‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 38 sur 202 · LETTRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LETTRE SIXIEME

L'église anglo-saxonne. Saint Dunstan.

Monsieur,

Une lecture attentive de ce qu'a écrit !e docteur Lingard dans ses Antiquités de l'église anglo-saxonne, et de ce que le même auteur et M. Sharon Turner, ont dit dans leurs Histoires respectives de l'Angleterre, ainsi que de toutes les autorités qu'ils citent, m'a convaincu que saint Duustan a des droits à nos hommages sous le rapport de la foi, de la probité et des talents. Telle a été l'opinion des écrivains dont les ouvrageg

nous sont parvenus, depuis l'époque où vivait saint Dunslan jusqu'à l'ère de la réforma tien. A/ors , sans qu'on eût découvert un seul fait nouveau qui pût justifier un changement d'opinion, saint Dunstan devint l'objet des injures les plus outrageantes ; depuis cette époque, ce système de dénigrement s'est incessamment accru : maintenant vous le représentez comme une espèce de monstre. Divisé d'opinion avec vous à cet égard, je réclame de vous une attention particulière. Je parlerai dans cette lettre : des premières années de saint Dunstan , de sa conduite envers le roi Edwin ; de sa conduite envers le roi Edgard , du célibat qu'il a exigé du clergé , de la substitution qu'il a faite des moines bénédictins aux chanoines séculiers ; de ses miracles.

I. Premières années de saint Dunslan. — Sa famille était noble : tous les historiens conviennent que son éducation avait répondu à sa naissance , que ses progrès dans la littérature profane comme dans la littérature sacrée avaient été extraordinaires , qu'il était versé dans les beaux-arts, dans la musique, la peinture, la gravure et le travail des métaux ; et que ses connaissances et sa conduite exemplaire le firent universellement aimer et respecter et le désignèrent, dans l'opinion publique, pour les plus hautes dignités et pour les emplois les plus importants. Lorsqu'il s'avançait ainsi rapidement aux distinctions, il tomba dans la disgrâce à la cour et il éprouva une longue maladie. Dans les moments pénibles d'une convalescence prolongée, il se détermina à embrasser la vie religieuse, et quelque temps après son rétablissement, il reçut l'ordre de prêtrise, et avec cet ordre l'habit monastique. Il fut attaché àl'église paroissiale de Glastonbury : cependant il continua à vivre dans la retraite, consacrant, dans une cellule obscure et étroite, tout le temps que lui laissaient ses devoirs paroissiaux à la prière et aux austérités. Il distribua son bien patrimonial ainsi que des fonds de terre qui lui avaient été légués ; il en fit le partage entre les pauvres et l'Eglise. Ses vertus attirèrent sur lui les regards d'Edmond, son souverain. Le monarque lui fit don du palais et château royal de Glastonbury et le nomma abbé du couvent des bénédictins qui y était attenant. Edrcd, le frère et successeur d'Edmond, lui témoigna le même intérêt. A Edred succéda Edwin, jeune homme dissolu, alors âgé de quatorze ans.

Tels furent les premiers temps de la vie de saint Dunstan. Des écrivains modernes prétendent y trouver de fortes présomptions d'hypocrisie , d'ambition et de turbulence. Quant à moi , je ne les aperçois pas, à moins qu'il ne soit prouvé qu'une personne qui , jeune encore, abandonne les dignités et les splendeurs du monde, qui passe de longues annexes dans la vie privée et dans d'humbles occupalions, et qui ensuite atteint tout-à-coup aux dignités de l'Eglise , ait nécessairement dû être, dans sa jeunesse , hypocrite, ambitieux, cl turbulent.

II. Conduite de saint Dunstan à V égara du i Edwin. — A l'époque dont nous parlons

rot liciwin. — A lepoque dont nous parlons maintenant, deux femmes, Ethelgiva et sa fille Elgiva, fréquentaient la cour du monarque. La première, dit un ancien auteur, était d'un haut rang, mais d'une intelligence bornée. Elle suivait partout le roi, et tâchait, par des caresses honteuses et impudiques, de le décider à s'unir à elle ou à sa fille par le lien du mariage. Il est honteux de raconter que l'une et l'autre s'abandonnèrent aux désirs du roi : la décence nous oblige à supprimer le reste de ce récit scandaleux. Le jour de son couronnement, le monarque, le clergé et la noblesse étaient réunis , comme c'était l'usage en pareille occasion dans une fête somptueuse. Au milieu d'une conversation sérieuse, le monarque se leva soudain de table, et courut avec empressement dans un appartement voisin. Ethelgiva et Elgiva l'y attendaient. Les ecclésiastiques et les nobles qui composaient l'assemblée, se crurent insultés : ils témoignèrent leur indignation par un murmure général, et ordonnèrent unanimement à Dunstan et à Kinscy, prélat du sang royal, de pénétrer dans l'appartement, et de ramener, de gré ou de force, le monarque. Kinsey et Dunstan trouvèrent le souverain dans une position qu'il serait offensant pour nos lecteurs de décrire, et sa couronne royale étendue sur le parquet. Le monarque ne voulait pas quitter cette scène d'infamie. Dunstan lui représenta fortement les conséquences de sa conduite, l'arracha aux embrassements de ces femmes , replaça la couronne sur sa tête, et retourna avec lui au banquet (Voyez Hist. de Lingard, vol. I , note (A), 2, 54-3). 11 est étonnant que la conduite de Dunstan , dans cette occasion , puisse être aujourd'hui un sujet de blâme. Le monarque avait outragé la décence ; le clergé et les nobles étaient irrités , et il pouvait en résulter les conséquences les plus fâcheuses. Dunstan ramena dans l'assemblée le jeune étourdi, et par là il étouffa le mécontentement.

Mais sa conduite ne lui fut pardonnée, ni par le roi , ni surtout par Ethelgiva. Il fut banni de la cour, renfermé dans un monastère , et menacé de violences. C'est alors qu'avec la permission du comte de Flandre, il se retira dans le monastère de Saint-Pierre de Gand ; mais Edwin et Ethelgiva le poursuivirent de leur vengeance. Ces deux abbayes de Glastonbury et d'Abingdon furent dissoutes , et les moines en furent chassés. Edwin continua ses familiarités avec Ethelgiva. Le witlenagemot, qui était tout à la fois le conseil et le tribunal de suprême justice de la nation, en prit connaissance et menaça Ethelgiva d'un châtiment ignominieux , si elle persistait dans sa conduite scandaleuse. Elle n'eut aucun égard à ces représentations, et le scandale continua. Par ordre du witlenagemot, elle fut marquée d'un fer chaud et chassée du royaume. Le mécontentement public augmenta : toutes les provinces au nord du Humber se révoltèrent , et offrirent leur allégeance à Edgar, frère d'Edwin.

Il s'ensuivit une guerre civile : Ethelgiva

revint de son bannissement, fut prise et mise à mort par un parti de soldats révoltés. Pour mettre fin aux maux, de la nation , le wittenagemot s'interposa et part.igea le royaume entre les deux Irères. A la mort d'Edwin, qui eut lieu après cet événement, Edgard devint seul |)ossesseur du trône anglo-saxon. Des historiens modernes ont fait, sur les infortunes d'Ethelgiva et d'Elgiva, un roman extrêmement tragique , et ont représenté Dunstan comme l'auleur de leurs malheurs ; mais tous ceux qui liront le récit qu'en fait le docteur Lingard , et qui examineront les autorités dont il s'appuie, conviendront que cette accusation n'a aucun fondement, et que Dunstan fut étranger aux malheurs d'Ethelgiva et d'Elgiva. Pendant toutes ces affaires il se trouvait en Flandre.

III. Conduite de saint Dunstan envers le roi Edgar. — Depuis le moment de son bannissement jusqu'à la mort d'Edwin , Dunstan resta hors du royaume. L'un des premiers actes du roi Edgar, après la mort de son frère, fut de rappeler Dunstan. A son retour, Dunstan fut successivement promu aux évéchés de Worcester et de Londres , et au siège archiépiscopal de Cantorbéry.

