VIE DE GERARD
GÉRARD (Philippe-Louis), chanoine de Saint-Louis, naquit en 1737, d'une famille honnête, mais pou aisée. Il ne tint à rien que dans sa première enfance, il ne devînt victime d'un attentat aux suites duquel, s'il avait été consommé, il ne pouvait, dit-il, penser sans frémir. Une de ces mendiantes qui offrent aux yeux du public des enfants pour intéresser sa pitié, l'ayant trouvé seul dans une allée obscure, l'avait saisi, et malgré ses cris, l'emmenaii, sans doute pour en l'aire cet usage, lorsqu'on vint l'en délivrer. Il fit ses études au collège de Louis le Grand, sous les jésuites. On le destinait au barreau. La mort prématurée de son père fit échouer ce projet. Après ses éludes finies, il se trouva sans guide, livré à lui-même, à l'ivresse peut-être de quelques talents, à des passions naissantes : ses mœurs jusque-là innocentes, cessèrent de l'être ; sa foi s'affaiblit ; il se laissa séduire par une fausse philosophie, et tomba dans l'incrédulité. Heureusement, il eut occasion de connaître l'abbé Legros, alors chanoine de la Sainte-Cliapollc, el de-
puis doyen de Saint-Louis du Louvre. Ce digne ecclésiastique rendit Gérard à luimême, à la vertu, à la religion ; il devint aussi pieux qu'il avait été indévôt, et résolut de se vouer aux autels. Il entra au séminaire de saint NicoIas-du-Chardonnet, où il prit le sous-diaconat, el d'où il ne sortit que pour accompagner à Malte le bailli de Fleury. Ordonné prêtre dans cette île, il revint à Paris, et se livrant entièrement au ministère, fut vicaire de Saint-Méry, et fit de la prédication et de la direction des consciences son occupation journalière.
Un canonicat de Saint-Louis du Louvre, devint la récompense de son zèle. L'abbé Gérard fut témoin des fureurs de la révolution, el eut sa part des persécutions de ces temps désastreux ; il resta longtemps en prison. Rendu à la liberté, il alla passer dans la retraite le reste de sa vie, occupé de la culture des lettres et des pratiques pieuses. Il est un des ecclésiastiques à qui l'assemblée du clergé de 1775 décorna des honneurs et des cucouriigeiuenls pour avoir
1251 DEMONSTRATION EVANGEFJQUE. GÉRARD
pris la défense de la religion. On a de l'abbé Gérard : i° Le comte de Valmont ou les éqarements de la raison. Ceux dans lesquels il était tombé lui-même, paraissent lui avoir donné l'idée de ce livre, qu'il publia d'abord en trois volumes in-l'i, et qui aujourd'hui en a cinq, non compris un sixième , sous le Wir^AaThéorie du bonheur. «L'auteur, dit un écrivain judicieux, y montre dans une fiction, les écarts d'un jeune homme entraîné par ses passions et par des sociétés pernicieuses, et les preuves qui ramenèrent tôt ou tard à la religion un esprit droit et un cœur vertueux. » 2' Les leçons de l'Histoire, ou lettres d'un père à son fils, sur les faits intéressants de l'Histoire universelle ; onze vol. in-12. Les premiers volumes de cet ouvrage, ornés de cartes et accompagnés de savantes dissertations, offrent autant d'érudition que de critique; les derniers qui terminent l'Histoire ancienne jusqu'à Jésus- Christ, paraissenttraités avec moins de soin. L'ouvrage est divisé par grandes époques, et dans chaque période on y traite séparément l'histoire de chaque peuple; 3° L'esprit du christianisme, précédé d'un Précis de ses preuves, et suivi d'un plan de conduite, un volume in-18; on trouve à la suite quelques Poésies chrétiennes et morales, par le même auteur; 'i-" Des Mémoires sur sa vie, suivis de Mélanges en prose et en vers, un vol. in-12 ; 5" Sermons, deux volumes in-12, dont quatre de Carême, un ù'Àventcl un de Mystères; à la suite du dernier est un panégyrique de saint Charles. M. l'abbé Gérard mourut au commencement de mai 1813. Les lettres et la religion, dit le Journal des Débats, répareront difûcilemenlla perte qu'elles viennent de faire.
125Î nés du combat ; l'babitude de résister facilite la victoire; et puis, comme l'a très-bien remarqué Jean-Jacques • // n'y a point de vertu sans force, et le chemin du vice c'est la lâcheté. Si l'auteur ne prêche pas Végoïsme^ ce n'est pas non plus le néant qu'il promet pour récompense ; il remplit les âmes de l'espoir de l'immortalité ; et, sans celte perspective ravissante , que deviendrait le genre humain I 11 languirait sans élévation et sans courage. La vile chose que l'homme, dit Montaigne, quand il ne se laisse pas élever par quelque chose de céleste.
Après avoir lu l'écrit que nous annonçons on se dit à soi même : L'auteur des Eq'arements de la raison et des Leçons d'histoire, est un des écrivains les plus distingués de nos jours : des connaissances très-étendues et très-variées, qu'il sait développer sans faste et sans confusion ; une diction correcte, noble et touchante, lui ont mérité les suffrages du public le plus savant et le plus éclairé, et voilà qu'il vient de publier un de ces opuscules qui n'ont rien d'éclatant, rien de flatteur pour la vanité. Tel est donc l'empire de la vertu sur les cœurs qu'elle possède; elle leur fait envisager le bien avant tout le reste. On aime à voir les hommes d'un esprit supérieur, descendre ainsi , en quelque sorte, au-dessous d'eux-mêmes , et comme oublier les soins de leur gloire, pour se rendre plus utiles. Jamais Bossuet n'était plus grand que lorsqu'il bégayait avec l'enfance,
Eloge que /e Journal des Débats, du 24 août 18i3, a fait sur /'Esprit du christianisme.
