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SECTION II

Nous avons vu, dans la section précédente, que le christianisme a visiblement et incont^'stablement ajouté beaucoup au bonheur du genre humain dans tous les rapports de la vie domestique. Sa bienfaisante influence dans tous les intérêts majeurs et les transactions importantes de la vie civile et sociale, n'est pas moins évidente.

Son action a été infiniment utile et salutaire en matière de gouvernement, non qu'il en ait enjoint ou prescrit aucune forme particulière, car il a déclaré ne vouloir s'immiscer en rien dans les royaumes d'ici-bas et les divers modes d'institutions civiles ; mais, en réglant les devoirs respectifs des gouvernants et des gouvernés, il avait soin de rappeler à ces derniers que leur qualité de chrétiens ne dénouait et ne relâchait même pas leurs obligations politiques, comme quelques-uns d'eux paraissaient pencher à le croire ; qu'au contraire elle les resserrait et les fortiliait; que, sous quelque forme de gouvernement qu'ils vécussent et à quelque serment de fidélité qu'ils fussent astreints avant leur conversion, ils étaient également liés après par leur promesse; que leur religion n'apportait en eux d'autre changement à cet égard que celui de les rendre encore meilleurs citoyens et sujets, et de prêter de nouvelles forces à chaque lien civil par la sanction de l'autorité divine jointe à celle de l'autorité humaine. Ils ne devaient donc point faire usage de leur liberté spirituelle « comme d'un manteau d'iniquité, » comme d'un voile pour couvrir l'esprit de faction et de désordre, de dissension et de tumulte, comme d'un prétexte pour troubler la paix et l'ordre dans la société; mais ils devaient se soumettre d'eux-mêmes avec patience « à toute ordonnance humaine en vue de Dieu,» ils devaient se soumettre aux gouvernants sous lesquels la Providence

même (comité que j'ai suivi moi-même Irès-cxacienienlduranl l'espace de prèsd'une année), et ce qui vient encore plus directemeni àn.on but, la chose a été prouvée par le fait et l'expérience. Car il est bien connu qiie quekiues-uns de nos riches planteurs de plusieurs de iiOb ilesdes Indes occidentales ont entretenu leur équipage de nègres pendant nombre d'années sans le secours de rimportation Il n'est pas moins certain qu'il n'en a pas été importé non plus depuis longtemps dans tout l'Etat de Virginie, je crois même depuis la révolution d'Amérique ; et quoique le climat y soit bien moins favorable aux nègres que celui des îles, le nombre des esclaves s'est accru si rapidement cl à un tel degré que cet excès de populaiion des noirs a donné quelques inquiétudes au gouvernement. J'ai entre mes mains des preuves auihentiques et incontestables do ce que j'avance. Ces faits, du moins quant b moi, repoussent victorieusement la raison ^^^i Id nécessité , qui est le grand argument, et en général le seul [.lausible i)Our U coutinualion de la Iraile.

les avait placés et le christianisme les trouvait, ii non-seulement pour éviter la colère des hommes, mais pour satisfaire à leur con^ science. » Ils devaient obéir aux magistrats, être prêts à faire toute bonne œuvre, a rendre à chacun ce qui lui était dû : le tribut à qui ils devaient le tribut, les droits à qui les droits, la révérence à qui la révérence, l'honneur à qui l'honneur (I Pter/e, 11,10,23; /{om., XIII, 5,7; Tite.m).

On exigeait de même de leurs chefs que, quelque illimité que pût être le pouvoir dont ils jouissaient par les lois et les constitutions de leur pays, ils le limitassent et le restreignissent eux-mêmes d'après les lois éternelles et immuables de la rectitude morale ; qu'ils observassent, dans leur conduite publique aussi bien que privée, ce que leur dictaient la justice, l'équité, la modération , la pitié, l'humanité et cette bienveillance envers tous que l'Evangile leur prescrivait à euxmêmes, aussi bien qu'au moindre disciple de Jésus-Christ. On leur remettait fréquemment sous les yeux leur devoir avec la plus grande liberté; ils entendaient, et tremblaient d'un saint effroi en les entendant, les prédicateurs inspirésqui parlaienldevanteux (ylc/.,XXIV, 25) «de la justice, de la tempérance et du

i'ugement à venir. » On leur enseignait que 'autorité dont ils étaient revêtus leur avait été donnée d'en haut, pour « être une terreur, non afin d'empêcher les bonnes oeuvres {Rom., XIII, 3, 4 ) , mais de réprimer le mal ; » qu'ils étaient les ministres de Dieu pour le bien de leurs peuples, qu'en conséquence s'ils tournaient ce pouvoir à des vues cruelles ou perverses, lisseraient comptables de cet abus aux yeux du grand Maître de l'univers : qu'ils auraient à comparaître devant son tribunal avec le moindre de leurs sujets, afin d'y recevoir la récompense des bienfaits qu'ils auraient versés sur eux, ou le châtiment des maux dont ils auraient aflligé le genre humain.

Il était difficile que des préceptes de ce . genre, inculqués à plusieurs reprises et profondément imprimés dans les âmes de ceux à qui ils étaient adressés , n'obtinssent pas les plus heureux résultats et en effet ils les ont réellement produits; car rien de plus évident que cette vérité, que les divers modes de gouvernement établis et légitimes qui existent aujourd'hui en Europe, sont dans leur forme, ou leur manière d'administrer, et quelquefois dans toutes les deux, infiniment supérieurs à ceux de la même classe dans l'ancien monde païen , et par conséquent qu'ils font jouir ceux qui vivent sous leurs lois d'une beaucoup plus grande somme de bonheur. II serait très-facile de prouver la vérité de cette assertion, si la nature de mon ouvrage comportait un parallèle détaillé de ces différentes constitutions politiques. Mais je me bornerai à faire contraster quelquesuns des principaux traits et certaines formes caractérisli(iues et distinctives du gouvernement civil, comparés dans les temps anciens et les modernes. Cela suffira je crois pour justifier ce que j'avance.

I. Et d'abord il est bien connu qu'à l'exception des Etats libres de la Grèce et de Rome, et seulement pendant un petit nombre de siècles, le genre de puissance qui domina sur la plus grande partie du monde habitable, fut un despotisme féroce, et que même les républiques les plus célèbres ne jouirent guère jamais, au moins pendant une période de temps un peu considérable, de deux des fruits les plus doux et les plus précieux de la liberté, et sans lesquels la liberté vraiment digne de ce nom ne saurait longtemps subsister, je veux dire la tranquillité intérieure et la paix au dehors. Ces Etats étaient continuellement agités et déchirés au dedans par des mouvements populaires et de sanglantes convulsions, ou exposés au dehors à des guerres interminables et jus<iu'à extinction, qui détruisaient toujours leur tranquillité et allaient môme quelquefois iusqu'à compromettre leur existence. Telle était leur manière d'être, à de légères exceptions près, même dans leur meilleur état; et dans leur décadence ils étaient désorganisés et mutilés par de si épouvantables massacres, des proscriptions si sanglantes, des plans tellement calculés et médilés pour s'assassiner l'un l'autre, que le seul récit en fait peine et horreur (1).

II. II nous est aisé de voir que dans les Etals anciens, même les plus libres, les chefs pouvaient à peine maintenir une véritable liberté égale pour tous, répandue dans toute la masse de la population, et distribuée dans ses justes proportions , comme on la trouve dans ce royaume, suivant les divers ordres et rangs des individus composant l'association. Ils couraient toujours des dangers, soit par les menées artificieuses ou l'excès de puissance d un petit nombre, soit par la licence el l'emportement de la multitude; et tandis qu'ils gardaient avec un soin extrême quelques avenues par lesquelles la tyrannie pouvait s'introduire, elle les surprenait sans défense sur un autre point qu'elle forçait. Leur liberté si vantée, même en la supposant telle qu'ils l'estimaient, ne s'étendait guère en général beaucoup au delà des murs» de la métropole cl du territoire adjacent. Elle pouvait rarement subsister sans être sous l'influence immédiate de la législature. Les gouverneurs des [provinces éloignés de l'œil du magistrat supérieur, et n'ayant point le frein qu'impose la religion , devenaient les tyrans les plus sauvages et les plus impitoyables. Le peuple infortuné, sur la tête duquel ils pesaient, était continuellement exposé au pillage, à la rapine, à l'oppression, à l'insulte et a toule espèce d'injustice. Ainsi, tandis que la liberté régnait au centre de l'Etal, toutes les fureurs du despotisme se faisaient sentir aux extrémités de l'empire (2).