Edgar fit toujours preuve de grands talents administratifs ; mais il céda trop fréquemment à l'empire de ses passions. C'est un puissant argument en faveur de la fidélité historique des écrivains monastiques, que, bien qu'Edgar ait été un de leurs plus grands bienfaiteurs, tous ont représenté ses vices et ses extravagances sous les couleurs les plus fortes. Il arriva qu'Edgar viola, dans un couvent , une dame d'extraction noble qui avait cherché un refuge dans cet asile pieux. Lorsque le premier feu de la passion fut apaisé, Dunstan se rendit auprès du monarque et lui exposa l'énormité de sa faute. Edgar se soumit aux reproches du prélat et à la pénitence qu'il lui imposa. Dunstan lui enjoignit de s'abstenir, pendant dix ans, de porter sa couronne, et d'observer un jeûne rigoureux deux fois la semaine ; de distribuer d'abondantes aumônes aux pauvres ; de publier un code de lois pour une administration plus impartiale de la justice , et de transmettre à ses frais , aux différents comtés de la monarchie anglo-saxonne , des cofnes des saintes Ecrilurcs. Ces salutaires sévérités l'amenèrent le monarque au sentiment de ses devoirs, et lui rendirent l'estime de son peuple, il semble difficile de soutenir avec succès que la conduite de saint Dunstan, dans celle «ccasion , n'ait pas été digne des plus grands éloges.

IV. Règlement de saint Dunstan pour le célibat des ecclésiastiques. — L'une des premières mesures adoptées par saint Dunstan pour parvenir à une réforme dans la discipline de l'Eglise anglo-saxonne, fut de rétablir le célibat des prêtres.

L'Eglise catholique romaine considère l'état de mariage comme honorable; mais , en conformité de la doctrine professée constamment par le Christ et ses apôtres, elle lui préfère l'étal de virginité; elle estime aussi qu'il

DÉMONST. EVANG. XJI.

est beaucoup de choses , dans l'état de ma . riage, qui sont des obstacles au parfait accomplissement du ministère sacré; voilà pourquoi elle a voulu que le clergé gardât le célibat. Il vaut toujours mieux citer une autorité que plusieurs. Qu'il me soit donc permis de vous renvoyer, ainsi que tous mes lecteurs qui désireront sur ce sujet d'être complètement informés, à la dissertation que le docteur Milner a insérée dans son excellente Histoire de "Winchester. .lo ne doute pas qu'en la lisant avec imjiartialilé, on ne juge que les évéques, les prêlres et les diacres ont élé tenus, dès les premiers temps de l'Eglise, à observer la loi de contiisence; et que, vers la fin du sixième siècle, celte loi a été introduite chez nos ancêtres anglosaxons, en même temps que le cbrislianisme même, par saint Augustin et ses con/pagnons de prédication. Que peuvent opposer ceux qui contestent ce fait , soit à la résolution prise unanimement par les Pères assemblés au second concile de Carlhage , sur l'article de la discipline catholique, soit « leur témoignage unanime que le célibat avait élé prescrit par les apôtres ? Les prêtres de l'Eglise établie en Angleterre n'eurent pour la première fois l'autorisation de se marier, que par un acte passé dans la seconde année du règne d'Edouard VI. Ce n'est pas une chose peu remarquable , que le préambule que cet acte porte , qu'('/ serait plus favorable à la considération que doivent inspirer les prêtres, ainsi qu'à radminislration de l'Evangile, qu'ils vécussent chastes. Vous savez quelle répugnance inspirait à la reine Elizabelh le mariage des prêtres, et toutes les personnes instruites le savent également. Ceux (ionc qui se prononcent contre le célibat ecclésiastique, devraient considérer un moment que la discipline de l'Eglise catholique qu'ils réprouvent si fortement aujourd'hui , a été louée par beaucoup de gens qui sont les objets actuels de leur constante admiration.

Mais lors même que la dissertation que nous avons citée ne prouverait pas jusqu'à l'évidence la hauîe antiquité ou remjiire universel qu'elle assigne à la loi du ecibat des prêtres, qui pourrait donc sans passion blâmer saint Dunstan de l'avoir mise en vigueur^ si l'on considère le long espace de temps pendant lequel cette loi du célibat a été non-seulement approuvée , mais jugée comme un point essentiel de discipline , dans tous les siècles et dans tous les pays, et p ir des personnages d'un caractère distingué? si l'on considère d'ailleurs qu'avant la reformations ni la doctrine en elle-même, ni la manière dont elle s'était établie, n'avaient jamais été attaquées. En général, le caractère des hommes éminents devrait être jugé, non par les opinions d'un autre siècle, mais par celles des contemporains; et s'il est impossible d'approuver entièrement leur conduite , on devrait au moins user envers eux d'indulgence, quand on voit qu'elle a été approuvée par les sages de l'époque.

V. Substitution faite par saint Dunstan, des moines bénédictins aux chanoines séculiers.—'

{Huit.)

DÉMONSTRATION ÉVANOÉLIQUE. BUTLER.

Monsieur, vous ainsi, que d'autres écrivains protcslanls, vous rcpréscnlcz cette substitution comme un acte d'une extrême injustice, opéré fort adroitement pour augmenter le pouvoir du souverain pontife, en plaçant toute l'adminislration ccclésiaslique du royaume entre les mains des réguliers, corps de religieux, dévoué au pontife et soumis à son contrôle.

L'archevêque Parker et ceux qui désapprouvent cette mesure, rcprés'Mitentle clergé séculier de cette é|)oque comm • coiiiposé de gens honorables , de respectables ministres, et qui ne s'étaient rendus coupables d'autre crime que d'avoir pieusement vécu dans les liens d'un mari;tgc légitime. Le tableau qu'en ont fait leurs contemporains et les écrivains de l'époque qui suivit immédiatement est bien différent. Vous-même , vous représentez le clergé, dans le siècle de saint Bunstcm, comme (jrossièremcnl ignorant, et comme partici/janl aux mœurs rudes et dissolues de leurs compatriotes. D'après un tel aveu, appuyé comme il l'est par le témoignage des contemporains, il est de' fortes raisons de penser que la corruption dont on se plaignait, ne pouvait être atteinte que par des mesures énergiques. La subslitulion de moines bénédictins aux chanoines réguliers, coupait le mal dans sa racine; elle rencontra une grande opposition, et donna lieu à la convocation de deux conciles. « Dunslan, dites-vous, prit soin gue le dernier, gui devait être tenu à Calne, fût décisif. » Le roi en fut éloigné, sous prétexte de sa jeunesse, quoiqu'il eût été présent aux autres réunions. jBeornelm, évégue écossais, plaida avec beaucoup d'habileté la cause du clergé, alléguant en sa faveur et les Ecritures et l'usage, et s'opposa avec énergie au célibat auquel on voulait condamner les ecclésiastiijues. Son discours produisit beaucoup d'effet, et Dunstnn n'essaya pas d'y répondre : il ne roulait, dit son biographe, employer d'autres armes gue la prière ; vous essayez, dil-il, de me vaincre en paroles, quand je deviens vieux et que le silence me convient mieux que la dispute; mais je ne me laisserai pas vaincre, et je confie la cause de l'Eglise au Christ lui-même, que je prends pour juge. A peine ces mots avaieidils été prononcés, que les poutres et les solives s'écartèrent, la portion du plancher sur laquelle le clergé et leurs amis se tenaient assis, tomba avec eux; plusieurs furent tués dans la chute et d'autres grièvement blessés ; mais la partie sur laquelle Dunstan et ses amis avaient choisi leurs sièges, demeura ferme.

On ne saurait imaginer un crime plus atroce que celui dont vous accusez ici Dunstan ; or toutes les règles de la critique, et même les plus simples devoirs de la charité, exigeraient qu'une telle imputation ne fût faite que sur les preuves les plus authentiques, et cependant jamais le moindre témoignage n'est venu appuyer une aussi .odieuse accusation. Qu'il ait été tenu un (Concile à Calne ; (jue pendant sa session le jplanclter se soit enfoncé, que les ecclésiasli-

qucs, les nobles et les autres membres qui y assistaient, aient été ensevelis sous les ruines; çiuc plusieurs aient perdu la vie, ou aient été dangereusement blessés, et que Dunstan soit resté suspendu sur une poutre', voilà les seules circonstances que l'histoire nous ait transniises. Quant à l'infernale machination prêtée à Dunstan, quelle preuve citez-vous pour qu'on y croie? aucune, et vous n'en donnerez jamais 1 Votre John Fox, le marlyrologue, et les cenluriateurs de Magdebourg , attribuent le fait <\ la magie!!! Avouez-le, y a-t-il dans nos légendes de moines quelque exemple d'une semblable crédulité?

