PRATIQUE DE LA FOI
Il ne suffit pas pour se sauver de croire ce qu'enseigne la religion , il faut encore vivre suivant les préceptes qu'elle prescrit. Le
grand Pic de la Mirandole a écrit : Magna profecto insania est Evangelio non credisre , sed longe major insania vivere , ac si de ejuj falsitaie dubitares {Epist. ad Nepol.]. El' si c'est une folie pour les incrédules de fermer les yeux pour ne pas voir le précipice , c'en est une plus grande pour les fidèles qui le voient de se jeter dedans les yeux ouverts. Si donc celui-là est fou qui , voyant tant de preuves de la vérité de notre foi , refuse d'y croire , celui-là est encore plus fou qui y croit et qui vit comme s'il n'y croyait pas. Quid prodest , fratres mei (écrit saint Jacques, II, 14), si fidem quis dicat habere , opéra autem non habeat. C'est pourquoi saint Bernard nous dit: Fidem tuam actio probet (Serm. 2.V in Cant.). La bonne vie des fidèles fait connaître la véritable foi. Autrement, dit le même saint : Si confiteris te nasse Deum,, factis autem negas , linguam Christo, animam diabolo dedisli. Ce n'est pas une foi, mais un simulacre de foi , que celle qui n'est pas accompagnée des œuvres. Firfes sine operibus mortua est {Jac, II, 17). De même qu'un homme qui ne ferait aucun des actes de la vie, qui ne parlerait , qui ne respirerait , ne serait pas un homme vivant , mais un homme mort ; de même une foi qui ne fait point des œuvres de la vie éternelle , est une foi morte ; et comme le corps sans l'âme peut rester corps , mais ne peut faire aucun des actes de la vie : la foi sans la charité reste foi , mais ne peut rien faire de méritoire pour le salut éternel.
Il y en a beaucoup qui croient les vérités spéculatives de la foi, qui appartiennent à l'intelligence, mais il y en a peu qui font voir qu'ils croient aux vérités pratiques qui sont faites pour la volonté et pour les mœurs. Il faut pourtant savoir que les unes sont aussi certaines et aussi infaillibles que les autres , parce que c'est le même Evangile qui nous enseigne les unes et les autres. Un savant auteur dit que celui qui nie de la bouche les vérités de la foi , est hérétique par ses discours , mais que celui qui ne vit pas selon les vérités de la foi , peut être regardé comme hérétique par les faits. Nous devons eroire aux paroles de Jésus-Christ , comme nous croyons aux mystères de la sainte Trinité , de l'incarnation du Verbe, et autres semblables. Or voici ce qu'écrit saint Paul à ses disciples : Vosmelipsos tentate ; si estis in fide .ipsivos probate (Il Cor. ,XV1I1, 5). Jésus- Christ a é\i'. Beali pauperes spirita, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (Matth., V, 3). Celui donc qui se croit malheureux parce qu'il est pauvre , et qui so porte quelquefois à se plaindre de la divine Providence, ne peut pas se croire un véritable fidèle. Le véritable fidèle ne regarde pas les biens de ce monde comme son partage et sa richesse, et ne fonde point sur eux sa félicité ; sa seule richesse et son seul bonheur, c'est la grâce divine et le salut éternel. Un tyran présentait à saint Clément de l'or, de l'argent , des pierres précieuses , pour l'engager à renoncer à Jésus-Christ : ce grand saint pousse un soupir de douleur, voyant qu'oa
DEMONSTRATION LVANGELIQL'E. LIGUORI.
osait lui offrir un peu de terre en échange d'un Dieu 1
iésus-Christ a dit : Beali paciflci , beati qui îugent ; beati qui perseculionem patiuntur propler juslitiam. Cela veut dire : Heureux ceux qui pardonnent les injures , qui se mortifient , qui souffrent avec patience les infirmités , les pertes cl les autres maux de cette vie. Heureux ceux qui sont persécutés à cause de ce qu'ils font pour la gloire de Dieu, ou parce qu'ils s'efforcent de s'opposer au péché. Celui donc qui croit se déshonorer en pardonnant , celui qui ne cherche qu'à mener une vie délicieuse , à contenter tous ses sens sans aucune réserve, et qui regarde comme malheureux ceux qui fuient les plaisirs terrestres et mortifient leur chair; celui qui , par respect humain et par la crainte de quelque moquerie , met en oubli la dévotion, la fréquentation des sacrements et de la retraite , et se dissipe dans les entretiens du monde, les repas , les spi-clacles , celui-là ne peut pas dire qu'il a la véritable foi.