(1) Voyez pour plus do rcnscignornenls ii^ liihlo.-iii que Tluicjdido nous |ii-éseiilo, )iv. tll, des disscii.simis sanglantes, des séditions, dos émeutes et des convulsions qui déchireront la pclitc île de Coilbu. L'Iiislorien nous assure que presque toules les antics contrées de la (irèco lurent iravaillops (Lins la suite des niônies maux. Vo.vez ausi^i Origiiie des lois, elc, vol. V, p. 71.

(2) Voyez Clioix des Mé,iioires de l'Académie roijale , !'• part, du vol. I, p. 151. — Le caractère de Verres étaii

HEUREUX EFFETS DU CHRISTIANISME

III. Un des principaux traits caractéristiques d'une bonne constitution est le système de lois qu'elle a établies pour la protection et la sûreté du peuple, et le rèirleuient des mœurs publiques. Si nous jugeons les gouvernements anciens d'après cette balance, nous ne les estimerons pas infiniment; il suffira, pour les apprécier à cet égard, de jeter un coup d'œil sur un petit nombre des lois les plus remarquables dans différentes contrées.

11 y avait parmi les Egyptiens une loi qui non-seulement, encourageait, mais même récompensait lo vol ( Diod. de Sicile, l. I, c. 80; Aulu-Gelle, /, II, c. 18).

Le code crimi nel de Dracon était, comme tout le monde le sait, hors de toute proportion avec les délits à punir, et capricieusement sévère. On disait que ses lois avaient été écrites avec du sang. Les plus légères transgressions et les crimes les plus atroces étaient punis avec la même rigueur.

Quant aux lois de Lycurgue, elles étaient, dans un grand nombre de cas, injustes et cruelles , et quelques-uns des philosophes grecs les plus célèbres les ont condamnées, comme étant calculées plutôt pour faire de braves soldats que des citoyens honnêtes et vertueux (1).

Elles encourageaient le vol, l'adultère et beaucoup d'autres actions extrêmement immorales et condamnables (2).

Les Cryptia, ou places pour se cacher, d'où les Spartiates s'élançaient sur les Ilotes et les massacraient de sang-froid, furent une institution de Lycurgue, au dire d'Arislote {Plut., Vie de Lycurgue). Mais ce qui met le comble à ces horreurs, c'est que non-seulement ce législateur avait permis, mais même ordonné le meurtre des enfants faibles, malades ou contrefaits [Ibidem).

Parmi les lois de Salon, il s'en trouve plusieurs contre lesquelles on pourrait faire des

celui de presque tous les gouverneurs romains. Cicéron, en p.irlani des provinces, dil en g'néral : FopuliUœ, vexatœ, funuiliis aei-sœ pioviiiciœ suai, &lipeiidiani(iue populi Rommii nljlkti, ii:isen, jani non suluiù spem, sed eiiiii so- Uiiium quœruiil. In Q. Cecil. IJivinal. 3. Ce qui iiV-sl (|ue trop conliriiié par Sailusle : Içpian iumi liotiiines, per summum scelus, Oiiiiiiu e.i suciis adimere quiv j'oriis umi liri victo es liostibus reiiqueranl ; proinde quasi iitjuriiiu facere id deinwn essel iinperio u:i Pell. Cal. XII. — Les Ailiéniciis Iraiiaienl aussi lis cités el les îles dans leur déi endance avec une inhumanité el une rigueur exirênies. Un principe avoué i'Ikz eux et une praii(ine lon.stanle élait de les opprimer. fali,.;uer el (ilior avec une rapacilj sans pillé; de les réduire a l'élaUle la dépendance la phnalyecle; de créer et de i'onienler chez elles des disseubious el des factions élernelles, pour les in<'llre, liors d'élal de se laii'e craindre de Tétai oppresseur. Voyez Oricjine des lois , des aria et des scii;iices, vol. V, p. 75. 'Mais consulii z plus par- Ucuhèrenieni le, traité curieux et réellement aduiiraljlc de Xéniiphon, iniilniéDe la Répu>>li(jue d'Alliènes, (|ui (juoiqu'éi'iii pour la déirnse des Atlienii ns, présente un tableau si frappant de leur injustice, de leur cruauté et de l-iir tyr.muie, qu'il doit D\er (lour jamais repinion de tout liomme peiisani sur le caractère de ce mode de gouvernement.

(1) Arislole, Fol. Hk H , cap. 9, liv. VII, cnp. 14. Plutarque, Vie de Lycurgue, entreprend de les détendre, mais en vain.

(-2) Le rèaiie des lois, vol. V, p. 429. Plularque , Vie de Lycurgue. Quelle qu'ait pu être Yintenlion du législateur, eri obligeani les jeunes Sj artiales à dérober leurs vivres , etc., Veifel réel n'en était pas moins d'encourager la rus-e > ia fravde el d'exposer la propriété.

objections fondées; mais une entre autres est extrêmement répréhensible, c'est celle qui, quoiqu'elle n'enjoignît pas précisément il est vrai le plus détestable des crimes, le pré.sentait néanmoins comme une action estimable, et que le législateur encourageait autant qu'il était en lui, parce qu'en étant souillé lui-même , il voulait apparemment avoir des complices qui suivissent son exemple [Pkitarque , Y e de Solon, au commencement).

Dans l'île de Crète, et dans quelques autres Etats de la Grèce, le même crime qui attira le feu du ciel sur cinq villes coupables, était encouragé parla loi (1).

Les lois des Douze-Tables étaient sanguinaires et cruelles, surtout par rapport aux débiteurs insolvables. En effet, après un etnprisonnement de soixante jours, on pouvait les vendre comme esclaves ou les mettre à mort et partager leurs membres entre leurs créanciers. Des hommes ingénieux et savants ont essayé, mais sans succès, d'expliquer cette loi de manière à en bannir cette atrocité (2).

IV. Romulus permit le meurtre des enfants, et il ne paraît pas qu'aucune loi subséquente ait défendu cet usage; quelques personnes même pensent qu'il fut confirmé par la loi des Douze Tables. Au moins est-il certain que l'on pouvait commettre impunément cette barbarie, et que l'Etat de Rome, comme beaucoup d'autres de l'ancien monde, fut, pendant plusieurs siècles, arrosé de ce sang innocent de victimes immolées à une politique inhumaine [Denxjs d'Hcdic, Antiquit. rom., l. II).

La cruauté de la loi romaine à l'égard des enfants ne s'arrêta pas là; elle ne se contenta pas de la destruction des enfants, elle étendit sa sévérité jusqu'aux adultes; elle accorda au père un pouvoir illimité et sans surveillance sur ses propres enfants; elle les regardait, non pas comme des personnes, mai.? comnle des choses , comme une partie de la fourniture ou du mobilier du manoir de la famille, que le maître pouvait écarter, vendre ou détruire à son gré, comme toute autre chose qui se trouvait à sa discrétion. A quelques égards, la condition d'un enfant de famille était pire que celle d'un esclave. En effet, l'esclave ne pouvait être vendu qu'une seule fois, tandis qu'on pouvait vendre trois fois l'enfant, et que le père de famille avait le droit de l'emprisonner, de le faire battre de verges et même mettre à mort, sai>s appel

(l)riutarqne de l'Education, cap. 13. Politique d'Arislote, liv. II, c. 10.

