‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 39 sur 202 · LETTRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIXIÈME

Anerçu du système de V Eglise catholique romaine.

Monsieur,

Le titre que vous donnez au chapitre de votre ouvrage, que je vais maintenant examiner, est: Aperçu du système papal : les mots papisme, papal et papiste étant injurieux pour les caiholi(iues romains, dans l'acception ordinaire de ces mots, j'ai changé ce titre, en substituant l'expression (VEglisc catholique romaine à l'expression dénigrante de papal. Dans le serment que la législature nous a prescrit, nous sommes qualifiés de xatholiques romains. Je me suis donc imposé la règle de dé-ignc»', dans mes écrits, la eommunion à laquelle j'appartiens, sous le nom de catholique romaine.

Mais n'a-t-elle donc pas droit à cette honorable appell;ition ? En parlant des ariens, saint Augustin observe qu'ils nommaient leur Eglise, V Eglise catholique, et voulaient quon lui donnât ce nom. Mais, conlinue ce grand homme, si quelque étranger arrive dans leurs villes, et demande une église catholique, quelle Eglise lui montre-t-on ? Assurément ce n'est pas la leur. A mon tour, ne puis-je pas demander si un étranger, s'informant même d'un évê(iuede votre Eglise oiîl(>s catholiques s'asscniblent pour le service divin, serait renvoyé à la cathédrale {lu prélat, ou à quelqu'une de ses succursales ? Ne lui indiqueraiton pas réJifice où s'assemblent ordinairement ceux (jue la loi désigne sous le nom de catholiques romains ? La même réponse ne seraitclle pas faite , si la <iueslion était adressée à un protestant de toute autre condition, et en Angl(>terre comme dans le monde entier? Cette uniformité de réponses et d'indications est le signe sensible de la pensée des hommes de toutes les croyances, et montre que c'est notre l'église qui est la catholique, ou l'Eglise universellement répandue.

Sous les titres nombreux de dévotion à la sainte Vierge, aux saints ( t aux anges, et de respect pour la croix et les reliques des saints, de purgatoire et de prières pour les trépassés ; de confession auriculaire et d'indulgences ; de grâce et de libre arbitre ; de transubsiantiation; et de l'autorité du pape: je m'occuperai successivement de sujets que vous avez traités vous-même et qui vous ont fourni des motifs d'incrimination contre les catho liques romains dans votre chapitre 10 [sess. l'o, deinvocatione sanctorum). Une controverse en forme sur chacun de ces sujets serait ici déplacée: seulement je tâcherai de faire connaître le plus brièvement qu'il nie sera possible la doctrine de l'Eglise catholique romaine sur ces dilTérents points, en y joignant quelques courtes remarques. Je terminerai ma lettre par des observations générales.

DEFENSL DE L'EGLISE ROMAINE

1. Dévotion à la vierge Marie et aux saints. — Respect envers la croix et les reliques des saints. — Les saints réijnant avec le Christ, offrent leurs prières à Dieu pour les hommes. Cest une bonne et utile pratique que de les invoquer et d'avoir recours à leur intercession pour obtenir les faveurs de Dieu par les mérites de son Fils Jcms-Christ, Noire-Seigneur , qui est au ciel, notre Sauveur et Rédempteur. Tel osl le (lécrcl du concile de Treiilo {sess. XX.V , de invocatione snnclorum). Le caléchisme publié en conséquence de ses décrets enseigne que Dieu et les saints ne doiven' pas être invoqués de la même manière; car nous prions Dieu de nous donner notre pain de chaque jour et de nous délivrer du m<d : mais nous demandons seulement aux saints, parce qti'ils sont agréables à Dieu , d'être nos avocats et d obtenir de sa bonté ce dont nous arons besoin {Part. IV, quis orandus). Consnltez Bossucl, dar.s son Exposition do la foi , sur ce sujet; lisez les catéchismes que nous mettons dans les mains des enfants, de la jeunesse et de rà|;e FHÛr ; lisez tous nos écrivains religieux , vous trouverez partout la même doctrine; ouvrez nos livres de ])rières, vous verrez que lorsque nous nous adressons à Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-E prit ou à la sainte Trinité nous disons : Ayez pitié de nous; et que lorsque nous nous adressons à la bienheureuse vierge Marie, aux saints ou aux ang s, nous disons -.Priez poumons.

Si vous voulez savoir ce que nous pensons d." ceux qui rendent à la visrge Marie , aux saints cl aux anges un culte qui n'est dû qu'à Dieu, ouvrez le Papiste mal jugé de M. Gotber, dont le docteur Ciiallonner a donné un abrégé quia eu un si griuid succès ; vous y trouverez ces expressions formelles : Maudit soit celui qui croit que les saints dans le ciel doivent être ses rédempteurs, qui les invoque comme tels ou qui leur rend , ou à (juelque créature que ce puisse être, les honneurs dus à Dieu ! Amen. — Maudit soit celui qui adore la vierge Marie ou qui a plus de confiance en elle qu'en Dieu , qui pense qu'elle est au-dessus de son Fils et qu'elle peut, en quoi que ce soit, lui commander 1 Amen.

L'Eglise grecque, toutes les Eglises de l'Orient qui se sont séparées de l'Eglise de Rome ;»vant la réformation n'invoqucnt-elies pas la vierge Marie, les saints et les anges? Martin Luther [dans ses lettres à Spalalinius et dans son Traité de purgatione quorumdam et dans sa Prwparatio ad mortem) ne s'écriet-il pas : Qui pourrait nier qw. Dieu n'opère de grands miracles sur latomoe des saints? Je maintiens donc avec l'universalité de l'Eglise catholique que les saints doivent être invoqués et honorés. Que personne n'omette de s'adresser à la bienheureuse Vierge, aux anges et aux saints afin d'obtenir qu'ils intercèdent pour nous à l'heure de notre mort. Plusieurs théologiens distingués de votre Eglise ne professent-ils pas la même doctrine? N'est-elle pas prouvée par Leibnitz [Exposition du système de Leibnitz sur la religion: Paris, in-S" 1819, p. IGl)? et enfin le docteur Torndike [J ustes poids et justes mesures, p. iO) n'exhor-

tet-il pas ses frères ànc pas tromper le peuple, en lui faisant accroire qu'onpeut prouver que les catholiques sont des idolâtres?

Permettez-moi donc de vous demander si les autorités que je viens de citer ne sont pas une exposition claire et évidente de la doctrine de l'Eglise catholique sur cet important sujet? si cette doctrine peutétre taxée d'idor latrie ou de superstition? si la pratique n'en est pas propre à remplir l'âme de réflexions consolantes? de pensées qui augmentent en nous l'ardeur de la charité et animent notre ferveur? Vous ne trouverez pas un catholique vertueux qui ne vous avoue qu'il regarde les heures passées ainsi comme les plus agréables de sa vie.

2. Nous suivrons la même méthode de raisonnement en traitant de la vénération des ca!holi(|ues pour la croix et les reliques des saints , et nous rapporterons d'abord sur ce sujet le décret du concile de Trente. Quoique 1rs images du Christ, de la Vierge, mère de Dieu, et des autres saints doivent être conservées , principalement dans les églises , et qu'il soit dû à ces représentations matérielles de justes honneurs et de la vénération , cepen-^ dont nous ne devons pas croire qu'il y ait en elles rien de divin ou qu'elles aient aucun pouvoir ; qu'on doive leur rien demander, ni placer en elles notre confiance , comme autrefois Içs pmrns mettaient la leur dans leurs idoles. Consultez tous les auteurs cités dans la première partie de cette lettre et vous trouverez partout le mêine langage. Ouvrez nos catéchismes, vous verrez qu'on y fait cette question à l'enfance : Pouvons-nous prier les reliques ou les images? et ((u'on repond : Nor, certainement, car ellcsn'ont ni sentiment ni vie pour nous entend e ou nous exaucer. Ouvrez alors le Papiste mal jugé AcM . Golher, et vous lirez : Maudit soit celui qui commet le crime d'idolâtrie , qui adresse des prières aux images et aux reliques , ou qui les adore comme Dieu !

Dans un vieux traité écrit en anglais sur les dix commandements et imprimé dans l'abbaye de Wetsminster avant la réformalion , c'est-à-dire en 14-96 , par Winker de Worde, on trouve ces mots : N'adore pas les images, ni les troncs , ni les pierres, ni les ar-bres ; mais adore celui qui est mort sur l'arbre de la croix pour tes péchés et pour l'amour de toi ; lu pourras l'agenouiller , si tu le juges convenable devant l'image , mais non pas pour l'image, car elle ne te voit pas, elle ne t'entend pas , elle ne te comprend pas; situ t'inclines pour l'image tu commets te péché d'idolâtrie.

