Bacon eut un guide sûr dans les temps
orageux de sa patrie ; parce qu'en tout ce
qui concernait la religion, ce philosophe ne
co'isiiltait que les oracles sacrés. On peut
dire de lui (comme on l'a dit de Newton et
de Boylc) que malgré sa profonde érudition,
la Bible était celui de tous les livres qui lui
était le plus familier : et en s'occupant de la
nature plus profondément qu'on ne l'avait
fait jusqu'à son temps, il ne cessa jamais
d'étudier ce grand livre. Aussi tous ses ouvrages philosophiques et moraux sont-ils
parsemés de passages de l'Ancien et du
Nouveau Testament, employés avec le choix
le |)lus juste, pour donner de la force et de
clarté à ses raisonnements. Il disait luimême , s'adrcssant au souverain Maître de
toutes choses, dans une de ses prières qui
nous ont été conservées : Tes créatures ont
été mes livres, mais tes Ecritures Vont été bien
davantage. Dans une lettre écrite comme
chancelier, à l'université de Cambridge où il
avait fait ses études , on trouve ce passage :
iVe doutez pas que la (jrâce divine ne vous aide
et ne vous éclaire , si , soumettant avec humilité de cœur ta philosophie à la religion, vous employez légitimement et habilement la clef des sens, et qiiécartarJ tout esprit de con~ troverse , chacun de vous ne dispute avec les autres, que comme il disputerait avec soimême. Et dans une autre lettre, continuant ses exhortations dans le même but, il ajoute : De sorte qu'après les volumes sacrés de la parole de Dieu, savoir V E criture sainte, vous placiez au second rang le grand volume des œuvres de Dieu, savoir les créatures , pour l'étudier assidûment, et pur préférence aux autres livres, que vous ne devez regarder que comme ses coiumrntaires.
286. Quelque court que soit ce passage, Bacon y traçait tout le plan de son immense travail , et le présentait ainsi pour modèle à une université, qu'il affeclionr.ait, et sur laquelle sa (barge de chancelier lui donnait une inspection. Il ne s'occupa des livres scientifiques des hommes, que pour y chercher ce qu'ils pouv lient avoir déjà découvert dans le grand livie de la nature ; et n'y trouvant que les commentaires les plus in-
certains, souvent même les plus contradictoires (ce qui avait donné naissance au scepticisme), il commença par l'A, B, C du langage de ce livre (ce sont ses expressions), et il travailla avec la plus grande sagacité à en tracer de premiers rudiments. Maisil n'oublia jamais les volumes sacrés, qu'il regardait avec raison comme la première source, et une source infaillible de l'instruction des hommes. Quel modèle pour les chanceliers des universités de nos jours 1
237. C'est par son étude soigneuse des desseins de Dieu dans la rédemption, qii'-^ Bacon voyait avec tant de douleur les animosités fomentées entre les membres du corps de Christ, tandis qu'il leur était ordonné de se considérer comme frères. Aussi, dans le dernier livre de son immortel ouvrage de la Dignité et accroissement des sciences, livre destiné à la théologie sacrée, et annoncé dès le commencement de l'oi;vrage comme étant le port, le lieu de repos de toutes les contemplations humaines, ce philosophe consacre à l'unité de l'Eglise, un titre particulier dans lequel il montre, que celte unité peut avoir lieu malgré quelques dissenliiiienls , puisqu'ils sont le lot de l'humanilcdans cette vie. Il indique ensuite les caractères d'après lesquels on peut reconnaître les points de la fui chrétienne s ms l'admission desquels on ne saurait être considéré comme membre de l'Eglise de Christ , et il presse les motifs d'union et de fraternité entre ceux qui ne iliffèrf nt que sur des points moins généralement évidents ; après quoi il ajoute : (!e que nous venons de dire pourra paraître trivial à bien des personnes ; r;?f»/.s si l'esprit de parti dominait moins dans celle opération , les parties tomberaient plus aisément d'accord. Je dirai ici , pour la satisfaction des vrais chrétiens protestants qui n'ont pas eu occasion de l'apprendre, que tous les passages de Bacon cités ci-dessus, ainsi que plusieurs autres dans le mén)e sens de concorde entre les chrétiens des diverses communions, et une confession de foi très-délaillée de ce phil isophe , sont rapportés avec éloge dans un extrait de ses ouvrages théologiques et moraux, publié à Paris par un ecclésiastique catholique romain.
