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SECTION PREMIÈRE

11 y a peu d'arguments contre la vérité et l'origine divine de la révélation chrétienne, sur lesquels les adversaires de notre foi reviennent plus souvent et déclament avec autant de violence, que cet esprit d'intolérance et de cruauté qu'ils voudrai -ut faire passer pour son trait caractéristique , ainsi que les massacres, les guerres et les persécutions par lesquels cet esprit a, suivant eux, désolé le monde chrétien.

Sans doute, il est incontestable qu'un trop

grand nombre d'hommes faisant profession du christianisme qu'ils déshonoraient par leur caractère féroce et leur inhumanité, ont insulté à l'Evangile el rendu leurs frères extrêmement malheureux; mais il n'est pas moins incontestable aussi que pour être juste il faut reporter sur d'autres une grande paitie de cette indignation dont, en général, on lîétril exclusivement les disciples de Jésus-Cbrist; et que ce n'est pas sa doctrine, mais la dépravation de la nature humaine qu'il faut accuser d'avoir été persécutrice . il est certain qu'une grande partie de rei

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amères dissensions et de ces combats sanguinaires qu'on a communément appelés guerres de religion , et dont en conséquence on a fait porter injustement tout le blàine au christianisme, furent aussi les produits de causes politiques , ou qu'elles y entrèrent du moins pour beaucoup. Je ne craindrais même pas d'avancer que la différence d'opinion, en matière de foi, offrit bien plus souvent un motif ostensible que la source réelle (les calamités qu'on a cru devoir leur attribuer. Mais tout en convenant qu'elles ont pu l'être quelquefois, la doctrine évangélique n'en est pas moins, aux yeux d'un homme impartial, à l'abri de la plus légère imputation à cet égard. Quelques maux que la persécution ait faits dans le monde ( et Dieu sait qu'elle n'en a que trop causés ), ce n'a pas été le Christ, mais quelques disciples égarés du Christ qui ont apporté le glaive sur la terre, et il ne serait pas moins injuste d'attribuer au christianisme les fausses opinions et les mauvaises pratiques de ses sectateurs , quelque pernicieuses qu'elles fussent, que d'imputer au médecin les fatales méprises de ceux qui manipulent et adminis trent ses ordonnances. Les meilleures lois sont sujettes à être mal interprétées et perverties. La loi de l'Evangile a partagé ce sort. Et en même temps que quelques-uns de ses adhérents connus, entendant mal son esprit, détournaient ses préceptes de leur véritable application , quelques-uns, de ses ennemis cachés ont abusé de son autorité et s'en sont fait un manteau pour couvrir leur ambition, leur ressentiment, leur cruauté et leur désir d'opprimer.

Mais l'Evangile n'en est pas moins resté pur de ce sang. En effet, il désavouait et abhorrait ces moyens contraires à la nature, dont il est aussi éloigné d'avoir besoin qu'il l'est de les ordonner ; il n'autorisait d'autres voies de conviction que celles que fournit la persuasion et la mansuétude ; et si quelquesuns de ses disciples, égarés par un zèle mal entendu se sont laissés entraîner à des mesures violentes et sanguinaires , le blâme leur en reste tout entier : ni Jésus , ni sa religion n'en sont responsables (1).

Mais ce n'est pas tout , et l'apologie de notre sainte religion contre l'accusation de cruauté, ne doit pas se borner à ce que nous venons de dire. Non-seulement nous prétendons qu'elle n'a jamais clé la véritable cause d'aucun des maux qui ont affligé la terre, mais qu'au contraire elle a le plus essentiellement contribué à la somme de bonheur dont peut jouir l'espèce humaine; qu'elle est, non-seulement destinée par sa nature à consoler, pacifier et faire prospérer le genre humain, mais encore qu'elle a rempli ce grand but; que son influence bienfai santé sur la totalité du monde chrétien est plus ou moins visible , mais s'y est clairement manifestée, et que pour peu qu'on la

(l) Imputer des crimes au clirislianismo, c'es<, dille ce IM)rc roi de Prusse, dans ses OKuvres poslliuiues , le fait d'un novice. Assurémeni on peut l'en croire sur parole dans une asserlion de ce genre,

considère dans tous les différents points de vue sous lesquels elle s'offre d'elle-même à notre observation, ainsi que dans toutes ses différentes tendances avec les différentes conditions et les diverses rapports delà vie humaine, il paraît évident qu'elle est, même dans l'état présent où elle se trouve, le bienfait le plus étendu et le plus substantiel que le Père des miséricordes ait jamais daigné , dans son ineffable bonté, verser sur les enfants des hommes.