(i) Un savant criiique, très-versé dans les lois civiles , a écrit s'U' ce sujet une dissertation fort itjgé.iouse, où il essaie de piouver (jue la loi des XII Tabivs ne condanuiait pas le débiteur insol\able à la moit, mais lîien il la servitude : il devait devemr l'esclave de ses créanciers, et leur acquitter sa d<aie, par son travail | eisonnel, dans la proportion des droits que leur créance leur donnait sur lui; mais celle explication ingénieuse esiforniellemrnt contr.nre aux 0| in onsiéu.iies de Quiulilien,d'Aulu-Gelle, de Tertullien, et de beaucoup d'autres anciens antcur.s, qui lous s'accordeal a soutenir le sens simple et liiiéial de la loi; et il n'est ^uère probable qu'un jurisconsidie du dix-huitième siècle ail pu découvrir le sens d'une loi r.oniaine qui a échappé aux Uomains eux-mêmes. V(.yej Taylor, Commenlurius de iiwpe debitore in parles dis^ecando, p. 15, et les auteurs cités plus haut.

DEMONSTRATION LVANGELlQtJE. PORTEUS.

à aucun autre tribunal {Nieuporl. de Rit. rom., pag. 385). Quant aux filles, il y avait un abus de pouvoir porté jusqu'à un tel point, que l'on y trouvera sans doute un raf- (înemenl encore plus cruel que ce que l'on a vu. Le père de famille pouvait forcer sa ûlle mariée à répudier un mari qu'elle aimait tendrement, et dont lui-même avait approuvé le choix {Esprit des lois, tom. III, /îv. XXVI, c. 3,p. 75).

Mais ce qui était encore, s'il est possible, plus odieux et plus intolérable, la femme ellemême, quoique peut-être mère d'une nombreuse famille , n'était pas moins assujettie que ses enfants à l'autorité paternelle et à la volonté despotique de son époux. La loi la considérai! comme sa fille; il pouvait la garder ou la renvoyer à son gré, il pouvait môme la mettre à mort pour certains crimes, ou pour mieux dire, pour certaines fautes, dont quelques-unes même d'une nature assez légère. La faculté de divorcer était aussi, comme je l'ai déjà observé, un privilège sans bornes, accordé au mari, et qu'il exerça constamment, dans les derniers temps de la république, de la manière la plus lyranniquc et avec le caprice le plus insolent (1).

Telles furent les lois des nations les plus célèbres de l'antiquité; et comme les actes législatifs d'un pays nous présentent la peinture la plus vraie de ses mœurs, et nous offrent en même temps, sous un seul point de vue, le génie et le caractère de la totalité d'un peuple pris dans son ensemble, il ne nous sera pas difficile de nous former une opinion des anciens païens et de leur gouvernement.

V. Et comme les lois étaient, en beaucoup de conjonctures importantes, inhumaines et vicieuses, la manière de les appliquer n'était pas moins partiale et corrompue. Ce grand boulevard de la liberté, ce puissant protecteur des droits et des privilèges des personnes et des propriétés des sujets, la jurisprudence civile et criminelle de l'Etat était, dans les anciennes républiques, infiniment éloignée du degré de justice et de perfection où elle se trouve aujourd'hui dans certaines contrées chrétiennes, et plus particulièrement dans la nôtre. Le traitement fait aux deux hommes les plus justes et les plus vertueux de leur temps, Socrate et Aristide, montre de quelle manière on rendait la justice à Athènes; et l'on peut inférer de la conversation bien connue que le dernier de ces hommes illustres eut avec un des juges qui le condamnèrent, quels étaient les motifs d'après lesquels les magistrats formaient ordinairement leur opinion, en qualité de juges, sur le caractère et les mérites de l'accusé [Plularque, Aristide). A Rome, particulièrement dans les derniers temps de la république, les cours de justice étaient une scène non interrompue d'iniquité, de vénalité, de partialité et de corruption,

(l) L'esprit des lois, tom. H, pag. 88, Et la licence des femmps à cel ésf.ird (car elles avaient anssi la facnlté de tlivorciT) ét,'alaii a» moins celle des liotniiies. Numquid jam ulla répudia ciubeacit , postquam illustres qtiœdam ac ucbilcs fœniiiuv, non coitsulnm numéro , sçd miivilorum mtnoi si'os coin)}ulanl ? Séiièqiie, De Beneficiis, III, lt>.

que l'on ne prenait même pas Ta peine de déguiser, en sorte qu'il était presque impossible à l'homme pauvre et sans crédit d'obtenir le redressement des torts les plus cruels, et que le riche, coupable des crimes les plus atroces , était à peu près sûr de l'impunité {Voijez V Appendice, note D).

La prodigieuse supériorité de notre gouvernement, sans compter celle des autres Etats, dans tous ces grands et importants articles du gouvernement civil, et dans une multitude d'autres dont on pourrait donner ici la liste, est une vérilé tout à fait incontestable. Mais ce qu'on peut assurer, sans crainte d'en être démenti, c'est que celle supériorité est due en grande partie à l'influence que l'esprit du christianisme a eue sur notre constitution civile, avec laquelle il est étroitement et essentiellement incorporé, et pour ainsi dire tissu sur le caractère de nos gouvernants ainsi que sur celui du peuple, sur l'esprit des lois ainsi que sur celui des législateurs et de ceux qui les appliquent. C'est ce qui a surtout Icllemenl adouci et mitigé la férocité même du gouvernement arbitraire qu'on trouverait difficilement en Europe cette rigueur qu'il avait chez les païens, et qu'il manifeste encore aujourd'hui dans les royaumes de l'Afrique et de l'Asie. C'est toujours ce même esprit de l'Evangile, qui, en adoucissant l'aigreur des factions acharnées l'une conire l'autre, et leur inspirant de cette charité et de celte indulgence réciproque, a préservé jusqu'ici celle contrée de ces scènes de dévastation et de carnage qui tachent et souillent les annales de l'histoire ancienne. C'est encore lui qui a en général retenu nos gouverneurs de provinces et les a empêchés de dépasser, dans leur administration, les bornes de l'équité et de Ihumanité ; qui a transmis, même dans nos colonies les plus éloignées, une portion considérable de liberté, de justice, de bien-être, de tranquillité, de sécurité et de prospérité, bénédictions toutes émanées de la mère-patrie (1). C'est lui enfin qui a imprimé dans les esprits de nos juges et de nos magistrats un sentiment profond de ce qu'ils doivent à Dieu , à Thomme et à leur pays, ce respect sacré pour la droiture et la justice qui les rend éminemment impartiaux , probes et incorruptibles; qui assure à chaque rang de la société le bienfait égal des lois, qui étend jusqu'aux plus faibles individus la protection de ces mêmes lois, et courbe sous leur joug les têtes des grands.

VI. Après les maux naissants de systèmes cruels de police, civils et domestiques, de mauvaises formes de gouvernement, de lois

(1) Voyez l'excellenie introduction deMickle, en li^ie de la traduction de la Lusiade et les Mémoires dn major Renncll sur rind'instan; « Les provinces du Bengale, dit ce dernier (jcrivain, également véridicjiie et bien inlormé, que nous possédons depuis trente-lrois années, ont joui pcndani tout ce laps de temps, de plus de tranqniliilé qu'aucune aulre partie de l'Inde, ot iijéinc qu'elle n'eu avait joui depuis Aureny-Zol). C'est un fait incontesiabic , que l(>s provinces du Hengale oui un niciili^ur gouvernement, soiit dans un meilleur étal de culture, et oifrenldes manufactures plus riches qu'aucune autre contrée de l'Asie, la Chine exceptée. » p. lOG.

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HEUREUX EFFETS DU CHRISTIANISME

oppressives, et de formes corrompues dans l'administration de la justice, il n'y a guère de calamités plus formidables et plus affligeantes que celles de la guerre; et nous avons encore ici sur les anciens païens un avantage^manifeste.