Rien nt; saurait être moins favorable à la mémoire de Dunstan, que ce que vous rapportez ; mais, je crains que mes lecteurs, el surtout ceux qui liront les témoignages quo rend de lui le docteur Lingard, dans son Histoire d'Angleterre, et qui consulteront les autorilés qu'il cite, n'aient sur saint Dunstan une oi)iiiion tout autre que la vôtre, et ne le regardent comme un des ornements de son Eglise et de son pays.

VL Miracles de saint Dunstan. — V^ous finissez ce chapitre par un tableau des miracles opérés à la mort de Dunstan, et à ce sujet vous vous exprimez ainsi : Soit que les miracles qui ont eu lieu à la mort de Dunstan aient été arrangés par les moines , ou seulement certifiés par eux comme ayant été opérés sous leurs yeux ou en présence de leurs prédécesseurs, il y a toujours le même dessein de fraude, la même audace d'imposture, el les mêmes preuves irréfragables de ce système de tromperie, que mettait en pratique, dans tous les lieux, l' Eglise de Rome avant la ré formation et qu'elle poursuit encore partout où elle conserve son pouvoir ou son influence temporelle.

Voilà i:ne accusation bien sérieuse ; pour y répondre, je vous renvoie à ce que j'ai déjà dit sur les miracles opérés dans l'Eglise catlioii(|ue romaine. Je dois ajouter que lépoque à laquelle les miracles attriiiués à Dunslan oni été opérés, est peut-eire la plus obscure de Ihisloire de notre Eglise. La nation souffrait alors horriblement des ravages des Danois; la démolition des monaslè" res ; le meurtre de ceux qui s'y étaient réfugiés, et qui étaient les précepteurs el les érudits du temps; la destruition des livres, et celle de tous les mémoires publics et privés de littérature et d'arts, avaient occasionné, pour me servir de vos propres expressions, l'extinction totale de la science dans l'Eglise anglo-saxonne.

Mais i'Evangile des Anglo-Saxons subsistait toujours, cl on h; lisait encore. Cet Evangile rapportait les miracles opérés par le Christ, et les promesses qu'il avait faites que, jusqu'à la fin des siècles , ses disciples opéreraient de semblables miracles, et mêmç de plus grands : et ils savaient que les promesses de Jésus-Christ ne pouvaient pas manquer. En outre , ainsi que l'observe le docteur Lingard , avec beaucoup de raison : L'homme apprend de la nature humaine à o(.

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

tribuer tous les événements à des causes parlicuUères ; et quand un événement ne peut être expliqué par les lois connues de l'univers, il est attribué par les hommes illettrés de tous les siècles et de toutes les religions, à l'opération d'un at/ent invisible. Ce principe n'avait pas été extirpe : il avait même été étendu par la connaissance de l'EvanqUc. D'après la doctrine d'une intelligence supérieure, les Saxons convertis furent amenés à conclure que Dieu devait souvent intervenir immédiatement dans les a/faires des hommes. C'est à lui qu'ils allribaaient tous les événements imprévus et lurrs de la nature. Ou ils se confiaient en sa bonté, pour une protection visible contre l'infortUi'.e, ou ils redo;daienl de sa justice cette vengeance qui punit le crime avant le jour de la rétribution générale. Les hommes frappés de celte idée, devaient être disposés à attendre des événements miraculeux, et dans plusieurs occasions, ils devaient être dupes de leur propre crédulité; agoni devant les yeux les promesses divines dont nous avons parlé, ils p nivuient attribuer à une protection immédiate de la Divinité, et à l'intercession de leurs patrons , ces cures qui auraient pu être effectuées naturellement , ou par la puissance de l'imagination. Ajoutons que, dans celte disposiliou d'esprit, il est probable que quelquefois, iemblobles aux hommes du nord doués de la seconde vue, ils devaient voir ce qu'ils ne voyaient pas , et entendre ce qu'ils n'entendaient pas réellement. Ces observations no résolvent-elles pas lnule la diSOculté? n'expliqiieisl-elles pas ec î^rand noiisbre de relations iiîiraculeuses qui ont eu lieu dans les temps reeulés? Dès lors n'est-on pas inexcusable d'en therehrr la source en les imputait à des pensées de fraude, à l'imposture ou à un système de tromperie, ainsi que vous le faites dans votre Livre de l'Egiise. S'il vst un homme, dit un écrivain qui n;> vous est pas inèonnu {Quaterly Rcview, pour le mois de décembre, 1811), qu'on puisse justement appeler vénérable, c'est celui à qui on donne constamment ce titre, c'est Bcde, dont la vie s'est passée à instruire sa propre génération , et à préparer des matériaux pour la postérité. Cependant, c'est sur des relations du vénérable Bède que .^ont appuyés en grande p.;rlie les miracles an;;!o-s'axons. Dans un siècle éclairé connue le nôtre, l'Angleterre n'abondc-t-clie pas encore en superstitions? Informez-vous des bedeaux et des maîtresses d'école de villages. Se passe-t-il une semaine Bans qu'on trouve l'annonce dans plus d'un de nos [)apiers [)ublics, d'un enfant né coiffé? Y a-l-il aucune superstition saxonne qui

l'emporte sur cell'-ci ? Vous-même avez raconté les miraculeux incidents de la vie de John Wesley.

Qu'il me soit permis de vous soumettre ici une réllexion importante. Tandis que vous attaquez ave; tant d'éloquence, dans le livre de l'Eglise, les pratiques primitives de l'Eglise anglo-saxonne, n'auriez-vous pas dû accorder quelque place à ce que vous-même vous convenez avoir trouvé d'édiQant dans cette Eglise? N'auriez-vous pas dû donner

quelques lignes à la vie exemplaire de saint Ncol ; aux vertus monastiques et cà la vaste science de liredlirtli, le moine de l\amsay, à la vaste érudition de Bède, aux roy;iles vertus et à la piété d'Alfred? La justice vous prescrivait de parbr d'hommes semblables! Mais à peine si vous vous en occupez!

Perniettez-moi, avant de clore cette lettre, de signaler une singulière inexactitude, involontaire sans doute, que je trouve dans ce cbapiirc {page 84 j. Vous louez le prjmat Théodore d'avoir permis le divorce, cl pour toute autre cause que celle pour laquelle le permet l' îîvungi'e lui-même. îei , vous faites cvideraincnt allusion au coticile tenu a Hereford en 673, et que Théodore présidait [Vilk. conc, vol. I, p. 4-1). Non-seulement i! n'a pas permis le divorce, mais il n'a pas même prononcé ce mol. Il ordonne (jue pebsonne n'aijandonne sa femme (c'esl-à-dire cesse de cohabiti'ravecclle), excepté, ainsi que l'Evangile l'autorise, sn cas de fornication ; et que si quel'juun renvoie la femme à laquelle H s'est uni en légitime mariaqe, qu'iL ne se marie \ AUCUNE AUTRE, mais demewc comme il est, ou se réconcilie avec elle.

LETTRE VIL

Imputations faites aux moines d'avoir arrêté le progrès des lumières, et d'avoir eu de la disposition à une excessive sévérité. Investitures. Saint Anselme.

Monsieur, Dans cette lettre j'examinerai les principales imputations que vous faites à l'Eglise catiiolique romaine au septième chapitre de votre ouvrage ; je discuterai plus loin ia pré. lenlion des papes au pouvoir temporel.

