrétiens , comment nous devons présenter le christianisme aux Juifs , puisque c'est ainsi qu'il nous est présenté à nousmêmes dans tout son établissement par Jésus-Christ et ses apôtres. Il ne saurait y avoir de miligation, aucun milieu; nous ne sommes pas admis (comme le dit Bacon avec tant de raison) à transiger entre Dieu et les hommes.

119. J'ai lieu de croire , monsieur , d'après plusieurs passages de votre lettre, que vous regardiez vous-même les Juifs auxquels vous vous adressiez, comme bien loin encore du christianisme, puisque vous cherchiez à les détourner d'aspirer au titre de chrétiens ; mais vous leur en donniez pour motif une parole de Jésus-Christ , qui servira de premier exemple de ce que j'ai dit ci-devant, qu'en séparant de leurs connexions les passages de l'Ecriture sainte , on peut en changer absolument le sens.

120. Vous veniez de parler de M. Mendelssohn, et de la manière dont vous vous étiez expliqué à son égard, connaissant aussi sans doute son peu de disposition pour le christianisme : vous trouviez, dis-je, préférable qu'il ne prît pas le titre Ae: chrétien, po r conserver son influence parmi ses confrères quant à la moralité ; à quoi, pour appliquer celte remarque au cas des Juifs dont il s'agit, vous ajoutiez [page 20) ; Ce fut aussi

là l'opinion de Christ dans un cas semblable. Ne l'empêchez point (dit-il) , quoiqu'il ne soit pas de mes disciples ; car qui n'est pas contre nous, est pour nous. Ce qui est aussi vrai que sublime, et mérite d'être médité par les faiseurs de prosélytes de tous les partis. Il est singulier, pour le dire en passant (mais certes sans aucune intention d'offense) ; il est singulier que Jean , si pacifique, ait joué le rôle

d'intolérant Ainsi, hommes respectables,

vous entrez déjà dans l'esprit de Christ. Pourquoi voulez-vous en même temps /'extérieur de ceux qui sont appelés de son nom ? Ici, monsieur , vous aviez oublié , et l'occasion , et le sens de ces paroles de Jésus- Christ, sans quoi vous n'en auriez pas fait une telle application : je vais rapporter l'une et l'autre , comme on les trouve dans saint Luc, chapitre IX, verset 4.9. Jean prenant la parole, dit : Maître, nous avons vu quelqu'un qui faisait des miracles en ton nom, et nous l'en avons empêché, parce qu'Une te suit point avec nous. Mais Jésus lui dit : Ne l'en empêchez point ; car celui qui n'est pas contre nous est avec nous.

121. Vous voyez, monsieur, qu'il n'y a aucun rapport entre ce cas et celui auquel vous l'appliquez. Jean n'était point intolérant : voyant une action qu'il cri>yait être contre les vues de son maître, il l'avait empêchée jusqu'à ce qu'il eût ses ordres ; et Jésus , qui connaissait ce que Jean ignorait , lui dit : Ne l'empêchez pas. Or il s'agissait d'une action en son nom, et faite peut-être par un de ses disciples, inconnu de Jean, mais qui remplissait ses desseins : et saint Marc, en rapportant la même circonstance (IX, 39) ajoute ce motif donné par Jésus : // n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom, qui aussitôt puisse mal parler de moi. En général donc , nous devons plutôt imiter Jean que le blâmer , nous qui n'avons pas mieux qu'il ne l'avait alors le moyen de lire dans les cœurs. Tâcher de prévenir ce que nous croyons mal, est toujours notre devoir; et surtout nous ne devons point seconder ce qui est visiblement contraire aux vues de Jésus-Christ , en lui attribuant l'opinion, que ceux qui parlent mal de lui et de sa doctrine, puissent avoir revêtu son esprit.