J'ai fait observer antérieurement, et il a été avancé quelques arguments pour établir que, dans les contrées chrétiennes, les horreurs de la guerre, le plus sévère des fléaux de la race humaine, ont été singulièrement adoucies, et que leur fréquence, leur durée et les maux qu'elles entraînent à leur suite, ont reçu de l'influence de cette religion de douceur et de mansuétude une diminution considérable. J'engagerai le lecteur, afin de lui confirmer ce fait, et pour qu'il trouve des preuves additionnelles à l'appui de cette assertion, à faire un peu d'attention, en lisant l'histoire des anciens Etats, à la nature, à l'origine, au nombre, à l'étendue et à la durée de leurs guerres, ainsi qu'à la manière dont on les faisait. Nous sommes accoutumés dès notre enfance à ne considérer ces peuples qu'avec une espèce de vénération implicite, et qui va presque jusqu'à l'adoration; nous sommes tellement éblouis par l'éclat de leurs victoires et la gloire de leurs conquêtes, par le courage, l'ardeur, l'intrépidité, l'héroïsme et l'élévation d'âme qu'ils ont si souvent déployés; et par-dessus tout, nous sommes tellement enchantés de l'éloquence et de la sublimité des expressions avec lesquelles leurs historiens nous ont raconté leurs hauts faits d'armes et leurs poètes les ont immortalisés, que nous ne pensons jamais à cette épouvantable^nhumanité qui fait le grand trait distinctif et prééminent de leur caractère ; nous ne voyons jamais les flots de sang qu'ils ont versés pour arriver à leur but de prédilection, non plus que les divers maux incalculables dont ils ont inondé l'univers. La pure vérité néanmoins est que ces hommes féroces se montraient les ennemis communs du genre humain, les oppresseurs, les brigands, les spoliateurs et les tyrans de toute la terre. La plupart de leurs guerres étaient volontaires et sans provocations préalables qui y eussent donné lieu ; c'étaient des guerres d'agression, d'intérêt, d'injustice, de rapine et d'ambition; ils accordaient leur protection au premier venu qui la réclamait, sans s'in(iuiéter de la justice de sa cause, et seulement pour étendre leurs conquêtes ; ils éludaient et violaient les traités les plus solennels sans le moindre scrupule, toutes les fois que leur intérêt paraissait le demander. Une soif inextinguible de régner, une sorte de passion pour l'achèvement de hauts faits de guerre, une soif inextinguible de la gloire, étaient les principes sur lesquels ils réglaient leur conduite dans ces sortes de cas, et auxquels toute autre considération, quelque sacrée qu'elle fût, devait céder le pas [Voyez V Appendice, note E). En un mot, leurs gouvernements n'étaient guère que des établissements militaires ; par conséquent chaque citoyen s'y regardait comme soldat, et chaque royaume avait l'œil ouvert sur l'Etat

voisin pour le surprendre ef le dévorer. La voie la plus sûre pour arriver aux honneurs civils était au champ de bataille, et ce n'était qu'à la pointe de l'épée que l'homme pouvait se frayer l'accès aux objets de ses désirs.

11 n'est pas étonnant que lorsque tout tendait à enflammer ainsi les passions les plus ardentes du cœur humain , les guerres des anciens fussent sanglantes et sans relâche, que rien ne pût surpasser l'injustice et la fougue avec lesquelles on les entreprenait, si ce n'est l'esprit de vengeance implacable qu'on mettait à les continuer, et qu'ainsi le monde ait été, pendant une longue suite de siècles, une scène de désolation couverte de ruines et de sang. Les traitements barbares et dignes de sauvages, qu'ils faisaient éprouver à leurs captifs pris à la guerre, sont bien connus de tous ceux qui n'ont môme qu'une teinture superficielle de l'histoire ancienne : chaque page en est souillée de tableaux de ce genre, trop nombreux et trop horribles pour les retracer ici. Nous pouvons nous contenter d'observer en général que la perte de milliers d'hommes restés sur le champ de bataille était, dans ces temps désastreux, la moindre des calamilés de la guerre. Parmi les vaincus, ceux qui survivaient n'avaient que trop à envier le sort de ceux qui avaient succombé sous un esclavage perpétuel ou une mort ignominieuse, précédée quelquefois de la torture, et toutes deux reçues de la main du bourreau, était ce qui les attendait infailliblement; et même dans l'histoire des nations les plus policées et les plus célèbres pour leurs vertus publiques ou privées, dont il fallait que les païens eussent d'étranges notions, nous sommes continuellement choqués de voir la désolation s'étendre sur tout un pays, des cités riches et florissantes entièrement détruites, et l'épée frapper indistinctement et exterminer non-seulement les citoyens en état de porter les armes, mais même la partie des habitants dont le vainqueur n'avait rien à redouter, puisqu'elle était sans force et sans défense ; je veux dire les femmes, les enfants et les vieillards de toutes les conditions.

Si nous remontons aux premiers siècles de la Grèce, Homère nous apprend avec franchise et en peu de mots quels usages on suivait de son temps, et l'une des principales opérations de la guerre. Tels sont, nous ditil, les maux qui suivent la prise d'une ville : les hommes sont passés au fil de l'épée, la ville est brûlée jusque dans ses fondements, et l'on condamne les femmes et les enfants à Vesclavage [Voy. Iliade, l. Y, v. 590).

Les descendants des héros d'Homère ne dégénérèrent pasàcetégard, dans les âges suivants, de leurs féroces ancêtres : ils semblent au contraire avoir constamment travaillé à surpasser ces modèles de barbarie. Après la prise d'une ville, aux habitants de laquelle ils avaient quelquefois promis et même juré, de la manière la plus solennelle, de les épargner, il massacraient de sang froid toutes les créatures humaines qui s'y trouvaient, sans excepter les femmes et les

enfants. La guerre du Péloponèsc présente constamment, à peu près au reste comme toutes les autres , des exemples de cette barbarie (1).

Les Romains ne marchèrent que trop fidèlement sur les traces des Grecs, leurs maîtres et leurs précepteurs en cruauté comme en tout. Il suffit d'ouvrir leurs histoires pour s'en convaincre; toutes en offrent des preuves nombreuses {Tite-Live, liv. IX, c. 14-; liv. XXI, c. li; liv. XXVI , c. 15; liv. XLV, c. 34. Voyez dans Vappcndice, In note F).

Quant aux diverses nations de l'Asie, la totalité de l'histoire de ce pays, tant ancienne que moderne, et à partir d'une exircmitc de ce continent à l'autre, présente un tel enchaînement non interrompu de barbarie, d'effusion de sang, de carnage et de dévastation dans les guerres, les révoltes, les révolutions et les dissensions intestines qui n'ont cessé do désoler cette malheureuse contrée, qu'on ne saurait en contempler le tableau sans un étonnpment et une horreur mêlés de dégoût (2).

C'était pourtant ce qu'on devait naturellement attendre des principes professés par les grands guerriers et les hommes d'Etal de l'antiquité, et peut-être même encore plus. Un de ces principes était : Satisfaire nos cœurs par la plus cruelle vengeance exercée sur nos ennemis, est parfaitement légitime; c'est un appétit mis en nous par la nature, c'est même le plaisir le plus exquis que l'homme puisse goûter (3). Ce plaisir si délicieux, ils s'y livraient

(1) Voyez Thucydide dans toute son Histoire. Vous remaniuercz plus pnrticulicremeiil ro\lrêiiie cruauté des Athéniens et des S| arliatcs envers leurs prisouniers, dans le livre H, le massacre di's Iribitauls de Mylilène et de Platée, et les incroyables b:irbari(îs coinuiises à Corfou , liv. Il[. Le meurtre des /E:4inètes et des Mégarieus, 1. IV, des habil;iiiis de Scio et de Mclos, liv. V ; dis Mvcalessians, liv. VII. Dans cette dernière occasion , les Tluaces ne se contentèrent pas de faire une biucherie des hommes, des femmes et des enfants qu'ils massacrèrent sans disliuclion, y compris même une école en icre déjeunes fiarçons; ils égnrgèrenl jus(|n'aux animaux qui leur tombèrent siMis la main. L'historien, que ces scènes paraissent allecter en général assez peu, ne peut s"em| êilier de manifester son horreur pour un pareil carnage. Mais , dit-il , ap[)arenimeui pour adoucir son expression, to Ttvo; to tùv eiàtm ^ovixj.tatov loTi (la nalion des Tliraces est Irès-sangulnaire). Ce reproche élait fondé, mais les Athéniens euxmêmes, et tons les anirts Etals de la Grèce, méritaient également cette épillièl<' qui caractérise ces barbares. Elle peint d'une manière courte, mais exacte et d'un seul mol irès-significalif, le vériial)le caractère de lout(! rauliipiité païenne. Par malheur pour le monde , le y''^'5 çov.xt'.taTov , cette race d'homme qui aime le meurtre, a reparu de nos jours; mais qu'on se souvienne bien que ce n'est point .sous l'ijifluence de l'Evangile, mais sous celle de la philosophie, sa mère naturelle, qu'elh; a reparu. Au resie , je dois déclarer ici que ipiand je parle de la philosophie, je veux dire , non cette philosophiiï véritable et suhlinie que nous rencontrons dans les ouvrages immortels de Itacon , de Biiyle et de Ne'vton,mais ces p. rnicleiises doctrines qui usurpent son nom respectable, que Voltaire et ses nombreux disciples et imitateurs ont suiioul contribué Jt répandu, et que l'on regarde justement comme le priieipe ei la source du délugcMle maux (jni a ilésolé nendanl tant d'aiilié-s i>resqne lent le r.o;iiiiii'nl de l'Europe.