1. Imputations faites aux moines d'avoif arrêté le progrès des lumières, et d'avoir eu de la disposition à une excessive sévérité. — Vous couunencez ce chapitre en afllrmaut que si les successeurs de saint Dunstan avaient été doués des mêmes talents, eussent eu les mêmes dispositions que cet évêque, et si l'Anglctirre n'avait pas été troublée par des invasions, le sacerdoce aurait pu conquérir un empire aussi complet que dans l'ancienne Egypte ou au Thibet : empire fondé sur la fiuude et maintenu au moyen d'une science concentrée en leurs mains, et d'une excessive sévérité. En lisant ces mots, je me suis arrêté dans un long silence d'étonnement

Je dois les attribuer à cette précipitatioa de composition , qui souvent conduit même les plus habiles écrivains à de graves erreurs. Si, pendant un seul instant, vous aviez eu recours aux trésors de votre esprit, et peu de personnes sont aussi riches que vous, vous vous seriez aperçu que, dans le moyenâge, des pontifes succédèrent à d'autres pontifes, doués les uns et les autres de talents aussi remarquables que ceux de saint Dunstan, et de dispositions semblables; et que toutefois, pendant cette succession de papes, }a cité éterneile , loin d'avoir subi une sorte de despolisme sacerdotal comme l'Egypte ou le Thibet, resta la ville la. plus libre et laplus éclairée de la chrétienté.

Dans le tableau que vous tracez de la littérature et (lu gouvernement des moines , «•omment les mots de science cachée, d'excessive sévérité, ont-ils pu s'échapper de votre l)i!ime?Lcs monastères n"étaicnt-iis pas les seules écoles de ce temps ? Les lettres n'y élaienl-elles pas enseignées de la manière|la ^\u%\ûwx,\\i^[Méinbires historiques surlcscnl holif/iies nnf/lais, irlandais, écossais, c. 16, § 2 )?

Quant à l'imputation iV excessive sévérité, je l'avouerai , le passage de votre ouvrage que je viens de citer, es/ /c premier où j'aie jamais trouvé une accusation semblable contre les moines; et après avoir sérieusement repassé en moi-même tout ce que j'ai lu de relatif aux institutions monastiques, je n'ai pu me rappeler un seul fait (jui pût légitimer celte accusation. M. Mallet, célèbre historien protestant {Histoire des Suisses, ou Helvéticns , tom. I, pag. 105), rend un témoignage éclatant à la douceur de leur gouvernement. Les moines, dit-il, adoucirent en répandant le goût des lettres, les mœurs féroces du peuple, et opposèrent leur influence au despotisme de la noblesse, qui ne connaissait d'autre occupation que la guerre, et opprimait cruellement ses voisins ; sous ce rapport le gouvernement des moines était préféré à celui des nobles ; le peuple voulait les avoir pour juges : il était passé en proverbe, que mieux valait être soumis à la crosse d'un évéque qu'au sceptre d'un monarque. Je vous invite à taire attention à ce passage, et surtout à vous rappeler ce que des lectures si étendues vous ont appris sur ce sujet. Il n'y a pas de doute que vous jugerez alors que votre accusation était sans fondement. N'ai-je pas rapporté dans mes Mémoires historiques, des témoignages nouibreux en faveur des services rendus par les moines à l'éducation et aux lettres?

Permettez-moi donc de vous suggérer une réflexion. Personne ne sait mieux que vous quels obstacles s'opposaient dans le moyen âge à l'essor du génie et à l'acquisition de la science. En supposant que vous eussiez vécu à celte époque, malgré tous les dons brillants que vous avez reçus de la nature, est-il bien certain que vous eussiez possédé une piété plus pure, plus de talent littéraire, plus de jugement, que les plus grands hommes ou les meilleurs écrivains de ces temps-là ? Que vous eussiez surpassé Anselme en sainteté ; Bède en agiographie; et comme poëte, l'auteur de l'Alexandreis auquel nous devons ce vers si connu :

Incidis in Scyllam, cupiens evitare Cliarybdim.

Que vous eussiez surpassé Thomas d'Aquin en science théologique , Matthieu Paris , ou MatthieuWestminster, en connaissances historiques; ou Roger Bacon comme philosophe ? Respectez-vous donc vous-même dans la personne de ces honunes de génie, auxquels sans doute vous auriez ressemblé, si vous eussiez été leur contemporain ; et ayez, pour leurs défauts, cette indulgence, et pour leurs vertus, celte bienveillance éclairée 'auxquelles vous auriez des droits aujourd'hui, si vous aviez vécu de leur temps. S'ils

ne nous avaient pas conservé la langue et les écrits de la Grèce et de Rome ; et, ce qui est d'une tout autre importance, s'ils ne vous avaient pas transmis les livres saints qui contiennent la parole de Dieu; vous ne seriez pas ce que vous êtes. Au lieu de sarcasme, ne leur devez-vous pas de la reconnaissance ?

11. Des investitures. — En suivant attentivement les malheureuses querelles du moyen âge, entre les papes et les souverains, au sujet des investitures, nous trouverons moyen de repousser la censure injuste que de modernes écrivains ont faites des pontifes romains. (

J'avoue avec plaisir que vous ne devez pas être rangé parmi ces écrivains qui ont critiqué et blâmé sans examen ; dans le chapitre qui nous occupe, vous rendez souvent justice aux papes : néanmoins , quelques passages de ce chapitre donneront lieu à des observations.

Vous n'ignorez pas que dans les premiers siècles (le l'Eglise, les évêques étaient élus dans une assemblée générale du clergé et du peuple ; qu'un ou plusieurs des évêques voisins présidaient à l'élection ; que depuis le règne de Conslanlin le (irand, le peuple commença à être entièrement exclu de ces élections, tandis que les évêques et le clergé y conservèrent leur influence primitive ; que cette influence elle-même déclina ensuite insensiblement, en sorte que les monarques usurpèrent le droit exclusif de nommer aux siégos vacants; que cet empiétement fut nuisible aux intérèls de la religion; car les motifsd'élection étaient rarement purs. Vous savez quoCharlemagne et ses successeurs dotèrent les évcchés de grandes possessions territoriales ; et que pendant la vacance des sièges, les monarques mirent en avant le droit qu'ils avaient d'en percevoir les produits; et qu'en conséquence ils apportaient fréquemment (les retards aux nominations des évêques. Il paraît, d'après les registres de l'Echiquier, que Henri 1", roi d'Angleterre, posséda, dans la seizième année de son règne, cinq évêchés et trois abbayes; dans la dixneuvième année, un archevêché, cinq évêchés et six abbayes; et dans la trente-unième année, un archevêché, six évêchés et sept abbayes [Lingard, vol. II, p. 65; il citeMadox 209, 212). Vous devez sentir que c'était là un abus intolérable; qu'il n'en soit plus question ici. Souvent les monarques vendaient leur droit à la nomination des sièges vacants ; et c'est ainsi que , pour me servir do vos propres paroles, la simonie devint le péché \ caractéristique du siècle. |

Quand la vacance se prolongeait au-delà \ des bornes raisonnables , souvent les papes menaçaient de nommer à ces sièges , sans attendre la nomination du roi ; et quelquefois ils mirent à exécution leurs menaces. Pour échapper à ces mesures , les monarques demandèrent , qu'à la mort ou au changement de lévêque titulaire, sa crosse et son anneau leur fussent remis. Lorsque le successeur de l'évêque était nommé, le monar-

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

aia

que lui délivrait ces emblèmes. Los évoques lui rendaient foi et hommage ; et re.nioUaient alors la crosse et lanneau entre les mains du métropolitain, qui les leur rendait ensuite.

Dans ce cérémonial , les papes s'offensèrent de trois choses : ils soutenaient ; 1° que la nomination faite par le monarque au siège vacant était une usurpation d'un droit du clergé, à qui seul, par la constitution de l'Eglise et par la force de l'usage, celte nomination appartenait justement; 2° que la délivrance de l'anneau et de la crosse , emblèmes reconnus de la juridicdon épiscopale , était une cérémonie toute spirituelle , qui devenait une sorte de sacrilège chez un laïque ; que lors même que cette raison n'existerait pas , la cérémonie de celle délivrance facilitait la simonie et le trafic des bénéfices de l'Eglise; et 3° enfin, que les ecclésiastiques , à cause de leur caractère sacré, devaient être dispensés de rendre foi et hommage , ou au moins de l'obligation d'un service personnel en temps de guerre, auquel cet hommage les soumettait.