122. Vous connaissez d'ailleurs, monsieur, une autre parole de notre Sauveur [Matlh., XII, 30) à l'occasion des pharisiens qui l'accusaient de chasser les démons au nom de Beelzebut, prince des démons. Celui (dit-il) qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui n'assemble pas avec moi, il disperse. Voilà une décision bien contraire à la vôtre ; et comme elle semble d'abord faire contraste avec la précédente , avant que d'agir d'après celle-ci, il faudrait avoir étudié leur rapport : voici ce qu'en dit Bacon, qui me paraît trèsjuste. Il venait de combattre les deux extrêmes, d'un zèle inconsidéré pour l'uniformité de sentiment, et de la tiédeur pour leur différence entre les chrétiens, citant les Laodicéens pour exemple du dernier cas (§ 98) ; et il ajoute : On doit éviter avec soin l'un et l'autre excès, et on l'évitera infailliblement ^

lOOl

LETTRES SUR LE CHRISTIANISME

si l'on se forme une idée nette et complète de cette alliance entre les chrétiens que Notre- Seigneur a consignée dans ces deux points : Celui qui n'est pas contre nous est avec nous. — Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. C'est-à-dire, si l'on sépare et distingue exactement les points de la religion qui sont vraiment essentiels et fondamentaux, d'avec ceux qui ne leur appartiennent pas proprement ; qui ne sont que des opinions probables, ou des règles relatives au maintien de l'ordre et du bon gouvernement de l'Eglise.

123. Vous vous trompiez encore , monsieur, en citant à vos amis deux autres décisions de Jésus-Christ , dont vous n'aviez pas non plus examiné les rapports. Vous veniez de leur dire, dans une occasion à laquelle je viendrai, que leur renonciation à leurs lois cérémonielles , levait un des grands obstacles à l'acquisition des droits de citoyen ; et vous ajoutiez [page 25) : Jusqu'à ce point, chers amis, je me trouve dans le cas où se trouva Jésus-Christ, lorsqu'un des docteurs lui demanda, quel était le premier commandement ? Il lui répondit : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même : et celui-ci approuvant cette réponse courte, et ajoutant: Cela est plus qu'holocauste et sacrifice. Christ, au rapport de l'historien, remarqua qu'il avait parlé raisonnablement ; il le quitta avec ce témoignage honorable, Tu n'es pas loin du roxjaumc des deux, c'est-à-dire, Tu as la vraie connaissance du sentiment moral qui plaît à l'Etre suprême, et que je dois mettre en activité au milieu de vous, et il ne s'agit plus que de l'y conformer dans la conduite. Comme dans une autre occasion, il dit : Fais cela et tu vivras, et de cette manière il congédia le docteur , lui qui , selon sa propre déclaration , ne cherchait point sa gloire, et trouvait son bonheur et son contentement dans le sentiment du suffrage suprême : il ne prétendit point que ce docteur s'attachât à sa personne et qu'il suivit son parti; et il avait l'espérance qu'il répandrait ces bons sentiments parmi ses amis.

12i. On voit bien dans ce passage que d'après le Mémoire de ces Juifs, et sans doute par d'autres informations, vous saviez sûrement qu'ils étaient fort éloignés de vouloir embrasser le vrai christianisme. Mais comment pensiez-vous que restant dans l'état ou ils se trouvaient, ils pourraient contribuer à répandre de bons sentiments parmi leurs confrères, puisqu'ils n'auraient pu les appuyer que de leur propre opinion? Aussi les deux cas que vous leur citiez, de la manière même dont vous les leur présentiez, ne leur sont point applicables ; et ils le sont bien moins en les considérant suivant les rapports qu'ils ont avec ce qui les accompagne dans l'Evangile ; attention que nous devons avoir en toute occasion.

