D»UN OUVRAGE PUBLIE A LONDRES EN
Sous le titre de VOYAGE DU PÈLERIN BONNE-INTENTION DANS LES TEMPS JACOBIQUES.
( Progrefs of tlie Pilgrim Good-Intent in jacobinical times {Voyez la noie du § 149).
Entre les bons ouvrages qui paraissent journellement en Angleterre, il en est un trèsingénieux, de 190 pages grand in-12, publié celte année sous le tilre ci-dessus. C'est une imitation de l'ancienne allégorie de Jean Bunyan , Voyage de Chrétien vers l' Eternité ; et de même (jue celui-ci était une peinture du monde dans le temps où il parut , le voyage de Bonne-intention peint le monde de nos jours. Le but exprès de l'auteur étant de tracer les signes du temps, comme présageant l'avenir si l'on n'y prend garde, j'ai cru qu'une esquisse de ses peintures pourrait trouver place dans ce volume de lettres à M. Teller,
qui a eu le même but dans son Adresse aux ministres de la religion.
Le canevas de ce voyage allégorique, comme celui du premier, est un songe ; il débute par la rencontre que fait le songeur d'un homme de son pays noiiiiiié Sagacité , à qui il demande (les nouvelles de la famille de Chrétien , qui était de son pays ; il désirait de savoir si celle famille avait continué de fournir des voyageurs dans la vie , qui s'y fussent distingués comme lui par leur courage et bur vertu. Telle est l'inlroduclion ; parce que le songeur, peu instruit de ce qui se passe dans ^c monde, paraît le croire moics
LKTTRKS SUR LE CHIUSÏIANISMR
tl.ingercux pour le salul qu'au Icmps où Chrétien ciilreprit son voyage ; il indique nièino quelques obstacles el périls, qu'il avait rencontrés sur sa route et qui paraissaient ne plus exister depuis quelque temps. Sur quoi Sagacité , après l'avoir informé que les dangers étaient devenus plus grands , en changeant de nature, lui lit remarquer parmi nombre de gens qui marchaient dans une jlaine devant eux , un jeune homme qu'il ui dit être de la famille de Chrétien , et se nommer Bonne-inlcntion. Quant le songeur eut discerné ce jeune honi.ue , Sigacilé lui dit :. qu'il ne saurait mieux l'instruire des périls auxquels la jeunesse et tous les hommes étaient exposés maintenant dans le chemin de l'éternilé , qu'en lui recommandant de ne pas perdre de vue ce voyageur , qui en prenait la route; après quoi lis se séparent, et le songe continue.
Les premières rencontres de Bonne-inten tion préparent quelques-uns des {4rands traits du tableau. Il est join-. successivement par huit au très jeunes hommes, dont les noms sont Curieux, Inconsidéré, Crédule, Changeant, Mécontent , Esi;rit-de-parti , Tête-chaude et Indépendant : et dans les événements d'une partie de la route , ces personnages représentent les classes de gens désignées par leurs noms.
Ces compagnons de Bonne-intention, dont l'éducation avait été négligée, n'avaient point l'habitude de se vaincre eux-mêmes , de sorte que rencontrant divers sentiers qui se séparaient du droit chemin , ils étaient tentés d'y entrer par des attraits conformes à leurs différents caractères. Pour lui, d'après les principes qu'il avaft reçus dès son enfance , regardant toujours le droit chemin comme sa règle , il refusait d'en sortir ; et rien encore ne résistant fortement chez ces autres jeunes gens aux leçons contenues à cet égard dans un livre qu'ils avaient tous reçu d'Evangéliste lorsqu'ils s'étaient mis en route, il réussit pendant quelque temps à leur inspirer du respect pour elles. Mais l'épreuve devint enfin trop forte pour des gens peu accoutumés à vaincre leurs penchants , et c'est ici que commencent les tableaux aussi ingénieux que vrais qui caractérisent cet ouvrage.
Nos voyageurs arrivent à un lieu où s'était établi depuis quelque temps un seigneur, dont les terres bordaient la route sur 1 1 gauche : un chemin qui les traversait, offrait à leurs regards tout ce qui peut flatter les sens et l'imagination, tandis que leur route était, et paraissait devoir continuer d'être plus solide qu'agréable. Plusieurs d'entre eux proposèrent de prendre ce chemin: à quoi Bonneintention s'opposa d'abord , par cela seul qu'il se détournait de la droite voie ; mais ils l'engagèrent enfin à s'approcher d'un ruisseau qui en séparait ces terres , auprès d'un pont ouvert à tous les passants. On apprend dans la suite, que ce ruisseau se nommait VEau de vaine recherche , prenant sa source à la fontaine de Présomption , et allant se verser dans la mer des Erreurs : mais son eau était si limpide , elle coulait entre des bords
si fleuris, et l'accès pour y boire était si facile, que malgré les remontrances de Bonneintention , tous ses compaijnons y burent, chacun par des motifs conformes à son caractère : Curieux avait commencé, et il détermina enfin Bonne-intenlion à goûter au moins cette eau, qu'il lui dit être délicieuse : il ne voulait que la goûter I Mais il ne put s'arrêter ensuite jusqu'à ce qu'il eûl vidé la tasse.
Peu après le brouillard du doute environna ces voyageurs, et ils ne discernaient plus aucun des objets autour d'eux, lorsqu'ua homme portant un Ilambeau , vint s'offrir à leur servir de guide, le nom de cet homme, comme on l'apprend ensuite était Fauxraisoniiiemcnl : il pariait bien etd'une manière plausible, de sorte que les voyageurs const ntireut à s'en laisser guider. Dans la roule il les entretint des grands services que son maître avait rendus à l'humanité et qu'il travaillait encore à lui rendre, en formant des disci[)les au nombre desquels i! comptait les voir , parce que son seigneur , les ayant aperçus des fenêtres de son château lorsqu'ils s'étaient trouvés dans l'obscunlé , l'avait envoyé pour les conduire chez lui. où ils trouveraient des lumières qui n'avaient point encore éclairé le monde, à cause de l'artifice des prêtres et des despotes. Ji leur apprit que le nom de ce bienfaiteuî t'a g-^are humain était Philosophie, fils d'Entenderiiest et de Nature ; qu'il était né en Egypte, où il avait été élevé par Fable ; que de là il était passé en Grèce, et y était parvenu à l'âge de maturité qu'il avait fait ensuite quelque séjour dans l'ancienne Rome, mais que dès lors Superstition l'avait écarté du monde , jusqu'à ce que l'avancement des connaissances en Europe l'eût engagé à venir y fixer son séjour : qu'il était ainsi d'un grand âge, mais qu'il avait encore toute la vigueur de la jeunesse, comme ils allaient en juger eux-mêmes.
Ils arrivaient alors au château . où Philosophie leur Ot un accueil plein d'aff.ibililé : il était dans un habillement composé de différentes parties suivant les costumes égyptien, grec et romain modernisés ; il pariait fort coulamment et en termes étudiés ; cependant ils ne purent d'abord trou ver aucun sens dans ses discours.
Entraîné par ces nouvelles scènes, étonné de la grandeur vague des objets, et impatient d'y saisir quelque chose, Bonne-intenlion oublie longtemps son livre, qu'il avait d'abord caché dans son sein , de sorte qu'insensiblement, séduit d'abord par les apparences, puis étonné et embarrassé , il est conduit (ounnc ses compagnons dans une suite de scènes qui font naître en lui un trouble inconnu, iusqu'à la dernière qui, l'engageant à rentrer en lui-même , le conduit enfin à recourir à son livre.
Dans la description détaillée de ces scènes on voit naître et s'accumuler ces déceptions de la philosophie mod( rne à l'aide desquelles lesdiflérenles classes d'individus personnifiées parles compagnons île notre voyageur, el luimême dans les commencements, se trouvent
DEMONSTRATION ÉVANGELIQUE. DELUC.
entraînés, non par l'ensemble, qu'ils ne sont pas en état de saisir , mais à l'aide de quelque partie qui leur présente un appât conforme à leur penchant; puis, parles soins des adeptes, ils s'accoutument à ce qui d'abord ne leur plaisait pas.
Dans une succession de scènes mystiques, où Philosophie les engage, et dont il leur fait entrevoir le sens, on voU successivement changer l'acception des mots , à l'égard de toutes les anciennes idées, de religion, cause première, vertu et vice, licite et illicite, liberté, gouvernement, ordre social, patrie, famille, et autres rapports qui lient les hommes entre eux. et avec quelqne pouvoir supérieur; tellement que Bonne-intention lui-même est jeté dans la plus grande confusion d'idées et de sentiments. Outre le contraste de ces nouvelles notions avec ses principes, il sentait naître en lui une grande répugnance cà entrer dans une association mystérieuse qui paraissait couvrir un complot ; mais il ne savait rien s'expliquer encore, et il désirait d'en découvrir le dernier but : cependant , comme les réflexions qu'il avait d'abord hasardées avaient été taxées de pusillanimité , ou laissées sans réponse , il s'était réduit à suivre les autres en silence.
Quand Philosophie jugea que l'imagination de ses nouveaux disciples était suffisamment échauffée par toutes les scènes qu'il avait fait passer sous leurs yeux, accompagnées de ses commentaires, il en profita pour les initier aux derniers mystères de sa secte ; et ce fut en les introduisant dans un temple dédié à deux divinités emblématiques conformes à la nature de ses projets. Bonne-intention frémit à la vue de ces spectres ; car à leurs attributs il reconnut Athéisme et Anarchie. En leur expliquant ici divers emblèmes. Philosophie les informa de ce qui se préparait dans le monde par ses travaux et ceux de ses disciples ; sur quoi il suffit de dire que c'est ce dont on a vu l'exécution commencer depuis quelque temps. Cependant les nouveaux affiliés se trouvèrent entraînés dans ses vues, chacun par quelque attrait , illusion ou crainte agissant sur son caractère. Bonneintention seul, chez qui les principes de son éducation se réveillèrent de plus en plus, à mesure qu'il voyait projeter le renversement de tout ce que les hommes avaient coutume de regarder comme stable et sacré, se tenait toujours plus en arrière, gardant un morne silence, sans néanmoins savoir quel parti prendre; mais enfin il fut déterminé.