Permettez-moi de vous demander si les papes n'étaient pas fondés dans leurs prétentions , en exceptant toutefois celle qui tendait , en vertu de la sainlelé du caractère sacerdotal, à soustraire le clergé à l'obligation de rendre foi et hommage au souverain? Et comment en douter ; quand nous voyons tous les Etats de l'Europe terminer celle contestation, en accordant au pape presque tout ce qu'il demandait ? Le droit d'élire les évêques fut laissé au clergé , et lui fut confirmé. On statua que les évêques seraient investis de leurs biens temporels sur la délivrance du sceptre , et qu'il ne serait exigé d'eux aucun service militaire.

Nous voyons donc qu'en droit , vous devez pardonner celle expression à un jurisconsulte, les papes étaient fondés dans la plupart des points de la dispute, et que lobjet principal de leur réclamation était juste et légitime. Quand ils ont voulu recourir à des moyens temporels pour faire valoir leur droits, ils ont eu tort complètement ; mais quand ils n'ont eu recours qu'à des moyens purement spirituels , ils ont agi av'ec justice de cause. En faisant usage de ces moyens , tout légitimes qu'ils étaient, ont-ils toujours eu raison ? Quand il y a beaucoup cU choses faites, dit le docteur Johnson , on trouve toujours quelque chose de mal fait.

— m. De saint Anselme. Vous tracez de saint Anselme un portrait qui n'est pas fidèle ; vous ne pouvez révoquer en doute sa piété, son zèle , son désintéressement, la beauté de son génie , sa fermeté et son instruction. Vous reconnaissez qu'il a fait revivre les lettres d'une manière surprenante, lui et Lanfranc, son prédécesseur immédiat. Vous le blâmez, cependant, de la part qu'il prit à l'affaire des investitures ; mais d'après les principes universellement reçus de son temps, n'avait-il pas complètement raison ? El même selon les opinions reçues de notre temps, aurait-il eu beaucoup de tort? Vous

ne remarquez pas assez que la dispute eniro lui et le roi eut pour objet d'autres questions que celle des investitures: qu'elle avait, eu rapport à la vacance prolongée des sièges cl des bénéfices , oh droit que s'etait arrogé le roi sur les produits de ces sièges et de ces bénéfices, à ses exactions et à ses ventes simoniaques. Sur tous ces points , Anselme n'avail-il pas raison? Vous ne lui donnez pas les éloges qu'il mérite pour sa conduite envers Henri 1" et Robert. Permettez que je vous invite à lire la célèbre préface <lu Codex Juris ecclesiastici , de l'évéque Gibson ; et vous me direz ensuite si ce prélat, et tous ceux de son école, en supposant qu'ils eussscnt été contemiiorains d'Anselme, ne se seraient pas conduits à beaucoup d'égards comme cet évéque.

LETTRE VIII

Privilèges de l'Eglise Saint Thomas Becket.

Monsieur, Vous consacrez une grande partie du chapitre VIÎl à la dispute entre Henri II et le célèbre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, que l'Eglise de Rome compte au nombre de SCS saints. Vous le jugez d'après la constitution actuelle, les lois actuelles et les mœurs actuelles des Etats chrétiens ; d'après les idées que nous avons maintenant de ce qui est convenable et juste, et vous le déclarez coupable ; mais n'est-ce pas d'après les constitutions, les lois, les coutumes, les mœiîrs et les idées de son propre temps qu'il devrait être jugé? Pour prononcer avec justice à son égard, ne devrions-nous pas nous reporter au milieu du douzième siècle, et aux idées qui prévalaient dans le monde à celle époque? Si nous prenions ce parti, ne trouverions-nous pas que les privilèges cléricaux, sur lesquels la contestation, dans sa première période, r€po9,ail uniquement, faisaient partie essentielle de la constitution de tous les états chrétiens, et de l'Angleterre non moins que de tout autre? Que ces pri\iléges avaient été accordés et confirmés à l'Église par de sages et grands princes? Que depuis leur existence, jusqu'à une époque éloignée do plusieurs siècles après celle dont nous parions, ils ont été maintenus et respectés par ces princes; et qu'ils n'ont jamais été violés par aucun de ceux dont l'histoire nous a transmis les no-ms avec honneur ? Prenant en considération toutes ces circonstances, pourrions-nous blâmer rilhistre prélat de l'énergie qu'il mit à défendre des droits qui très-certainement de son temps, faisaient partie de la loi anglaise, et formaient un privilège reconnu de la constitution cV Angleterre? Si cet homme éminent s'était soumis au monarque, dans la contestation où il se trouvait engagé, quelle garantie aurait-on eue dorénavant contre l'abus du pouvoir royal? Vous tout comme moi, avons lu avec délices ce que l'homme le plus éloquent de notre siècle a dit et écrit sur la spoliation du clergé gallican, et nous avons vu vérifier ses prédictions sur le résultat désastreux qu'on en de-

DEMONSTHATION EVANGÉLIOUE. ByiLLU

vai> attondre. Si quelque observateur, égalemenl profond el aussi licurouscrnenl inspiré, ,a"aitvécu dans le temps de Beckct, n'aurait-. il pas prédit un résultai égalernontdé-^astreux .dans le cas où les aggressions de Henri auraient été couronnées de succès ? Er.tendons Montesquieu : Je ne mis pris, dit ce grand homme, très-partisan des priviléf/t's du (•lcr(/(', mais je voudrais voir sn juridiction une fois bien établie. Aprrs tout, il n'est pas question de savoir s'il a ('lé juste de l'élahlir ainsi, mais de savoir si elle l'a été ainsi ; de savoir si elle fait partie des lois du pays, et si elle y est entièrement conforme? Autant le pouvoir de r Eglise est dangereux dans une répuldique , autant il est utile dans une monarchie, et parti culièrenicnt dans les monarchies qui tendent au despotisme. Où en seraient l'Espagne el le Portugal, depuis que ces royaumes ont perdu leurs lois, si ce pouvoir, seule barrière contre le gouvernement arbitraire n'existait pas ?

Or, riiist -ire tout entière nous a[)prend ([ue longtemps avant cette célèbre dispute les privilèges du clergé avaient été élal)lis, et étaient devenus partie intégrante des lois (lAngleterre. Est-ce que ceci ne décide pas la question ? N'en devons-nous pas conclnre (raj)rès les iirincipes de Monicsquieu (iiic l'attaque du nionarque conlre ces [.riviléges était injuste? Qi'eB'diel, en les défendant avait coinplétenicnt raison ?

Vous pariez d'observations que lîecket doit avoir faites et au monarque et à ses amis intimes, <^uand il fut sollicité 'd'accopter le siège de Cantorbéry : il dut leur dire, qu'il prévoyait que s'il é'nit élevé à ce siège, il lui faudrait, ou perdre la faveur durci, oit lui sacrifier le service lie son Dieu, mais ces mots adressés au monarque, nous apprenez-vous, furent accompagnés d'un sourire, de manière que soit à dessein, soit accidentellement, ce sourire infirmait les paroles de Brcket. Me sera-t-il permis de vous demander à quel auteur vous avez emprunté ce sourire de Becket, ou quel parti vous prétendez en tirer? L'expression de Beckel nélait-eilc pas un avertissement honor;b!e, donné franchement au monarque, pour lui faire connaître que ce serait en vain qu'il compterait sur la connivence de l'archevêque dans des pratiques blâmables auxquelles il ne s'était déjà que trop prêté?

Vous parlez aussi du changement dans les mœurs de Becket, qui eut lieu aussitôt après sa consécration, et vous tournez en ridicule les austérités qu'il pratiquait. Ne savez-vous donc pas que dans toutes les parties du monde où le christianisme avait pénétré, des austérités semblables étaient prali(]uées i)ar les hommes les plus sages, du rang le plus élevé I Vous pourriez penser que les exemples donnés par ces hommes sont de peu de conséquence ; mais que direz-vous des recommandations de jeûnes et de pénitences, faites par les plus éminents (lambeaux de votre Eglise, par vos Patricks, vos Bevc:idges, vos Gunings ; recommandations dont vos [)rières communes et vos homél'cs jibondent? Ces roconnuaudations sont si fortement expri-

mées, que SI nous comparions «es jeûnes qu'elles ordonnent et ceux que pratiquait l'archevêque, peut-être que Becket aurait tout au plus accompli ses devoirs de chrétien. Quelle différence y a-t-il donc entre le jeûne et les autres austècités?