Je dois réclamer ici l'attention de mes lecteurs, et pour leur démontrer la vérité de ces assertions, je les prie de me suivre dans un énoncé candide des faits que je vais leur présenter, et que je crois que les ennemis les plus subtils et les plus décidés de l'Evangile auraient bien de la peine à contredire (1).

L On convient généralement que c'est de nos rapports domestiques que découlent, pour la plus grande partie, les peines ou les consolations de la vie humaine : parmi ces rapports , le premier en ligne, et celui qui donne naissance aux autres , est l'état du mariage ; et c'est là d'abord que le christianisme déploie sa bienfaisante influence.

Les deux grandes sources du poison qui altérait autrefois le bonheur conjugal chez les païens, étaient la polygamie et le divorce. La première régnait chez eux , comme on le sait, et règne encore dans toutes les contrées de l'Orient. On accordait l'autre pour les motifs les plus légers ; et dans les derniers âges de Rome , ce ne furent pas seulement les gens delà lie du peuple et les libertins qui l'exercèrent au gré de leur caprice cruel, quelques-uns des caractères les plus marquants dans la république ( Voyez rAppendice, note A ) se permirent la même licence. Et certes pourtant la polygamie et le divorce tendaient évidemment à détruire cette confiance mutuelle, cette harmonie et cette afteclion, et enfin cette union constante des intérêts et des sentiments qui font le plus grand bonheur de l'état conjugal. En outre, on traitait en général chez les anciens les femmes mariées d'une manière dure, injuste et peu généreuse : et même aujourd'hui ( car l'esprit du paganisme est toujours le même dans tous les temps et dans tous les lieux ) les sauvages de l'Amérique septentrionale, ainsi que ceux dont on vient de faire la découverte dans les îles de la mer du Sud, ne considèrent guère plus leurs femmes que des esclaves ou des bêtes de somme, et les traitent en conséquence.

Ces cruautés , le christianisme a réussi à

(1) Ce n'est Qu'aoriis avoir terminé cet lîssai que j'ai eu le bonheur de rencontrer deux discours du docteur Valpy sur ce même sujpt.J'ai trouvé avec l)eauconp de satisfaction que non-seiilenienl nous nous réunissions dans notre manière générale de voir, mais même dins les détails, puisque nous citons souvent l'un cl l'autre les même.i autorités tirées des anciens auteurs ;i l'appui de notre lliése. Je saisis avec empressement l'occasion cpie me fournit celle circonstance de reconunander ;t mes lecteurs ces deux excellents discours remplis d'érudition, de remarques judicieuses, et dictées par le meilleur es|)ril sur un granii nombre de choses dont l'intérêt égale rimuoi lance.

HEUREUX EFFETS DU CHRISTIANISME

au

leur opposer une digue efficace dans tous les lieux où sa doclrine est professée et suivie avec un certain degré de pureté. Il est parvenu à anéantir entièrement la polygamie, celle grande source du malliear domestique; il a restreint la dangereuse liberté du divorce au seul et unique motif qui puisse justifier la dissolution d'un nœud non moins étroit que sacré , je veux dire la violation absolue de la condition première et fondamentale du contrat par lequel les époux sont unis , qui consiste dans la fldélité au lit conjugal (1).

Il n a pas moins pourvu à la sûreté et à la consolation du plus faible, qu'à la souveraineté du plus fort. Il a établi précisément autant d'autorité d'un côté, et justement autant de sujétion de l'autre qu'il en faut pour prévenir ce conflit éternel qui eût été le résultat inévitable d'une parfaite égalité de pouvoir. Il ménage et pose en même temps une base pour augmenter la bonne intelligence et la tendresse par des obligations mutuelles et des concessions réciproques ; et il fournit à chacun des deux conjoints de plus fréquentes occasions de déployer son attachement en gouvernant avec douceur et en se soumettant avec joie.