Ce changement s'opéra chez lui par une cérémonie à laquelle Philosophie informa ces jeunes gens qu'ils devaient se soumettre pour participer aux grandes choses qu'il leur avait annoncées. N'avez-vous pas, leur demandat-il, un livre nommé la Bible? Et sur leur réponse qu'ils l'avaient tous reçu pour leur servir de guide dans leur voyage : Eh bieni leur dit-il, c'est l'ouvrage des plus mortels ennemis, non-seulement des êtres qu'on sert dans ce temple, mais de toute la race humaine : sans lui, sans ceux qui l'emploient à tromper les hommes, jamais on n'aurait pu forger ces
chaînes cachées dont vous avez commencé de sentir le poids à mesure que mes instructions vous ont fait concevoir l'état où doit être l'homme libre. Ainsi, pour preuve que vous êtes déterminés à secouer cet empire de fraude et de despotisme, livrez ce livre à la flamme que vous avez vu s'allumer d'elle-même sur cet autel. Alors vous recevrez une de ces épées sans fourreau, et à l'instant que vous l'aurez saisie, vous sentirez tomber vos chaînes.
Ici s'ouvre une scène caractéristique des effets que Philosophie avait su produire sur les différents esprits de ses disciples. Têtechaude jette son livre au feu sans balancer; Inconsidéré le suit ; Indépendant résiste peu, parce que ce livre contenait des ordres trop gênants pour lui ; Mécontent se persuade que tout nouvel ordre de choses sera meilleur que celui qui existe ; Changeant se fait fête d'une grande nouveauté; Esprit-de-parti, voyant le nombre s'accroître de ce côté-là, pense qu'il convient de s'y joindre, espérant d'y jouer un rôle. Tous leurs livres sont donc au feu ; mais Curieux et Crédule qui, en d'autres occasions s'étaientlivrés les premiers aux nouvelles idées, balancent encore ; leurs penchants n'étant que vagues, un sentiment delà gravité de cet acte les retient. Alors Bonne-intention, pour tâcher de les maintenir dans leur refus, et voyant d'ailleurs que le silence deviendrait coupable, refuse formellement d'abandonner son livre, le défendant avec force : mais Philosophie lui oppose des sophismcs mêlés d'insinuations par les^quelles il leur laisse entrevoir que le refus était inutile, que le temps était venu oiî un grand changement devait s'opérer pour le malheur seul des opposants ; ce qui entraîne encore Curieux et Crédule.
Bonne-intention demeure donc seul dans son refus ; et Philosophie, qui désespère de le déterminer, le voyant même prêt à consulter son livre, veut le lui arracher des mains ; mais, le repoussant avec vigueur. Bonneintention ouvre ce livre et y lit : Prenez garde de ne pas vous laisser séduire par une vaine philosophie. Ahl s'écrie-t-il , pourquoi n'ai-je pas eu recours aux conseils de ce guide ! Sûrement alors je n'aurais pas été conduit jusqu'ici pour y voir face à face avec tant de douleur, ces emblèmes de destruction.
Aussitôt il entreprend de se frayer la route hors d'un lieu où il avait vu avec horreur se projeter le renversement des autels et de l'ordre social : les autres veulent le retenir ; mais Philosophie, comprenant que leurs efforts seraient vains, et craignant ce confiit avec un homme dont les arguments étaient puissants, les arrête par ces mots : Ne vous inquiétez pas de cette âme basse et servite, il n'est pas digne de participer à nos mystères ; laissez-le passer, il trouvera le sort destiné à ceux qui osent entrer sur mes terres sans demeurer sous ma conduite.
Bcuinc-intpntion rencontre en effet bien des difficultés, des embûches, des dangers dans le dédale obscur où il se trouve au sortir de ce lieu, et il se sent d'abord bien faible. Tout ce qui lui arrive sert à peindre le trouble de
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
ses pensées : l'incertitude de la route, les heurts qu'il éprouve , des pierres aiguës (objections) qui le font broncher, des êtres voliinls (doutes) qui le harcèlent et le mordent, même le poids de ses chaînes, qu'auparavant il n'avait point senties, mais que son imagination lui représente encore comme réelles et fort pesantes ; tout, en un mot. dans une grande partie de sa roule , aurait réalisé la menace de Philosophie, s'il n'eût été résolu de souffrir jusqu'à la mort plutôt que de rentrer sous ses lois. Enfin, après bien des tourments et des efforts, il arrive à un lieu oîi se prépare une scène «en rooins frappante.
Le chemin vint enfin à s'élargir, et il aperçut une lumière, vers laquelle s'étant dirigé, i'i vit dans une grotte d'où elle partait un homme masqué qui, à la lumière d'une lampe, parcourait un livre semblable au sien : il en avait coupé un grand nombre de feuillets qu'on voyait épars autour de lui et sur ceux qui restaient; il effaçait avec un canif des passages qui ne paraissaient pas lui plaire.
Quand cet homme aperçut Bonne-intention à l'entrée de la grotte, il lui demanda d'où il venait et ce qu'il cherchait : celui-ci l'ayant satisfait, lui demande à son tour qui il était : Je suis , répondit l'autre, Christianisme-rationnel.ennemi d'Athéisme autant que tu peux l'être, et comme toi, cherchant la route de VElernité ; mais je n'aime pas à suivre le troupeau du vulgaire ; c'est pourquoi je m'en suis séparé, et suis venu m'élablir sur les confins des terres de Philosophie, parce que pourtant on peut y trouver de l'instruction : si tu veux te mettre sous ma conduite, je le mènerai par une roule facile jusqu'au droit chemin, où tu arriveras beaucoup plus tôt que tu ne le pourrais sans mon aide.
Au nom de Christianisme, sans réfléchir encore à ce qu'il avait vu faire à cet homme, mais impatient de sortir de ces lieux ténébreux, Bonne-intention accepte son offre. L'homme prend alors sa lampe et le conduit longtemps par des chemins qui l'étonnent d'après ce qu'il lui en avait annoncé ; car ils sont aussi tortueux et obscurs que ceux par lesquels il était parvenu au temple d'Athéisme ; et c'est pour arriver enfin à un autre temple dans lequel, par un peu de lumière vague procédant d'une ouverture du plafond, il voit sur un trône une figure semblable à celle de cette race de géants que la Fable dit être nés de la terre ; elle regarde de haut en bas d'un air orgueilleux, au travers duquel néanmoins on découvre un trouble secret de ce qu'elle ne peut rompre une croix qu'elle tient en ses mains. En quel lieu m'avez-vous conduit? A\i-\\ à son guide; quelle est cette figure étrange qui s'offre ici à mes regards? Heureux mortel! répond le guide, qui, sous ma conduite, es arrivé au sanctuaire de lieligion-naturelle , 'inclines-toi devant sou trône, et réjouis-toi d'être admis à contempler la vraie lumière.
A ce discours emphatique, et d'après tout ce que lui présente ce lieu, Bonne-intention sent naître en lui une grande défiance ; et,
jDÉUONSr. ËVANG. XII.
ne voulantplus se conduire que par son livre, il le tire de son sein. Que fais-tu? lui demande l'homme au masque. Je veux chercher conseil, lui répond-il, où je suis sûr de le trouver. — l'on intention est bonne, répart cet homme ; inais combien ne serais-tu pas trompé si tu mettais ta confiance dans tout ce que renferme ce volume ! — Ne contient-il donc pas la vérité? demande Bonne-intention. — // contient sans doute quelques vérités , répond Christianisme-rationnel, mais elles sont tellement mêlées de fables, que ton faible entendement ne saurait y découvrir ce qu'il y a d'utile. Prends plutôt mon livre : tu peux voir qu'il était autrefois comme le tien; mais j'ai travaillé depuis longtemps à en enlever ce qui était contraire à mon jugement, et à découvrir dans le reste, à l'aide de quelques petits changements , des sens occultes qui, pendant bien des siècles, ont échappé au vulgaire ignorant : je l'ai enfin tellement débarrassé de tout ce qui obscurcissait sa lumière, que mon grand Maître, que tu as le bonheur de contempler . permet à ses sectateurs de l'employer comme un code de lois propre à diriger leur conduite morale.
Révolté d'une absurdité si grossière. Bonneintention lui répond avec fermeté ; Où donc apprendrai-je à connaître le grand Maître de la nature? Pourrais-je attendre du tien, enfermé dans cette demeure sombre, qu'il me conduisît à lui ? Si ce livre, comme on en est persuadé depuis tant de siècles, renferme ses instructions pour les hommes {et où les trouver ailleurs ?) peut-on concevoir que le sens d'aucune de ses parties essentielles soit demeuré caché jusqu'ici , réservé seulement à quelques hommes de ce siècle ? Je pourrais plutôt abandonner tout le livre, comme on me le demandait, au temple d'Athéisme, que de me former l'idée indigne de celui dont il procède, que l'ayant destiné à instruire les hommes de son existence et de sa volonté, il eût permis qu'on pût y insérer des choses capables d'induire en erreur à cet égard les cœurs honnêtes qui cherchent sincèrement à s'instruire.
Alors, repoussantle livre mutilé et ouvrant le sioii, Bonne-intention y lit à haute voix : Celui-ci est l'Antéchrist dont vous avez oui dire qu'il paraîtrait, et il est même déjà dans le monde. Il n'a pas plutôt prononcé ces mots, que le trône de Déisme s'enfonce, le spectre disparaît, la petite ouverture du plafond se ferme, et le masque de l'homme à la laaipe. étant tombé dans sa fuite, découvre le visage d'Hérésie.
Cette fois Bonne-intention ne se trouva pas dans l'obscurité; au contraire, dès qu'il fut ainsi résolu à ne consulter que son livre, il en partit une lumière qui éclaira tous les environs ; ei alors il se rappela ces mots qu'il renferme : Ma parole est une lampe à ton pied, et une lumière qui éclaire ton sentier. Il ne fut plus en danger de s'égarer dans la route qu'il devait suivre : car à chaque lieu où elle se divisait, son livre éclairait le vrai chemin: mais son imagination, toujours frappée de ces chaînes dont Philosophie lui avait fait croire qu'il étaitchargé, les lui fai-
{Trente^trois.}
sait encore sentir autour de lui : les êtres volants norainés doutes continuaient aussi de le harceler, et venaient souvent étendre leurs ailes (le crêpe sur son livre pour en intercepter la lumière ; mais il les chassait avec autant de persévérance pour chercher dans ce même livre des armes contre eux. Ce fut ainsi qu'après une montée très-difflcile il arriva dans un vestibule ouvert au grand jour, dont ces oiseaux nocturnes, ne pouvant soutenir l'éclat, il en fut enfin délivré, et de là il rentra dans le droit chemin. Etant néanmoins encore près des terres de Philosophie, quelques-uns de ses adhérents le découvrirent de dessus une tour : Ridicule était du nombre; et, voyant qu'il élait sourd à la voix des autres, il lui décocha un de ses traits qui glissa sur sa tète , mais vint frapper son livre qu'il avait encore à la main ; cependant comme il le tenait fermé, ce trait omba émoussé.