Vous n'admirez pas l'abandon volontaire qu'il fit d(> l'office de chancelier; mais cet abandon n'était-il pas un devoir qu'il reml)lissait? Vous le Idâmez d'avoir dirigé des "poursuites pour recouvrer les terres appartenant à son siège; mais ces poursuites ne lui èîaicnt-clies pas commandées par ses devoirs? Je vous le demande, les prélats de l'Eglise actuellement établie en Angleterre, que doivent-ils le plus honorer de la mémoire de Becket, qui conserva les domaines .".ppartcnaut au siège archiépiscopal, ou de la mémoire de ces prélats si élo(iuen)ment célèbres par vous dans une autre partie de votre oiivrage, et qui sous les règnes d'Edward VI et d'Elisabeth, firent si libéralement hommage de grandes portions des leurs à leur souv"rain ?

-Mais le cir.tctère de l'archevêque ne reçoit guère d'atteinte de ces recherches. Venons maintenant à l'examen de sa conduite à la convention de Clarendon, et des événements qui ont donné lieu au meurtre de ce prélat. Cette convention peut être considérée comme le premier degré et le meurtre com.ne la fln de sa querelle avec son royal maître.

Le monarque soutenait que le clergé à l'avenir devait cire jugé, pour crime de félonie au banc de ses cours de justice. H convoqua donc tous les prélats d'Angleterre à IVesIminster, et leur proposa de reconnaître le droit de ses cours de justice au jugeiiicnt du clergé. Ils hésitaient. Il leur demanda alors s'ils voulaient s'en rapporter à l'ancienne loi du royaume ? L'archevêque répondant pour lui-même et pour les autres prélats présents, dit: ({u'ils étaient prêts à s'en rapporter à l'ancienne loi du royaume, autant que le leur permettraient la gloire de Dieu et les privilèges de leur ordre. Le roi requit l'omission des mots conditionnels : l'archevêque insista pour leur insertion dans la formule du serment. D'abord les autres prélats se joignirent à Becket; mais le roi sut les persuader, et, après be.îueoup de sollicitations, l'archevêque céda. Le monarque, pour donner plus de solennité à l'adhésion du prélat, convoqua uneconvention des lords spirituels et temporels de son royaume, à Clarendon, près de Salisbury. Quand ils furent réunis, l'archevêque témoigna de nou^e .ule désir de voir conservés les mots condilionneis du serment, cl finit une seconde fois par cnsentir à leur omission, mais en demandant que les coutuujcs du royaume qui allaient lier les évêques fussent clairement établies : ce vœu était celui d'un homnu! prudent; car tant que ces coutumes n'auraient pas été clairement établies : la (lis[mte devait se perpétuer. Il ne pouvait donc y avoir aucune objection raisonn.ible à faire à la requête du pr(>!;il. Le roi y accéda, el il fut en conséquence formé un code de ces coutumes dans

«taifJi^iîtKiJL- A''>'JSi^-î ■

DÉFENSE DE L'ÉCl.lSE IlOMAlNE.

un comité nommé par la convenlion. Elles furent rédig^éos en seize articles, que les historiens de l'époque ont appelés Constitutions de Ctarendon.

Ceci nous mène à cette question : les constitutions rédigées représentaient-elles les anciennes coutumes (lu royaume? dans ce cas l'archevêque et icsautres prélatsélaienl obligés parleurs promesses, à les reconnaître et à les observer, si elles ne représentaient pas les anciennes coutumes, les prélats n'étaient obligés ni de les reconnaître ni de les observer : et dans cette dernière hypothèse, ils ne pouvaient pas non |)lus reconnaître que les constitutions exprimaient les anciennes coutumes du royaume, ou s'engager à les observer comme toiles, sans se rendre coupablos à la fois d'un mensonge public et de trahison à la constitution.

C'est donc uniquement de la solution de cette question que résultera le jugement qu'on doit porter sur la conduite de larchevéque. Faut-il beaucoup de peine pour arriver à cette solution.

Par un des articles des constitutions deCIarendon. la garde et tous les rcsenus temporels des archevêchés, évéchés, abbayes ou prieurés de fondation royale, étaient déi larés appartenir au roi pendant la vacance du siège ; c'était xine innovation absolue.

Par un autre article, il avait été prévu que les procès civils et criminels, soit que l'une ou les deux parties fussent dans les ordres, commenceraient dans les cours royales, que les juges de ces cours décideraient si les procès devaient y être continués ou être renvoyés aux cours ecclésiastiques, que daiis ce dernier cas, un officier civil assisterait au jugement, et ferait le rapport de la procédure, et que si la personne accusée était convaincue , elle perdrait le privilège de son caractère, et serait jugée en conséquence : tout cela était peut-être très-convenable; mais tout cela était contraire à la loi existante.

Un autre article déclarait qu'aucun franctenancier ne pourrait être excommunié sans le consentement du roi, ou en son absence, sans celui de son justicier. Cet article était en opposition avec la loi du Christ et avec la loi de totis les pays chrétiens, et contraire à la loi actuelle de l'Angleterre et aux usages de ses cours de justice.

Un autre article défendait les appels en cour de Rome. A cette époque de notre histoire, les appels étaient permis en Angleterre et dans toutes les autres parties du monde chrétien. Il est a remarquer que le monarque lui-même, pendant la contestation appela plus d'une fois au siéqe de Borne.

Tel était l'état de la question, à cette époque de la dispute : permeitez-moi de le dire : c'est avec un autre sentiment que celui de la surprise que je lis dans votre ouvrage les lignes suivantes : Si ces constitutions étaient en opposition directe avec le système d'Hildebrand et de ses successeurs, et si elles mettaient fin tout d'un coup à ces empiétements de la puissance spirituelle dont le royaume avait

offert le spectacle pendant le règne contesté d'Etienne ; on doit se rappeler cependant, que •(. ce n'étaient pas de nouveaux édits , décrétés dans un esprit d'hostilité contre l'Eglise, mais une déclaration et récognition de la loi existante, »

Sans doute vous voulez dire que là loi d'Angleterre, telle qu'elle existait sous le règne de Henri II, permettait au monarque de retenir les bénéfices des sièges vacants , de faire juger les membres du clergé pour pettytreason et autres crimes de moindre importance , par les cours de justice temporelle ; qu'elle exemptait les francs tenanciers d'excoinmunicalion , et défendait les appels en cour de Uome. Aucune de cts propositions peut-elle être soutenue? Cela est impossible dans mon opinion.

Le docteur Lingnrd {Histoire d'Angleterre, vol. Il, p. Gk, 65 et 06) pense comme moi ; et il est de même de notre ami commun, M. Sharon Turner. Pour être juste envers Becket , dit ce savant et judicieux écrivain , on doit admettre que ces fameux articles changeaient complètement l'état civil et légal du clergé, et offraient dans toute leur économie une subversion positive de la politique des papes, si hardiment introduite par Grégoire Vil (Histoire d'Angleterre, vol. I, p. 513) , et qui alors était complètement admise dans la police ecclésinstique et civile et la juridiction de tous les états européens.