Telle est la doctrine de l'Eglise catholique sur ces matières.

3. Nous vénérons la croix en mémoire de la Passion et de la mort de l'auteur de notre salut; nous vénérons les images, les tableaux et les reliques des saints comme des signes qui rappellent à notre esprit et à notre cœur leurs vertus et les récompenses qu'ils ont méritées. Nous vénérons aussi leurs reliques comme des porliiios de leurs

corps saints , qui seront éternellement glorifiées.

Dans ces hommages, pouvez-vous rien trouver de répréhensible?

H. Du purgatoire et des prières pour les morts. — Comme je n'écris pas un livre de controverse, je ne dirai que peu de chose sur les articles de votre chapitre qui restent à discuter.

1. Quanl à l'existence du purgatoire, qui pendant si longtemps a été le sujet de déclamations contre les catholiques romains qui y croient, tous ceux qui se qualifient de protestants raisonnables ne croient-ils pas avec nous (pour nous servir des expressions du docteur Johnson) que la généralité du genre humain n'est pas assez obstinément méchante pour mériter un châtiment éternel , ni assez bonne pour être admise immédiatement après cette vie danslasociélé des espritsbienhenreux; et que par conséquent il a plu à Dieu de créer un état moyen dans lequel on peut être purifié par un certain degré de souffrance? Votre opinion n'est-elle pasd'accord avec ceux qui professent celte doctri!ie?Etqu'est-eIle, cette opinion , que la doctrine même de l'Egiise catholique romaine, touchant le purgatoire?

Quant aux prières pour les morts, le concile de Trente (sess. XXV , decrelum de purgatione. p. 286) a décrété qu'il est un purgatoire et que les âmes qui y sont détenues sont soulagées par les mérites des fidèles.

La nature et l'étendue de ces mérites sont ainsi expliquées parsaint Augustin (/iHc/aVfZ., t. Il , c. 90. p. 83; : Quand le saint sacrifice de l'autel ou les aumônes sont offerts pour les morts, si on les applique à ceux dont la vie à été pure, on peut les considérer comme des actions de grâces , appliquées à ceux qui sont morts en état de péché véniel, on peut les regarder comme des actes propitiatoires. S'ils ne sauraient profiter aux âmes de ceux qui sont morts en état de péché mortel , ils peuvent donner quelque soulagement à ceux qui n'ont pas perdu (a vie de la grâce.

La tradition en faveur delà doctrine catholique du purgatoire est si puissante que Calvin avoue formellement que pendant treize cents ans avant lui (seize siècles avant le nôtre), il était d'usage de prier pour les morts dans l'espoir de leur procurer du soulagement . Vous n'oseriez vous-mêmes affirmer qu'il y ait rien de substantiellement faux dans cette dévotion , quand vous vous ra|)pellerez que l'archevêque Cranmer a dit solennellement

une messe pour l'âme de Henri II roi de France; que l'évêque Rildey y a prêché et que huit autres prélats y assistèrent revêtus de leurs chapes.

Comme ces prières pour les morts adoucissent les douleurs d'un époux, d'une épouse, d'un père ou d'un enfant, qui intercèdent en faveur de l'être dont ils déplorent la perte et pensent qu'ils peuvent soulager les souffrances 1 Est-ce que cette communion entre les vivants et les morts n'éveille pas les plus douces affections du cœur? Ne favorise-t-elle pas ces liens de charité qui unissent les hommes les uns aux autres et qui agraudis-

sentie cercle des affections? N'est-ce donc pas , même humainement parlant, une doc Irine utile que celle de l'Eglise catholique touchant l'efficacité des prières pour les morts ?

III. De la confession auriculaire. — Des indulgences. — A l'égard de la confession auriculaire, j'espère que vous tomberez d'accord qu'elle ne ;nérite pas un mot de blâme quand vous aurez lu les témoignages suivants en sa faveur.

Les luthériens , dit le docteur Milner dans sa Fin de la controverse , qui sont la branche aînée de la réformation, enseignent expressé~ ment dans leur confession de foi et dans leur apologie de cette confession , que l'absolution n'est pas moins un sacrement que le baptême et la sainte cène; que l'absolution particulière doit être conservée dans la confession; que le rejet qu'on en fuit est une erreur des hérétiques novatiens, et que , par la puissance des clefs [Matth., XVI, 19). les péchés sont remis, non-seulement aux yeux del' Eglise, mais aux yeux de Dim {Confess. August,, art.\l, XII, XIII, ApoL). Luther lui-même dans son catéchisme exiqeait que le pénitent , dans sa confession, déclarât expressément qu'il croyait que la rémission du prêtre était la rémission de Dieu{\). Qu'objecteraient l'évêque Porteus et d'autres protestants modernes, sinon que Luther et ses disciples étaient infectés de pa^ pisme ? Examinons donc à ce sujet la doctrine des hommes les plus éminents en science. Dans l'Ordre de communion composé par Cranmer et publié par Edward VI, le prêtre, vicaire ou curé doit entre autres choses adresser ces paroles aux fidèles : S'il y a parmi vous quelqu'un dont la conscience soit troublée , souffre et ait besoin d'aide et de conseil, qu'il vienne à moi ou à quelque autre prêtre instruit, confesse et déclare en secret ses fautes et ses chagrins, etc.; afin que de nous, comme ministres de Dieu et de l'I^^lise, il reçoive soulagement et absolution (Collect. de l'évêque Sparrow , p. 10). Conformément à cette injonction il est ordonné dans le Commun prayer's book, que lorsque le ministre entrera dans la maison d'un malade, on apporte le mo' lade afin qu'il fasse une confession spéciale de ses péchés s'il sent sa conscience troublée par quelque chose de grave ; après laquelle confes' sion, si le pénitent le demande humblement et avec ferveur , le prêtre doit l'absoudre en ces termes : Notre Seigneur Jésus-Christ qui a laissé à son Eglise le pouvoir d'absoudre tous les pécheurs qui se repentiront vérilablemend et croiront en lui, en sa grande miséricorde, le pardonne tes olïenses; et par son autorité qui m'a été commise, je t'ab»<ous de tous tes péchés au nom d.i Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen (2). 7e puis ajouter que peu de temps après, Jacques I" étant devenu en même temps membre et chef de l'Egiise d'Angleterre , il

(1) In Ciitoch. Parv. Voyez aussi Luiher's , table talk , c. 18, sur la Confession auriculaire.

(2) Ordre pour la visiialion des malades. N. B. Pour encourager la conl'ession secrète des pécliés, l'E^'lise d'AngIcierre a décrélé iiii canon qui défend à ses niinislrr» d» la rcvcior. Voyez Canons ecclés. A. U., 1703, n. 113.

DEFENSE DE LlEGUSE ROMAINE.

invita les prélats du royaume à lui faire connaître dans une conférence tenue à llampton- Court. quelle était la doctrine et quels étaient les pouvoirs de cette Eglise sur la rémission des péchés. Alors Varchevéque Whilgift commença à lui faire un récit de la confesion générale et de r absolution : le roi ne paraissait pas satisfait. Bancroft , à celle époque évéque de Londres, se mit ù genoux cl dit : Notre devoir est d'en agir franchement avec Votre Majesté. Il y a aussi une absolution plus particulièrect quialieu lors delavisilt desmaladcs. Non-seulement la confession (/"Augusla {Ausbourg) de Bohême et de Saxe l'a coiiseï vée et la permet, mais Calvin lui-même l'approuve , ainsi que l'absolution que donne le ministre au malade. A cela le roi répondit : Je l'approuve aussi , parce quelle est d'institution divine et apostolique et que l'absolution est donnée au nom du Christ , â celui qui l'a désirée pour la paix de sa conscience {1).

Je demande la permission de citer lès paroles de l'immortel Chillingxvorth; c'est ainsi qu'il est fréquemment désigné cliez vos écrivains.