Notre voyageur sentit beaucoup de joie d'avoir échappé aux embûches de Philosophie. Il éprouvait cependant encore une grande confusion d'idées; car, quoiqu'il ne doutât pas que cet homme ne tramât des
vent s'en garantir ; et en attendant il aveugle les autres en leur inspirant l'cgoisme. Pour secourir le prochain en péril, il faut recou naître les lois de celui qui l'ordonne; et l\ premier soin de Philosophie, par le minisi tère de ses adeptes, a été d'effacer ces loi dans le cœur de bien des gens : et qu'en résulle-t-il ? Tandis que les siens sont réunis
choses très-dangereuses , il ne pouvait les concevoir. C'est pourquoi, sachant que, dans ce voisinage, Chrétien avait trouvé la maison d'un homme dont le nom était Interprète, de qui il avait reçu de grandes informations sur l'état où était alors la route, et persuadé qu'il l'observait encore, il résolut d'aller lui demander des instructions. Peu après il découvre cette maison sur la droite clu chemin; il se hâte d'y arriver, il frappe à la porte ; la même portière qui avait introduit Chrétien, Innocence, vient lui ouvrir, et après qu'il lui a dit son nom, ellele conduit à son maître.
Tout ce qui se passe dans cette maison mériterait d'être rapporté , mais j'abrège. Interprète informe Bonne-intention que depuis le passage de Chrétien par celte route, Philosophie, dont il lui apprend la vraie origine, était venu s'établir auprès du chemin pour détourner ceux qui se dirigeaient vers sa maison ; il lui développe le sens de toutes les scènes dont il avait été témoin, et leur rapport avec l'occupation de cet homme qui usurpait le nom de Christianisme ; et après l'avoir instruit sur tous ces objets, il le conduit au haut d'une tour.
De là, d'où l'on découvrait ce qui se passe dans le monde. Interprète fit observer à Bonne-intention les diverses bandes de gens qu'il avait vus en différents groupes dans les terres de Philosophie, commençant l'exécution des projets qu'il avait entendu former dans son temple. Frappé de voir à quelles fatigues et travaux, à quels dangers même s'exposaient ces gens-là tandis cjuc ceux contre lesquels ils étaient prêts à exercer leur fureur paraissaient être immobiles , Bonne-intention en demanda l'explication à son guide. Philosophie, lui répondit-il, fait mettre en jeu toutes les passions qui ont des objets présents, dont les unes permettent et les autres exécutent ses desseins. Ceux sur 4ui tombe son glaive à l'improvisle ne peU-
avec passion pourdétruire, il n'y a qu'amour de l'aise ou crainte d'un danger présent chez les autres, quoique destinés, s'ils n'y prennent garde, à subir le mémo soit dès ici-bas.
Boiiiie-intenlion, frappé de tout ce qu'il venait de découvrir, craignait presque da se remettre en route ; mais Interprète lui inspira du courage, sans lui dissimuler le danger. Vous devez, lui dit-il, continuer votre route ; soyez vigilant, n'oubliez jamais do consulter votre livre, où vous trouverez toujours des conseils salutaires ; et souvenezvous que, quoi que vous puissiez souffrir dans ce inonde pour la cause de votre Père céleste, c'est votre devoir de le supporter; car ce monde, ses maux comme ses biens, seront passés derrière vous quand vous arriverez au but de votre carrière ; ce qui vous restera, c'est votre âme : ainsi conservez-la pure devant votre Créateur ; vous savez ce que cela exige.
La route que devait tenir Bonne-intention, étant la même que Chrétien avait suivie, il s'approchait de la Colline des difficultés. Chemin faisant, il fut abordé par un jeune homme à peu près de son âge, qui ayant appris où il allait, lui témoigna beaucoup de désir de /oyager avec lui, parce qu'il avait le même dessein. Ce jeune homme se nommait Espritléger. Etant entrés en conversation sur ce qui leur était arrivé jusqu'à leur rencontré, Bonne-intention lui demanda, comment il avait échappé aux pièges de Philosophie? — Oh I dit-il, /ai bien vu le ruisseau qui coule le long de ses terres, mais je n'ai pas eu fantaisie d'y boire. Un homme aussi est venu vers le pont, et m'a invité d'entrer ; mais ayant vu en même temps se promener dans le jardin certains hommes, qu'il m'a dit être d'intimes amis de son maître, je n'ai pas jugé qu'ils pussent être de bonne compagnie pour un homme bien né. — Mais sans doute vous vous êtes arrêté chez Interprète? — Qui? ce vieux homme dont la maison est sur la droite ? Quel amusement pour une personne de mon âge, d'aller écouler ses longs discours! Dans cinquante ans d'ici peut-être , j'y prendrai du plaisir. Surpris d'une telle réponse, Bonne-intentiori lui répartit : Mais c'est précisément avant ce tempslà, c'est dès à présent que ses leçons vous auraient été nécessaires ; ne savez-vous pas que nous approchons de la Colline des difficultés ?
Alors une conversation s'engage entre nos deux voyageurs. Esprit-léger n'avait point de mauvaise inclination, mais n ayant reçu aucune règle de conduite, il n'était pas préparé à réprimer les penchants vicieux qui pourraient naître chez lui : aussi, voyant à la gauche de la Colline une vallée agréabla qui paraissait en faire le tour, il propose d'y passer, au lieu de gravir ce chemin pénible
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
Bonne-intention lui représente que cette vallée étant hors du droit chemin, il faUait bien se garder d'en prendre la route ; il lui parle des conseils d'Interprète, et des règles de son livre, lui en montrant la certitude et l'importance. Esprit-léger paraît y prendre plaisir, et comme il semblait ne manquer que d'expérience, Bonne-intention se résout à l'aide. Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent au pied de la Colline qu'Esprit-léger parut bien résolu de gravir ; mais il témoigna à son compagnon le désir de s'arrêter auprès d'une fontaine, pour y prendre un moment de repos et manger quelques gâteaux qu'il avait avec lui. Bonneinlenlion lui reprcsenla, que ce n'était pas au moment des difficullés qu'il fallait se livrer à la mollesse ; qu'il valait mieux les vaincre d'abord, afin de jouir d'un repos sans inquiétude : mais son compagnon paraissant résolu de ne pas céder, il lui céda lui-même par complaisance.
Tandis qu'ils prennent ce repos prématuré, une douce harmonie se fait entendre, et bientôt ils voient la Dame de la vallée qui avait tenté Esprit-léger, venant à eux avec un riant cortège. Aussitôt ce jeune homme se lève pour aller à sa rencontre ; Bonne-intention veut le retenir, le blâmant de se livrer si aisément à des personnes qu'il ne connaissait pas; mais pendant ses remontrances, la Dame est déjà près d'eux, et leur adressant la parole à l'un et à l'autre : — Je croirais, dit-elle, faire tort à des personnes telles que nous me paraissez être, si je ne vous supposais étrangers à mon empire : je suis la Mode ; ces aimables personnes qui me suivent sont les Plaisirs. Alors i lie les invile à piisser par ses terres, où elle leur annonce tout ce qui peut rendre leur voyage agréable ; leur faisant d'ailleurs un tableau rebutant de la Colline, qui n'était pas, dit-elle, un chemin fait pour aes gens comme eux.
Esprit-léger ne résiste point; Bonne-intention le suit, avec l'i spérance d'empêcher qu'on ne l'égaré ; mais lui-même est entraîné de plaisirs en plaisirs, qui d'abord ne lui présentent rien que d'innocent : la jouissance ensuite lui fait illusion, et sur le temps qui s'écoule et sur les nuances de ces plaisirs qui tendent au vice ; mais enfin il les voit s'allier avec d'autres dans lesquels le voile du vice s'amincit de plus en plus, et qui s'offrent dans les bosquets de la Dissipation, où aussitôt Esprit-léger se dérobe à sa vue. Alors l'idée de ramener ce jeune homme, qui depuis quelque temps n'était chez lui qu'un prétexte, s'évanouit ; il sent sa faute, frémit en considérant à quoi il était sur le point de se laisser entraîner ; et malgré les railleries et les agaceries de la Mode et des Plaisirs, il rebrousse chemin jusqu'au pied de la Colline.
Echappé à ce nouveau piège, Bonne-intention veut commencer de monter ; mais il ne retrouve plus ses forces. 11 est mécontent de lui-même, ce qui le jette dans le découragement; surtout, parce qu'aux reproches de sa conscience, se joint un sentiment de honte : son amour-propre était blessé de s'être laissé séduire ; et accablé de ce dernier sentiment,
il demeurait immobile, lorsqu'il fut abordé par Renoncement-à-soi-méme, qui le tança fortement, et lui fit éprouver d'autres regrets qui ne pouvaient être soulagés qu'en marchant avec courage dans le bon chemin, à quoi il se détermina. Alors ce guide intègre lui mit en main un bâton, qui l'aida beaucoup à monter la Colline, et l'accompagnant jusqu'à ce qu'il marchât de pied ferme, il lui dévoila en même temps ces nouveaux mystères, comme l'avait fait Interprète à l'égard des précédents. Mode, autrefois sans malice, mais volage, s'était laissé engager dans le parti de Philosophie, à qui elle servait merveilleusement, par quelques maximes qui lui avaient été dictées, pour entraîner dans ses vues des personnes des deux sexes du caractère d'Esprit-léger, qui ne l'écoutaient pas directement.
Boune-intention ayant perdu beaucoup de temps, la nuit le surprit dans sa route; il crut se voir au sommet de la Colline, et comme il savait que son devancier y avait trouvé la maison des Vertus chrétiennes, dont il se rappelait l'aspect extérieur, il prit une autre maison pour celle-là ; confirmé dans son idée par deux animaux qu'il entrevit dans l'avenue, où Chrétien avait vu deux lions enchaînés. Il passe entre ces animaux, s'avance vers une porte et frappe ; un portier nommé Sentiment vient lui ouvrir, et quoique ce ne soit pas le même par lequel (îhrétien avait été introduit, qui se nommait Vigilant, ses manières engageantes lui font penser qu'il appartient aux mêmes maîtresses, et il entre.
Dans le (^emin, Bonne-intention demande à sou nouveau guide, si lé nom de la maison n'est pas Pleine de beauté, demeure des Vertus chrétiennes? Sans doute, répondit-il, c'est la demeure des Vertus, et mon office est d'introduire auprès d'elles tous ceux qui sont dignes de leur être présentés. Bonne-intention se dit donc de la famille de Chrétien, autrefois si favorablement reçu dans cette maison, et il commençait à lui expliquer comment il s'était efforcé de suivre ses traces ; mais l'interrompant: Nous n'avons pas besoin, dit le pkortier, de savoir quelle est votre parenté^ ni quel sentier vous avez suivi pour arriver à cette maison: si votre cœur sympathise avec les Vertus qui Vhabitent, vous êtes dignes de jouir de leur présence. Il voulait néanmoins produire des titres qui prouvraient sa descendance de Chrétien ; mais le portier l'arrêtant avec une sorte de vivacité : On ne vous fera guère de questions sur ce sujet, lui dit-il ; soyez descendant de Chrétien ou disciple de Braftrna; que votre profession ait été celle de saint, d'assassin ou de voleur, pourvu que votre cœur batte bien haut pour les Vertus morales, entrez hardiment dans leur sacrée demeure. Sur quoi il tire une sonnette pour appeler une des demoiselles de la maison.