238. Si maintenant et avec ces dispositions recon>mandéos par Bacon dans les termes de l'Fîvangile, peu de temps après la division de l'Eglise, nous examinons ce qui se passe de nos jours dans quelque partie de la communion protestante , nous ne pourrons nous dissimuler que depuis que l'orgueil de l'esprit si hautement condamne dans l'Ecriture sainte, a porté tant de gens à létiuiier, non pour y recevoir instructiun, mais pour juger eux-mêmes, d'après les règles qu'ils se sont faites, si ce qu'elle enseigne est admissible, la communion romaine a pu paraître posséder un grand avantage sur la nôtre, pour la consi-rvalion delà foi salutaire aux hommes, en ce que, suivant la règle de celte communion, les individus doivent conformer leur foi aux décisions de l'F.glise, qui elle-même ne CKOil s'attribuer cette autorité que d'après
LETTRES SUR LE CHRISTIANISME
l'Ecriture sainte, et qui aujourd'hui regarde ce saint livre comme le seul fondement de ses décisions. Cette règle en prévenant les rontrover>cs, contribue du moins beaucoup mieux qu'elles à diminuer les dissentiments, parce qu'elle fait cesser la recherciic des moyens de dispute, elle ôte ainsi toute fâcheuse conséquence à de simples différences dans la manière de concevoir, et c'est en même temps un moyen de conserver la religion dans tout le peuple, et avec elle ses mœurs.
239. Voilà, dis-je, ce qui doit paraître aux catholiques romains, d'après ce qui se passe dans une partie de noire l]glise ; et aujourd'hui que les dilTcreiiccs entre cette communion cl la nôtre ont beaucoup diminué en comparaison de ce qu'elles étaient au temps delà séparation, et qu'il y règne bien plus de tolérance, je conçois que quelques protestants de ces contrées, fr.ippés des signes du temps, craignant que leurs Eglises ne cessent enfin d'êlre chrétiennes, et que le peuple u'y perde ainsi ses mœurs avec sa foi, ont pu incliner à se joindre cà celte Eglise, qui conserve sûrement la foi chrétienne fondasnenlale, le Symbole des apôtres, et dans laquelle du moins il n'est pas permis aux pasteurs de s'en écarter, ni dans les liturgies, ni dans la prédication. Ce dernier point est si essenliei à la conservaiion de la religion que ce fut aussi la règle qu'établirent dès leur origine toutes les Eglises protestantes, où il n'était p^s permis à aucun pasteur, quelle que fût son opinion particulière, si du moins il voul;iil conserver sa place, de prêcher contre la doctrine reçue dans l'Kglise, les consistoires étaient ch.irgés d'y veiller, et y veillaient réellement. Telle est la vraie religion de notre Eglise, et c'est en ne considérant pas les circonstances où se trouve le monde, qu'on a dit : Que le protestantisme s'écroule sans choc, en suivant sa propre petite, qu'il s'est corrompu par un germe de corruption qui lui était propre. Cette idée procède d'inattention, soit sur la cause, soit sur les effets. Le choc est celui des passions, aidées d'une philosopliie mensongère ; ce n'est pas le protvslantisnie qui l'a produit, il lui a élé au contraire plus longtemps étranger qu'au catholicisme, et c'est contre le christianisme lui-même qu'il a porté., La première Eglise qui en a élé renversée, était catholique romaine ; et jusqu'ici il n'en est point dans laquelle le christianisme ait été publiquement rejeté, que dans celle-là : cependant je n)e garderai de l'accuser d'en avoir eu le germe : la cause, étrangère à toute conmiunion, est trop évidente pour être méconnue par quiconque a étudié la marche des choses depuis un demi-siècle. Oa remarque que bien des membres de cette Eglise ont résisté jusqu'à la mort, ce qui est sans doute Irès-consolanl, pour ses fidèles comme pour tous les chrétiens, m.iis j'ose croire qu'il en serait de même parmi les protestants : ils ont prouvé, depuis la réformation, qu'ils pouvaient supporter le martyre pour leur foi, et tout vrai chrétien, quelle que soit sa communion, se conduiraitdela même manière, car qu'est-ce
pour lui que cette vie, en comparaison de la vie à venir!