Quel homme peut être assez déraisonnable pour imaginer que noire Sauveur ayant, d'une manière solennelle, répandu son souffle sur ses disciples, en transmettant le Saint-Esprit dans leur cœur, et renouvelé en eux, ou plutôt confirme celte glorieuse mission par laquelle il leur avait donné le pouvoir de lier et délier les péchés sur la terre, ^.'lc. — Quel homme assez déraisonnable pour penser que les paroles de Notre-Seigneur ne soient que des figures ou de vaines louanges? Ainsi donc, pour obéir à sa volonté divine, et parce que cela m'est enjoint par ma sainte mère l'Eglise d'Angleterre, je vous demande que vous ne souffriez pas que cette mission que le Christ a donnée à ses mi^ nistres soit une vaine formule de mois et reste sans effet. Quand donc vous vous trouverez affligés et oppressés, etc., ayez recours à voire médecin spirituel, et découvrez librement la nature et la malignité de votre maladie, etc., « et ne venez pas ci lui, seulement avec la dis position d'esprit qui vous conduirait auprès de toute autre personne instruite; ni comme à un homme qui peut vous adresser des paroles de consolation , mais comme d. celui que Dieu lui-même a revêtu du pouvoir de vo^is absoudre et de vous pardonner vos péchés [Ser. Vil, Relig.ofProt.,p. 408,409). »

A ces témoignages, qui sont d'un si grand poids, j'ajouterai, ainsi que je le remarque à l'égard de la doctrine catholique , relativement aux prières pour les morts; que nous trouverons la confession auriculaire en usage dans l'Eglise grecque , ainsi que dans les nombreuses Eglises orientales des Nestoriens, des Eutychéens et des Monothéliles, qui

(1) Fuller's , cb. Hist. B. x. p. 9. Voyez la défense du successeur de Bancroft au siège «le Canlorbéry, le docU-ur I.aud, qni a lâché de faire valoir la confession auriculaire. Vie de Laud , par Heylin , 2" parlie , p. iTi. Il raraîi d'après cel écrivain , que Laud étail le confesseur du duc de Buckinsliam, et d'après BnrueL que l'évèque Morl-^y était confesseur de la duchesse d'York , lorsi^u'elle était protestante. Hist. of his own times.

se séparèrent de Rome dans les premiers siècles du christianisme. Quelle preuve plus certaine de l'existence de la confession dans l'Eglise, dès les premiers temps du christianisme ? En fait de doctrine et de discipline» une telle antiquité n'est-elle pas toujours respectable ?

Venons aux indidgences : ']e me flaltc que îorsque vous connaîtrez la doctrine des catholiq es romains à cet égard, que vous l'aurez étudiée dans son essence , et non dans ces interprétations qui en ont trop soiiventété faites et qui wc sont encore que trop souvent répétées , vous n'y \ errez rien de contraire au sens commun, rien de préjudiciable ajux intérêts de la religion et de la morale.

L'Eglise catholique romaine enseigne que Dieu fait souvent grâce de la peine due au péché et de la damnation éleriulle qui s'ensiiivr it; mais soumet le pécheur à un châtiiiient temporaire ; que ce châtiment p; ut consister soit en peines dans cette vie, soit en souffrances passagères dans la vie de l'aufro monde (ces souffrances passagères dalis la vie fiiture, sont ce que nous appelons le purgatoire) ; que la punition temporaire peut coi.sister dans ces deux genres d'alfliciiun à la fois ; et que lEglise a reçu de Dieu le pouvoir de les remettre en toutou partie. Cette rémission est ap; elée indulgence. Quand la punition temporaire est remise absolument, i'indtîlgence est dite piénièrc; quand la rémission n'est pas partielle, l'indulgence est proporlionnellenient limi(é(\ Ainsi, une indulgence d'un certain nombre de jours, ou de mois, ou d'années, est une rémission, pendant cet espace de temps, de la punition temporelle encourue par le pécheur.

11 y a des conditions mises à toute espèce d'indulgences : la première est le repentir sincère. Or dans l'esprit de l'Eglise catholique, le repentir sincère comprend toujours un chagrin profond d'avoir offensé Dieu, et lorsque le prochain a reçu quelque dommage, la ferme résolution de le réparer, si les circonstances où se trouve le pénitent peuvent le permetlre; ou, si cela n'est pas possible, de le réparer autant qu'il est en lui, toujours avec la ferme résolution d'une satisfaction pleine et entière envers son prochain, si plus tard cela est en son pouvoir. Cette réparation s'étend au tort fait à la réputation comme au tort fait à la fortune d'aulrui, et même aux injures personnelles. Sous aucun prétexte on ne peut s'en dispenser. Que celle réparation réduise le pénitent à la misère ou le perde dans l'opinion , le prêtre n'en doit pas moins insister pour que la réparation ait lieu. Telle est la doctrine, telle est la pratique constante de l'Eglise catholique romaine , à l'égard des indulgences.

Je vous invite à lire les sermons de Bourdalouesur^rt restitution cl sur le jubilé Apres que vous les aurez lus , je vous demanderai si, dans le cas où vous auriez éprouvé quelque dommage, soit dans votre fortune, soit

DEMONSTRATION EVANGiiLlQUE. BUTLER.

dans votre réputation, et que vous apprendriez que le coupable fut un catholique romain, vous croiriez avoir moins de chance de réparation, à cause de la croyance du coupable au dogme de la confession et aux indulgences?

Vous parlez des abus des indulgences.

Vous dites qu'elles ont été trop facilement accordées, et souvent vendues. Nous ne le nions pas (1) : mais de quoi n'a t-on pas abuse? Il n'est pas de gouvernement dont l'ail. iiinibtr.ition civile ou ecclésiastique n'olTie qiielque abus. Devons -nous en conclure, avec les LoUanls et autres radicaux, manichéens, çwe tout gouvernement est un mal?

Vous avez vu la Taxa cnnceUariœ romanœ; et vous pensez que les sommes d'argent qu'on trouve dans le dotument comme ayant été payées pour des absolutions soat le prix des ventes qui en ont éié faites.

Il est des crimes si énormes, qu'afin d'en inspirer plus d'horreur, l'absolulion en a élé réservée au saint-siége. Le prêtre, auiiuel le pénitent les révèle, sous le sceau de la confession, en rend comjite à Rome, sans faire mention ni de la personne, ni du temps, ni du lieu ; et la cour de Rome, quand elle le juge convenable d'après les circonstances particulières à chaque cas, accorde au prêtre la faculté d'absoudre le pénitent. Tout cela occasione nécessairement des dépenses. Un sainl-olfice ou tribunal est assemblé pour cet examen; afin de payer les frais de ces requêtes, on exige une taxe pour le document dans lequel le pouvoir d'absolution est accordé. En sorte que ces sommes d'argent ne sont destinées qu'à payer les frais d'office. Ces frais du reste sont peu considérables. Encore quand l'indigence absolue de la partie est établie , ny a-t-il aucune taxe d'exigée.

L'Eglise d'Angleterre n'accorde-t-ellc donc ni indulgence ni absolution pour de l'argent? Consultez vos propres canons (2j.Dans une remoritrance, présentée par un comitédu parlement irlandais à Charles I", on se plaignait de ce que plusieurs cv^ffues avaient reçu de fortes sommes d'argent pour des commutations

(1) On a fait bnaiicoiip de bruil des indiilgonops que que 'lelzfl vendait dans le seizième siècle an nom de Léon X, Cl on a accusé le souverain i onlili- d'emplover le fruil de ces ventes à pavr drs plaisirs cpie la rcjii^ion condamne sévèrement. Cette calomnie a cle refuiue par des écrivains protestants. L'aulonr de la vie de Léon X , M de IVoscoë , dont on ne rérnsf-ri pas le léninignag(! , a prouvé (jne le prix de ces vmlcs était dcsiiné à laclièveincnl de la basilique de Uonie, «M :i récoupens^r les .grands peinlres , les slaiwaires et artislv.s dont l'Italie abondait à celte époque ; h répandre le s>nût des arts, à favoriser le réveil de rimaginaliou dont Rome surtout ollhiit alors le mervfill-.-ux spectacle. Il faudrait bien peu connaître les causes e,ni ont amené la .scission reli;;ieuse du seizième siècle , pour l'aUribuer aux prédications de Tetzel et a la vente d.'s indulgences. D'aiUres motifs, qu'on trouve avoués même pans l'ouvrage de M. Charles \ illers, portèrent les esprits a briser les liens religieux qui les altaclia'ieiil a l'K.;lise calliolique.

(2) Articnli pro clero, A. D. l'igA , Sparrow , 19b. Reçus par le synode de Lontlres , en 1597 , Sparrow , 248 , 2.y2. Canon, i l, Sparrow, 368.

de pénitence, et qu'ils les avaient employées à leur propre usage, (i). Le docteur Glover , dans sa réplique à l'évéque de Péterborough, n'a-t-il pas surabondamment prouvé que des commutations de pénitences à prix d'argent sont, encore aujourd'hui, accordées dans votre Eglise? D'après cela, accuserai-je l'Eglise d'Angleterre? Non, je pense seulement quo ses ministres do\ raient ê[r<^ plus circonspects en isirriiîiinant l'Eglise de Rome.

