PREMIÈRE LETTRE
Vous m'invitez, monsieur et cher ami, à vous féliciter du bonheur que vous avez eu de rencontrer dans Paris tant de grands philosophes qui font la gloire de notre siècle, et qui, selon
DÉmoMST. Eyang. XII.
vous , effacent tout ce qu'on a admiré jusqu'ici. Les Pope, les Voltaire , les Montesquieu, les Buffon et autres vous paraissent des prodiges de génie, destinés à dissiper les ténèbres où presque tous les hommes ont vécu jusqu'à ce jour. Que ce fut un évé-
[Une.]
DÉMONSTRATION EYANGELIQUE. DUHAMEL. 13
ncment admirable et ravissant pour vous, d'ouvrir tout à coup les yeux à la lumière de la vérité, comme ud aveugle qui par miracle voit celle du soleil pour la première fois; de voir tomber tous les préjugés de votre première éducation ; de découvrir à l'aide de la raison toute pure, que toutes les choses qu'on vous avait données comme des articles de foi, ne sont que des erreurs grossières, accréditées par une crédulité populaire et méprisable! Mais de tous les peuples il n'en est point, à votre jugement, qui soit plus crédule que les Flamands : vous rougissez de leur simplicité; vous voudriez qu'ils eu sortissent comme vous, cl qu'ils ciissent'lc courage de prendre l'essor et de s'élever à cette heureuse liberté de penser dont les Anglais font profession, et que les Français imitent avec tant d'ardeur et de succès; q'u'ils quittassent une religion qui n'est qu'un tissu d'absurdités et d'extravagances, pour suivre la religion naturelle, qui n'est autre chose que la raison même, et par conséquent la vérité toute pure : on n'y croit rien qu'on ne le comprenne. En un mot votre patrie vous fait pilié, vous brûlez d'impatience de lui procurer l'avantage dont vous croyez jouir, et vous commencez par moi. Je vous suis obligé de voire bonne volonté. Mais je ne saurais flatter, et je vous le dirai franchement : si c'est là le fruit que vous avez relire du séjour que vous avez fait après nous dans la capitale du royaume, loin de vous féliciter, je ne puis que vous plaindre. Et comme l'amitié vous porte à entreprendre de nous désabuser, vous trouverez bon que, par un retour de la même ami lié, je tâche de vous désabuser vous-même. Vous ne voulez plus écouler que la raison, écoutez-la donc, et voyons si cette simplicité, que vous nous reprocher, surtout en fait de religion, n'est pas plutôt force d'esprit, solidité de raison, droiture de cœur. Vous n'attendez pas sans doute d'un Flamand tous les agréments du style de vos philosophes; vous savez que ce n'est point là ce qui décide : tous les brillants imaginables ne font pas un seul grain de raison, et c'est la raison qui doit décider. Entrons en matière.
Existence de Dieu.
Au premier pas que je fais dans votre re~ Union naturelle, je vous surprends dans le plus grand désordre. Y a-t-il un Dieu? Oui, il y en a un, disent les déistes. Non, il n'y en a pas, disent les athées. Il y a un Dieu : Uicu est une intelligence infinie qui a crée le inonde. Non, Dieu n'est autre chose que la matière même de ce monde, matière éternelle, immense. Non, Dieu est l'âme du monde et non le monde même : il est matériel, mais la partie la plus déliée, la plus subtile de la matière, et non la matière grossière. La raison de vos grands philosophes sait accorder toutes ces propositions : nous autres Flamands, nous l'avouons avec simplicité, nous n'avons pas assez d'esprit pour y réussir : elles nous paraissent d'énormes contradictions. Ces variations sur ce point capital ruinent le système de la religion naturelle par
les fondements. C'est un seul et même auteur qui varie et se contredit ainsi lui-même; plusieurs sont dans ce cas. S'il en est quelqu'un qui s'accorde avec lui-même en se tenant ferme à l'une de ses propositions, il est en discorde avec un autre qui soutient la proposition contraire. Vos auteurs, tous tant qu'ils sont, ont donc ici deux choses à faire, avant qu'ils puissent avoir droit de se faire écouter. La première, c'est que chacun s'accorde avec soi-même. La seconde, c'est que tous ensemble ils s'accordent les uns avec le» autres. J'ajoute que lors même qu'ils s'accorderont ensemble, si cela arrive jamais, j'aurai encore une difficulté à leur proposer qui ne sera pas peu embarrassante. Je prendrai donc la liberté de leur dire : Vous vous réunissez aujourd'hui dans un même sentiment : fort bien. Mais il y a vingt, trente, quarante ans et plus, que vous êtes dans des contradictions les uns avec les autres : cependant vous étiez tous alors de la même religion naturelle; vous ne parliez d'autre chose. Cette religion renferme <lonc toutes ces contradictions. Répondez. Voilà un opprobre que vous n'effacerez jamais , puisqu'il vous est impossible de faire que ce qui a été n'ait point été, et que vous n'ayez jamais été dans ces contradictions où nous vous avons trouvés. Voilà ce qui décide tout, et qui dispense de vous répondre ou d'entrer plus avant en controverse avec vous, non-seulement les simples qui n'en seraient pas capables, mais encore ceux qui n'en auraient pas le loisir ou qui ne voudraient pas s'en donner la peine. Vous n'avez pas la raison pour vous : la chose est démontrée. Ils l'ont pour eux, puisqu'ils vous confondent en quatre mots dès la première entrée de la dispute : ils font bien de s'y tenir et de demeurer dans la religion révélée dans laquelle ils ont été élevés, et dont les plus beaux esprits ne peuvent s'écarter sans donner dans des travers déshonorants. Pour moi je ne crains point de vous suivre partout, ou plutôt de vous pousser plus loin. Je commencerai l'ordinaire prochain, pour ne point faire d'une lettre un volume. En attendant, j'ajouterai seulement un petit mot. 11 y a un Dieu. Non, il n'y en a point. Dieu est une intelligence souveraine. Il n'y a point d'intelligence, tout est matière, et Dieu n'est autre chose que cette matière immense.
C'est en deux mots la base de la religion na~ turelle. Remarquez, s'il vous plaît, que ce dernier sentiment est le même que le second. Dire que ce monde matériel est Dieu , et dire qu'il n'y a point de Dieu, c'est une même chose. Mais pourquoi retenir le nom de Dieu? C'est que la nature elle-même se révolte contre cette proposition : Il n'y a point de Dieu; tant elle cric avec force : Il y a un Dieu. Telle est la voix de la vraie religion naturelle.EWc se révolte en même temps contre celte proposition :Dieu n'est autre chose que ce monde matériel, puisque dire que c'est là Dieu, et dire qu'il n'y a point de Dieu, c'est une seule et même chose. La nature nous apprend donc aussi que Dieu est une inU'Iliuence souveraine.
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VARIATIONS DE LA RELIGION NATURELLE
Je vous laisse cela pour sujet de méciitai!on, et je suis, etc.
/ Lille, co 3 jaiivii'v 17S2.