(;'.) Voy;'Z li-s é;)Oiivanial)lcs cnnirièifs de Gengis-Kliai), de TiiMur, d'Aurcng-Z.'l) et de Nadir.-.'vibab d ins les hisloirns lie l'Inch- cl d 'l.i Perse.

(")) The^^vd. liv. VII. p. r,V). Il est dilli-ilede rendre l'original ave.: une énergie. Miilisanle. Ar'.r/.T-TO-. i^; r"'';"î ■'' «j;ji'.f..«!vov. Europe aujourd'hui les sauvages de** 'les l'elew mènent à mort leurs p>Msi)nniersde guerre. A uvez if isfotre des Hi's Pelew, par M. Kcate, )). 33.

sans réserve, et ils étaient certainement de parfaits épicuriens dans celte espèce de volupté.

On ne saurait se dispenser de remarquer ici ro{)posilion eom|)ièlc qu'il y a entre cette doclrinc favorite du paganisme et celle de la révélation. Satisfaire nos cœurs par la plus cruelle vengeance exercée sur nos ennemis, est la plus délicieuse de toiitcs les jouissances pour rhommc, dit la première: Ne vous vcnqezpas vous-mêmes , mais laissez s'élevidre la colère, dit 11 <i?rnière. Rien ne marque davant;!gc la différence d'esprit des deux religions ; leur i effet pour le genre humain a déjà répondu , jusqu'à un certain point, à celte diflérence, et y répondra encore davantage par la suite. Quoi(juc l'on trouve encore chez les diverses nations q;ii peuplent la terre, beaucoup trop de fureur et d'animosilé, beaucoup trop de penchant pour la guerre, beaucoup trop d'actes de passion et de cruauté, il faut pourtant convenir que ce principe diabolique de vengeance a beaucoup perdu de sa force, et qu'il y a longtemps qtie l'on ne voit plus un grand nombre de ses effets les plus tragiques. Sans doute il y aura encore, jusqu'à un certain degré, des disputes et des contestations entre les Ktats cl les individus qui les composent, tant que les Etats seront composés d'hommes : car les hommes sonl sujets aux faiblesses de la nature humaine. Mais cette fureur de vengeance implacable qui fermentait dans le sein des conquérants d'autrefois, ne paraît plus être, connue elle l'était alors, la passion prédominante , la tournure générale de caractère du siècle où nous sonunes. Il arrive rarement que l'on entreprenne aujourd'hui de» guerres injustement et par pur caprice, comme on le faisait perpétuelUment chez les anciens , dans la seule vue d'opprimer et de réduire à l'esclavage un peuple innocent, et qui n'avait fait aucun tort. La soif du pouvoir et d(>s conqucies a fait place à des vues plus raisonnable>< et plus humaines ; une certaine douceur de mœurs se mêle aujourd'hui d'elle-même aux contestations les plus vives, et lors mê;iie que l'on trouve impossible, de part et d'autre, de ne pas recourir aux armes, au moins voit-on généralenruMit des deux côtés une disposition réciproque à allég;'r et adoucir, autant qu'on le peut, les mau\ qui sont, jusqu'à un certain point, inséparables de ia guerre. Ceux qui souffrent sur le champ de bataille sonl aujourd'hui les seuls qui souffrent: le reste, quoique vaincu, n'est ni mis à mort ni réduit à l'esclavage : on le traite ordinairement avec douceur et bonté ; et même quand les vaincus sont forcés de passer sous la domination d'un maître étranger, ce changement se trouve quelquefois leur être favorable au lieu de léser leurs intérêts (1).

(I) Le lecteur voit, sa;is qu'on snit obligé de l'en avertir, que loules ces observ lions n'ont ra|), ort imiiument qu'aux nitions qui proli ss.til et prauqnrnl 1 ■ cliristia. nisuic. P.irlont où il i st éteint , parloiit où la [ hiioso; liie a pi-is sa place, vous voyez toute la férocilé sauvage de l'ancien paganisme reprendre s<n-le-cliaiiip son empire sur les cœurs, et manifester cet esjnii féroce au! faii son «*•

HEURKtIX EFFETS DU CHRISTIANISME.

VJÏ. 11 y a encore un autre cas remarquable clans lequel l'Evangile a mis une digue à des espèces de cruautés de la nalure la plus atroce ; je veux dire l'enlière abolition des sacrifices humains. Cel, horrible usage eut lieu dans toutes les contrées du monde païen à un degré presque incroyable , et subsiste encore dans beaucoup de payssauvag;'S où le christianisiiic n'a pas encore pénétré. Il y a des preuves iiicontesiales que ces sacrifices ont existé chez les Egyptiens , les Syriens , les Perses, les Phéniciens, et même chez toutes les différentes nations de l'Orient (1). Ce lut, nous le savons tous, une des iniquités les plus criantes des Chananéens , une des causes qui les fit exterminer par la main des Israélites, et l'un des principaux motifs d'un grand nombre de défenses expresses et redoutables faites par l'Eternel à ces derniers , de ne pas avoir le plus léger rapport ni la moindre communication avec ces monstres de cruauté [Deulér.. Xll, 29, 32).

Cependant toutes ces prohibitions ne suffirent pas pour préserver entièrement les Israélites de cette funeste contagion. Ils se laissaient quelquefois entraîner par l'exemple à ce crime détestable et généralement répandu , et ils offraient leurs enfants et leurs filles aux démons. » Ce malheureux usage se répandit comme une maladie peslilenlielle sur toute l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Nul climat, nul gouvernement, nul état de civilisation , nul mode de superstition païenne ne put s'y soustraire. Les Grecs et

raclère dans la guerre, dans les dissensions civiles, dans les lois, les chàlinienls, ainsi que dans tous les autres poiiUs ircporlaiils de la vie humaine.

(l) Porphyre, ît^çi imyri;, I. XI, s. 27. Hérod., I, 7. Il paraît aussi que ces satriiiccs oni eu lieu parmi les anciens Labiiaiitsiip l'Inde iuin degré vraimenl effray.mt. Voyez les Antiquités indiennes de Maurice, v. 1, de|.uis la|i;ige 132 jusqu'à la page 2o7. Les Véd:is eux-mêmes, qui sont les livres sacrés des Indiens , les proscrivaient, pa^e 162. Voyez aussi page 181-188, l'époiivantalile description de la Déesse noire, nommée ("allée, il qui l'on offrait anciennement dans l'iiidoustaii des sacrifices humains. Il paraît par un ouvrage Irès-iiiléressanl publié de|)uis peu par M. Buchanon , l'un des chapelains de Cal ntta, sous le titre de mémoire ,s2«r te besoin (Rétablir des ecclésirtslvfues dans l'Inde, (jiie les sacrifices humains subsistent encore parmi les Indoiis. On donne la mort en différentes manières dans leurs rites sacrés; les parents sacrifient leurs cnlaiils a Guenga. Les hommes et les femmes se noient eux-mêmes dans les endroits de celle rivière qui sont réputés sacrés. Ils se dévouent volontairement à la mort, en se jetant de leur propre mouvement sous les roues du char qui promène en pompe lenrs divinités. Les veuves se brûlent ou s'enterrent toutes vives avec leurs maris morts. Feu M. Williams Chambers, connu par son érudition, a calculé que le nombre des temmes qui se dévouent ainsi tous les ans dans les seules parties du nord de l'Indoustan, ne va pasa nioinsde dix mille. App. p. 93, 96, 97, 98. Tout cela montre de la manière la plus évidente de quelle importance il est de communiquer les lumières de l'Evangile aux nations qui sont encore dans les ténèbres de l'idolâtrie, puisque c'est le seul moyen efficace d'extirper du inillen de ces sociétés encore imparfaites les coiii unies sauvages auxquelles elles sont plus ou moins attachées, particulièrement l'usage des sacrifices humains. Le christianisme a déjà anéanti cette horrible coutume partout où il a pénétré. Ne serait-il pas digne du gouvernenieiil britannique, et n'est-ce pas même un devoir sacré pour un royaume chrétien de laire nartagcT à ses sujets ensfagés dans le paj;anis ne , dans l'Inde", les bienfaits de l'Ev^nqile , qui seuls peuvent compléter leur consolaiioa et les humaniser ; ce ([ui s^'rait facile, comme le prouve le Mémoire que nous venous de citer, si l'on formail dans le pays uu établissement ecclésiastique ttionté sur un pied sullisant.