IV, De la grâce et du libre arbitre. — V Angleterre, à ce que vous nous apprenez , a la gloire ou la honte, selon l'opinion (jtion voudra s'en former, d'avoir vu naître Pelage, l'homme le plus extraordinaire dont 'e pays de Galles puisse se vanter, et le plus raisonnable de tous ces hommes que l'ancienne Eglise a stigmatisés d'une note d'héi-c.<ic. Il me reste encore à connaîlrc quelles sont les i)rcuves de raison supérieure qu'a données Pél;:ge. D'après ce que vous dites, il a nié le i éché origi'.i 'l ; cl en cela vous l'observez justement, il est tombé dans une erreur d Migereuse. Mais votis ajoiit-z : Pelage a défendu la b rnté de Dieu, en soutenant la doctrine du libre arbitre ; raisonneur plus habile, meilleur juge sur cette matière gue son antagoniste saint Augustin, qui, trop imbu de la philosophie qu'on lui avait enseignée à l'école des manichéens, en infecta l'Eglise entière pen~ dant plusieurs siècles, et amena par la suite la scission des chrétiens en catholiques et en protestants. Est-ce là un parallèle de bonne foi des mérites de Pelage et de saint .\ugustin, et donne-t-il une idée bien ex;îcte (le la controverse qui a eu lieu entre ces deux hommes? Vous ajoutez (\uede tous ces esprits ambitieux qui ont corrompu la vraie doctrine de la révélation, en y mêlant leurs propres opinions, Augustin est peul-êire celui dont les écrits ont eu les plus grands comme les plus funestes résultats.

Une multitude d'hommes éclairés de votre Eglise, ont eu de ce grand docteur une ojiinion bien dilTérente; vous trouverez leurs témoignages réunis dans l'ouvrage de M.

Brcrely, lequel a pour titre Religion de saint Augustin, imprimé en 1G20. Luther (2) afrir!ue que, depuis le temps des apôtres, l' Église n'avait pas eu de plus grand docteur que sairit Augustin : et que, après les divines Ecritures, il n'y a pas de iiires dans l'Eglise qu'on puisse comparer aux écrits de l'évéque d'Hippove. Si vous parcouriez seulement les endroits du savant ouvrage de Lardner qui ont trait aux manichéens, vous y verriez que le doclcur parle de saint Augustin dans bs termes les plus honorables; et comme Lardner avait attentivement lu et médité les œuvres de s.iint Augustin, son témoignage est certainement de ia plus grande imiiortance. Permettez-moi de vous recommander la lecture de ses Con- /"cs-vion-s; elles vous enchanteront. Quand il n'aurait écrit que cet ouvrage, il se placerait

(I) Cité par le docteur Curry , dans ses Mémoires liisto riques sur l'Irlande, vo.. 1, p. 109.

(ï) Luth. Op. éd. wilten, lome 7; loc. comni. classe, i. p. 45.

DÉFENSE DE i;ÉGL!SE ROMAINE.

jiaus lin naul rang parmi les plus sublimes, le |)lus é'égants et les plus pieux des écriv.iiiis .iscétiques.

OiiacUà la [)iéférence que vous donnez à IVlage sur sailli Augustin, jo n'ai pas besoin di.' dire à un lionnne aussi instruit que vous, que ies discutes sur le libre arbitre ont agile ! - monde avant et après i'iiitroduclion du - iiî'i ,ii uiisiiie. La (iii'lieulté a toujours été de .■('•couvrir (|uel(iue système qui puisse coucilii r la liberté de l'Iioaunc avec l'ir.niicnce du motif de sa détermination, (t qui rende les Ijonnes œuvres des hommes méritoires aux jeux du Tout-Puissant, sans quMKs cessent d'être un don absolu de sa bonté.

Pelage soutenait que dans le choix comme dans ràccomj)lissement du bien, IboMune agit indé[iendamment <ie la grâce divine. Au contraire , saint Augustin soutenait qtie la grâce cmpéciie ou aide la volonté de riiomuie, mais ne la détruit pas. Lorsqu'on le pressait d'expliquer co.'îimenl Dieu pouvait être runi(|ue auteur du bien , sans que sa grâce obligeât Thomme à le choisir et à l'accomplir, il recoîniaissail lextrème difficulté de la question : très-fréquemment , il ne répond (ju'en sécriant avec saiiU Paul (Bom. XI, .33) : Oli! </ue la sagesse et la science de Dieu sont profondes! que ses jiujenicnls sont impénétrables ! que ses voies sont incouij)réh<;nsiOles ! l\ senlad bien que le sujet dépassait sa raison ; i! savait qu'il viensiiail un temps où le Tout-Puit^sant serait jugé et compris, c'est-à-dire que toutes les dispositions de la Pîovidence seraient dérouiéiS;et (^ne la justice, la sagesse et l,i sainte té de ses conseils seraient mises à découvert.

Tel était le système de saint Augustin sur ce sujet difficile et abstrus : je vous iaissc maintenant décider entre révéque et son adversaire.

Je suis d'autant plus surpris de la sévérité de votre langage à l'égard de saint Augustin, que ce grand homme n'a jamais montré de dureté envers personne : il était humble et doux, même envers ceux qu'il jugeait blâmables. Il est sous ce rapport, un passage dans ses écrits, d'une beauté si exquise, que je ne puis mempècher de le transcrire, persuadé que vous aussi , vous le lirez avec plaJsir:Ç«e ceux-là jugent avec sévérité leurs frères tombés dans Verreur^ qui ne savent pas combien il faut de travail pour découvrir la vérité et pour éviter l'erreur 1 Que ceux-là soient sévères, qui ne savent pas combien il est difficile de guérir les maladies de V esprit, et de préparer les xjeux de l'intelligence à recevoir la lumière de la vérité ! Que ceux-là soient sévères qui n'ont jamais été embarrassés dans Verreur ! Quant à moi, je ne saurais être sévère ; je sairs la douceur et la longue indulgence dont j'ai eu besoin moi-même [Ep. ad fund.).

V. Delà transsubstantiation. — Vous nous apprenez que de toutes les corruptions du christianisme, il n'y en a eu aucune que les papes aient si longtemps hésité à sanctionner, que le dogme de la transsubstantiation. Vous parlez de la flagrante absurdité de cette doctrine, et yous liles que le pape Grégoire VII penchait

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pour Bérenger, qui refusait de Tadmettre. Mais il n'est aucune de ces assertions à l'appui de laquelle vous citiez la moindre autorité : Je les nie toutes ; et [)0ur les autorités sur lesquelles je fonde ma dénégation, je vous renvoie à la lettre du docteur Milner sur \aTranssubstiinlialion, (jui se trouve parmi celles qu'il a adressées a feu le docteur Slurgcs; à ses lettres sur le même sujet dans sa fin de la Controverse , ci dans sa puissante Justifient tion. — J'aime de toute mon âme , disait feu le doyen Milner de Carlisle, un argument en forme : si vous avez le même gfîût, je vous recommande de lire les trois ouvrag s que je viens de citer : vous trouverez dans chacun d'eux plus d'un argument puissant sur le sujet eu question. Si vous lisez ce qu'on dit de Cérenger, dans T Histoire littéraire delà Fiance, vous verrez combien vous avez mal entendu ce qui s'est passé entre cet homme célèbre et le pape Grégoire VII. Vous verrez qu'aussitôt (|ue la doctrine de Bérenger fut connue, elie fut accueillie connue toute nouveauté religieuse, par un murmure de réprobation des pasteurs d.> l'Eglise de Jésus- Chrisl. Vous verrez qu'avant qu'elle fût condamnée [lar Grégoire VU, elle avait été snccessiveoK ni coiidamuéepar le pape Léon IX, par Vicl r lî, Nicolas II et Alexandre 11, et proscrite par des conciles a semblés à Rome, à Paris, à Ver<ei! en 1050, à Florence en lOS'ii, àllomecislOoS, 1076,1078 <'t 1079; etqu'enfin a[)rès (11- nombreux subterfuges, cette doctrine fut rétractée par son auteur; qu'il vécut encore dix ans après i^i\rétractalion, et mourut repentant. Il est possible qu'après avoir parcouru ces lignes, et consulté les autorités auxquelles elles renvoient, vous niez encore la vérité du dogme catholique sur la transsubstantiation ; mais je ne pense pas qu'après les avoir lues, vous puissiez ( roire encore que, lors de l'exaltation de Grégoire Vil, ce dogme fût regardé comme ene nouveauté; ni qu'il soit décent de le traiter, ou ceux qui y croient avec mépris.