On ne saurait en effet présenter une preuve plus convaincante du caractère bienveillant de notre religion, que ce respect et ces égards pour la partie de l'espèce qui en a le plus de besoin et qui jouissait le moins, avant la promulgation de l'Evangile, dos privilèges attachés à l'humanité. En effet , la condition de ce sexe, au moins dans l'état conjugal, est si prodigieusement supérieure à la part qui lui avait été assignée par les païens d'autrefois et par les mahométans et les idolâtres de nos jours, que chez eux les femr.es semblent des êtres d'un ordre et d'un rang différents des hommes. Les femmes, au lieu de se voir regardées purement comme des parties nécessaires de la famille et intégrantes du domestique , confinées au travail du métier et de l'aiguille, et exclues de la plupart des jouissances et des consolations les plus essentielles de la vie , ce qui était néanmoins la situation dans laquelle elles se trouvaient chez les nations les plus civilisées de l'antiquité ; au lieu d'être entièrement séparées de tout commerce avec le monde, emprisonnées

(1) L'Iiislorien de la décadence el de la chute de l'empire romain s'est plu à remarqvier (vol. IV, iiag. 580) que le mol ambigu que coulieiil le | recette du Clirisl , relativement au divorce, se prête à toutes les inlerprélaiions que la sagesse du législateur peut vouloir lui doiiuer, et que le sens propre du mot origiiuil nopvaa ne puul s'appliquer strictement au péclié commis contre la sainteté du mariage : mais si cet auteur eût voulu prendre la peine de consulter la 1= aux Cor., v. 1 , il aurait vu (lue le mot mf/ua peut , non-seulement s'appliquer au péclié contre le niariage , mais que c'est dans cette acception que les écrivains sacrés l'ont souvent \>v\s en effet, entre autres dans le passage cité, où il n'est guère susceptible d'autres sens. Notre Sauveur l'emiiloie aussi de celte manière, S. Maiihien, V, 5:2; XIX, 9. Cela étant incontestable , j'avoue qu'il m'est Smjwssible de voir comment ce précepte du Ciirist peut se prêter a tout autre sens qu'au sens clair, naturel et évident qu'il présente au premier aspect; sens dans lequel il a été coiistamnii ni entendu jusqu'ici; c'est-ii-dire que le seul jnolif légitime du divorce est l'adultère.

pour leur vie dans les murailles d'un sérail où on ne les considérait que comme des instruments de plaisirs, n'ayant ni l'usage de la raison ni la prérog.tlive d'une âme immortelle ; nées uniquement pour servir au bonheur des autres aux dépens du leur propre, pour être les esclaves des voluptés, du caprice et de la vengeance, ainsi qu'elles le sont encore aujourd'hui dans l'Orient; les femmes, je le dis avec satisfaction, au lieu d'offrir ce tableau hideux d'avilissement , et grâces à ce que les principes et les mœurs réglés par le christianisme ont insensiblement prévalu, sont admises à présent à une participation égale dans les avantages et les bienfaits de la société : on cultive leur intelligence, on forme leur jugement, on perfectionne leur goût, enfin l'on consulte partout et dans une juste proportion leur intérêt et le soin de leur bonheur dans toutes les circonstances importantes de la vie.

II. Vient ensuite dans l'ordre des rapports domestiques , celui de la paternité. On croirait qu'ici la manière de voir du genre humain devrait être partout la même, si elle le fut jamais. Tout le monde serait tenté de conclure que la nature , en enracinant dans notre sein la tendresse la plus vive pour nos rejetons a su pourvoir efficacement à ce qu'on ne commît jamais contre eux d'acte d'inhumanité ; qu'elle a fait de l'énergie de l'amour paternel une barrière suffisante pour empêcher la puissance paternelle de la franchir. Mais il est évident, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, que la nature, quoiqu'en parlant au cœur avec toute sa force et son éloquence, n'a souvent pu se faire entendre de l'homme ou au moins le ployer à ses lois. L'Evangile s'est trouvé plus puissant. Il a entendu les cris de l'enfance, il y a compati ; il est venu au secours de ces innocentes créatures, sans défense et sans appui : de manier • que c'est à la lettre et strictement parlant, un bonheur d'être né dans un pays vivant sous l'empire de sa loi.

Il est bien connu que chez plusieurs des nations païennes les plus célèbres, l'état attendrissant de l'enfance, qui a tant besoin des sollicitudes et de la bonté d'un père , ne les obtenait pas toujours, et qu'elle était fréquemment traitée avec un degré de cruauté plus qu'ordinaire , même dans ces cas où l'humanité et la compassion auraient dû plaider le plus victorieusement en sa faveur. Chacun me devine et sent bien que je veux parler ici de la coutume d'exposer, c'est-à-dire de condamner à une mort presque certaine les enfants faibles , difformes ou malades ; coutume qui fut pratiquée pendant tant de siècles, non-seulement avec impunité, mais même avec applaudissements : ce qui est regardé aujourd'hui comme le crime le plus atroce et digne du châtiment le plus sévère, l'était alors comme un expédient sage et politique, propre à débarrasser l'Etat de ses membres inutiles ou à charge , et que prescrivaient même quelques-uns de leurs sages et de leurs législateurs les plus célèbres. Ce barbare usage était un de ces bienfaits do

tiss

DEMONSTRATION EVAJNGKLIQL'fc;. PORTEUS.

cette philosophie et de ces beaux-arts que certaine classe d'écrivains nous a tant vantés (1).