Etonné de ce langage, notre voyageur serait aussitôt retourné en arrière, s'il n'eût été nuit ; et il éprouva alors un plus grand regret de s'être laissé retenir au pied de l-a Colline. La demoiselle arrive, elle se nommait
Raffinement; et Bonne-intention voulant au moins np[)rondre de quelles Vertus on lui parlait, il lui adresse ainsi la parole : Je pensais venir me joindre à la dévotion de Piété, recevoir les leçons de Prudence, et participer aux bienfaits que Charité répand autour d'elle: n'est-ce fias toujours ici leur demeure? — Il faut, répondit-elle, que vous soyez bien peu instruit de rétat du monde, et surtout de celui de cette famille, puisque vous donnes à mes maîtresses des noms si antiques. Celle que vous nommez Charité, s'appelle maintenant Philanthropie ; celle qui se nommait Prudence, amérité le titre d' Eneryie-mentale ; et quant à leur sœur ainée appelée Piété ; la pauvre vieille fille ! elle avait perdu la tête, et elle était devenue si hargneuse, qu'on ne pouvait plus la supporter ici : elle a quitté la maison depuis longtemps, et l'on n'entend plus guère parler d'elle que chez quelques fanatiques. En sa place, mes maîtresses ont pris leur sœur cadette nommée Sensibilité, une fort aimable personne, ci-devant mariée avec Sens-commun, tm imbécile, qui se mettait quelquefois en tête de la gêner dans ses affections , mais sa sœur Energie-mentale l'en a heureusement délivrée.
Combien Bonno-intontion n'aurait-il pas Youlu fuir 1 mais il était déjà à la porte d'un salon qu'ouvrit sa conductrice : et avant que les Vertus, fort attentives à leurs objets respectifs, l'eussent aperçu, il put voir ce dont elles s'occupaient et que Raffinement l'aida à comprendre. Philanthropie, assise auprès d'une fenêtre, cherchait avec un télescope dans les ombres de la nuit, des objets invisibles de bienveillance en des contrées inconnues. Energie-mentale frappait un caillou avec de l'acier, elles étincelles é'.ant reçu; s sur une matière combustible, elle l'animait de son souffle, et en respirait la fumée, qui paraissait animer ses regards et ses gestes. Sensibilité, négligemment couchée sur un sopha, avait la tête penchée sur un ânon, pour qui, dans quelque moment perdu, elle s'était prise d'amitié, et elle versait sur lui des larmes de tendresse. L'accueil que firent ces Vertus à Bonne-intention fut conforme à leurs caractères. Celui d'Energie-mentale fut sec. Philanthropie, dont la vue était si affaiblie par la recherche des objets lointains de bienveillance, qu'elle ne voyait pas ceux qui étaient près d'elle, faillit à le renverser en l'allant chercher plus loin qu'il n'était: mais Sensibilité lui trouvant bonne mine, oublia son ânon, vint se jeter à son cou, et répandit des larmes sur lui.
Je passe sur les autres circonstances de la soirée avant qu'on se mît à table, et sur l'espèce du souper (où Bonne-intention ne trouva pas de quoi satisfaire son appétit), pour venir aux discours des Vertus vers la fin du repas. Energie-mentale commençant, pérora longtemps avec véhémence sur les préjugés funestes, les usages barbares qui opprimaient le genre humain; annonçant ses plans pour le rendre libre. Elle aurait eu peine à finir sur ce sujet, si Philanthropie n'eût voulu exprimer ce qu'elle sentait sur ces misères de l'humanité: son planpourle bonheurdes hommes
était d'après des vues si grandes, elle les portait avec tant de générosité sur l'avenir, que dussent-elles exiger le sacrifice de myriades d'individus pour les amènera leur accomplissement, les grands cœurs devaient s'y déterminer. Sensib-ilité l'interrompit à son tour, en versant un torrent de larmes ; et quand sa voix put trouver passage au travers de ses sanglots, elle se mit à raconter le martyrologe des fils du génie et des filles de la tendresse, qui, lorsqu'ils se livraient à l'aimable susceptibilité de leurs âmes, étaient persécutés, opprimés par Etat-civil, un monstre à faire horreur. Bonne-intention la voyant s'animer de plus en plus sur ce sujet, en le regardant, fit semblant de s'assoupir, ce qui la refroidit beaucoup : alors on se leva de table et on se retira.
Notre voyageur cependant, fut loin de pouvoir dormir : il était plus agité par celte hideuse métamorphose des sentiments, qii'il ne l'avait été chez Phi losophie par celle des idées : là son esprit avait été révolté; ici, son âme entière était tourmentée de voir ennoblir, embellir même les crimes les plus atroces, et peindre les barrières opposées au vice, comme une horrible oppression. Combien n'était-il pas frappé de celle transformation de créaturcs humaines en monstres, dès qu'elles oublient de qui elles dépendent ! Et s'il rentrait en lui-même, il n'était pas plus tranquille ; frappé d'y entrevoir, que ceux qui pouvaient échappera Energie-mentale et a Philanthropie, étaient en danger, s'ils ne se tenaient fortement sur leurs gardes, d'être séduits par Sensibilité, contre qui son assoupissement apparent avait été un préservatif nécessaire. Il lui tardait qu'il fût jour pour pouvoir fuir de ce lieu ; mais dans un moment plus calme, il lui souvint que la demeure des Vertus chrétiennes renfermait un arsenal, où Chrétien fût armé contre les dangers du reste de sa route ce qui lefilrésoudred'atlendre le lever des trois sœurs, pour être instruit sur cet objet.
Quand il eut joint ces femmes, il leur demanda ce qu'était devenu l'arsenal qu'avait vu Chrétien dans leur maison ; elles lui dirent qu'il subsistait, et lui offrirent de l'y mener, ce qu'il accepta. Chemin faisant elles le prévinrent, qu<ï s'il se rappelait ce que cet arsenal était autrefois, il y trouverait un grand changement; parce que les armes qu'il contenait alors ne servaient qu'aux vils esclaves des despotes.
Quoique ainsi préparé à un changement, pouvait-il s'attendre à ce qui vint frapper ses regards dans ce lieu ? Des monceaux de boulets et de mitraille, des piles de poignards, d'épées, de piques fraîchement teintes de sang et d'autres instruments ensanglantés, composés d'une hache glissant dans un cadre. — Comment I s'écria-l-il, des femmes qui paraissent si compatissantes, receler tant d'instruments de mort! — Hélas 1 dit Philanthropie, il est bien triste que les nations infatuées de préjugés, ne puissent être engagées que par ce moyen, à préférer la lumière aux ténèbres et la liberté à V esclavage 1 (1) Les autres Ver-
(1) On peui voir dans le petit ouvrage sous le litre de
ton
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(us applaudirent à ce sentiment; mais voyant <jue Bonnc-inlcnlion n'était pas prêt de s'éleyer à sa hauteur ; que son âme n'était pas encore assez forte pour recevoir les grandes vérités ; elles entreprirent de pallier leur premier langage, voulant le persuader, qu'il n'y avait point, comme il l'imaginait, de plan formé pour produire ce changement dans le inonde ; que la nature des choses et V accroissement des lumières y conduisaient nécessairement. Mais lui, qui avait vu former ce plan chez Philosophie, et à qui Interprète en avait montré l'exécution par ces armes mêmes qui lui faisaient horreur, voulant tâcher de concevoir ce que pouvaient être ces êtres, jusqu'alors inconnus pour lui et qui se revêtaient d'apparences si trompeuses, tire enfin son livre pour le consulter. Ces femmes veulent aussitôt le lui arracher, l'accusant aussi de toutes les misères humaines ; mais il le tenait ferme, et l'ayant ouvert, il y lut: Tu jugeras des arbres par leurs fruits. Jugeant donc ces figures humaines par leurs actes et leurs discours, il voulut partir, mais elles le retinrent et engagèrent conversation sur son livre.
Bonne-inlenlion fut donc obligé de défendre contre elles ce trésor de la bonté divine, qu'il jugeait toujours plus précieux, à mesure qu'il voyait plus profondément ce que deviendraient sans lui les humains; et ayant dit entre autres, que c'était là seulement qu'il pouvait apprendre comment il devait se conduire pour être heureux après cette courte vie, Energie-mentale lui répartit : — • As-tu donc une âme si mercenaire, que tu attendes des récompenses pour les actes de vertu l Sache que pour tes âmes élevées, pour les cœurs pénétrés de nobles sentiments, la vertu trouve sa récompense en elle-même, lyailleurs, ce pays invisible qu'on te dépeint là et où tu attends ta récompense, n'existe point ; nous le savons certainement par ceux qui, ayant étudié ton livre, ont reconnu qu'il était le produit de l'imagination de quelques enthousiastes. Nous seules sommes les vraies Vertus ; nos instructions et notre exemple corrigeront en finies hommes, en les affranchissant de tous les liens qui les pervertissent et que ne leur avait pas donnés la nature, afin qu'ils puissent la suivre sans obstacle. Regarde ma sœur Sensibilité ! se livrant au doux penchant que tu lui inspires, elle se dispose à te rendre heureux.
Il voit alors avec étonnement cette Vertu, qui le fixe d'un regard enflammé de tendresse; et pendant le trouble où le jette cette vue, elle s'élance dans ses bras : il la repousse, «t croit pouvoir se délivrer aisément d'une femme ; mais elle le poursuit par des caresses, tandis que ses sœurs, se prévalant de son état, pressent auprès de lui l'obéissance aux lois de la nature, manifestées par les penchants des êtres sensibles, seule règle légitime de leurs actions. A l'ouïe de ce principe, l'horreur qu'il en conçoit lui fait retrouver toutes ses forces; il écarte violemment ces monstres féminins, et parvenu à la porte:
Bacon tel qu'il est , p. 99 , que le traducteur français des OLuyres de ce philosophe, lui fait projeter ce moyen de guenr les hommes. ^
— // n'est aucun degré d'atrocité, leur dit^-il, qu'on ne piit justifier par vos infernales maximes : heureusement leur futilité est aussi évidente, que leur tendance serait destructive de tout bonheur parmi le genre humain. Loin de moi ces ouvriers d'iniquité ! Je veux suivre les commandements de l'Eternel. Et malgré leurs nouvelles tentatives sous toutes sortes de formes, se dégageant de leurs mains et devenu sourd à leur voix, il sort enfin de leur demeure.