les Romains eux-mêmes, quoique bien moins enveloppés dans ce désordre qu'une foule d'autres nations , ne réussirent pas complètement à ne s'en point laisser infester. C'était dans les grandes et importantes occcasions qu'ils avaient recours à ce qu'on regardait comme le sacrifice le plus précieux , le plus efficace et le plus méritoire que l'on pût offrir aux dieux pour les apaiser, l'effusion du sang humain (1). Mais cet usage s'étendit encore davantage et jeta de plus profondes racines parmi des nations encore moins civilisées. Les Scythes et les Thraees, les Gaulois et les Germains y furent fortement attachés (2); et même cette île ou , grâces à l'Evangile , la bonté et l'humanité ont fixé leur séjour ; celte île fut autrefois, sous le sombre et féroce despotisme des Druides, souillée du meurtre religieux de ses infortunés habitants. Le mal se répandit d'une des extrémités du globe à l'autre ; et dans les premiers temps de la découverte de l'Amérique , on trouva l'hémisphère méridional encore plus déshonoré par ce crime que l'autre. Montézuma , dans le sein de l'opulence , du luxe , de la magnificence et du perfectionnement d'une partie des arts, offrait tous les ans au soleil vingt mille victimes humaines [Introduction à la traduction de la Lusiude, par Mickle, p. 7, note ; Histoire de r Amérique, de Ruberston, t. S, p. 199 et note 31). Dans l'un des plus puissants royaumes de l'Afrique [le royaume de Dahomé) , la même superstition existe encore aujourd'hui, et les navigateurs de notre nation l'ont trouvée établie dans toutes les nouvelles îles qu'ils ont découvertes dans la vaste étendue de l'océan Pacifique [dernier voyarje de Cook, v. 2, p. 203).

Voilà pourtant le tableau de la nature humaine, quand la grâce ne l'a pas domptée, et de celte raison dont l'homme est si fier ; c'est-à-dire de la religion naturelle, ou, comme ou l'appelle aujourd'hui par courtoisie, de la philosophie, quand elle est privée des secours de la révélation I Et quel sentiment profond de reconnaissance ne doit-il pas imprimer dans nos cœurs pour les obligations infinies que nous avons à l'Evangile, qui nous a dé^ livré de cette dernière abomination, ainsi que d'une foule d'autres cruautés et de crimes énormes que nous eût inspirés le paganisme. Partout où l'astre bienfaisantdu christianisme a fait poindre sa lumière, dès ce moment même le démon ténébreux de la superstition a disparu. Les sacrifices humains sont inconnus dans le monde chrétien, et « le pays que nous habitons n'est plus souillé de sang. »

SECTION IIL

I. Les faits que nous avons présentés dans les deux précédentes sections, suffiraient pour décider la question en faveur de l'in-

(1 ) Plutarq'ie, dans lesVies de Thémisto.ile, Marcellus et Aristide ; Tiie-l.ive, liv. XXll , c. 67; l'Ioriis, liv. 1, c. 13; Procope, Guerre des Goths, liv. II, p. 58; Virgile, Enéide, X, SIS; XI, 81.

(2) Hérodote, liv. IV ; Tacite, Annales, XlII , c. 57, des Mœurs des Germains, 9 ; César, de la Guerre des Gaules, iiv. VI, c. 13, 18 ; Histoire )ihilosophiq'ie et politique, eic, V, 6, p. 73; Maurice, sur l'Inde, p. 159.

H78 DEMONSTRATION ÉVANGLLIQUE. PORTEUS

fluence, du génie bienfaisant, et de l'origine céleste de notre divine religion , même en n'apportant à cet examen qu'une intelligence ordinaire. Mais il paraît qu'il y a pour certaines gens une méthode abrégée et commode d'éluder cette manière de raisonner. On admet les faits (qu'on ne peut contester), mais on nie les conséquences qu'on en lire. On convient que ces heureux changements opérés sur la face des affaires humaines, dont nous avons rendu compte, ont cfffctivcment eu lieu ; mais on assure que ce nest ni à l'Evangile, ni à ses préceptes qu'il faut i'atlribuer. On prétend qu'il faut garder noire reconnaissance uniquement pour l'heureuse influence d'une philosophie humaine, et pour le perfectionnement graduel des connaissances (1).

J'ai déjà prouvé ailleurs qu'il n'y a et ne peut y avoir dans cette assertion hardie le moindre degré de vérité; qu'elle est parfaitement gratuite et hasardée, et qu'on n'apporte pas la plus légère preuve à !'a()pui {Sermons de l'auteur, vol. I, sect. i^letiS). Mais comme il me paraît que c'est une chose de la plus grande importance pour l'honneur et linlérét de notre religion , que ses droits à réclamer seule ou du moins à posséder la principale part , dans le mérite d'avoir soulagé les misères humaines, et singulièrement avancé le bonheur du genre humain dans les exemples que j'ai cités, soient pleinement, clairement démontrés et établis sur des bases incontestables, je demanderai à mes lecteurs la permission d'ajouter quelques nouvelles observations aux arguments que j'ai déjà avancés en faveur de ma cause.

Je laisserai, de cette manière, aux philosophes de nos jours, la tâche assez difficile de montrer de quelle source ils font dériver celte humanité à laquelle ils attribuent le mérite d'avoir produit des effets si avantageux , et qui paraît réellement l'avoir fait. S'ils disent que c'est de la culture de leur esprit , du perfectionnement de leur intelligence, de l'élendue donnée à leurs connaissances cl à leur érudition , il se présente sur-le-champ une question assez simple à leur faire : on leur demandera pourquoi ces causes n'ont pas produit les mêmes effets dans les temps anciens? comment il se fait que la philosophie et l'humanité sont aujourd'hui si intimement liées et amies, tandis qu'avant la publication de l'Evangiie , elles étaient parfaitement étrangères l'une à l'autre ? Si nous avancions que les philosophes de la Grèce et de l'Italie égalaient au moins en sagacité naturelle et en érudition acquise ceux de l'Europe moderne, pourrait-on nous taxer d'être bien injustes à l'égard de ces derniers ? Je ne le crois pas. Et cependant aucun de ces grands personnages de l'anliquité , si renommés pourleur sagesse et leurs lumières,