Le sort des enfants qu'on laissait vivre n'était guère moins déplorable, dans certains pays, que celui des victimes condamnées à la mort. L'extrême rigueur de leur éducation passait toutes les bornes de la sévérité d'une discipline propre à former à la vertu, et était contraire à tout ce qu'inspire la tendresse naturelle aux parents. La puissance illimitée accordée aux pères s'étendait jusqu'à disposer de la liberté et même de la vie des enfants, et l'abus trop fréquent qu'ils en faisaient rendait la condition des jeunes gens en général extrêmement pénible et dure , quelquefois même réellement misérable.

Ces inhumanités n'existent plus aujourd'hui. Rien n'est comparable à la tendresse que les parents témoignent à leurs enfants, depuis le berceau jusqu'au moment où ils les établissent, dans les contrées soumises au joug si doux de l'Evangile, et le gouvernement est si éloigne d'autoriser les individus à détruire leurs enfants, qu'il a pourvu au cas où ils seraient assez dénaturés pour les abandonner, et qu'il en devient alors le père. La puissance paternelle n'a plus que retendue qu'il lui faut pour l'avantage de léducalion, qui ne conserve de sévérité que ce qu'exige la culture de la raison ; et l'on peut dire qu'en général on voit subsister entre les membres âgés de la famille et les jeunes celte harmonie et celle bonne intelligence qui ressemblent aux heureux rapports que des amis ont entre eux, bien plutôt qu'à cette terrible distance que l'autorité met entre le maître et l'esclave.

IIl. Mais les bienfaisants effets du christianisme ne sont nulle part aussi visibles dans la société domestique que dans ses branches les plus inférieures, quoique peut-être les plus utiles, je veux parler de celle des serviteurs; grâce à l'esprit de mansuétude de cette religion qui s'empresse de venir au secours des infortunés qui en ont le plus besoin , en relevant les humbles, consolant les souffrants et rassurant un cœur contrit.

On a remarqué avec raison que dans la majeure partie des gouvernements de l'Europe (quelque sévère que soit la conslilulion de plusieurs d'entre eux) la masse du peuple jouit, après tout, de plus de liberté ou dune liberté plus réelle que celle qui faisait le partage des classes inférieures de la société dans les anciens Etats, même les plus libres; parce que, sauf un petit nombre d'exceptions (que l'on voit disparaître insensiblement) , ces classes ont cessé d'être assujetties à la

(1) La mémo pratique subsiste encore à la Ctiine, contrée si célébrée par nos |ihiloso|ihcs modernes, pour la sagesse de ses iiistiluliiiis. On dil qu'on expose annuellcinenl, dans la seule ville de Pékin, environ 9000 eulanls, ei à I eu près le môme nombre d.uis le reste de l'empire. Vovo/Barow, Vcij geseii Chine, pa^'e 170-176.

(".liez les Hindous, ou suspend les (■nfanls aux arbres dans des corbeilles, où ils sont dévorés par des oiseaux de proie. Chez les Uajepouts de l'Inde , on laisse périr de lain les lilles. Uucluuian , Méimirci sur flnde, Appendice, p. 94 et 95.