Nous arrivons maintenant à la seconde pé' riode de cette importante querelle. Le détail des incidents est étranger à l'objet de cette lettre. 11 suffira de dire succinctement, qu'après un grand nombre de tentatives infructueuses, il y eut une réconciliation entre l'archevêque et le roi, à Frietville, en Normandie ; que l'archevêque retourna en Angleterre ; que, sur une plainte qu'il porta contre les prélats qui avaient assisté au couronnement du prince Henri, cérémonie dont la célébration appartenait de droit au siège de Canlorbéry, le pape excommunia les évêques de Londres, Rochester et Salisbury, en conférant en même temps à l'archevêque le pouvoir de les absoudre ; que, sur son refus, ils se rendirent en personne auprès du roi, qui était alors en Normandie, pour lui faire leurs plaintes contre l'archevêque; qu'irrité par leurs représentations, le roi s'écria : Ne se trouvera-t-il donc pas, parmi tous les lâches qui mangent mon pain, un homme qui me débarrasse de ce prêtre turbulent? que quatre chevaliers l'ayant entendu, se lièrent par serment et jurèrent de venger le roi ; qu'ils s'embarquèrent pour l'Angleterre, et se rendirent à Canlorbéry , entrèrent dans la cathédrale, et «'avançant vers l'archevêque, lui demandèrent d'absoudre à l'inslaut les évêques ; qu'il refusa de les absoudre jusqu'à ce que les évêques eussent fait pénitence ; que, sur son refus, les quatre chevaliers le tuèrent ; qu'aussitôt que le roi en fut informé, il s'empressa de déclarer solennellement qu'il n'avait eu aucune part à ce crime, mais qu'il avoua les paroles imprudentes, qui sans doute V avaient douné lieu ; que, sous ce rapport,

D1^,M0NSTRAT10N ÉVANGELIQLE.

il se soumit à une pénitence publique et humili.mte ; et qu'il fat absous par lo pape ^vant d'obtenir celte absolution , il avait iTbrogé toutes les coutumes illicites introduites dans SCS Etats, et avait défendu que jamais elles y fussent introduites de nouveau.

C'est ainsi que Beckct périt pour avoir fidèlement rempli ses devoirs ecclésiastiques. C'était le papo lui-même qui avait excommunié les trois prélats : or, les canons de l'Eglise exigent que lorsque l'excommunication a élô prononcée, elle ne puisse être relevée ju*;qu'à ce que la partie ail prouvé son innocence, ou se soit soumise ; telle est même encore la loirelidiease qniréçjit le clergé en Angleterre. D ms létal réel des choses, le fait pour lequel les prélats avaient été excommuniés, ne pouvait être lié, et ces prélats ne s'élaicnt pas soumis. Bccket n'avait donc pas le pouvoir de lever l'excommunication; s'il l'eût fait, il aurait encouru le reproche d'irrégularité, et se serait par là exposé aux censures de l'Eglise. Tels sont les véritables motifs (le son refus d'absolution , telle est la caus(> de sa mort cruelle. Sa conduite a été admirée et approuvée du monde entier.

Vous devez sentir que les libertés conflrinées à lEglise par la magna charta comprenaient également ces droits que Beckel avait soutenus à Clarendon, et ceux pour lesquels il fut égorgé à Cantorbéry.

Piusii'urs protestants de bonne foi ont honoré sa mémoire : le compte que Collier a rendu de la controverse entre ce prélat et son souverain [Histoire eccle's., II, p. 3'+3 — 347) est digne d une lecture attentive.

Au risque de vt)us importuner, je dois vous soumettre une nouvelle observation. Un est pas de catholique romain qui s'imagine aujourd'hui que le clergé a, de droit divin, un titre au privilège que défendit si glorieusement Beckct, à la première période de la controverse. Tous s'accordent à reconnaître que le seul droit à cet égard réside dans la concession de l'Etat, ou dans un usage immémorial, qui suppose une concession antérieure. Mais une i)oliti(iue saine et sage aurait pu faire une. semblable concession.

Les préceptes de l'Evangile tendent également à produire l'obéissance aux lois, et à former les hommes à la vertu ; il est donc du devoir de l'Etat de favoriser tout ce qui peut faire respecter l'Evangile. L'expérience nous prouve que rarement le respect pour l'Evangile existe sans le respect pour ses ministres; il est donc conforme aux règles du bon sens, de tenir cachés aux yeux du public les scandales que ces minisires peuvent parfois causer, et d'attribuer exclusivement le jugement de ces scandales aux cours ecclésiastiques du royaume. 11 est possible qu'avec une semblable législation, quelques individus eussent échappé à un(! ju:5te punition , mais alors même la législation n'aurait pas manqué de sagesse : l'impunité sans doute eiit été un mal véritable ; la publicité pouvait en être un plus grand encore.

I3UTLER.

LETTRE IX

Cession de la souveraineté de r Angleterre au pape Innocent III par le roi Jean. Puissance temporelle du pape.

Monsieur,

J'arrive maintenant à votre neuvième chapitre, lequel traite principalement de l'exercice de la puissance temporelle des papes. Dans l'état actuel de la controverse entre les protestants et les catholiques romains de ce royaume, c'est le chapitre le plus important de votre ouvrage. J'en ferai précéder la discussion par quelques observations sur le récit que vous faites de ce qui s'est passé entre le pape et le roi Jean.

I. Cession de la souveraineté de l'Angleterre au pape Innocent III par le roi Jean. — On croit, en général, que Jean se démit sans réserve de la souveraineté du royaume et la transféra à Innocent ; cette opinion est erronée : le monarque conserva sa souveraineté, mais convint que lui et ses successeurs la tiendraient du pape comme fief simple, lui rendraient foi et hommage, et s'engageraient à lui payer annuellement 10,000 marcs. La conséquence de celle transaction est que, relalivement à ses sujets, Jean continua à posséder les mêmes droits, et resta soumis aux mêmes obligations que par le passé ; car dans tous les cas de vasselage, le seigneur n'avait nul droit direct sur le sous-vassal, aucun bien ou inlérêl direct dans la propriété de ce dernier. Tous les droits et intérêts du seigneur consistaient en ce que, si le vassal négligeait de faire le service ou de payer la rente dont était chargé son alleu, la terre demeurait sujette aux mesures que prenait le seigneur pour faire exécuter les conventions, et dans quelques circonstances, pouvait être confisquée. Quand le cas échéait, le vasselage était éteint ; et le sous-vassal devenait dès lors tenancier en chef ou immédiat du seigneur. La même chose a lieu encore à l'égard d'un firf que le seigneur tient du seigneur d'un autre fief. Si le seigneur intermédiaire néglige de payer la renie, ou de rendre le service stipulé, le seigneur immédiat peut recourir à la voie de la saisie, et dans quelques cas, le fief intermédiaire peut être sujet à forfaiture. Quand la forfaiture a lieu, la seigneurie du fief iïitermédiaire cesse, et les tenanciers ressortent du seigneur immédiat. On pourrait ajouter (|u'à l'époque où se rapportent nos lettres, à peine s'il était dans toute la chrétienté un seul souverain qui possédât quelque territoire pour lequel il ne fût pas le vassal d'un autre souverain, ou de quelque sujet d'un autre souverain.

Néanmoins si la transaction avait dépendu de cela, le monarque et le pontife auraient été inexcusables, car le premier n'avait aucun droit de conférer, ni le second d'accepter la supériorité féodale créée par cet arrangement.

Mais il convient d'observer, pour la justification du monarque et du pontife, que les prélats, les barons et les chevaliers duroyau-

fe49

DÉFENSE DE LÉGLISE IlOMAINE.

me, furent présents à. la transaction cl y concoururent. Vous nous apprenez vous-même que toutes les parties en avaient alternativement appelé au pape; ce fut en leur présence que rijinominicuse cérémonie eut lieu, et sans un seul murmure d'improbalion. On peut ajouter que cette transaction fut signée pendant que la nation était menacée d'une invasion de la part de la France : il est reniarquahle sans doute que les barons, peu de temps après, prêtèrent serment à Louis, fils du monarque français, alors à la tête de l'armée qui devait envahir l'Angleterre. Si vous avez égard à toutes ces circonstances, vous penserez probablement avec moi que la transaction n'a pas été représentée sous son vrai jour et de bonne foi par la généralité de nos historiens , que le roi et les seigneurs temporels et spirituels doivent encourir le même blâme que le pontife; et que le pape fut moins coupable qu'eux.

II. De la puissance temporelle du pape. — D'humble pêcheur qu'il était, le pape devint successivement propriétaire d'édifices et de terres, acquit le pouvoir de li magistrature dans Rome, des territoires considérables en Italie, en Dalmatie, en Sicile, en Sardaigne, en France et en Afrique, et prit rang enfin parmi les grands princes temporels.