Mais quels sont nos moyens pour surmonter ce respect humain, ces penchants désordonnés de la nature , et toutes les aulres tentations du démon ? Ecoutons ce que nous dit l'apôtre saint Jean : /Tœc est Victoria, quœ vincit mundum , fides nostra ( IJean , V, 4). C'est la foi qui nous donnera la force nécessaire pour surmonter tous les obstacles que le monde oppose à noire sanctification et à notre salut, qui doit êlre notre unique fin, et qui est l'unique objet pour lequel Dieu nous a créés et nous conserve sur la terre : IIu'C est voluntas Dci, sanctificatio vestra (1 Tkess., IV, 3). Il est vrai que le démon est fort et que les tentations sont terribles , mais qui a la foi sait tout vaincre, comme le dit saint Pierre : Diabolus tanquam leo rugicns circuit quœrens quem devoret , cui resistite fortes in fide (I Pier., 111, 8). Saint Paul écrit la même chose : In omnibus sumentes scutum fidei, in que possilis omnia tela nequissimi ignea exlinguere (Ephe's. ,Yl, 16). La cuirasse garantit le corps de toutes les flèches de l'ennemi , la foi garantit l'âme de toutes les tentations de l'enfer. Justus aulem meus, ex fide vivil (Hebr., X, 38). C'est avec les maximes de la foi que le juste se conserve dans la vie de la grâce. Il est certain que la foi ôtéc , il n'y a plus de vertus , on les perd toutes avec elle. Aussitôt donc que nous nous sentons attaqués par quelque tentation , soit du côté de l'orgueil, soit du côté des sens, cherchons des armes dans les maximes de la foi, pour nous défendre , songeant tantôt à la présence de Dieu, tantôt à la ruine qu'cniraîne avec lui le péché, tantôt au compte que nous aurons à rendre au jour du jugement , tantôt ffux peines éternelles qui sont réservées aux pécheurs , tantôt à ce que nous devons à Jésus-Christ; et souvenonsnous surtout de ce que la foi nous enseigne , que quiconque a recours à Dieu dans le temps des tentations , ne demeure jamais vaincu : Xaudans invocabo Dominum , et ab inimicis meis salvus ero [Psal. XVII, k). C'est encore avec la foi que nous trouverons la paix
et la tranquillité dans toutes les adversités qui peuvent nous affliger, en songeant que les peines de celte vie, supportées avec patience , contribuent à rendre noire salut plus certain. CredfiM^es exallabitis lœlilia inenarrabili et glorificata ; reportantes fincm fidei vestrœ, salutem animarum vestrarum [IPier.,
Et que celui qui se sent tente par le démon sur les vérités même de la foi , ne perde pas pour cela courage , mais qu'il combatte l'ennemi par les mêmes armes dont il se sert. Qu'il renouvelle son acte de foi , sans songer aux doutes que le démon cherche à faire naître en lui , et qu'il offre sa vie pour conserver la foi. Le roi de France saint Louis racontait qu'un certain théologien , tourmenté fortement par le démon au sujet de la vérilé du saint sacrement de l'eucharistie , s'adressa à l'évêque de Paris , et lui exposa en pleurant les combats auxquels il était en proie. L'évêque lui demanda s'il n'avait jamais pour aucune chose renoncé à la foi ; le théologien lui ayant répondu que non , l'évêque lui fit connaître les grands trésors qu'il gagnait en souffrant la peine de cette tentation. Saint François de Sales , étant malade , fut par( illemeiit atteint d'une grande tentation de la foi sur le même sujet de l'eucharistie. Alors le saint, sans s'arrêter à discuter avec le démon . le mit en fuite en prononçant seulement le nom de Jésus. Il faut donc , dans ces sortes de tentation, soumeltre humblement son intelligence , en croyant que tout ce que l'Eglise enseigne est vrai , et vaincre le démon , comme nous avons dit , avec ses propres armes, en disant : Je suis prêt à donner mille fois ma vie pour cet article de la foi. Par ce moyen , nous ferons un grand profil là où l'ennemi comptait nous faire faire une grande perte. Prions donc continuellement le Seigneur comme le priaient les apôtres : Adauge nobis fidem, adauge nobis fidem {Luc, XVII, 15^