plus terrible des oppressions, la servitude domestique ; tandis que dans toutes les anciennes républiques la très-grande majorité d'habitants n'était point composée d'hommes libres, mais d'esclaves (1) ; et dans le fait, chaque famille n'offrait guère chez les païens qu'un petit royaume despotique. Le chef était le tyran, et les serviteurs ses misérables sujets, qu'il achetait, traitait et vendait co:nme son bétail, qu'il pouvait punir et torturera son gré , et même mettre à mort sans raison et à sa fantaisie. Il est vrai que les esclaves désignés chez eux sous le nom de vernœ, ou nés à la maison étaient quelquefois traités avec douceur, et même pourrait-on dire avec tendresse et indulgence. Mais ces favoris de la fortune ne se trouvaient qu'en bien petit nombre, comparés avec l'immense multitude de ceux qu'elle condamnait à éprouver toutes les rigueurs de leur malheureuse condition. Ces infortunés étaient en général contiiiuellement exposés à endurer toutes les souffrances qu'un caprice cruel dictait à leur tyran. Souvent on les contraignait d'exécuter les pénibles travaux de la culture chargés de chaînes pesantes (2) , ou de travailler enfermés dans des cachots, et en fournissant une tâche si peu proportionnée à leurs forces qu'elle les épuisait. Il leur fallait souffrir toutes les insultes et les injustices sans résistances et sans espoir d'y voir mettce un terme, puisqu'il n'y avait à allendre pour eux ni protection, ni justice, ni réparations (3) ; et ce n'était pas de leurs maîtres seulement qu'ils avaient à endurer les cruautés, c'était celles du premier venu qu'ils rencontraient. Ils n'avaient pas de lieu (le refuije où ils pussent fuir, et personne ne s'inquiétait de défendre leur vie. Les mauvais traitements qu'on se permettait à leur égard étaient évalués au même prix que le mal qu'on eût fait à une bête. On ne regardait qu'à la diminution de leur valeur et au dommage qu'elle causait à leur maître, sans songer seulement à la douleur ou à la peine endurée par l'esclave lui-même. Si l'on recueillait leur témoignage, ce n'était guère qu'au n.ilicu des tortures, et l'on paraissait croire ne pas devoir les interroger autrement. Leur maître était-il trouvé massacré dans sa maison, chaque esclave, quoique leur nombre montât souvent à plusieurs milliers, étailsouveiit mis à mort, même ceux dont on reconnaissait l'innocence; il y a plus , ils étaient qucUiuefois sacritiés à l'amusement d'une jeunesse barbare, qui se faisait un passetemps cruel de les massacrer dans les rues et dans les grands chemins. Tels sont les effets qu'a produits la possession d'une puissance illimitée sur des êtres de notre propre espèce,

(1) Dans la cent-dixième Olymniade, ilyavaitàAlfnene» seule 21,000 citoyens, et 100,000 esclaves On en comptait 470,000 dans la seule île d'Kgine. Il n'était i as rare qu'un citoyen romai'i, dans la class(^ onliiiaiiM? , possédai de 10 a 20,000 esclaves. Taylor, i oh civiles, p. t.5G-7.

('il Catenali cullores, viucti fossores, sont des expressions qne nous trouvons dans les écrivains de Kome.

(5) Cuin in serves omiiia liceanl , etc., tout étant permis a l'é-ard des esclaves. Sénèque, de Çlenmlia, 1, 18,

HEUREUX EFFETS OU CimiSTIANISME.

et qu'cllo a loujours une tendance naturelle à produire ; inétne dans les caractères les plus bienveillaiils et dans les esprits les plus cultivés , à moins qu'elle ne soil conlre-b;il;incée et même suhjuguée par la force d'un principe relij^ieux (Voyez l'Appendice, note B).

Telle était la disposition des sectateurs du paganisme envers une portion considérable de l'espèce bumaine, portion qui aurait dû trouver cliez eux pitié et protection, au lieu de l'oppression Ja plus barbare. Le caractère que formait l'Evangile dans ses disciples était dune nature bien différente. Dès sa première apparition sur la terre, il prodigua les consolations et les secours de toute espèce à ceux qui gémissaient sous ce joug pesant; mais il ne le fit qu'autant que cela était compatible avec la tranquillité et le maintien de la société, que la religion chrélienne eut toujours pour principe de respecter. En effet, ses premiers apôtres ne défendirent pas expressément l'esclavage; ils ne dirent point aux esclaves qu'ils convertissaient à la foi (jue leur conversion les affranchissait et les dispensait de l'obéissance due à leurs maîtres : c'aurait été leur précber la doctrine la plus dangereuse, tant pour les maîtres que pour les disciples; les ennemis de la foi n'auraient pas manquéde représenter ses apôtres comme les adversaires de toute autorité, de toute subordination, comme des perturbateurs de la paix et de l'ordre de la société. Ils eussent infailliblement armé contre eux toutes les puissances de la terre, et entraîné dans une ruine commune eux et leur religion naissante. Celte prétention n'eût pas été moins destructive et fatale pour les esclaves euxmêmes, puisqu'elle les aurait excités à une résistance aussi vaine et inutile que violente et sanguinaire, et qu'elle aurait attiré sur leur télé infiniment plus de maux qu'ils n'ea éprouvaient auparavant; mais, en outre, une pareille marche eût été diamélralement opposée au caractère distinclif et à l'esprit de la révélation chrétienne : un de ses premiers principes fondamentaux étant de ne point intervenir ou du moins se montrer en opposition avec aucune forme particulière de gouvernement, aucune instilMlion civile, aucune autorité rc'connue et établie depuis longtemps, soit qu'elle fût civile ou domestique, mais au contraire d'inculquer une soumission tranquille et respectueuse pour tous les supérieurs légitimes, à toutes les ordonnances humaines en vue du Seigneur {Voy. 1 Pierre, II, 13). Cependant, le christianisme avait soin en même temps de poser des règles générales de conduite et des principes dirigeants d'action pour tous les rangs et toutes les conditions parmi les hommes, qui devaient corriger Irantiuillemenl et en silence, mais d'une manière efficace, les vices inhérents ou les corruptions qui s'étaient glissées dans toute espèce de puissance : l'intluence de ces principes et de ces règles était telle qu'elle devait insensiblement et graduellement adoucir, effacer même les aspérités de toute espèce de gouvernetuent arbitraire, soit suprême, soit subor-