125. Remarquez d'abord, monsieur, que le docteur de la loi ne demanda point à Jésus- Christ, quel était le premier des sentiments moraux, mais quel était le premier des commandements. Ce docteur était donc un vrai juif; il connaissait l'exisience des lois positi-

DÉMONST. ÉyANG. XII.

ves de Dieu, demandant seulement laquelle devait être considérée comme la première ^ et Jésus-Christ demeura dans son sens, en lui citant le Deutéronome. Le second cas est encore plus direct; car ce fut Jésus lui • même qui interrogea le docteur, en lui demandant ce qu'il regardait comme pouvant conduire à la vie éternelle ; sur quoi il répondit par le même commandement. Il n'était donc pas nécessaire que ces hommes demeu ) rassent parmi les leurs pour y répandre de bons sentiments, puisqu'ils avaient tous les lois de Dieu promulguées par Moïse; ainsi ce ne put pas être l'idée de notre Sauveur. Rien n'est plus remarquable à cet égard que ce que nous lisons dans le Deutéronome , où Moïse, peu de temps avant sa mort, retraça aux Israélites, avec les bienfaits de Dieu* et ses punitions, toutes les lois qu'il leur avait données de sa part : récapitulation qui , au chap. IV, commence par les mots suivants : Et maintenant, Israël, écoute ces statuts et ces droits que je t'enseigne, pour les faire afin que vous viviez.... Vous n'ajouterez rien à la parole que je vous commande, et vous n'en diminuerez rien , afin de garder les commandements de l'Eternel votre Dieu, lesquels je vous commande de garder. Et quant à la promulgation de ces commandements , voici ce qu'il leur rappelle au vers. II : Et vous vous approchâtes et vous tîntes sous la montagne. Or la montagne était toute en feu jusqu'au milieu du ciel , et il y avait des ténèbres , une nuée, et une obscurité. Et l'Eternel vous parla du milieu du feu : vous entendîtes bien une voix qui parlait, mais vous ne voyiez aucune ressemblance , vous entendîtes seulement la voix. Est-il possible de tromper tout un peuple sur une telle sanction I Et que peut-on attendre des Juifs qui n'y croient plus?Co n'était pas le cas des docteurs auxquels Jésus parlait, et par conséquent de tels exemples ne regardent pas ceux à qui vous vous adressiez.

126. Les circonstances dans lesquelles notre Sauveur prononça les paroles que vous rapportez, monsieur, répandront encore plus de jour sur leur sens, bien éloigné de celui que vous présentiez à ces Juifs. La première occasion se trouve au chap. XII de saint Marc. Jésus enseignant dans le temple, les principaux d'entre les Juifs tentèrent de-le saisir, mais ils craignirent le peuple: c'est pourquoi ils le laissèrent et s'en allèrent : înais (dit l'évangélistc) ils lui envoyèrent quelques-uns des pharisiens et deshérodiens pour le surprendre dans ses discours ; lesquels étant venus, lui dirent : Maître, nous savons que tu es véritable et que tu ne considères personne; car tu n'as point d'égard à l'apparence des hommes, mais tu enseignes la voie de Dieu suivant la vérité. Est-il permis de payer le tribut à César, ou non ?

127. Telle fut la première question insidieuse de ces gens-là, et l'on connaît la réponse de Jésus : on sait aussi la question que lui fit un saducéen, touchant la résurrection, et la manière dont il le confondit par Moïse; et c'est de la troisième de ces questions qu'il

[Trente-deux.]

DÉMONSTHAT'ON ÉYANGÉLIQUE. DLLUC.

s'agit ici. Alors ( est-il dit ) quelqu'un des scribes qui Irs avait ouïs disputer, voyant qu'il leur avait bien répondu, s'approcha de lui et lui demanda: Quel est !;> i)reinicr de lous les commandements ? 7; / Jésus lui répondit : Le

Îiremierdetous les commandements est .-Ecoule sraël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur , de toute ton âme et de toute ta force. C'est là le premier commandement. Et le second qui est semblable au premier, est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'yapoint d'autre commandement plus grand que ceux-ci. Et le scribe dit : Maître, tu as bien dit selon la vérité : qu'il y a un seul Dieu, et qu'il n'y en a point d'autre ; et que l'aimer de tout son cœur, de toute son intelliqence, de toute son âme, et de toute sa force, d'aimer son prochain comme soi-même, c'est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Et Jésus voyant que ce scribe avait répondu prudemment, lui dit: Tu n'es pas loinduroyaume de Dieu. Et personne n'osait plus iinterroyr