S'i-O. Ces signes du temps sont des avertissements bien sérieux, tant pour ceux d'entre les prolestants qui ont vraiment la foi chrétienne, de se prononcer hautement, que pour d'autres, de toutes les Eglises, qui sont dans l'erreur sur la révélation, d'en étudier les preuves ; caria crise dont vous parlez, monsieur, ne saurait que paraître très-grave à tout chrétien, le silence de beaucoup de personnes qui voient cet état avec douleur, leur paraîtra enfin dangereux et contraire à leur devoir, et si en même temps l'excès du mal frappe ceux qui jusqu'ici sont demeurés dans une sorte d'indifférence, le même sentiment qui produisit la séparation de notre Eglise avec l'Eglise romaine, pourrait, avec plus de raison, produire enfin une séparation dans le sein de la première. Je dis avec plus de raison : cardes erreurs sur les dogmes laissent néanmoins subsister la foi chrétienne, base de tout pour le genre humain, tandis qu'écarter les dogmes , c'est porter la cognée à la racine du bonheur public et individuel.
241. Dans les assauts de toute espèce qu'éprouve notre sainte religion, ce soutien de la société, et seul fondement de la paix de l'âme, il iîuporte aux chréliens de se réunir pour ne faire qu'un seul corps, quant à la conservation du dépôt précieux qu'ils ont à garder en commun, même en restant dans leurs communions, et les points sur lesquels ils pourraient se trouver d'accord; points qui appuient tout l'édifice de la religion, me paraissent être ceux-ci : 1° Dieu s'est immédialemenl révélé aux hommes en divers temps ; 2" Ces révélations sont contenues dans l'Ecriture sainte, et nulle part ailleurs excepté sous le voile de l'erreur dans les autres religions; 3" Le Symbole des apôtres est un sommaire des révélations divines.
242. Si tel était le point central de foi commune entrfles chréliens, si cessant de renverser l'ordre naturel des choses , on ne transfo: niait plus en objet decritique, ce que Dieu a donné aux hommes pour les conduire (cet ensemble dont vous dites, monsieur, avec raison, que les pasteurs surtout ne doivent jamais le séparer) ; on n'aurait plus à craindre, ni écarts essentiels dans l'interpréliition de l'Ecriture sainte, ni animosité dans les dissentiments, qui subsisteront toujours à quelque degré : car alors on se croirait fortement obligea suivre les uns envers les autres les règles précises de ce saint livre pour maintenir le lien de la paix.
243. Enfin lorsque, dans toutes les communions, et pour suis re les ordres exprès de l'Ecriture sainte, on élèvera les enfants dans la connaissance des vérités fondamentales qu'elle enseigne comme objets de notre foi et de nos espérances, et dans celle de tous les devoirs qu'elle prescrit, au nombre desquels est la charité fraternelle, et que ses fondements seront maintenus dans les âmes par le culte et la prédication ; tous les chréliens pourront devenir une même famille.
DLMONSTRATION EVAINGlLIQLIK. DILUC.
divisée seulement en différentes brandies comme les (rihiis d'Israël, pour être réunies dans lélat d'iiommes parf.iits , et dans la connaissance du Tils de Dieu ; ce qui ne nous est promis qu'au temps où nous ne marcherons plus par la foi , mais par la vue, bonheur dont nous devons tous travaillera nous rendre dignes, en apprenant à en sentir Ir, prix.
Je termina ici, monsieur, ce que je m'étais proposé d'avoir l'Iionncurde vous représenter au sujet de vos deux derniers ouvrages; j'espère que vous y aurez reconnu mon désir de ne m'écarler jamais du vr'ii ni de l'utile, ainsi que la persuasion où je suis, que vous avez eu le même but ; mais l'état
actuel de l'Eglise exige un examen approfondi et ])ublic , dos questions que nous avons traitées l'un et l'autre; ce que vous avez reconnu vous-même en terminant voire lettre aux auteurs juifs ; j'espère avoir apporté dans mon examen les dispositions que vous indiquiez avec raison comme y étant nécessaires ; je serai content si vous le trouve/ ainsi, et bien davantage si , vous pensez qucmes remarquespuissent COU; ? courir à vos vues de soutenir la religion et la . prédication. '
Je suis, etc.