donné, et agir sur des nations ou des individus, mais en préférant de les améliorer et les réformer par la douceur, à les renverser et les détruire tout à coup par la violence et la force ouverte.

Un autre grand principe de celte religion céleste et de son divin Auteur, était d'exiger de ses disciples une soumission d'agneau et une résignation patiente aux maux , aux souffrances el aux persécutions de toute espèce, quoique non mérités, non provoqués et injustes. Je vous le dis : Ne résistez point au mal; bénissez ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent, ne rendant point le mal pour le mal, ni insultes pour insultes, mais au contraire des bénédictions; ne vous vengez pas vous-mêmes, mais renoncez à la colère, car il est écrit : La vengeance m'appartient ; c'est moi qui rendrai à chacun selon ses œuvres, dit le Seigneur {Matth.,Y,3d,kk;U Pierre, 111,9; Rom., XII, 19). L'exemple de notre Sauveur fui conforme à CCS préceptes, lui qui, lorsqu'on l'a chargé d'injures, n'a point répondu par des injures, qui étant maltraité n'a point fait de menaces, mais s'est livréà celui qui le jugeait injustement et a remis sa cause à Dieu, qui juge toujours avec justice (I Pierre, II, 23).

Avec ces idées et des sentiments de ce genre, dont toutes les pages des écrivains sacrés sont remplies, on voit quelle marche devait tenir le grand Fondateur et les premiers prédicateurs du christianisme relativement à la servitude domestique, établie depuis longtemps et en usage presque partout. Quelques duretés et quelqiies rigueurs cruelles qui parussent inséparablement attachées à cette condition, ils ne jugèrent pis convenable d'aîîéanlir tout à coup l'autorité du m.iître et de briser brusquement les fers de l'esclavage; mais ils suggérèrent à ce dernier les motifs d'acquiescement et de soumission, et à l'autre les raisons d'user avec modération et même affection de son pouvoir, bien sûrs qu'ils adouciraient pour le moment les misères de cet état et qu'ils finiraient par les écarter entièrement.

En conséquence, ils enjoignirent aux maîtres de donner à leurs serviteurs, c'est-à-dire à leurs esclaves, ce qu'il était juste et équitable de donner, et de s'abstenir de les menacer. On leur apprit pour la première fois cette grande vérité, qui ne leur avait jamais été enseignée, qu'ils avaient aussi dans le ciel un Maître qui n'a acception de personne [Coloss., IV, 1 ; Eph., VI, 9], qui leur deiisanderail un jour un compte sévère de l'usage qu'ils auraient fait du pouvoir illimité qu'ils exerçaient sur leurs malheureux frères selon la chair et l'esprit. Ils durent savoir aussi, et on leur rappela souvent, qu'il leur est ordonné, ainsi qu à tous les autres disciples de Jésus-Christ, de regarder tous les honmies comme leurs frères (1 Pierre, III, 8), de les traiter comme tels, de les aimer comme euxmê:nes, de se montrer à leur égard pleins de condescendance, de douceur, de bienveillance, de commisération, d'affection vrai'^

ment fralorncllc, cl par conséquent d'agir de mémo envers leurs esclaves, parce qu'ils sont des hommes.

D'un autre côlé, on ordonna expressément aux esclaves iVélrc soumis et ohciasanlsà leurs maîtres, non-seulement avec respect, non-seulement lorsquils ont Vœil sur eux, comme s'ils ne pensaient qua plaire aux hommes, mais avec simplicité de cœur et crainte de Dieu; non-seulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont rudes, ne leur répondant point, mais se montrant fidèles en tout, non comme des serviteurs qui cherchent à plaire à leurs maîtres, mais comme des serviteurs du Christ, exécutant les ordres avec bonne volonté, comme pour le Sei'jneur et non pour les hommes {Eph., VI, 5, 8; l Pierre, H, 18; Tit., Il, 10).