128. Telclait donclc but doces questions; on voulait tâcher de surprendre Jésus dans ses discours, et ses réponses trompant l'attente de ses ennemis, on cessa de l'interroger. Cependant il y a lieu ici de former une conjecture sur la réponse de notre Sauveur ; pour qui les cœurs ét:iient à découvert, et dont il ne nous est pas permis de prendre la place en nous écartant de ses lois formelles. Le scribe fut peut-cire intérieurement frappé de la sagesse de Jésus-Christ, et se sentit disposé à le reconnaîtrt pour le Fils de Dieu tel qu'il s'annonçait ; ce qui put l'engager à lui dire: Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. Une circonstance qui suit, concernant les scribes, conduit naiurellemer.l à cette idée. Et comme Jésus continuait d'enseigner dans le temple, il prit la parole et dit : Comment disent les scribes que le Christ est Fils de David? Car David lui-même a dit par le Saint-Esprit: le Seigneur a dit à mon Seigneur, assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que j'aie 7nis les ennemis sous le marchepied de tes pieds. Puis donc que David lui-même l'appelle son Seigneur , comment tst-il son Fils ? Et de grandes troupes prenaient plaisir à l'entendre. Ceci paraît faire allusion à des idées que Jésus découvrit dans l'esprit du scribe ; car s'il l'eût vu persévérer opiniâtrement dans son incrédulité , il n'aurait pas contredit toute sa prédication, en lui disant : tu n'es pas loin du royaume de Dieu.

129. Voilà un de ces traits , entre tant d'autres, par lesquels on pourrait espérer d'amener les Juifs au christianisme, s'ils continuaient de croire aux prophètes; et c'est ce dont Jésus lui-même avertissait les Juifs de son temps, en quoi il doit être notre modèle. Ne croyez pas, leur disait-il, que je vous doive accuser envers mon Père ; Moise sur qui vous vous fondez, est celui qui vous accusera. Car si vous croyiez Moise, vous me croiriez aussi; vu qu'il a parlé de moi. Mais si vous ne croyez noint à ses écrits, comment croiriez-vous à iesjparçks, ( Sctiai Jeau, y. 45 et s. )

130. L'autre cas que vous citez, monsieur, est rapporté aussi par saint Luc, chap. X. Un docteur de la loi s'élant levé pour l'éprouver, lui dit : Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle: cl il lui dit : Qu'est-il écrit dans la loi ? comment lis-tu ? et il répondit, et dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute la force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toimême. Et Jésus lui dit : Tu as biin répondu; fais cela, et tu vivras. Mais lui se voulant justifier, dit à Jésus : El qui est mon prochain ? Jésus alors lui proposa la parabole d'un hommtî volé et laissé dépouillé et blessé sur le ciiemin, auprès de qui passèrent un sacrificateur et un lévite sans le secourir, et qni fut secouru par un saniaritain ; après quoi il demanda au docteur : Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs ? Il répondit: c'est celui qui a usé de miséricorde envers lui. Jésus donc lui dit :Y a, et loi aussi fais de même. Ici donc encore Jésus répondait à la question captieuse d'un homme dont il conn.'.issail les pensées ; la réponse fut de l'interroger luimême d'après sa propre loi ; ce qui, coniaie vous voyez encore, n'a point de rapport au cas pour lequel vous citez ce passage. Car d'un côté, nous ne lisons pas dans les pensées des hommes; et de l'autre , les Juifs auxquels vous vous adressiez, ont abondonné celle loi.