Je reviendrai sur ce sujet dans ma dernière lettre ; là j'examinerai le statut de la trentième année du règnedeCharles II, qui oblige les pair.-, du royaume , avant de prendre place au parlement, à jurer qu'ils rejettent la transsubstantiation ; statut qui, en admettant les Juifs, les mahométans, les déistes et les athées dans le parlement, exclut les pairs ciitholiques romains de leur siège héréditaire dans cette auguste assemblée.

J'essaierai de faire voir qu'aucun protestant qui croit à la présence réelle de Jésus- Christ dans l'eucharistie, soit d'après le mode de transsubstantiation , de consubstantiation ou dimpanation, ou sous toutautre mode imaginable, NE PEUT CONSCIENCIEUSEMENT prêter

le serment contre la transsubstantiation et les saints, prescrit par le statut.

Pour le moment, je me bornerai à mettre sous vos yeux les sentiments d'un préla! qui fut revêtu de la plus hautediguité dans l'Eglise d'Angîeterre, dont la mémoire est révérée par tous ses disciples, et que plus d'une fo's vous avez célébré dans vos é.'iits. Ouand uo ar-

DÉMONSTRATION ÉVANGELIQUE. BUTLER

chevéque comme Laud, pour lequel vous professez une profonde vénération, fait une profession do foi si sincère, si solennelle , si explicite, sur la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l'eucharistie, comment pouvez-vous, ou comment un homme qui pense peut-il affirmer que la croyance des catholiques romains surla transsubstantiation est une idolâtrie?

L'aulel, dit l'archevêque Laud, est la demeure la plus cminenle de D'ieu sur la terre ; plus grande même que la chaire ; car c'est là çu'on/îf. Hoc est corpus meu in 1 Dans la chaire, il ne peut y avoir tout au plus que, hoc est verbuin meum, et il est dû plus de respect au corps quà la parole du Seigneur, et au trône sur lequel il est ordinairement piéseiit, qu'au siège sur lequel saparote est prcchée {Discours dans la chambre ctoilc'e, p. 4-7). — Partout, dit-il encore [Conférence avec Ficher, p. 194), on convient avec l'Eglise d'Angleterre , que dans le très-saiut sacrement , celui qui reçoit dignement Jésus-Christ participe par sa foi, vraiment et réellement, au véritable et réel corps de Jésus-Christ. Les catholiques romains admettent un mode de présence, que beaucoup d'autres nient ; les luthériens en admettent un autre qui est nié par un plus grand nombre encore ; quant à /'Eglise d'Angleterre, rien n'est plus simple que ce qu'elle croit et enseigne : la présence réelle est vraie de Jésus- Christ dans le sacrement, et l'Eglise d'Angleterre est protestante aussi. — Dans une autre occasion, critiquant Icscxpressions de Bellarmin, conversionem panis esse substanlialem, sed arcanum et ineffabilem. — Si le savant cardinal , dit Laud , avait omis le mot conversionem et avait confirmé seulement la présence réelle du Christ(/«n.s l'hostie, d'après un mode mystérieux et véritablement ineffable jamais personne n'aurait mieux parlé.

VI. De l'autorité du pape. — Vers la fin de ce chapitre de votre livre , vous citez quelques expressions touchant la dignité et le pouvoir du souverain pontife, que vous avez, dites-vous, Irouvéesdansdes écrivains catholiques , ou dans des documents historiques; expressions que vous représentez comme insultant au bon sens et d'une impiété révoltante. Mais vous ne faites pas mention une seule fois de l'ouvrage ou du document qui vous servent d'autorité. En supposant même que vos citations fussent exactes, que prouveraient-elles contre l'Eglise romaine ? Ce n'est pas là le langage de cotte Eglise; ce sont seulement des expressions échappées à des individus; et quel que soit leur rang ou leur caraclcrc , l'Eglise catholique romaine n'en est pas responsable.

On pourrait imaginer une chaîne non interrompue d'écrivains qui ont traité de l'autorité du pape. Au premier anneau , nous placerons ceux qui ont immodérément exalté ses prérogatives; au dernier anneau, ceux au contraire qui les ont injustement déprimées. Le chaînon du centre pourrait être considéré comme représentant le canon de la dixième session du concile de Florence , qui a déterminé que, plein pouvoir a été dé-

légué à l'évêque de Rome, en la personne de saint Pierre , pour entretenir , régler et gouverner l'Eglise universelle , comme il est dit dans les conciles généraux et dans les saints canons. Voila la doctkine de i.'eglise catholique ROMAINE SUn l'autorité DU PAPE;

l'obligation de rien croire au delà n'est imposée à aucun catholique romain. Deux opinions représentées par les chaînons intermédiaires , de chaque côlé du chaînon central , sont soutenues parmi les catholiques. Les chaînons de droite peuvent être < onsidérés comme représentant l'opinion d'Orsi , et de l'autour du savant traité intitulé ()hîs est Peirusl lesquels expliquent la doctrine exprimée dans le concile de Florence , dans le sens le plus étendu en faveur de l'autorité (lu pape. Les chaînons iiitorméiliairos , à gauche, représentent Bossuot , de Marca et d'autres écrivains qui expliquent le canon dans un sens limité. Les premiers ont reçu le nom de théologiens transalpins ou ullraluontains ; les seconds sont appelés cisalpins, et le plus souvent gallicans. Je tâcherai de vous offrir un aperçu de ces différents syslèmos, après avoir établi d'abord ce que l'Eglise catholique romaine considère comme étant arti( lo do foi, d.ins cet important symbole.

VIL Doctrine universelle des catholiques romains relativement à la suprématie du pape. — C'est un article de la foi catholique romaine, que lo pape a , de droit divin : 1° une suprématie de rang; 2° une suprématie de juridiction dans les affaires spirituelles de l'Eglise ; 3" l'autorité principale dans la définition dos articles de foi. En conséquence de ces prérogatives, le pape tient le premier rang dans la iiiérarchie ecclésiastique ; il a le droit de convoquer les conciles et de les présider, soit en personne , soit par délégation, et de confirmer l'élection des évêques : toutes les causes spirituelles peuvent lui être soumises par forme d'appel . et en dernier ressort ; il a le droit de promulguer des bulles, des formulaires : quand le corps universel ou une grande majorité des évêques y ont donné leur assentiment, soit par un consentement en forme ou par une tacite adhésion, tous sont tenus désormais de les reconnaître. Jiome, disent-ils, en pareil cas, a parlé , et la question est décidée. C'est au pape , d'après l'opinion de tous les catholiques romains , qu'appartient aussi la surveillance générale des affaires de l'Eglise , conformément aux canons; quelquefois même, mais rarement , et dans les cas extraordinaires , il peut agir en opposition aux canons. Dans les matières spirituelles où son autoritcest limitée par les canons, il lui reste encore des droits au respect et à la déférence des fidèles. Jusqu'ici il n'y a pas de dissidence d'opinion parmi les catholiques romains ; mais ailleurs ils se partagent en transalpins et en cisalpins. Vous devez sentir que je lionne ici aux mots de transalpins et de cisalpins le sens qu'on leur attribue généralement dans cette sorte de controverse. Sans doute, il est plusieurs contrées transalpines où prédoininont les opinions cisalpines sur le pouvoir du papej

maisje ne sache pas qu'il existe aucun pays cisalpin où l'on ait adopté les opinions transalpines.

VIU. — Différence entre les doctrines transalpine et cisalpine, sur la puissance temporelle et spirituelle du pape. — Le grand débat entre les théologiens, au de là ou en deçà des monts, sur la puissance du pape, consistait anciennement en ce que les transalpins attribuaient au pape un droit d'origine di- Tine à l'exercice, au moins indirect, du pouvoir temporel, dans l'intérêt même du pouvoir spirituel; par une conséquence naturelle, ils soutenaient que le pouvoir suprême, dans chaque Etat, devait être tellement soumis au pape , que , lorsqu'il jugeait que la conduite du souverain rendait son intervention essentielle , le prince pouvait être privé de sa souveraineté ; que le papeavait le droit, dans ce cas, de dispenser ses sujets de la fidélité en vers leur monarque, de les absoudre de la violation de leur serment; et même, que, dans les occasions ordinaires, il pouvait contraindre à reconnaître son autorité et sa juridiction spirituelle, par l'emploi et l'usage des peines civiles. Les cisalpins, au contraire, soutenaient que le pape n'avait aucun droit à s'immiscer dans les affaires temporelles des gouvernements, ni à exiger qu'on obéît à son autorité spirituelle par l'emploi de mesures temporelles ; et par conséquent qu'il ne pouvait priver un monarque de sa souveraineté, délier ses sujets de leur serment , ni exiger qu'on se soumît à son autorité spirituelle par des peines civiles. Celte diversité d'opinion n'existe plus maintenant , les théologiens transalpins ayant à la fin adopté sur ce sujet les opinions cisalpines.