Le but de ces préceptes était évidemment de les tenir en garde contre toute provocation, toute négligence dans leur devoir, tout manque d'attention et de soin de la part de l'esclave, de le rendre doux, humble, patient, soumis, honnête, industrieux, fidèle; et, en désarmant ainsi la colère et se conciliant l'affection de son maître, d'adoucir autant qu'il était po-^sible le poids de la chaîne dont il était chargé. En même temps ces esclaves avaient des encouragements et des consolations auxquels leurs frères engagés dans le paganisme étaient totalement étrangers : on disait aux esclaves chrétiens qu'en servant bien leurs maîtres, non-seulement ils étaient agréables aux hommes, mais même à Dieu; qu'ils devaient se reporter pour leur récompense au temps de la glorieuse apparition du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ; et que, soit qu'ils fussent libres, soit qu'ils fussent esclaves, chacun d'eux recevrait du Seigneur la rétribution de tout le bien qu'il aurait fait {Eph., VI, 6, 7, 8; Tit.. II, 10, 13).

Ces considérations étaient suffisantes pour soutenir, adoucir cl fortifier leurs âmes, et les empêcher de succomber sous le poids du joug cfdes mauvais traitements qu'ils avaient à éprouver dans l'esclavage, tandis que la prudence, la fidélité et l'obéissance qu'on leur recommandait, désarmait ou adoucissait du moins la sévérité de leurs maîtres. Il n'y a pas de doute qu'avec ces injonctions aux esclaves d'une part, et à leurs maîtres de l'aii- Ire, la condition de l'esclave chrétien ne fiît infiniment plus douce que celle de l'esclave païen. Et il faut avouer que partout où l'on observe avec fidélité et consciencieusement ces ordres divins, les maux de l'esclavage se trouvent singulièrement adoucis, et quec"est le moyen de le dépouiller d'une partie de ses plus poignantes atteintes.

Quand l'empire devint chrétien, on fit des lois pour adoucir leur sort et les proléger. L'influence du gouvernement et celle de la religion continuèrent à opérer en leur faveur, et préparèrent graduellement l'heureux événement qui se réalisa dans les douzième et treizième siècles à la gloire immortelle du christianisme, c'est-à-dire l'entière extinclion du système païen d'esclavage en Europe.

Il faut convenir que les coutumes et l'inféodation féodale, amenées dans la chrétienté par ses conquérants barbares, y introduisirent d'autres espèces de servitudes maintenues pendant quelque temps sous la dénomination de vilains , mais il faut convenir aussi que ce genre d'esclavage était infiniment moins dur que l'ancien; et de plus, que celte nouvelle servitude céda insensiblement dans la plus grande partie du monde chrétien à l'esprit de l'Evangile, qui se mêla peu à peu avec le gouvernement civil et tempéra les lois, les coutumes et les usages dans tous les pays qui furent éclairés de ses lumières.

Nous sommes forcés d'avouer ici qu'il existe actuellement dans quelques parties du monde clirélion une autre sorte d'esclavage, trop semblable à celle dont le paganisiDc avait autrefois introduit l'usage, c'est celui des nègres. On ne saurait le nier; mais d'après ce que nous avons déjà vu de l'influence du christianisme à cet égard, nous pouvons nous livrer à la consolante espérance que le même esprit bienfaisant de l'Evangile, qui a éteint par degrés l'esclavage du paganisme, délivrera encore le genre humain de toutes les espèces, et par conséquent de celle-ci en particulier, de servitudes personnelles et perpétuelles ; mais peu à peu et sans faire tort à personne, ainsi que c'est la maxime constante de noire céleste religion, d'arriver à son but par les moyens les plus doux.