Ce n'est point ici un ouvrage qui, par la profondeur des recherches, la nouveauté des pensées, ou la manière originale de les exprimer , doive faire une vive sensation dans la république des lettres, non qu'il soit dépourvu des charmes d'une diction nette et pure, et que par un heureux mélange d'esprit et de goût, de sentiment et de raison, il n'attache le lecteur ; mais enfin un opuscule pieux n'occupe guère les trompettes de la renommée : et l'on voit bien que l'auteur ne l'a point entrepris dans le dessein d'ajouter à sa réputation littéraire. Ce n'est pas l'amour de la gloire, c'est la vertu, c'est le désir de la répandre, de la faire aimer en la présentant sous ses véritables traits, qui a mis la plume à la main de M. Gérard, et ce petit écrit lui assure du moins de nouveaux titres au respect, à l'estime, à la reconnaissance des familles chrétiennes. Heureux, celui qui, pénétré des principes qu'il expose d'une manière si persuasive, les retrouverait dans sa conduite ! Ses jours s'écouleraient dans les joies pures d'une conscience sans reproche, il aimerait Dieu et les hommes; il aurait des combats à soutenir ; mais le plaisir de vaincre paie avec usures les pci-
et qu'il instruisait l'habitant des campagnes, de cette même voix dont il avait foudroyé les grandeurs humaines dans les chaires de la capitale. Qui ne serait touché de voir l'auteur de Télémaque converser avec les villageois , les consoler de leurs peines et leur parler familièrement de celui qu'on ne peint jamais mieux qu'en l'appelant avec le peuple le bon Dieu! En cela, ces grands hommes étaient les images de celte Providence qui fait luire son soleil jusque dans Ihumblc vallée , nourrit la fourmi comme le lion, et fait croître la violette de la prairie comme le chêne de la montagne.
Qu'elle est belle la carrière de l'écrivain distingué qui n'emploie son talent qu'à faire aimer ce qui est beau , ce qui çst honnête , ce qui est bon ; qu'à nourrir dans les âmes des sentiments délicats et généreux ; qu'à faire croître dans la société ces grandes et douces vertus, qui font prospérer les empi res comme les familles ! Leurs livres sont dans les mains de la jeunesse, comme le flambeau qui éclaire ses pas, qui lui découvre les écueils , et lui montre toujours la route du bonheur dans celle du devoir. Tous les jours il s'endort avec la douce pensée que ses écrits ont consolé quelques malheureux, soutenu quelque vertu chancelante, ramené le calme dans quelque famille divisée. Nous pourrions en appeler ici à l'auteur des Egarements de la raison. Souvent n'a-t-il pas recueilli lui-même les fruits les plus doux de ses utiles travaux? Oui, plus d'un enfant prodigue, après l'avoir lu, a quitté les déserts de la philosophie, où il
L'ESPRIT DU CHRISTIANISME
n'avait trouvé que la misère et la honte des vices , et a été faire hommage de son changement heureux à celui qui en avait été l'instrument par ses ouvrages: ils ont pleuré ensemble , et les douces larmes d'une commune joie ont célébré dignement ce triomphe de la vertu. Les écrivains dont nous parlons, sont véritablement les bienfaiteurs du genre humain. Qui leur ressemble , mériterait qu'on gravât sur sa tombe cet éloge dont il est digne, autant qu'un homme peut l'être : // n'a passé sur la terre qu'en faisant du bien.
Qu'ils sont à plaindre en même temps , et qu'ils sont coupables, tous ces prédicants d'impiété et de libertinage, qui les présentent sous toutes les formes , pour les faire pénétrer dans tous les esprits ; font circuler les poisons de l'athéisme, jusque dans les dernières classes de la société , et semblent aspirer à l'épouvantable gloire de le rendre populaire 1 En ébranlant la foi à cette Providence qui voit l'homme et doit le juger ; ils donnent l'éveil à toutes les passions ; en prêtant au vice des attraits qui l'embellissent, ils affaiblissent la honte de s'y livrer , ils préparent la chute de la vertu et ne se forment ainsi des disciples que pour en faire les victimes de leurs déplorables systèmes.
Peut-être ils sont dans la joie, ils s'enivrent des fumées d'un encens éphémère , ils s'endorment au bruit des applaudissements de leurs adeptes nombreux, et cependant avec leurs livres , leurs pamphlets et leurs chansons , avec leur prose et leurs vers , le désordre est entre les familles : déjà l'épouse fidèle commence à se croire une esclave ; le fils oublie ce que lui commandent le respect et l'amour; la Glle a perdu cette pudeur qui faisait sa plus belle parure; l'enfance n'a plus même sa candeur et son ingénuité. Les malheureux ! ils préviennent la marche de la nature, ils donnent des passions précoces, ils excitent des désirs monstrueux , et préparent une jeunesse d'autant plus effrontée qu'elle se trouvera plus familiarisée avec la débauche. Arrivés au terme de la vie, qu'elle sera leur consolation? Non, aucune douce pensée ne les suivra dans la tombe; ils n'auront vécu que pour le malheur de leurs semblables : ils auront passé comme la tempête qui bouleverse et qui ravage. Rappelons pour leur confusion , un mot de Fontenelle : il disait : J'ai vécu cent ans, et je mourrai avec la consolation de n'avoir jamais donné le plus petit ridicule à la plus petite vertu.