Le pape ne s'arrêta pas là; il réclama, de droit divin, l'exercice du pouvoir temporel sur tous les souverains chrétiens. Quand il eût dû résulter d'un tel envahissement de pouvoirs un grand bien pour la religion, cette prétention n'était pas fondée ; l'Evangile comme la tradition s'y opposait; de grands maux en découlèrent. Mais soyons justes.

1. En théorie, on peut concevoir l'idée d'une telle suprématie. L'intérêt de l'expèce humaine, dit Voltaire, exiçje qu'il y ait un frein qui arrête les sourerains et qui protège la vie de leurs sujets. Par une convention générale, ce frein aurait pu être placé dans les mains des papes. Ces premiers pontifes, en s'interposant dans les querelles particulières, sans autre objet que de les apaiser ; en enseignant aux souverains et aux sujets leurs devoirs respectifs ; en reprenant les crimes et en réservant r excommunication pour les grands attentats, auraient pu être considérés comme des dieux sur la terre. Mais les hommes en sont réduits à n'avoir pour leur défense que les lois et les mœurs de leurs pays : lois souvent méprisées et mœurs souvent corrompues.

Dans le moyen âge, il n'y avait pas de loi réprimante assez forte ; un frein était donc nécessaire, et il ne pouvait être placé en de meilleures mains que dans celles du pape.

2. Par une convention générale, dit encore Voltaire (Essai sur l'hist. gén., tom. II, c. 50), il aurait pu être placé dans ses mains. II n'y a jamais eu, à aucune époque déterminée, de convention de cette espèce ; mais, d'après la reconnaissance répétée des souverains de presque tous les Etats chrétiens, ne pourrait-on pas plausiblement soutenir que cette convention a tacitement existé? Malheureusement, presque tous les souverains, dit Vol-

taire {Lettres sur rhist., tom. II, lettre 2, 4), par un inconcevable aveuglement, travaillaient à représenter à leurs sujets cette puissance des papes comme une arme dont la force dépendait de l'opinion publique. Quand cette arme était dirigée contre un de leurs rivaux ou de leurs ennemis, non-seulement ils en approuvaient, mais ils en sollicitaient l'emploi ; et en se chargeant de l'exécution d'une sentence qiii privait un prince de ses Etats, ils soumettaient les leurs à une juridiction usurpée. Pour confirmer cette observation de Voltaire, nous pourrions ajouter que quand le pape excommunia Philippe-Auguste, roi de France, pour avoir épousé une autre femme pendant l'existence (le la première, le monarque accusa le pape d'insolence et d'abus de pouvoir; mais quand le pape conféra le royaume d'Angleterre a Philippe et à ses héritiers, le monarque n'objecta pas que le pape n'avait aucun droit de disposer des royaumes. Lors de la ligue de Cambrai, les rois de France et d'Espagne reconnurent le pouvoir que s'arrogeait le pape de lancer des interdits, et sti|)ulèrent qu'il mettrait Venise en interdit, si Venise ne consentait à leurs demandes dans un temps donné. Il est remarquable que, jusque dans le seizième siècle, Henri VII, qui, plus qu'aucun autre monarque, était jaloux des prérogatives du pouvoir, et qui les connaissait aussi bien que personne, s'adressa au pape Innocent, pour confirmer son titre à la couronne. Le lord Bacon cite la bulle qui y fit droit.

Je répète que les prétentions des papes, sur le temporel des rois, étaient injustes. Mais qui donc étaient les plus blâmables, ou des papes qui mettaient en avant ces prétentions, ou des souverains qui en admettaient le droit? Ces derniers étaient des êtres faibles et sans lumières; la sagesse mondaine ne pouvait blâmer les premiers. Toutefois, il faut convenir que la lutte des papes et des monarques ne fut pas toujours sans quelque avantage, même pour l'intérêt des peuples.

L'agression du pape et la résistance dq monarque donnaient à l'un et à l'autre le locus pœnitcnliœ, le temps de la réllexion, et souvent finissaient par les ramener l'un et l'autre à la modération ; et de là résultaient quelques avantages pour la religion et les intérêts des peuples.

3. Il faut convenir également que, dans ces contestations, le clergé en général soutenait le monarque, et que, dans d'autres occasions, il a résisté à l'exercice illégitime de la puissance des papes.

k. Sous beaucoup de rapports, les papes brillèrent comme pontifes et souverains temporels. Sans doute, ou ne niera pas que dans la longue suitedes successeurs desaint Pierre, quelques-uns n'aient souillé la tiare, et que d'autres n'aient cédé à ces passions qui trop sonvent sont inséparables de l'exercice du pouvoir. Mais pourrait-on contester que, même dans les temps de ténèbres, les pontifes romains n'aient été généralement distingués par de hautes vertus et des talents émi-«

nents? Pris collectivement, romp.'iroz-Ics avec les princes leurs contemporains dans tous les siècles, et assurément ils ne perdront pas au parallèle.

Voltaire a remarqué que dans les siècles de ténèbres, il y avait moins de barbarie et d'ignorance dans les Etais des papes que dans aucun autre de l'Europe. Sans con Iredit, ils ont travaillé efficaccinent , dans toutes les parties de la chiélicnlc, à dissiper les nuages de l'ignorance, à étendre la loi et la morale de l'Evangile, à protéger les classes inférieures contre leurs oppresseurs, à maintenir la paix parmi les princes, cl cà soulager les caWimilés des temps. Leurs efi\) ris dans le moyen âge, pour contraindre 'es monarques de l'Europe à respecter la sainteté du mariage, n'ont pas été assez reniarqués. S uis ces efforts, les rois se seraient livésà toutes leurs passions, même les plus l.onicuses, ceil(>s que saint Paul défend de nommer, et ils auraient trouvé de nombreux, courtisans pour les apfilaudiret les imiter.

Persécutés ( t dépouillés en Angleterre, en Fr.Mice, en Espagne, en Allemagne et dans tons les autres Etats de l'Europe, les Juifs furent constamment protégés par les papes, qui n'ont cessé de travailler au rachat des captifs, et cà l'amélioration du sort d;'S esclaves. En 11G7, le pape Alexaiulre 111 déclara solennellement, dans un concile, que tous les ciiréliens dev;:ient être exempts de l'esclavage. Les papes ont toujours joui de la faiveurdu peuple, signe certain de la protection «lue celte partie de la société en recevait. M. Sharon Turner obspr\ e {Ilist. (CAny., vol. Il, p, 332, 381) que jamdis tijrannie (j'aurais désiré (juil eût employé une autre expression) ne fat, (Viine inanicrc moins vquiroqile, Vourrayv de la volonté du peuple; plus longtemps soutenue par le peuple; et que jamais en aucun p- inl, l'inlcrH privé et le bien public ne s'unirent plus étroitement que dans la protection accordée aux monastères par les souverains pontifes. Rien n'a plus contribué cà mettre en scène le tiers-état, à lui donner de l'importance, que l'appui que les républiques italiennes ont reçu des papes dans ileurs contestations avec Us Ciiipereurs. Leurs eHorts pour la conversion des infiuèles ne se sont jamais rai ntis. Quel peuple pourrait lire l'histoire de l'introduction du chrislianisnie parmi ses ancêtres, sans se convaincre des obligations qu'il a à la tiare?

En m'adressant à un éruditcomme vous, j'éprouve moins d'hésitation à m'exprimer avec autant de liberté que je viens de le faire, que ji' n'en éprouverais en écrivant à tout autre. Personne ne sait mieux que vous que la doctrine du pouvoir des papes sur le temporel des rois compte peu de partisans aujourd'hui, quelque nombreux qu'aient été jadis ses a\ocats. Cette doctrine a été condamnée dans la déclaration de l'Eglise gallicane en 1682, laquelle a été signée partons les ecclésiastiques séculiers ou réguliers du royaume de France. Les catholii^ues anglais, irlandais et écossais ont renoncé sous serment à l'enseigner. Jamais peut-être celte doctriae n'a eu des con-

DEMONSTIv\TlU.N,i;NAN';LLIQUE. BLTLER. 252

séquences aussi funestes que celles qu'on lui prête ; mais :

Peace to tlie sirepepl tiorn.

(SnitNSTONE.)

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