Mais quoique en ce point important les deux parties se soient enfin accordées, elles sont encore divisées sur quelques autres.

Dans les affaires spirituelles, les théologiens transalpins ailrihaenl AU pape un pouvoir indépendant de contrôle sur toute l'Eglise, dans le cas où l'Eglise refuserait de recevoir les décrets du souverain pontife, et par conséquent sur jun concile général, qui représente l'Eglise; ils lui attribuent cette même autorité dans les affaires ordinaires, cette même indépendance des canons de l'Eglise universelle; ils représentent le pape comme la source de tout ordre spirituel, de toute juridiction, de toute dignité; ils lui défèrent tous jugements en matières religieuses ; le pouvoir d'évoquer toutes les causes spirituelles, de constituer, de suspendre, de déposer les évêques; de conférer les dignités et les bénéfices ecclésiastiques, tant au dedans qu'au dehors de ses Etats, comme autorité patronale et supérieure; d'exempter, de relever les individus et les communautés de la juridiction de leurs prélats ; d'évoquer devant le saint-siège, ou devant des juges nommés par le saint-siége, toute cause actuellement pendante dans une cour ecclésiastique; et de recevoir immédiatement les appels de toutes sentences des cours ecclésiastiques, bien que ces cours fussent inférieures et ressorlissent intermédiairement d'une cour su-

DÉMONST. EVANG. XII.

périeure : ils attribuent en outre au pape le don extraordinaire de l'infaillibilité, lorsqu'il rend une décision solennelle sur un article de foi quelconque.

Les cisalpins enseignent que, pour les affaires spirituelles , le pape est soumis à l'Eglise, en point de doctrine et do discipline et au concile général qui la représente; qùil est soumis aux canons, et ne peut, excepté dans les cas extrêmes , dispenser de leur observation ; que, dans ces cas-là même, la dispense qu'il accorde est subordonnée au jugement de l'Eglise; que la juridiction des évêques ne dérive que de Dieu immédiatement; que le pape n'a pas le droit de conférer des' évêchés ou autres bénéfices spirituels dont un autre serait investi par le droit commun, la prescription , un concordat ou toute autre règle générale de l'Eglise, lis admettent que le pape peut appeler de la sentence du métropolitain, mais qu'aucune évocation ne peut avoir lieu dans le temps que la cause est encore pendante; ils croient qu'un concile général peut, sans le consentement du pape et malgré le pape même, établir des réformes dans FEglise; ils nient que sa personne soit infaillible, et tiennent qu'il peut être déposé par l'Eglise ou dans un concile général, pour cause dhérésie ou de schisme ; et que,' dans un cas urgent, quand il y a une grande divergence d'opinion, on peut en appeler du pape au concile général à venir (Ij.

En 1788, quelques questions sur le pouvoir du pape, dans les affaires temporelles furent adressées à la demande de M. Pilt à diverses universités étrangères dont on voulait connaître l'opinion. Nous transcrirons dans l'appendice ces questions et les réponses qu'y firent les universités.

Telles sont donc les doctrines transalpines et les doctrines cisalpines sur l'autorité du pape; les unes et les autres, vous devez l'apercevoir, diffèrent beaucoup de celles que les anneaux opposés de ma chaîne fictive représentent. Les unes et les autres sont enseignées par les catholiques romains, mais m les unes ni les autres ne sont l'expression de la foi de notre Eglise; vous trouverez -.la véritable expression de la foi catholique dans le canon du concile de Florence que j'ai cité plus haut. La doctrine enseignée dans ce «canon sur le point en question, et celte doctrine seulement, est donnée par l'Eglise catholique romaine aux fidèles , comme un article de toi. — C est de cette doctrine, mais de cette doctrine seulement, et des conséquences qui peuvent en être raisonnablement déduites , que les catholiques romains doivent répondre.

i'i\ ^^^^'^1^"^ sur les imputations faites à IL g lue catholique romaine, par le docteur Southei/, relativement à des expressions har-

et) Ces circonstances sont si rares, selon Bossuet nn'il est presque impossible de citer de vériiai)les exemnlcs d un pareil cas extrême dans le cour.^ de plusieurs siècles <i Les cas auxquels la France soutient le recours du umk au conc.le.dit l'évêque de Meaux, sont si raS quîpS on peut en trouver de vrais exemples eu plusieurs siè-

EuetT v"l.'9,'ri7l! Ed."Êer' ''^^^^'"- °^"^'^^^ '^

{Neuf.)

dies échappées à quelques-uns de ses écrivains qui ont traité de l'autorité du pape. — Jusqu'ici j'ai discuté avec vous, dans l'hypothèse que les doctrines et les assertions que vous nous reprochiez peuvent se rencontrer chez des écrivains respectables qui les auraient hasardées avec candeur et bonne foi. Vous ne citez pas d'auteur, vous ne produisez aucun document à l'appui de vos assertions; vous devez sentir combien s'accroît ainsi la difOcullé de la défense que votre ouvrage nous impose; il vous faudra donc m'excuser si j'exprime quelque doute sur le sens que vous attribuez aux expressions des écrivains catholiques romains dont vous vous plaignez; vous me pardonnerez encore quand je demanderai à savoir si le caractère des écrivains que vous citez peut donner de l'importance à leurs paroles.

Vous dites que le nom de Dieu a quelquefois été donné au pape , cela peut être; mais vous n'ignorez pas que, dans la Bible, les rois, les princes et les magistrats sont appelés des dieux. Non pas que la Bible les regarde comme des divinités, ou comme participant à la nature divine, mais comme des êtres privilégiés, et exerçant par délégation le pouvoir, la justice, la miséricorde , ou quelqu'autre attribut de la Divinité. Combien de fois les empereurs chrétiens n'ont-ils pas dit, nostradivinitas,nostraperennitas,noslra œternilas, nostrœ divinœ vocis oraculum, nostra divina sancita ! Notre divinité, notre éternité, l'oracle de notre divine voix, nos divines lois : lisez les Titres d'honneur de Selden ^première partie , c. V, § 3] ; lisez les Commentaires de Calvin sur les passages des psaumes où David est appelé le Fils de Dieu, où Salomon est appelé Dieu, où les juges sont appelés dieux. Calvin fait voir que le mot dieu est employé dans tous ces cas, non pas comme exprimant un attribut de la Divinité dans ceux auquel on l'applique, mais pour indiquer leur éminente dignité. Que , dans quelques circonstances, on ait employé cette expression dans le sens que je donne îci, je ne le nie pas. C'est un exemple du mauvais goût du siècle ; en effet, la plupart des épithètes hyperboliques qui désignent les monarques et d'autres illustres personnages, ne pourraient pas soutenir l'épreuve de la critique: vous savez combien Erasme en a ri dans son Encomium nioriœ. Je me joindrais volontiers à vous pour en rire; mais je suis surpris de vous voir ainsi traiter sérieusement une matière aussi peu sérieuse. Cela convenait à Foulis, l'auteur de l'Histoire des trahisons de Rome; c'est Foulis qui probablement .vous a fourni cette observation ; mais assurément, il était indigne de vous d'en faire le sujet d'une grave discussion. Je vous défie de produire un seul exemple où le mot dieu, soit employé potenlialiler pour désigner rElrc suprême, et appliqué au pape par un écrivain catholique ; je vous défie de citer aucune époque, aucun acte, où le pape ait accepté ou usurpé une expression semblable dans un sens quelconque. Dès lors, pourquoi

cette imputation, aussi amère que ridicule, nous est-elle faite?