131. A la suite du passage ci-dessus, dans lequel vous cJierchioz à dissuader ces Juifs d'aspirer au titre de chrétiens, puisqu'ils professaient la croyance en Dieu et à des devoirs envers le prochain ( quoique sans autre fondement que leurs propres pensées ), vous leur proposiez cependant une formule que vous supposiez chrétienne. Mais perinellez que je vous fasse encore mes re[)résentations à ce sujet : parce que votre désir de trouver quelque arrangement vous a fait oublier dos choses bien essentielles. Vous dites aux auteurs du mémoire : Voulez-vous cependant une confession un peu plus étendue, qui renferme toutes les précédentes doctrines fonda" mentales , et qui soit purement apostolique , elle ne vous manquera pas. Je ne parle pas de ce que nous appelons le Symbole des Apôtres , qui, dégagé des accessoires qui s'y sont glissés de temps à autre, n'es', pas a rejdcr. mais qui n'a pas été rédigé par les apôtres. Je parle de la confession que saint Paul a prescrite à l'Eglise d'Ephèse, et à laquelle je n'ajouterai que lu traduction plus exacte de l'originid.

Il g a un seul corps et un seul esprit, une seule Eglise animée du même esprit , une seule espérance en Dieu, à laquelle nous sommes tous appelés ; il y a un seul Seigneur, chef de l'Eglise (Christ) , une foi, une religion, un baptême : Un seul Dieu et père de tous, qui est sur tous, et parmi tous et en vous tous ; le chef de tous, par lesquels il exécute ses conseils, et dans lesquels il opère tout le bien.

132. Je vous prie, monsieur, de relire attentivement ce que vous présent, z là cninme une confession de foi; d'en examioer la forme sous ce point de vue, et de réfléchir sur

LETTRES SUR LE CilUISTIANISME.

ce qu'a dû penser l'Eglise chrétienne, en vous voyant réduire sa croyance en ces termes. Le formulaire que nous nommons Symbole des Apôtres, n'a pas sans doute été rédigé par les Apôtres eux-mêmes ; mais ce n'est pas moins leur doctrine, résumée par la primitive Eglise, et à laquelle dès lors il n'a rien été changé. C'est la doctrine de saint Paul lui-iiiCîue dans cette Epître aux Ephésiens dont vous ne citez qu'un passage ; et vous donnez à ce passage le sens de confession de foi, tandis qu'il n'est qu'un motif présonlé par cet apôtre, d'union entre les prosélytes juifs et gentils ; mais ce fut après leur avoir exposé ce qui devait être le fondement de leur foi. Je vais donc , monsieur , vous rappeler cet ensemble, et vous jugerez vous-même.

133. Après avoir exposé, dans le chap. I de cette Epître, le bienfait de la rédemption accordée à tous les hommes par Jésus-Clirist, ce qui est le caractère dislinctif du christianisme, s'adressant aux gentils, chap. II , il leur dit : C'est pourquoi souvenez-vous , que vous qui étiez autrefois gentils en la chair , et qui et ez appelés prépuce par celle qui est appelée la circoncision faite de main en la chair, étiez en ce temps-là hors de Clirist, n'ayant rien de commun avec la république d'Israël, étant étrangers aux alliances de la promesse, n'ayant point d'espérance, et étant sans Dieu au monde; mais maintenant par Jésus-Christ, vous qui étiez autrefois loin, êtes avprochés par la sang de Jésus-Christ. Car il est notre paix, qui des deux en a fait un, ayant rompu la clôture de la paroi mitoyenne; ayant aboli en sa chair l'inimitié, savoir la loi des commandements qui consiste en ordonnances ; afin qu'il créât les deux en soi-^néme, pour être un homme nouveau et en faisant la paix; et qu'il réunît les uns et les autres pour former un corps devant Dieu par la croix, ayant détruit en elle l'inimitié. Et étant venu, il a évangélisé la paix à vous qui étiez loin et à ceux qui étaient près. Car nous avons par lui, les uns et les autres, accès auprès du Père, en un même esprit. Vous n'êtes donc plus étrangers ni des gens du dehors, mais des concitoyens, des saints et des domestiques de Dieu , étant édifiés sur le fondement des prophètes et des apôtres, et Jésus-Christ luimême étant la pierre de l'angle, en qui tout l'édifice, posé et lié ensetnble, s'élève pour être un temple saint au Seigneur, en qui vous êtes édifiés ensemble pour être un tabernacle de Dieu en esprit.