ne paraît avoir eu la plus légère idée qu'il y eût la moindre cruauté dans le procédé d'un époux répudiant une femme irréprochable et affectionnée, seulement par un mouvement d'humeur ou de caprice ; dans un père détruisant son enfant nouvellement né, ou mettant à mort son fils déjà grand ; dans un maître torturant ou massacrant son serviteur pour une légère offense , ou même sans aucune raison ; dans des misérables forcés de se tuer l'un l'autre, pour amuser les spectateurs ; dans un prince victorieux opprimant et condamnant à l'esclavage toute une contrée , pour satisfaire son avarice ou son ambition : faisant passer au fil de l'épée la majeure partie de ses prisonniers de de guerre, et jetant les autres dans les fers; ou même enfin, quand l'importance de l'occasion lui semblait l'exiger, offrant à ses dieux des sacrifices humains. Bien loin d'exprimer une juste horreur pour ces épouvantables usages, plusieurs des philosophes les plus anciens, du moins autant que je puis m'en souvenir, les ont expressément approuvés, et quelques-uns des moins estimables les ont môme recommandés. Arislole en particulier et Platon se sont prononcés formellement en faveur de la destruction des enfants contrefaits ou faibles {Arislote, Pol. l. 'VII, c.l6; Plat, de la H., L Y; Plut. Lyc. ). Nous avons déjà vu que cette détestable pratique était même ordonnée par Lycurgue ; et pourtant le bon Plutarque, ce Plutarque si humain, ne voit rien d'injusle dans aucune de ces lois; et regarde son héros comme un législateur parf;iitement moral (1) Thucydide raconte ( iiv. IV, t>. G2) le massacre de deux mille Ilotes par les Lacédémoniens , exécuté de sang-froid, et une multitude d'autres barbaries révoltantes , commises durant la guerre du Péloponèse, sans un seul mot de censure ou seulement de désapprobation. Tilc-Live décrit aussi des scènes innombrables du même genre avec la plus parfaite indifférence, et sans paraître en être affecté le moins du monde. Homère va plus loin : il approuve expressément le meurtre réfléchi de tous les captifs sans distinction, même des enfants à la mamelle, et prononce que c'est une chose parfaitement juste (2). Virgile lui-même, le tendre, le touchant Virgile, qui, dans d'autres occasions, montre une délicatesse et une sensibilité exquises, représente son héros offrant des sacrifices humains, sans en témoigner ni horreur ni dégoût {Enéide, X, 518; XI. 81. Iliade XXI, 175). Il ne s'est pas contenté de choisir le châtiment révoltant du dictateur d'Albe, comme un ornement convenable^ et propre à embellir le bouclier d'Enée ; il s'est

(f) Quiconque n mèinp la plus légère connaissnnce des écrits, soit (les pliilosoiihes élrangcrs, soii, des noires, n'a pas besohi qu'on lui apprenne que c'est la ieui' doctrine uniforme , et (jne les heureux cftets de la philosophie et les fléaux dont l'Evangile a allligé le genre humain, sont les sujets favoris de leurs éternelles déclamations.

(1) Plutarque en appelle à la do\iccur et à la justice généraleuieiil reconiuies , dit-il . du caractère de Lycurgue , pour prouver qu'il n'était pas l'auteur de r.oi,:Ti« (ciy|)t.a) ; il nous apprend (lu'il avait été déclare par oracle le bien- «îmé de Jupiter, et pUuôt un dieu qu'un homninie; et il ajoute qu'il avait été adoré par les Spartiates comme une divinité. l'Iiii, Vie de Lycurgue.

(2) IHiail(> l, VI, v. 6-2. xU^v^ ™pL-ùv. le poète semble même avoir regardé celte action comme un acte de justice et de piété, car c'est ce que signili.- quelquefoiâ le mot .„.^,v. Voyez Scapula, Hésychius et Henry Etienne, etc.

HEUREUX EFFETS DU CHRISTIANISME

même arrêté sur ces détails effrayants avec une sorte de complaisance et de satisfaction. On pourrait même dire qu'il en triomphe comme d'une juste récompense du crime de l'infortuné condamné au supplice: J/ tu dic~ tis, Albane, maneres ( JSn. VIII, 6*2). On ne unirait pas si l'on voulait faire l'énumération de tous les exemples de ce genre que nous offrent continuellement les écrivains les plus distingués de l'antiquité, et qui prouvent incontestablement que ni les talents les plus brillants, ni la culture la plus heureuse de la philosophie, de l'histoire, de l'éloquence, de la poésie et de toutes les branches de la littérature, que l'on appelle proprement Litterœ humanior es, ou humanités, et que l'on suppose adoucir, humaniser et améliorer le caractère, ne purent subjuguer en aucune manière l'indomptable férocité de la cruauté propre au paganisme (1). Je crois, au contraire, que ce ne serait pas une entreprise bien difficile que de prouver que plus les anciens faisaient de progrès dans les belles-lettres et les beauxarts, plus leurs communications, leurs rapports et leur commerce avec les différentes parties du monde connu prenait extension, plus ils devenaient sauvages, oppresseurs et lyranniques. et c'est un fait qui n'est pas moins remarquable, et qui fournit une preuve aussi décisive de la doctrine que j'ai essayé d'établir, que le même phénomène que nous venons d'observerdans l'ancien monde, s'était renouvelé à la découverte du nouveau. On y trouva, dans le cœur même de l'Amérique rnéridionale, un empire qui avait fait dans le gouvernement, dans la police intérieure et une infiniié d'arts contribuant soit à l'utilité, soit à l'agrément de la vie, des progrès bien au-delà de ceux qu'on eût pu attendre d'une nation privée de l'usage des lettres, et infiniment supérieurs à tous ceux qu'avaient faits tous les peuples environnants habitant la même contrée. 11 paraît que ces Mexicains si polis, si civilisés, car c'est d'eux que je veux parler, surpassaient aussi les Péruviens, leurs voisins, et tous les autres royaumes indiens, en lérocilé et en cruauté, autant à proportion qu'ils les surpassaient dans toutes les convenances et les améliorations de la vie sociale et civile. (2)

Que dire maintenant à la philosophie de nos jours qui ose s'attribuer à elle seule le mérite exclusif de toute l'humanité et la bienveillance que l'on peut trouver dans ce monde ? Comment rendre raison du contraste frappant entre l'insensibilité et la dureté des

(1) Cicéron vante beaucoup les XII Tables , quoique ce code de loiscoulienne une foule de punitions qui épouvantent par leur atrocité, ne Oralore, I, 43, 44. Il paraît aussi approuver à quelques égards les speciaclesdes gladiateurs, tout en racontant une circonstance de ces combats , sndisanie à mon avis pour tendre le cœur le plus dur. Mitlunt eliiitn vulneribus confecli ad dominos, qui quœranl, quid ve- Uni : si sali>i his faclum sil, se telle decuinbeie : Charités de blessures , ils envoient demander à leurs maîtres s'ils sont contents, offrant, s'ils ne le sont pas encore, de se dévouer au trépas. Quœst. Tuscul. II , 17. Voyez aussi l'extrême cruauté des caractères les plus humains dans Térence, Hedutoiilimorumenos, acte IV, se. I, v. 21.

(1) Voyez ci-dessus, un exemple remarquable de cel».e cruauté.

philosophes de l'antiquité, ot ces professions de douceur et de philanthropie que leurs frères déploient de nos jours avec tant d'ostentation dans leurs discours et leurs écrits ? La seule raison suffisante que l'on puisse assigner de celte différence, c'est que ces derniers peuvent la tirer d'une source qui était inconnue aux premiers; que c'est à l'Evangile qu'ils sont redevables de tous leurs beaux sentiments, dont ils font parade dans leurs déclamations sur la bienveillance; sentiments, au reste, qu'ils paraissent n'avoir que sur les lèvres, et qui semblent n'alteindre jamais le cœur ou influer sur leur conduite; car, du inoment qu'ils sont en possession du pouvoir, ils deviennent, ainsi qu'une fatale expérience ne l'a que trop fait voir , les plus inhumains de tous les tyrans (1).;