Notre voyageur jugea bientôt alors, que malgré l'apparence de la maison, s'il n'y 'fût pas arrivé de nuit, il aurait pu reconnaître que ce n'était pas celle qu'il cherchait; car il était informé que la maison des Vertus chrétiennes était bâtie de pierres de taille, au lieu que celle-ci n'était construite que de livres et de pamphlets, ce qu'il ne pouvait s'expliquer. Il vit aussi, qu'en place des lions qu'il avait cru apercevoir à l'entrée de l'avenue, c'étaient de grands singes, qui grimacèrent en faisant claquer leurs dents lorsqu'il passa entre eux. Dégagé de cette enceinte, il reconnaît aussi qu'il est loin du haut de la colline, et qu'il lui reste encore beaucoup à gravir ; mais il découvre au sommet, la maison bâtie sur le roc. Cette vue renouvelle ses forces; il monte avec courage; arrive à l'avenue, où il voit les lions enchaînés; il s'avance vers une porte et frappe; le portier des vraies Vertus, Vigilant, vient lui ouvrir, lui demande son nom et ses titres, dont étant satisfait, il l'introduit auprès de ses maîtresses.
On conçoit aisément le contraste qui se trouve entre l'accueil et les premiers entretiens dans cette maison, et ceux auxquels Bonne-intention venait d'échapper; ainsi, quoique tout y soit intéressant et très-caractéristique, je passe immédiatement à un abrégé de l'histoire des Vertus-morales, récitée par Prudence, sœur de Piété et de Charité; car telles étaient les maîtresses de cette maison.
Les usurpatrices du titre de Vertus étaient filles de Philosophie, qui les offrit encore jeunes aux Vertus-chrétiennes, comme des élèves qu'elles pourraient employer à tous leurs travaux. Pendant quelque temps elles parurent dociles, elles semblaient pénétrées d'affection pour Charité et de respect pour Prudence; mais elles ne s'attachaient pas à Piété, dont elles se tenaient même éloignées. Pendant ce temps-là, elles étudiaient les formes de ces Vertus , se rendaient familier leur langage et travaillaient à se concilier la bonne opinion de leurs entours. Mais peu à peu elles traversèrent sourdement les vues de leurs instructrices, et tâchèrent rrfême de mettre la discorde entre elles , surtout entre Charité et Piété, de sorte que leur caractère s'étant enfin pleinement dévoilé, on ne put plus les garder dans cette maison.
Durant ce temps-là Philosophie avait travaillé à faire dans le monde une réputation à ses filles , sous les noms qu'elles prirent alors; el il avait aussi accumulé les matériaux dont il construisit leur demeure, en avant de celle des Vertus-chrétiennes dont il
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s'était procuré le plan. — Mais, dit alors Bonne-intention , celte maison ne m'a paru bdlie que de livres et de pamphlets : comment donc peut-elle subsister? Les vents et la pluie ne doivent-ils pas la démolir? Prudence lui expliqua ce mystère qu'il n'avait pu concevoir, et le lui fit connaître comme l'un des plus grands artifices de Philosophie. Les matériaux de cette maison s'écroulent sans doute successivement et sont foulés aux pieds ; mais il y a pourvu parle nombre de manufactures qu'il en a établies de toute part, surtout en Essais moraux, philosophiques et polémiques, en romans, drames, journaux, magasins, bibliolhôqurs, gazettes littéraires et autres écrits, imprégnés de ses principes, même sous les formes les moins suspectes. Ces ouvrages, ne renfermant rien pour l'instruction réelle et rarement quelque chose de nouveau, excepté la variété des formes, se succèdent rapidement dans le monde où ils servent à ses divers desseins : d'engager des. gens sur ses terres, de procurer des sectateurs à Mode et à ses Vertus, pour venir enfin réparer l'habitation de ces dernières; triste ritournelle qui durera tant que les hommes seront assez aveugles pour continuer d'être ses dupes aux dépens de leur bonheur réel.
Les Vertus-chrétiennes avaient , comme Interprète, un observatoire d'où l'on pouvait découvrir ce qui se passe dans le monde, et où elles conduisirent Bonne-intention pour lui montrer de quoi s'occupent les élèves des Vertus-morales et de leur père. 11 observa de là que leur projet avançait dans son exécution ; mais une circonstance le frappa surtout. 11 voyait plusieurs de ses premiers compagnons de voyage, mêlés à ceux auxquels ils s'étaient joints, s'entretuer, en égorgeant et pillant ceux contre lesquels ils agissaient : ce qui lui fit espérer que cette race se détruirait d'elle-même.
Piété, prenant alors la parole, lui dit qu'il pouvait voir ainsi comment la vengeance divine poursuit les méchants, en les faisant tomber dans leurs propres pièges; et que le mal des autres ne durerait, qu'autant qu'il serait nécessaire pour les corriger et pour .es déterminer à y apporter eux-mêmes le seul remède possible, celui de résister avec force à ceux qui veulent écarter les instructions cl les ordres de leur Créateur; mais qu'en attendant il pouvait voir comment sa sœur Charité assistait ceux (jui fuyaient la persécution. Cela est vrai, dit Prudence, mais les objets de pitié se multiplient de toute part, et malheureusement le monde ne parait pas prêt à ouvrir les yeux pour se corriger. Philosophie , maintenant occupé à fonder son empire, ne ménage rien, pas même ses premiers adhérents ; mais quand il l'aura assez agrandi pour retenir par la crainte ceux qui auraient intention de lui résister, il agira par des formes plus régulières ; il mc'tra plus de calme à la tête de son parti, afin de diminuer l'alarme dans les contrées qu'il ne peut encore atteindre. Voyez les nouvelles rccryes qu'il rassemble partout, les unes qu'il fait avancer vers lui, d'autres qu'il laisse aux
postes mêmes où il les élève. Vous voyez cela d'ici, vous pouvez y juger de l'avenir par les lunettes de la Prévoyance; mais là-bas, ceux mêmes qui auraient le plus d'intérêt à arrêter les progrès de ce mal, ou ne l'aperçoivent pas, ou ne savent prendre aucune résolution. Cela vient de ce que par les soins de Philosophie et de ses adeptes un grand nombre d'hommes ont abandonné la seule vraie règle du bien et du mal, ce livre dont vous êtes en possession : par là encore ils ne croient plus à ce qui les attend dans une autre vie en conséquence de leur conduite dans celle-ci , à laquelle ils bornentleur vue. C'est ainsi qu'ils se sont accoutumés à ne voir (ju'avec une émotion passagère les atrocités qui se commettent dans le monde, tant qu'ils croient pouvoir s'en préserver eux-mêmes ; et il est bien à craindre qu'il ne faille encore beaucoup de maux , pour amener les hommes à coniiaitrc ce qui les leur attire.
Bonne-intention à qui ces observations et ces remarques avaient déjà beaucoup ouvert l'entendement, se croyait désormais à l'abri de toute séduction; mais Prudence l'avertit de ne pas trop compter sur lui-même, de veiller sans cesse autour de lui, de repasser souvent leurs leçons dans son âme, surtout de ne se lasser jamais d'avoir recours à la source de toute lumière, à ce livre qui l'avait déjà tiré de grands périls, et qui, lui apprenant la fin de toutes les choses de ce monde, lui enseignerait à ne point y attendre le bonheur, sans néanmoins le rejeter quand il se présenterait d'une manière innocente; mais d'avoir toujours en vue l'état qui ne devait jamais cesser, et les conditions qui pouvaient le lui rendre heureux : objets dont Philosophie répandait toutes sortes de peintures, pour que dans la perplexité des pensées on ne sût à quoi s'en tenir, tandis qu'auprès de ses confidents il en niait l'existence : ce qui favorisait tous ses desseins.
Ces vertueuses sœurs armèrent ensuite Bonne-intention dans leur arsenal, comme l'avait été Chrétien, de ces armes que les Vertus sanguinaires avaient nommées celles des vils esclaves des despotes: le bouclier de la foi, l'épée de l'esprit, le casque et la cuirasse du salut. Elles l'accompagnèrent ensuite jusqu'au bas de leur colline, vers la vallée dhur milité; et quand elles le quittèrent. Piété lui dit: Garde bien le dépôt qui t'a été confié, de peur qu'on ne t'enlève la couronne.
Les autres rencontres, que fait Bonne-intention, continuent de fournir une suite de tableaux très-caractéristiques des pièges que les jeunes gens des deux sexes rencontrent aujourd'hui dans le monde, et qui menacent la société entière. Tout le pays qu'il traversé est infesté par les suppôts de Philosophie; il continue à rencontrer des voyageurs de divers caractères et des embûches pour tous ; mais partout aussi , comme il cherche instruction et sûreté, il trouve des guides qui le maintiennent dans le droit chemin , et des forts qui protègent la route pour ceux qui ont confiance au souverain Arbitre de toutes choses, de sorte qu'il arrive enfin heureuse-'
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ment dans cette patrie à laquelle nous derons tous aspirer.
Pour décrire cette partie très-variée de la route allégorique, il faudrait traduire l'ouvrage même, de sorte que je terminerai cette esquisse par la description abrégée de deux forts qui se trouvent sur ce chemin.
Le premier de ces forts porte le nom de llcligion-révélée; il est appuyé de deux contre-l'orts de diam;int, dont l'un est nommé Histoire , sur lequel est gravée la suite des événements miraculeux p;:r lesquels les révélations divines ont été manifestes pour les hommes de divers temps, qui les ont transmises à leur postérité : l'autre est le pilier des Prophéties, sur lequel sont gravées toutes celles qui se sont succédé depuis la promesse faite à Adam d'un Rédempteur, avec leurs accomplissements successifs, jusqu'à celles dont le sens est encore caché pour les hommes. Ces inscriptions , lues par les voyageurs attentifs, les engageant à entrer dans le fort pour y étudier les archives du monde et les lois de son Créateur, et se pénétrer des motifs d'y conformer leur conduite, Philosophie a fait les plus grands efforts pour les effacer, en y employant quelques naturalistes et beaucoup de sophistes ; mais n'ayant pu en venir à bout, il les fait couvrir de faux caractères, à quoi conniv< nt quelques-uns des gardiens du fort; mais les gardiens vigilants etlidèles enlèventaisémentces peintures, trop hétérogènes à la matière des piliers pour s'y attacher solidement.