Dans l'avant dernière page de ce chapitre de votre ouvrage , vous dites : On a avancé jusqu'à cette monstrueuse proposition : Bien aue la foi catholique nous enseigne que toute vettu est louable et que tout vice est un mal ; néanmoins, si le pape, par l'effet d'une erreur, nous ordonnait de commettre des actions vicieuses et nous défendait les vertueuses, l'Eglise serait tenue de croire que les vices sont louables et que la vertu est un mal ; ce serait pécher que penser autrement. Le pape pourrait changer la nature des choses, et faire que l'injuslice deviendrait justice;

Doctrine monstrueuse en efl'et, mais accusation également monstrueuse contre l'Eglise romaine! Cette accusation n'est-elle pas fondée uniquement sur un passage du traité du cardinal Bellarmin, de Rotnano pontifice (1) ? Si cela est, elle est si fragile qu'elle tombera du moment où vous ouvrirez Bellarmin. Vous verrez à l'instant même que, non-seulement Bellarmin ne professe pas la doctrine que vous attribuez à l'Eglise romaine, mais qu'il tient le contraire de cette doctrine pour une vérité incontestable et reconnue. Il établit celle proposition ; il la combat et s'engage à prouver sa fausseté en démontrant que, si elle était vraie, elle autoriserait le pape à changer la vertu en vice, et le vice en vertu. Ainsi, vous trouverez que la proposition que vous imputez à Bellarmin est considérée par lui comme une absurdilé , et dune fausseté si évidente, qu'une autre proposition qui y conduirait ou qui en serait une conséquence, participcr.iit de sa nature, et serait nécessairement fausse et absurde. La doctrine des catholiques romains n'esl-elle donc pas diamétralement opposée à celle que vous leur attribuez ?

Vous dites plus loin, que les commentateurs vont jusqu'à donner au pape la qualification blasphématoire de Notre-Seigneur Dieu le pape. Il y a deux cents ans que celle accusation a été faite contre les commentateurs, et depuis deux cents ans, elle a été victorieusement réfutée. Vous l'avez probablement copiée, de la première ou de la deuxième main, du Glossa final., cap. Cum imiter extra. Joan., XXII. Le père Eudaemon Joannes, dans son Apologie pour le père Carnet, publiée en 1610, nous apprend que , dans le passage en question, il a trouvé le mot Deum [Dieu) dans quelques éditions du Glossaire; que ce mot était omis dans quelques autres; qu'en conséquence, il a voulu consulter le manuscrit Zenzelini du 'Vatican, qui, dit-il, pouvait être consulté tous les jours, et qu'il a trouvé qu'il fallait lire Dominum nostrum pa^ pam, notre seigneur le pape. Après cette explication, vous conviendrez sans doute avec moi qu'il n'y a pas plus de raison d'accuser les commentateurs sur le Corpus juris cano-

(1) Liber rV, c. 5 de Dccretis inornm, tome I, p. 721, Ed. Lugclun. loi. l.^OG. Voyez eiicni'»;, dans le niôme VO' luiiie , les pages 503 , 59i , 781) , 790, où il examine celtfl doiiriiij : a Le paiio csl le souveraia du monde. »

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

nici, d'avoir donné au pape répilhète de Dieu, que d'accuser l'Eglise d'Angleterre d'avoir justifié l'adultère, parce que, dans quelques éditions de la Bible anglaise, le mol pas est omis au dixième commandement contre l'adultère.

Dans le même ouvrage, Bellarmin examine cette proposition : Le pape est le maître du monde entier. Je présume que c'est cette proposition que vous avez en vue, quand vous dites que, les tdtramontains attribuaient au pape une plénitude de pouvoir qu'ils lui croyaient le droit d'exercer sur tous les princes de la chrétienté, dans toute l'étendue du mot, et enseignaient qu'il était le roi des rois et le maître des maîtres, La proposition, dans les termes que je viens d'énoncer, est avancée, disculée et réfutée par Bcllarmin; proposition tellement absurde, que c'est presque perdre son temps que de la réfuter. Ne savez-vous donc pas qu elle a été repoussée comme le dernier degré de l'erreur, pour ne pas dire comme le dernier degré de la sottise et de l'impiété, par un nombre infini d'écrivains catholiques éminents en science? Que d'ouvrages censurés publiquement où cette proposition était soutenue I que d'écrivains condamnés dans les pays catholiques, et avec les expressions de réprobation les plus fortes pour l'avoir défendue, tels que Santarellus et Malagola 1 Sur quel fondement pouvezvous donc imputer cette proposition comme une sorte d'acte de foi, aux catholiques romains, qui la repoussent de toutes leurs forces ? Quoi donc, la justice n'exigeait-elle pas que vous fissiez connaître le nom des auteurs dont les écrits renfermaient ces propositions que vous offrez à l'exécration publique? Je soupçonne que, si vous y étiez contraint, on trouverait en général que ces expressions employées par ces écrivains avec peu de goût, sans doute, ne s'appliquent qu'à l'autorité de l'Eglise et du pape son chef visible, sur tous les fidèles, dans les affaires spirituelles ; autorité qu'ils doivent reconnaître sous peine des censures spirituelles, et d'excommunication même. S'il en est ainsi, les catholiques romains demandent-ils pour leur Eglise plus de pouvoir que les protestants n'en demandent pour la leur? Les ministres de votre Eglise ne réclament-ils pas le pouvoir d'excommunier? A. cette excommunication tous ses membres, rois, seigneurs ou sujets, ne sont-ils pas égalementsoumis?Chaque pierre que vous lancez contre notre Eglise ne vientelle pas rebondir contre la vôtre?

Les expressions que vous avez trouvées dans nos auteurs ont-elles une autre signification? Si elles n'en ont pas d'autre, vos écrivains ne sont-ils pas également blâmables? Voyez votre Wickliffe tant vénéré, vos réformateurs également vénérés du moyen âge ; voyez les réformateurs primitifs, voyez les doctrines exagérées et les pratiques de Knoxl Dans l'opinion de tous ces réforma- ■ leurs, les rois, les seigneurs et leurs sujets, * doivent, si le bien de l'Eglise l'exige, être I punis d'excommunication et même d'une L peine plus forte.

Ecoutez l'évêque Gibson se plaignant du droit des cours temporelles de ce royaume à publier des injonctions. Ecoulez-le affirmant que le parlement ne devrait pas se mêler des affaires de la religion ; voyez son mécontentement au sujet de la cour des délégués, ses objections contre un chancelier laïque, contre les commissaires laïques et contre les autres officiers laïques dans les cours spirituelles ; ses itlées sur la force des canons promulgués par l'Eglise ; ses vœux pour qu'aucun acte du parlement, concernant la religion, ne fût décrété sans être soumis au clergé, avant d'avoir reçu son approbation ; rappelez-vous ces plaintes amères, sur ce qu'un procès ecclésiastique était poursuivi au nom du roi. L'esprit qui suggérait ces plaintes, ces objections, ces cris, ces alarmes, dans le dix-huitième siècle , est-il ïrèj-différent de l'esprit qui animait les avocats de lindépendance du clergé à l'égard de la puissance civile dans le moyen âge?

Vous parlez , dans une autre partie de ce chapitre de votre ouvrage , des envoyés qui se prosternèrent devant le pape, en disant : 0 toi qui effaces les péchés du monde , prends pitié de nous ! Peut-être devez-vous ce conte à Foulis. Mais il n'est pas jusque Foulis, l'ignoble Foulis, qui ne rapporte (ce que vous omettez, vous) que le pape dédaigna ce salut. Paulus Emilius , sur la foi duquel repose cette histoire, racoiite que la ville de Pa terme ayant gravement offensé le pape, lui envoya de saintes gens pour ambassadeurs, lesquels se prosternèrent à ses pieds , comme devant l'autel et la sainte hostie, saluèrent le CHRIST AGNEAU DE DIEU , et prononcèrent d'une voix suppliante les mots mystiques de l'autel : Agneau de Dieu, qui effacez tes péchés du monde , ayez pitié de nous! qui effa~ cez les péchés du monde, faites-nous paix. Le pape leur répondit , qu'ils agissaient comme ceux qui , après avoir frappé le Christ, le saluaient du nom de roi des Juifs ; qu'ils étaient ses ennemis, quoique, par ces mots, ils fissent des vœux pour lui. Je transcris en note , le texte de l'historien (1). Permettez-moi de vous faire observer que votre accusation est en partie mal fondée. Vous représentez les envoyés s'adressant au pape comme à l'agneau de Dieu : l'historien les représente comme s'adressant au Christ, l'agneau de Dieu. Vous laissez supposer à vos lecteurs que cette salutation était tout entière de cérémonial ; l'historien nous apprend, au contraire, que ces formes de langage, employées dans un moment de détresse , avaient pour but id'exciter la sensibilité du pape, en lui

(1) « Cura apud poiilificeni de hac consternatione agere- Uir, a panormiiaiiis missos ad euni oraLores, viros sanclos, qui ad pedes illius strali, velut pro arahO!-liaque,Chrislum agimra Dei saluianies, illa ctiam ex aliaris mysleriis verba supplices effai-eiiLur : — « Qui tollis peccaia iiiundi , miserere nosUi : — Qui loUis peccala nuindi, doua nobis pacem. Ponlificem respondisse, pauornnlanos agere quod fecisseul qui cuui Cliris:um pulsareni, eunidein regem Ju-. dœorum salulabaiu, re liosles, faudo salvere jubeules. » Pauli Emilii vcronensis liisiorici clarissimi, de rébus geslis Francoruii), liber X. Chruiiicon de iisdem rcgibus ex Pha-* raiimudo usque ad Henricuni II, fol. 528.