En attendant, je crois que les propriétaires des Indes occidentales se feraient infiniment d'honneur et travailleraient même en dernière analyse pour leurs intérêts, s'ils voulaient prendre de leur propre mouvement des mesures pour l'extinction graduelle de ce trafic sur des élres humains, également honteux et contraire au christianisme, connu sous le nom de traite des nègres à la côte d'Afrique. La raison, la justice, l'humanité et la religion s'accordent également à le proscrire, ainsi qu'en conviennent même quelques-uns de ceux qui plaident pour la nécessité de le continuer. Je renvoie à cet égard au Discours de M. BryanEdtcards, memb. de l'assemb.de la Jamaïque, 19 novembre 1789. Il y reconnaît que la manière dont on se procure ces esclaves, cl les désastreux effets de la traite en Afrique, sont précisément tels que les représentent ceux qui en demandent l'abolition. Im totalité, dit-il, ou du moins la majeure partie de cet immense continent de l'Afrique est un champ de bataille et de dcsolulion ; tin désert dont le petit nombre d'habitants sont des loups les uns pour les autres. Je n'oserais pas contester que cette scène d'oppression, de fraude, de perfidie et de sang, si elle n'est pas originellement occasionnée, ne fût du moins en partie maintenue, car je ne dirai pas qu'elle le soit en totalité, par la traite des nègres.

Après cet honnête et candide aveu des funestes effets de la traite, tiré, par la force de la vérité, d'un dos plus ardents défenseurs de ce commerce, tout adouci néanmoins comme il est facile de le voii", comment est-il possh

HEUREUX EFFETS DU CHRISTIANISME

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ble qu'une nation qui professe la douce et compalissanle roligioii de l'Evangile, continue à autoriser et même à encourager ce trafic qui révolte l'humanité? C'est sûrement là une (les nombreuse-, inconséquences de l'esprit InuDain, qu'il est dil'ficile d'expliquer et impossible de justifierl

Il faut reconnaître pourtant, à l'honneur de nos compatriotes, qu'un grand nombre d'entre eux, qui comprend une partie des talents les plus illustres de ce royaume, et quelques-uns des hommes d'Etat les plus sages,* les plus justes et les plus éclairés que ce pays ou tout autre ait jamais produits, ont exprimé, dans les termes les plus forts, combien ils abhorraient ce commerce. On les a vus, laissant généreusement de côté toutes leurs dissensions politiques (car il y avait des hommes de tous les partis, de toutes les opinions), se réunir dans cette grande cause, et insister avec une force d'argumentation et une éloquence dont l'éclat étonna tous ceux qui les entendirent, pour qu'on abolît surle-champ cet infâme trafic; mais ces nobles efforts sont demeurés sans succès 1 Un plan qui se bornait à l'abolition graduelle de la traite, paraît n'avoir pas mieux réussi. 11 fut proposé, en 1796, dans la Chambre des communes , par M. Charles Ellis , homme du caractère le plus respectable, et riche propriétaire de plantations à la Jamaïque, en un mot tel qu'on ne devait pas craindre qu'il proposât rien de dangereux aux propriétaires de ce genre. Ce plan, qui parait être sage et praticable, fut approuvé par la Chambre des communes, et fortement recommandé, par les ministres de Sa Majesté, aux législatures coloniales. Cependant on n'a pris aucune mesure pour le réaliser, du moins à ma connaissance.

El c'est une chose vraiment déplorable, parce qu'il n'y a rien de plus évident que si l'on eiit écarté peu à peu l'importation des esclaves d'Afrique par de salutaires règlements à cet effet, et que l'on eût eu soin d'encourager en même temps l'accroissement naturel des nègres déjà importés, en les traitant partout, comme le font déjà dans certains endroits quelques dignes propriétaires, avec douceur et bonté; si l'on eût continué d'émettre en leur faveur des lois humaines, équitables et protectrices, et que l'on se fût occupé surtout avec zèle de leur instruction morale et religieuse, en chargeant quelques ecclésiastiques de celte honorable tâche, ce qui au reste avait été fortement recommandé par le gouvernement britannique à ses colonies, mais ce que l'on a trop négligé; si, disje, des mesures de ce genre eussent été généralement adoptées et suivies avec persévérance, on aurait aisément entretenu un nombre d'esclaves suffisant pour tous les besoins raisonnables des Indes occidentales, qui se bornent à la culture (1), et les misères de

(l) Ceci n'esl pas avancé légèremenl. Un grand nombre (J'âloquoiils oraleuis l'ont prouvé dans la Clianibre des connnunes : on l'a démonlré par une enciuête et l'audilinii de léaioins devanl le conseil privé nommé pour pren drc (les rt'ns:ii;nenicnls sur la traiip des nègres eu eÙe-

UÉWO.NST. EVA^G, XII,

l'esclavage o-n lui-même eussent été mitigées et adoucies au point de rendre la condition des nègres inférieure, seulement de très-peu de chose, à celle des pauvres laboureurs européens : on y eût gagné en même temps ce point important, que les cruautés qui accompagnent la traite des nègres cesseraient d'être un juste objet de reproche pour ce royaume éclairé des lumières du christia<nisme.

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