L'autre fort est nommé Sabbat; il est construit de la même pierre qui servit aux tables de la loi, et durera autant que la terre. Ce fort a été destiné par le Créateur pour y conserver l'ordre, qu'un jour sur sept les hommes aient du repos dans leur travail et en donnent aux animaux qui les servent; aflh que ce jour-là, plus libres de leurs soins habituels, ils soient plus disposés à l'adorer, à écouter ses leçons, à sentir ses consolations dans leurs maux, à recevoir, dans leur prospérité, ses ordres de soulager leur prochain qui souffre, et à se pénétrer de toutes les autres conditions de leur bonheur futur. Philosophie craint aussi beaucoup ce fort, parce que ceux qui le fréquentent y reçoivent, par ses gardiens fidèles , des préservatifs contre toutes ses séductions sur la route de la vie ; aussi fait-il bien des efforts pour le renverser : il a élevé depuis peu contre lui la batterie des décades ; mais elle s'est écroulée, parce qu'il n'a pu lui donner aucun fondement; alors il a employé la dissipation et l'avarice, pour séduire ceux qui avaient coutume de s'y rendre, et par là il a produit bien des désertions ; mais le fort subsiste, et il subsistera , parce que les besoins réels des Uonomes y ramèneront enfin ceux mêmes qui s'en écartent aujourd'hui.
LETTRE VIII
Sur le déclin du culte dans ces contrées.
Monsieur, 168. Il n'était pas possible, comme je l'ai déjà dit, d'élever une question plus impor-
tante que celle-ci, dont vous avez fait le principal objet de votre dernier ouvrage : « Quel sera dans le siècle prochain Vétat de la religion et de la prédication ? A quoi les pasteurs doivent-ils s'attendre, et surtout ceux qui se préparent à entrer dans cette carrière ? Question (ajoutez-vous) que les signes du temps doivent suggérer à chacun de ceux pour qui leur emploi est de quelque importance, et qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. De toute part on entend des plaintes sur le déclin du culte public , plaintes qui ne seraient pas si importantes si du moins la vraie piété avait augmenté, ce qui n'est peutêtre pas le cas partout. »
169 Je vous avoue, monsieur, que ce dernier passage m'a boaucoup frappé, et je l'ai eu en vue dans tout ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer jusqu'ici. C'est pour préparer mes remarques sur l'idée qu'il présente, que j'ai d'abord exprimé quelles me paraissent devoir être les conséquences du déclin du culte , suivant qu'on en envisagera la cause. J'ai fait voir ensuite cette cause dans le nouveau système d'interprétation de l'Ecriture sainte. J'ai combattu ce système par des arguments directs, pour tâcher de faire cesser l'illusion à son égard. Puis, considérant l'Ecriture sainte comme un tout indivisible, qui doit élre notre unique règle, j'ai montré ce qu'elle nous enseigne de l'essence du christi-înisme, dont la défiguration est la cause imuiédiale de ces signes du temps qui produisent avec raison votre sollicitude. Je viens maintenant aux réflexions que vous faites vous-même sur cet objet, et qui me conduiront à examiner le rapport de la piété avec le culte.
170. Si vous jugez, monsieur, que dans la lettre précédente j'aie réellement défini le christianisme d'après l'Ecriture sainte (et comment pourrions-nous tirer d'ailleurs sa définition ?), il ne saurait y avoir de doute sur la cause du déclin du culte, partout où il cesse d'être conforme à l'essence de celte divine religion; ce qui n'a pu commencer que par la faute de plusieurs pasteurs, et qui s'étend maintenant jusqu'à ceux qui se destinent à cet état. A ce dernier égard, vous vous plaignez vous-même de la négligence (pour ne rien dire de plus) qu'on apporte dans l'enseignement des jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, et de la leur propre quant à leurs progrès lorsqu'ils ont quitté les universités; mais ne peut-on pas y apporter un remède efficace? Et si on ne le fait pas, ne doiton pas tourner ses regards vers les corps dont cela dépend? Avant que d'être admis aux importantes fonctions pastorales, les candidats doivent subir des examens. Or ne serait-ce pas en déterminant et énonçant les obj^its sur lesquels porteront ces examens , avt-; le scrupule qu'exige une vocation s» intimement liée au bien public, qu'on pourrait réformer les abus, même jusqu'à leur source? En effet, quand ceux qui se destinent à cet état, si honorable dans son essence, et qui jus qu'ici ^^ été honoré, sauront positivement, qu'ils ne pourront y être admis qu'autant
DEMONSTRATION EVANGELIQUK. DhLUC.
qu'ils aurontréellement les connaissances requises pour s'en acquitter dignement, ne feront-ils pas les efforts nécessaires pour les acquérir ?
171. Mais sans doute que ceux qui prescrivent les objets de cet examen doivent euxmêmes avoir une règle fixe ; et il ne saurait y en avoir aucune sur laquelle la société, qui attend d'eux le maintien de la religion, puisse compter et compte en effet, que l'Ecriture sainte considérée comme règle de foi. Autrement la religion serait au pouvoir de quelques hommes qui, toujours actifs tandis que la masse des individus est passive, pourraient insensiblement modeler la foi selon des opinions particulières dont l'Ecriture sainte ne serait plus la règle ; ce que la société n'a jamais entendu ni pu entendre en formant ces établissements. Les pasteurs sont les ministres de la parole de Dieu : ne faut-il donc pas qu'ils la connaissent profondément? Or il ne suffit pas pour cela de lire l'Ecriture sainte, même fréqucaimenl, si l'on ne s'occupe pas en même temps des rapports de toutes ses parties, rapports qui les déterminent les unes par les autres, comme elles doivent l'être dans un tout nécessairement lié. Voilà donc ce qui est indispensablement attaché à la fonction des vrais pasteurs, puisque c'est à eux qu'est confié le soin de tenir toujours présents à l'esprit de leurs troupeaux les fandements et les objets de leur foi, ainsi que les devoirs qui en dérivent et qui ne deviennent obligaLoires que par ce lien. Pour cet effet il faut que les pasteurs se soient rendu familier tout cet ensemble et qu'il soit le sujet constant de leur prédication, suivant l'attente de l'Eglise , qui elle-même ne saurait avoir d'autre vue.
172. Quand les pasteurs auront joint à cette élude fondamentale, qui déjà produira chez eux un vrai zèle, les secours d'autres études pour la composition et l'éloculion, il n'y a point de l'oute qu'ils n'animent et ne soutiennent la vraie piété chez leurs auditeurs, en la leur inspirant par les expressions . mêmes de celui qui, pour notre bonheur , demande nos hommages. De tels pasteurs feront aisément sentir à leurs troupeaux, par l'Ecriture sainte même, l'inestimable bienfait de l'ordre que Dieu a donné aux hommes de lui adresser leurs prières et des hymnes de louangesetd'actions de grâces. Combien sont à plaindre ces âmes arides ou égoïstes qui , par insensibilité, fierté ou esprit de système, oubliant que la reconnaissance est un devoir des chrétiens, ou se faisant eux-mêmes leurs devoirs, la nomment une faiblesse I Ces infortunés n'aperçoivent pas que, lorsqu'on reconnaît le bienfait, il n'est point de plus doux sentiment que celui qu'ils repoussent. Les sacrements, dont leurs pasteurs leur auront fait sentir le prix, seront aussi un besoin de leur âme. Par le baptême d'abord, leur amour pour leurs enfants prendra le caractère de la niété, en les présentant et les consacrant à lEglise du Seigneur , avec l'engagement de les élever et de les instruire en chrétiens ; tandis qu'eux-mêmes participant dignement
à la sainte cène, ils y recevront le gage do leur réconciliation avec Dieu par notre Sauveur. Assidus alors et attentifs à ce culte si raisonnable et si consolant, les chrétiens sortiront toujours de leurs temples, fortifiés dans la résolution de faire des efforts pour remplir leurs devoirs; ce qui, pour chaque individu, sera la base de son propre bonheur, et pour la société l'assurance de son repos et de la bénédiction de Dieu.
173. Tout autre moyen d'entretenir la piété parmi les hommes ne pourrait qu'être illusoire et en même temps il ne saurait y avoir aucun doute que des pasteurs voués ainsi au bien de leurs troupeaux ne conservassent de leur part la considération et l'attachement dont jouissent encore ceux qui remplissent leurs devoirs; et les séminaires, ainsi que les consistoires, qui prendront soin de maintenir dans l'Eglise une succession de tels pasteurs, seront certainement loués et bénis. Mais s'il arrivait malheureusement que, plus sensibles aux émoluments qu'à l'importance de leurs fonctions respectives, ou entraînés par de nouveaux systèmes contraires à la \éritable essence du christianisme, ils se chargeassent du maintien de la foi en la révélation, sans la bien connaître eux-mêmes, sans peut-être lui accorder la confiance qu'elle mérite; s'ils cédaient à des objections élevées contre elle, sans étudier ce qui peut les lover; s'ils souffraient ainsi qu'on la défigurât ou s'ils la défiguraient eux-mêmes au point de la réduire à de simples conceptions de quelques hommes , ils devraient nécessairement s'attendre enfin à un entier abandon. En ce cas, leur situation scrait-ello seule en danger ? Si telle en était l'unique conséquence, comme ils la mériteraient, ils seraient peu à plaindre. Mais c'est l'Eglise , c'est la société qui par là seraient en péril ; et par conséquent ce doit être l'objet de la sollicitude de tous les individus qui ont à cœur le bien public et de ceux en particulier que leur état appelle à y veiller. Car ce mal attaque la base même de l'ordre social, et il pourrait enfin, à l'égard des sociétés qui ne le réprimeraient pas, les priver de la protection de l'Etre qui avait pourvu à leur bonheur par ce moyen même qu'ils mépriseraient.
174. Je trouve souvent, monsieur, ces principes dans votre écrit, et partant d'une personne telle que vous, ils devront avoir beaucoup d'infiuence, s'ils sont bien saisis, et que quelques autres passages, dans lesquels vous ne vous êtes pas expliqué assez clairement à ce qu'il me semble, n'empêchent qu'on ne vous interprèle bien. Vous faites entre autres à la page 56, une remarque très-importante, surtout dans le temps où nous sommes. ■ L'amour du devoir dans toute sa ytureté, 3 sans être accompagné d'aucun sentiment d'in- ; térét, est sans doute, dites-vous, un idéal smperbe, mais dont ta réalité ne saurait avoir lieu que pour des êtres purement spirituels. Or l'homme n'est pas un pareil être et ne le sera jamais ; par conséquent il s'efforcerait en vain d'atteindre ce degré supérieur de vertu. La
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
sensibilité et le désir du bonheur dominent chez lui : ceux qui enseignent la vertu {et les pasteurs doivent être de ce nombre) sont obligés de s'y conformer : de manière que d'un côté ils engagent à l'observation d'un commandement par des motifs tirés du commandement même et de son absolue nécessité; et que de l'autre ils donnent poiir ainsi dire essor aux penchants, par l'assurance dts avantages attachés à cette observation du devoir. Mais ils doivent prendre garde en même temps, que les auditeurs ne cherchent le bonheur, qui se trouve toujours à la suite de la vertu, dans les avantages périssables de cette vie ; mais qu'ils le cherchent en eux-mêmes, dans la sérénité de l'âme, dans un cœur qui n'est point agité. Ce que le Tout- Puissant a arrangé, combiné, ordonné à cet égard ne doit point être dissous ni séparé par aucun homme, et jamais par le pasteur.