134. Saint Paul confirme, dans le chapitre suivant , cet abrégé de la foi chrétienne , en annonçant aux gentils sa vocation particulière auprès d'eux. C'est pour cela, leur ditil, que moi Paul, je suis prisonnier de Jésus- Christ pour vous gentils. Si toutefois vous avez entendu quel est le mystère de la grâce de Dieu qui m'a été donné pour vous : et comment, par révélation , le mystère m'a été manifesté (ainsi que je l'ai écrit ci-dessus en peu de mots) : D'où vous pouvez voir en le lisant, quelle est V intelligence que j'ai du mystère de Chrùt ; lequel n'a foint été manifesté aux en-

fants des hommes dans les autres âges, comme il a été maintenant révélé par l'Esprit à ses saints apôtres et à ses prophètes ; savoir , que les gentils sont cohéritiers, et d'un même corps, et qu'ils participent ensemble à sa promesse en Christ, par l'Evangile. Cette grâce, dis-je, m'a été donnée à moi , qui suis le moindre de tous les saints, pour annoncer entre les gentils les richesses incompréhensibles de Christ , et pour mettre en évidence devant tous, quelle est la communication qui nous est accordée du mystère qui était caché de tout temps en Dieu, lequel a créé toutes choses par Jésus-Christ. Afin que la sagesse de Dieu, qui est diverse en toutes sortes , soit maintenant donnée à connaître aux principautés et aux puissances dans les lieux célestes, par l'Eglise ; suivant le dessein arrêté dès les siècles , lequel il a établi en Jésus-Christ Notre- Seigneur.

135. Vous voyez que saint Paul nous avertit encore nous-mêmes, comiiiî lis chrétiens d'alors, que nous pourrons, en Iv lisant, être instruits de la connaissance "qu'il aviil du mysière de Christ. Lisons donc les Ecriîs de cet Apôtre quand nous voulons !e citer, et ne cherchons pas dans notre propre esprit ce qu'il nous dit lui-même êtic un mystère. Si vous l'eussiez relu , monsieur, au lieu de vous en rapportera votre niémoire, lorsque vous avez eu 1 intention de proposer aux Juifs le sommaire de la foi chrétienne qu'il prescrivit aux Ephésiens, vous les auriez renvoyés à toute cette Epître, qui comme il le dit luimême, n'est encore qu'un som:uaire, l'ayant écrite en peu de mots pour leur faire ( onnaître sa mission vers eu>4 ; sonjniaice qui ne se développe que par la to't.Jjté de l'Evangile et l'Ancien Testament. Alors sûrement vous ne vous seriez pas borné à leur citer le passage qui suit cette exposition, auquel on ne peut trouver aucun sens quand il est isolé du reste et qu« cet apôtre ne présentait que comme motif d'union entre tous les chrétiens. Voici ce passage, dans sa liaison avec son but, au chap. IV.

Je vous prie donc, moi qui suis prisonnier pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière digne de la vocation à laquelle vous êtes appelés ; avec toute humilité et douceur, avec un esprit patient, vous supportant l'un l'autre en charité ; étant soigneux de garder l'unité de l'esprit par le lien de la paix. Il y a un seul corps et un seul esprit, comme aussi vous êtes appelés à une seule espérance de votre vocation. Il y a un seul Seigneur , une seule foi , un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous, gui est sur tous, parmi tous et en vous tous. Mais la grâce est donnée à chacun de nous, selon la mesure du don de Christ. C'est pourquoi il est dit : Etant monté en haut il a emmené captive une grande multitude de captifs, et il a donné des dons aux hommes. Or ce qu'il est monté, qu'est-ce autre chose sinon, que premièrement il était descendu dans les parties les plus basses de la terre. Celui qui est descendu, c'est le même qui est monté au-dessus de tous les deux, afin qu'il remplit toutes choses.

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