11. Quiconque considère avec quelque attention les grands principes fondamentaux et les préceptes qui caractérisent la religion chrétienne, s'apercevra sur-le-champ qu'ils sont exactement faits pour produire naturellement, quand des obstacles accidentels n'empêchent point leur action, tous ces heureux effets que nous leur attribuons. Ils semblent avoir été calculés dans l'intention de c'elui qui les a établis pour lutter, comme ils l'ont fait réellement, contre toutes les violences et les cruautés du paganisme, et pour les corriger; et plus spécialement encore pour offrir protection et secours à la partie du genre humain la plus abandonnée ou la plus opprimée, dans toutes ces circonstances où nous avons montré que les anciens idolâtres faisaient un si cruel abus, à leur égard, du pouvoir et de l'autorité qui se trouvaient entre leurs mains. Par exemple l'Evangile enjoint aux maris « d'aimer leurs femmes, de ne leur montrer ni amertume, ni aigreur ; on ordonne aux pères de ne point provoquer la colère dans leurs enfants, mais de les nourrir et les élever avec douceur, en les avertissant dans le Seigneur. On engage les maîtres à donner à leurs esclaves ce qu'il est ju^le et équitable de leur donner; les souverains, à se regarder eux-mêmes comme les ministres de Dieu pour faire du bien aux hommes ; les soldats, à ne faire à personne de violence, c'est-à-dire de violence inutile et hors de la marche indispensable de la guerre; on les exhorte plus particulièrement que les autres à aimer même leurs ennemis. Les sacrifices, exigés de nous par le Créateur, ne sont point ceux des êtres qu'il a créés comme nous; mais il nous demande de lui immoler nos propres passions et nos appétits déréglés; et l'on nous recommande en généial, dans les différents rapports et les liaisons de la vie civile et sociale, de montrer toute mansuétude à tous les hommes, de ne point nous venger nous-mêmes, mais de renoncer plutôt à la colère; de ne rendre à personne le mal pour le mai, d'être d'un seul accord, d'un

(1) Témoin ce qui s'est passé en France pendant ces seize dernières années. Voyez aussi les OEuvres de Rousseau, édit. in-ia, t. VIII, p. 20.

Dn-MONSTRATION ÈVANGÊLIQUE. PORTEUS.

seul esprit, d'un seul cœur et d'une seule âme. »

Telles sont évidemment les sources sacrées d'où !*ont sortis les différents ruisseaux de bienveillance qui, dans les eonirées chrétiennes, rafraîchissent et raniment celle même terre, jadis desséchée par le feu des passions qu'allisail le paganisme au lieu de l'éteindre; et je consens, si les philosophes de nos jours peuvent montrer qu'ils aient ajouté un iola au trésor originel débouté que l'on trouve dans l'Evangile, ou qu'ils aient développé cl perfectionné un seul sentiment d'humanité que l'on ne rencontre pas expressément ou virlucllement dans la révélation chrétienne; je consens, dis-je, alors qu'on leur permette de nous faire sonner bien haut leur philanthropie, et de sarrogcr quelque gloire à cet égard. Mais jusqu'à ce qu'ils nous aient prouvé cela, ce que certes ils ne sont pas près de faire, je soutiendrai que le droit qu'a le christianisme de revendiquer pour lui seul l'honneur d'avoir opéré tous ces heureux changements dans la face des affaires humaines, dont nous avons esquis.é le tableau, demeure intacl et dans toute sa force.

Quand noire divin Maître enjoignit à ses disciples de s'aimer l'un l'aiilre, il leur donna ce qu'on peut appeler avec raison iin nouveau commandement. Nous avons vu qu'avant cette heureuse époque, le principe prédominant et la pratique du genre humain était, dans un grand nombre des points les plus essentiels de la vie sociale, de se haïr et de se dévorer l'un l'autre. Son code fut le premier code complet d'humanité que le monde eût entendu jamais proclamer. Celte grande loi royale de la charité, qui reçut la sanction de ce divin Législateur, n'a jamais certes, après tout, été améliorée ni perfectionnée depuis par les brillantes déclamalions des philosophes modernes sur les lieux communs de la bienveillance, que ces messieurs ont voulu mettre à la mode. Qu'ils se contentent, et c'est un assez beau partage, de l'honneur d'en avoir exposé et couunenté queliiues points, ingénieusement et avec éloquence. Le véritable texte original , auquel nous devons tous les biens de ce genre, c'est l'Evangile.

III. Cette conclusion est juste et bien fondée. Un appel à l'histoire et aux fails suffira pour le prouver démonslraliveinenl. En effet nous voyons qu'indépendamment de l'action silencieuse et graduelle du christianisme sur les mœurs el les usages des hommes, les premiers efforts qui furent tentés, et les premières lois mises en vigueur pour restreindre et arrêter, et même à certains égards anéantir et déraciner d'un seul coup quelques-unes des inhumanités dont nous avons tracé l'effrayant tableau, furent des actes de princes chrétiens el de législateurs chrétiens.

Le premier empereur chrétien, voulan' empêcher la destruction des enfants devenus déjà grands, crime que les parents ne comniellaicnt que trop souvent, ordonna avec beaucoup de sagesse et d'Iiumanilé, pour prévenir cet abus de la puissance paternelle,

que le public prendrait soin des enfants de ceux qui n'étaient pas en état de pourvoir à leurs besoins [Yoijez Taylor, Lois civiles, pat;. 406).

il opposa, en 319, une barrière efficace à celle horrible pratique, en la déclarant crime capital, cl en prononçant contre elle le même châlinient que l'on infligeait aux parricides {Voy. le même).

Cependant l'usage d'exposer les enfants continua de subsister. Constantin le fil disparaître également par un édil publié en 331, et ce crime fut mis, sous les empereurs "Valentinien, Valens el (iraticn, au nombre des ^rimes capitaux [Ibid.].

Une autre branche de la tyrannie domestique, je veux dire la servitude perpétuelle, fut singulièrement affaiblie, comme le remarque un habile jurisconsulte, par la religion chrétienne ; el c'est du douzième au treizième siècle, époque ou la Icyislution ecclésia^'liqiie était dans toute sa force , que date l'entière extinction de l'esclavage en Europe (1).

Le premier édil contre les combats de gladiateurs fut porté par un empereur chrétien , et dans la suite Honorius compléta ce que Constantin avait vi heureusemenl commencé. Cet éj'ouvantabie spectacle fui totalement supprimé j/ar des lois expresses {Hist. de la de end. dcVempire romain, t. III, p. 157; Re~ marc/, ecclés. deJorlin, t. IlL p. 220).

Ajoutons que le supplice barbare de la crucifixion fut aussi aboli par Constantin {Ibid. p. 219).

Ces exemples, et l'on en pourrait offrir une foule d'autres, nous montrent quelquesuns des plus terribles maux dont le genre humain eut à gémir, écartés par des lois et des édits dus à des gouverneurs chrétiens (2). Il ne saurait (loue plus y avoir de doute que les heureux effets de ces lois ne doivent être attribués uniquement et exclusivement à l'esprit de bénignité de cette religion céleste qui améliora le cœur des législateurs, el les rendit plus humains dans ces mctues lois, leur ouvrage. Nous avons donc été autorisés à avancer dans noire conclusion, qu'une multitude d'autres perfeclionnements importants dans la vie civile, sociale et domestique, qui rendent notre sort si prodigieusement supérieur à celui du monde païen ancien et nioderne,devait être attribuée

(1) Tajlor, |). 435. Le pnpR Alex;indre III déclar.i , au nom (lu concile qu'il |.rcsi(l;iil , que lous los rlirélicns do- V.1ICUI ("ire cxcmpis de servilud;-. Ct Itc seule loi , du un hisl(jrifn que Ton n'jiccuseni sùreiuonl pas de laninlité en fa\eur d':iucuii léj^islateur chfélieu , doit suffire pour l'aire héiiir son ucui p;ir lous les impies de la terre. ^ oU:iire , llhlvireunivenellc, t. XX, p. 2U6, édit. d'Amslci-d. in-12, 17()i.

{■2) Il n"y a p:is jusqu'aux siècles dos leneores ou papisme, qui ne se soienl ressentis de l'Iirurcusp influence de la religion cliréiienue: ony voil 1rs iruerres des p\'inccs et les loiiteM.'Mious des seigneurs pnissiuUs tVécinemmeiil répriiures, ainsi que Tespril Ci uti (U; ce lem; s la suignlièrenieut adouci par les r.-| riiscntniious el l'iiinueuco (lu clergé, cuire autres par ce (pie l'on ;ippelait la Ireve de Dieu, el d'autres nu'S\ires bienveillaiitos de cette nature, lîoberison, dans son Histoire de Charles V, 1. 1, p. S4, 64, '555, 536, 358.

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