175. Il ne saurait y avoir rien de plus précis que ce dernier passage, dans son sens rigoureux, pour servir de règle au pasteur ; car il ne peut se rapporter qu'à l'Ecriture sainte, comme manifeslanldirecteraentcc que Dieu a arrangé, combiné et ordonné pour le bonheur des hommes, et qu'il n'est pas permis à aucun homme de séparer ni de dissoudre. Où chercher ailleurs ce plan du Tout- Puissant, sans y trouver la variété des plans des hommes? C'est ce qu'on a dit mille fois, parce que le sens commun le dicte à tout homme qui a quelque expérience; et cependant les passions de l'esprit et du cœur, dont le péché originel est la source, et contre lesquelles la Sagesse suprême avait donné aux. hommes ce grand préservatif, se sont toutes élevées de nos jours pour l'attaquer.
176. Vous en donnez, monsieur, un exemple bien frappant dans ce système d'un amour du devoir sans sentiment d'intérêt, que vous rejetez avec bien de la raison. Jamais ce système, absolument contraire à la nature de l'homme, n'aurait été conçu, si l'on n'eût écarté l'Ecriture sainte, qui ne considère jamais l'homme que comme conduit par le désir du bonheur, même dans son état primitif d'innocence. Et comment cela pourrait-il être autrement, puisque l'Etre suprême, auteur de cette règle infaillible de nos actions et de nos pensées, n'a créé aucun être sensible, depuis le plus éminent jusqu'au plus abject à nos yeux, que dans le but de le faire jouir? D'ailleurs les idées abstraites de devoir et de vertu, pour des êtres créés, sont chimériques sans législation, et le seraient en ce cas pour les anges eux-mêmes. Que dois-je féNre? est une question qui amène immédiatement celleci : En vue de quoi? Et la réponse directe pour tout être sensible, est : En vue de mon bonheur. D'où naîtra donc l'idée de devoir? Avant que cette idée puisse se former dans l'esprit, il est évident qu'il faut qu'on ait reconnu un Etre à qui ses créatures intelligentes sont soumises par obligation, et que ce qu'il attend d'elles soit connu. Mais comment reconnaître cet Etre, s'il ne s'est pas manifesté? Comment être certainement instruit de sa volonté, s'il ne l'a pas fait connaître? On voit donc clairement que le mot devoir, et
celui de vertu (qui est l'amour du devoir), sont vides de sens, tant que ces deux idées préliminaires ne sont pas positivement fixées ; celles d'un Etre auquel on est responsable, et de sa volonté expressément connue. Ainsi, quand M. Kant a dérivé l'existence de Dieu, d'une responsabilité qu'il a cru trouver chez l'homme, il a fait comme celui qui, regardant couler une rivière de dessus une barque qui s'y trouve fixée, vient à croire que c'est, lui qui se meut. 11 connaissait la révélation^ mais il voulait trouver quelque autre fondement de la morale; et après avoir critiqué tous les systèmes de ce genre qui avaient été faits avant lui, il a conclu généralement, sans s'excepier lui-même, qu'on ne pouvait rien prouver sur ces objets par la raison ; puisque l'idée de responsabilité à un Etre suprême devait y être jointe, et que cet Etre lui-même ne pouvait être qu'un objet de foi.
177. Cependant son système a été porté jusque dans la chaire, et pour le peuple; ce dont vous vous plaignez, monsieur, avec raison, à la suite du passage ci-dessus. Ce que je crois encore condamnable, dites-vous, c'est qu'on a parlé si souvent devant les communautés de la campagne ou devant les auditoires des villes, toujours composés d'hommes de capacités différentes, d'une raison législalive dans l'homme, qu'onnomme souvent obligation de raison ; ce qu'on devrait appeler obligation de devoir : tout comme on ne cessait de parler en chaire du sens moral, quand il était à la mode. Que le philosophe ait un langage à lui, personn e ne l'en empêchera ; mais il ne doit pas vouloir changer, abolir ou faire oublier le langage commun adopté généralement ; et s'il l'entreprend, le prédicateur ne doit pas l'imiter.
178. Que peut être en effet cette raison législative, puisque jusqu'à nos jours les philosophes eux-mêmes n'ont pu s'accorder? Et comment ne vient-il pas en pensée qu'une législation morale ayant néanmoins été nécessaire pour que la société se formât et se soutînt jusqu'à nous, il fallait bien que les hommes n'eussent pas eu besoin des recherches des philosophes pour posséder une telle législation ? Si l'on pensait à cette considération évidente, abandonnant alors la trace des systèmes philosophiques, sur laquelle on ne trouve rien qui eût pu contribuer au maintien de la société, on reprendrait celle des idées religieuses, et par elle on remonterait jusqu'à leur source aux révélations positives de l'Etre suprême.
179. Vous faites encore, monsieur, sur ce sujet, à la page 60, une remarque qui, étant bien entendue, est de la plus grande importance : Ce qui me paraît (dites-vous) le moins applicable à l'instruction du peuple, c'est cette foi en Dieu qu'on nomme morale, et sa détermination: je crois absolument impossible de la faire comprendre au peuple, malgré son bon sens gui le laisse rarement en défaut ; et j'ai lieu de croire qu'entre dix à qui l'on ferait tenir cette route, neuf seraient arrêtés au milieu du chemin, et auraient renié Dieu avant que le dixième fût parvenu sans danger au bout de sa carrière. Ce que j'avance ici paraîtra peut-
éire outré à quelques personnes, mais je ne le dis que parce que yen suis pleinement convaincu. Je crois donc que celui qui est appelé à enseigner la relir/ion, doit se contenter de preuves physico-théologiques. D'ailleurs, comme il n'y a point d'homme capable de donner des preuves rigoureuses de tout ce que nous ne pouvons t?i)ercevoir par nos sens, personne ne peut en ■exiger de nous.
180. Je suis (le voire avis, monsieur, dans une partit! de re passage, mais il a indispensablerneiil besoin d'une addition. La route qu'on tient pour arriver à celte foi morale en Dieu est sans doute hors de la portée du peuple, même seulement pour la suivre ; mais est-ce pour lui seul qu'elle est infructueuse? II suffit de voir encore à cet égard l'incertitude des philosophes spéculatifs, pour se convaincre que la foi en Dieu, répandue chez toutes les nations n'a pas été produite par des raisonnements. Ce que vous nommez, monsieur, des preuves physico-théologiques, et dont vous donnez un exemple par Tordre et la succession des êtres dans l'univers, est certaine'menl plus à la portée du peuple, mais il faut qu'il soit déjà instruit par la révélation. Car il ne faut pas se dissimuler qu'on a déjà rendu populaire cette vision de M. Kant, que les idées d'ordre et de succession, despace, de temps, de cause et effet, ne sont pas d'ms les choses, mais seulement en nous; ni que celles, plus intelligibles et moins visiblement chimériques, d'ordre fortuit, de succession nécessaire, appuyées par d'autres spéculateurs sur notre impossibilité de concevoir ni le Créateur ni l'acte de créer, ainsi que sur le mal qui existe dans le monde, sont aussi passées chez lé peuple : de sorte que si on le laissait avec l'idée qu'on ne saurait attendre des preuves rigoureuses de l'existence de Dieu, il pourrait être jeté dans le doute et même par delà : il faut donc lui apprendre qu'il y a de telles preuves.
181. Les arguments physico-théologiques sur ce grand objet, tant pour le peuple que pour les hommes les plus éclairés, ne peuvent être que secondaires. La révélation, dont les preuves sont dans les faits, doit être et a été de tout temps la base du théisme, quoique bien des gens pensent l'avoir trouvé par eux-mêmes; elles preuves physico-théologiques ne peuvent être, comme vous le dites vous-mêmes, que des exercices de la pensée, au delà desquels, si l'on n'a rien de plus, on tombe dans un labxjrinthe dont on ne trouve
f)oint l'issue. L'entrée, comme l'issue de ce abyrinthe de la pensée, ne saurait être ce que vous indiquez ensuite, une impression que la nature fait sur tout h imme dont l'âme est saine et l'esprit droit ; car tous les hommes croient être ainsi constitués, quoiqu'ils ne soient pas tous de mêm(! avis sur ce point quand ils se bornent à raisonner. La révélalion seule pouvait persuader les hon)mes de l'existence d'un Etre supérieur, qui veille sur eux et qui veut en être obéi , et elle seule pouvait même leur fournir ces idées.
182. Mais celte base étant posée comme înfaillii)k', rînstructeur du peuple qaia prfs'
soin de s'instruire lui-même, peut employer avec avantage ces preuves physico-lbéologiques, non pour établir l'existence de Dieu, mais pour manifester sa puissance, sa sagesse et sa bonté. L'Ecrilure sainte ellemême lui fournira sur ce sujet nombre de textes très-intéressants ; et en les développant par les connaissances qu'il aura acquises sur la nature, il instruira, intéresbera, édifiera ses auditeurs. Car l'orgueilleuse rjiison étant humiliée devant la parole de Dieii, on ne chercbera plus dans les rêves de l'imagination l'origine du genre humain, son histoire, ses rapports avecle Créateur, puisqu'on en trouvera rhi>loire dans nos saints livres. On ne cherchera point, mais on apprendra pourquoi il y a du mal dans le monde; et l'on ne doutera pas du remède que peut y apporter la prédication de l'Evangile de paix, puisqu'avec celte vue le prédicateur n'aura qu'à suivre la marche que cet Evangile lui prescrit.
183. II paraît, monsieur, d'après une plainte que vous faites dans ce dernier ouvrage, que quelques personnes vous ont attribué des idées différentes de celles que je crois voir dans les passages que je viens de citer; car ceux-ci emportent la née ssité du culte, comme éiant le moyen institué par la Divinité elle-même pour tenir présents à l'esprit des hommes les enseignements el les ordres qu'elle leur a donnés dans ses révélations ; et cependant vous vous justifiez contre l'accusaiion d'avoir contribué à l'éloignement actuel de tant de gens pour le culte. Avant que d'en venir à cet objet, vous renouvelez, à la page ki , votre plainte sur les signes du temps. Que doit faire, dites-vous, le prédicateur dans un temps où l'esprit du siècle et l'opinion commune semblent si peu favorables A la religion et à la moralité? Comment luttera-t-il avec avantage contre cette opinion ? Comment arrétera-t-il ses progrès? Quel tableau de ces contrées I Quelle idée en particulier les communions romaine et grecque prendraientelles, d'après un tel exposé, du régime protestant, si elles n'avaient point de moyen d'être instruites que ce n'est là qu'un état de crise, produit par quelques théologiens auxquels on ne laisse pas le champ Ubre, puisqu'il y a une lutte? Il est donc fort heureux que divers écrivains, qui ont, il est vrai, de la peine à se faire entendre en ce moment, ne se découragent point dans la tâche de définir l'Eglise protestante suivant ses vrais caractères, et de combattre ceux qui, en la défigurant, soulèveraient contre elle les autres communions. C'est ce dont en particulier s'est acquitté très-dignement l'auteur d'un ouvrage, publié à Leipsick depuis peu, sous le titre de Briefe Hier Lehrbegriff der protestantischen Kirclie, ou Lettres sur la doctrine de FEglise protestante ; ouvrage que je vois très-cstimé par les membres de cette Eglise, et qui contribuera, ainsi que tous ceux de son genre , à prévenir qu'on n'attribue à l'Eglise les erreurs de quelques individus, quelque faveur qu'elles trouvent aujourd'hui.
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LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
183 a. Pénétré de l'état de la religion que vous peignez avec tant de force, voici, monsieur, ce que vous proposez d'abord comme remède général. Ce n'est qu'en insistant beaucoup dans rinstrv-ction de la jeunesse sur ce qu'il y a de pratique dans la religion, en lui rappelant que le culte public et particulier ne sert à rien, s'il n'est accompagné de bons sentiments, et que le but de tout culte est de donner aux hommes la force de vouloir faire le bien dans les relations qu'ils soutiennent dans le monde. Voilà ce qu'il faut dire à la jeunesse, voilà ce qu'il ne faut pas se lasser de dire aux adultes, c'est là le secret. J'en conviens avec vous, monsieur : mais permettez-moi de vous représenter que, vu les circonstances, la même idée très-vraie devrait être présentée souç une autre face. Votre plainte n'est pas celle que les prophètes ont faite plusieurs Ibis à l'égard des Israélites, savoir que toute leur piété consistait dans le culte, puisque vous vous plaignez au contraire que le culte est déserté; ainsi il me semble qu'il faut d'abord y ramener ceux qui s'en éloignent, puisque c'est par lui, par les motifs qu'il offre aux chrétiens» qu'ils doivent acquérir la force du vouloir quanta la pratique des vertus chrétiennes.
184, Je présumerais , monsieur, que c'est à cause de cette inversion de l'objet, quoique toujours le même au fond lorsqu'il est bien entendu , qu'on vous a attribué les idées dont vous vous justifiez ainsi; TIf «/.•<•, penseront peut-être ici quelques personnes , c'est par là que vous avez nui à votre cattse. Vous-même, vous êtes cause de celte désertion des temples et du culte public. N'est-ce pas vous qui l'avez rabaissé aux yeux de la multitude, en insistant si fort sur la probité et la pratique des devoirs; en faisant sans cesse retentir aux oreilles , que sans la vertu le culte public n'a aucun prix en lui-même , qu'il ne saurait avoir l'approbation de Dieu? Voici ce que je répondrai à cette objection.
Que l'on a mal entendu ces idées, que Von en a étrangement abusé, jusqu'à y trouver un prétexte d'abandonner tout acte extérisur et public d'adoration (j' évite autant que je le puis de me servir de l'expression service divin), qui consiste à célébrer Dieu par des prières , par le chant d'hymnes sacrés , en y ajoutant l'instruction religieuse. Que plusieurs docteurs se soient expliqués trop vaguement là-dessus , ce que l'on vient de dire n'en sera ni moins vrai ni moins certain, et V objection ne montrera pas moins combien de choses sont mal entendues, mal interprétées, mal expliquées, et présentées sous un faux iour dans des tableaux faits par des hommes qui répètent comme des perroquets ce qu'ils entendent dire. Car quel homme sage et raisonnable pourra mal interpréter ma pensée et en abuser, lorsque je dis : Que le culte religieux et la piété ne sont pas la même chose; que la piété est l'essentiel de l'homme, parce qu'il la porte avec lui dans la vie commune ; qu'elle le guide, lui trace la route qu'il doit suivre, et que le culte extérieur n'est utile. qu'en tant qu'il est un moyen efficace de noMs
rappeler à nos devoirs et de nous encourager à les pratiquer. Aucun homme sensé, l'envisagéant donc comme tel, ne le négligera. Je crois bien vous entendre, monsieur : cependantceux qui ont le préjugé que vous combattez, pourraient n'être pas satisfaits, à cause des omissions qui se trouvent dans votre définition du culte, omissions qui vous conduisent à ne le regarder comme utile qu'en tant qu'il est un moyen efficace de nous rappeler nos devoirs; au lieu que d'après l'Ecriture sainte il constitue lui-même un de nos devoirs, cest-àdire envers Dieu. Voilà donc pourquoi l'on est naturellement conduit à examiner le reste du passage, et permettez-moi de vous exposer ce qui pourrait entretenir les doutes dont vous vous plaignez; ce sera en ajoutant quelques développements à ce que j'ai déjà dit cidevant du culte chrétien.
185. Vous faites sans doute mention, monsieur, de l'instruction religieuse, comme partie du culte; mais dans les temps où nous sommes, il est bien essentiel de s'expliquer sur ce point. Celte instruction doit certainement avoir pour ot)jet fondamental l'histoire du monde et du genre humain, et telle qu'elle est récitée dans l'Ecriture sainte, le seul livre existant et qui ait existé où cette histoire soit conservée. C'est donc par elle seulement que nous pouvons apprendre le commencement de toutes choses dans l'univers, la place que les hommes y occupent, les différentes époques où le Créateur leur a donné des instructions positives sur lui-même, sur sa volonté, sur leurs devoirs et leurs espérances ; et la manière en laquelle les hommes qui ont reçu ces révélations immédiates , pour eux et leur postérité, ont été convaincus qu'elle? procédaient du (Créateur de l'univers, savoir par les miracles et par les prophéties de divers événements qui sont arrivés en effet. Voilà, dis-je, qui doit être enseigné dans les termes mêmes de l'Ecriture sainte, sans quoi toute instruction religieuse serait sans fondement et incapable de produire cette piété éclairée que les hommes doivent porter aved eux dans la vie commune. Cette instruction, commencée dès l'enfance ne doit jamais ccssef dans tout le cours de la vie, par la lecture publique et privée de nos saints livres et pat' la prédication destinée à presser la pratique, des devoirs qu'ils imposent. Voilà, pour me servir de vos expressions, ce qu'il faut dire à la jeunesse ; voilà ce qu'il ne faut pas se lassef^ de dire aux adultes : c'est là le fondement de' notre religion.
185 a. Dans ce passage encore, où votïs: entrepreniez, monsieur, de vous expliquer' sur ce qu'on avait mal entendu de votre psH à l'égard du culte, vous ne faites pas men-' tion non plus des sacrements, partie si essentielle à ce culte, que sans elle il cessC d'être chrétien, et qui est absolument nécessaire pour produire une piété solide. On ne peut, par exemple, assister au baptême, sans se rappeler que tous les chrétiens sont introduits dans l'Eglise au nom du Père, du Fils et du Sa.int-Esprit, suivant les termes de Notre-Seignetir, ^ûi Sct*ns doute sont au-des-
sus de notre intelligence, mais pas plus que Tessencc de Dieu lui-même, et qu'il ne nous est pas permis de changer, puisque c'est le sceau de notre admission dans l'Eglise de Jésus-Christ. On ne peut non plus participer avec foi à la sainte Cène sans se pénétrer de CCS grandes vérités chrétiennes, seules capables de fournir un fil dans le labyrinthe du monde physique et moral : que par leur nature dégradée en Adam, les hommes naissent tous pécheurs ; qu'ils ont ou besoin de la miséricorde divine dans la rédemption, et qu'ils peuvent en recevoir l'effet dans ce sacrement s'ils sentent avec douleur leur éloigncmcnllde Dieu, et désirent ardemment la rémission de leurs péchés, qui, suivant les expressions mêmes du sacrement, leur est acquise par le sang de Jésus-Christ. C'est là sans doute encore un grand mystère, mais il est si clairement et si uniformément enseigné dans toute l'Ecriture sainte, qu'il faut la rejeter posilivement pour ne pas embrasser la Rédemption avec foi et se pénétrer de ces conditions, seules capables de produire cette force de vouloir faire le bien que vous donnez avec raison comme devant cire un des clTols du culte. Tels sont incontestablement le culte chrétien et ses effets ; mais je pense que c'est aussi ce qu'un chef de l'Eglise chrétienne a dû entendre par SCS expressions sommaires, quoique ce soit précisément sur ces points que porte le doute dont vous vous plaignez.
186. Je n'ai intention, monsieur, commevous pouvez l'apercevoir, que de tâcher d'établir, d'après l'Ecriture sainte, les vrais principes sur lesquels on peut et doit être d'accord dans l'Eglise pour le soutien de la religion, et en particulier par la prédication comme faisant partie du culte; c'est pourquoi je ne m'arrête qu'aux passages de votre écrit qui traitent des objets fondamentaux, desquels tout le reste doit dépendre. Il me semble toujours, au premier coup d'œil, être d'accord avec vous sur le fond ; mais par un examen plus attentif, je viens souvent à comprendre comment on peut vous attribuer d'autres idées. Or, à l'égard d'un sujet si grand, un chefde l'Eglise, surtout dans une adresse pastorale , devrait être bien entendu, et c'est ce qui m'a déterminé, quoique laïque, à vous représenter les choses qui peuvent contribuer à la diversité des jugements sur vos idées, afin de vous fournir l'occasion de vous expliquer, si vous le jugez à propos. Car quoique vous vous adressiez principalement aux pasteurs et à ceux qui se destinent à cet état respectable, c'est sans doute en vue de l'Eglise; il faut donc que leurs troupeaux voient clairement de quel esprit ils sont animés. Je me suis d'abord arrêté pour cet effet aux passages dans lesquels vous vous étiez exprimé le plus positivement, afin de fixer quelques principes sur lesquels nous devons nécessairement être d'accord comme chrétiens ; et maintenant je reviens à la page Ik, où vous introduisiez le sujet en des termes généraux qui me paraissent exiger beaucoup d'explication.