DÉMONSTRATION ÉVANGELIQUE. BUTLER.

rappelant l'humble prière des fidèles adressée durant la messe, au Christ, agneau de Dieu. Vous laissez encore croire à vos lecteurs que cette adresse fut reçue favorablement : l'historien assure qu'elle fut rejclée avec indignation. — Plus tard , un autre pape , repoussant les hommages d'une basse flatterie : Petrus, dit-il , non egct mcndacio vestro; veslra adulatione non eget. — Pierre n'a que faire de vos mensonges ; il n'a pas besoin de votre adulation.

Je suis assez vieux pour me rappeler cette fête soh'nneWe de S tral ford upon uvon, où, au milieu des applaudissements, des cris de joie de la noblesse anglaise et duclcrgé, et d'une assemblée brillante, l'orchestre fil entendre:

'Tislie! 'tisliul The God for our idolulrij !

Shakespear ! Shakcspcar ! Sliakcspearl

Un théologien aurait pu froncer le sourcil, un philosophe sourire à colle mascarade; mais il aurait été absurde d'accuser la bruyante multitude d'avoir voulu déifier Shakespear.

Ainsi tombent les accusations contenues dans ce chapitre de son livre. Si j'avais plus de temps à ma disposition, et une bibliothèque plus riche, je pourrais découvrir d'autres erreurs dans ce chapitre de votre ouvrage. Quoi qu'il en soit, pcrinctlez-moi de vous sommer de dire si vous croyez en conscience qu'il y ait aujourd'hui un seul catholique qu'on puisse justement accuser des doctrines monstrueuses et blasphématoires que vous essayez dans cette partie de voire écrit de nous imputer. Rappelez-vous la déclaration de l'Eglise gallicane de 1682 , sur l'indépendance du temporel des rois, déclaration reçue aujourd'hui dans toute la catholicité. 'Rappelez-vous les opinions des universités étrangères, opinions provoquées par M. Pitt. Rappelez-vous les serments que prélcnl les Anglais, les Irlandais et les Ecossais de la religion catholique ( Voxjez Vap~ pendicc) ; et leur conduite surtout I et ensuite , déclarez explicitement si , comme homme, comme genlleman, ou comme chrétien, vous pouvez de bonne foi et honorablement nous poursuivre de vos insultes ?

Je terminerai cette lettre en transcrivant la pièce suivante : j'espère que , dans l'esprit des lecteurs, elles nous justifiera des accusations auxquelles elle a rapport.

X. Défense de VEglise catholique romaine, par un théologien de cette communion, contre les accusations de l'cvécjuc actuel de Winchester. — Dans la Vie de M. Pitl, récemment publiée par le docteur Tomline , évéque de Winchester , est un court récit de l'acte du parlement, en date de 1791 pour le soulagement des catholiques romains anglais ; ce récit a causé beaucoup de surprise aux catholiques, et occasionné de la part d'un prêtre séculier de leur coniniunion la lettre suivante, adressée à sa seigneurie :

Monseigneur,

Dans les mémoires de voire seigneurie sur la Vie de M. Pitt, vol. II, i)ag. 'lOO, se trouve ce passage :

« // avait été présenté une pétition à la

- chambre des communes, le 7 mai 1789. par

quelques individus qui prenaient le titre de

catholiques dissenlers, indiquant par là qu'ils

ne croyaient pas généralement à tous les dog

■ mes enseignés par l'Eglise catholique. Les pé titionnaires exposaient qu'eux et d'autres ca-

■ tholiques se trouvaient soumis à diverses lois pénales, à cause des principes religieux qu'on leur attribuait ; principes dangereux pour la

', société, et totalement opposés à la liberté ci-

■ vile et politique; ils croyaient en consé- : quence devoir à leur pays et à eux-mêmes, de ■■ désavouer publiquement et de protester contre

les cinq propositions suivantes : — 1° Que les princes excommuniés par le pape , ou pur toute autorité émanant du siège de Home, peuvent être déposés ou assassinés par leurs sujets ou par toute autre personne; — 2" Qu'une obéissance passive est due aux ordres et aux décrets des papes et des conciles généraux, lors même qu'ils exigeraient une résistance ouverte au gouvernement, le renversement des lois et des libertés du pays, et l'extermination de tous ceux qui ne professeraient pas la religion catholique ; — 3" Que le pape, en vertu de sa puissance spirituelle, peut s'affranchir de tout serment ou de tout traité ; — k" Que non-seulement le pape, mais même un simple prêtre, a le pouvoir, selon son bon plaisir, der émettre les péchés, et peut, par conséquent, absoudre du crime de parjure, de rébellion etde haute trahison; — 5° Qu'on ne doit pas garder la foi jurée aux hérétiques (1).

« Permettez-moi d'observer, monseigneur, que le compte rendu ci-dessus, loin d'être fidèle, contient une erreur grossière que, par respect pour votre seigneurie j'aime à croire involontaire. Il est vrai que les pétitionnaires, en 1789, s'intitulaient catholiques dissenters ; il est également vrai que beaucoup de catholiques protestèrent contre le titre pris par les pétitionnaires; et, par celte raison, qu'ils considéraient l'expression de dissenters comme devant s'appliquer à ceux qui avaient abandonné l'ancienne foi dans le seizième siècle, et non pas à ceux qui en avaient hérité dans les temps présents. Mais il n'est pas un seul être pensant qui, avant votre seigneurie, ait jamais insinué que les pétitionnaires fussent dissentants des autres catholiques à l'égard des doctrines contre lesquelles ils prolestaient.

« Les pétitionnaires n'avaient pas non plus insinué que les maximes qu'ils rejetaient fussent soutenues par aucun catholique : ils savaient, à la vérité, que de telles maximes avaient été imputées à d'autres catholiques ainsi qu'à eux ; mais comme ils ne faisaient de pétition que pour eux-mêmes, ils se bornèrent à protester pour leur propre eomple seulement. i

'< Ce n'est pas, au surplus, de ces inexactitudes, mais de la note qui les suit, que les

(1) « Ces cinq propositions se trouvent dans les décrets des conciles et autres documeiils aullicnliques de l'Eglise de Rome, et ont toujours été considérées comme faisant )iarlic de la loi des papistes. » (Note de l'évoque , dans s» Vie de M. Pitt. -

catholiques se plaignent principalement (Foy. la note à tapage précédente).

« L'assertion contenue dans celte note est non-seulement erronée en point de fait, mais elle est calculée pour faire sur l'esprit public une impression extrêmement défavorable aux intérêts des catholiques, m les représentant comme membres d'une Eglise qui inculque, comme faisant partie de sa foi, des doctrines subversives de la fidélité envers le prince et des devoirs sociaux, doctrines qui ne peuvent être tolérées par aucun gouvernement ni dans aucune société. Il est peu de lecteurs de ces mémoires qui voudront prendre la peine de s'informer sur quoi repose cette accusation ; elle sera admise comme vraie d'après le témoignage de l'écrivain.

« Les catholiques nient que les cinq propositions en question aient jamais fait partie de leur foi; ils défient votre seigneurie de prouver cette assertion ; ils vous somment de produire, si vous le pouvez, les décrets des conciles et les documents authentiques de V Eglise de Rome , dans lesquels ces propositions se trouvent. Si vous ne pouvez le faire, ils comptent que vous aurez le courage d'avouer, avec l'empressement d'un honnête homme et la charité d'un chrétien, que vous avez été trompé.

« Totre seigneurie dit que ces cinq propositions ont toujours été regardées comme faisant partie de la foi des papistes; mais par qui? par les catholiques ? Très-certainement non; ils les ont toujours rejetées. Par leurs adversaires ? mais vous devez sentir qu'il faut ajouter peu de foi à des adversaires en général, surtout quand les passions de ces adversaires ont été excitées, et leur jugement affecté par une controverse.

« Mais quelle est la signification de ces mots, 07it toujours été? ils paraissent impliquer que les maximes en question étaient non-seulement regardées autrefois, mais sont encore regardées aujourd'hui comme faisant partie de la foi catholique. Il est cependant impossible qu'une erreur aussi grossière puisse subsister aujourd'hui. Votre seigneurie ne peut ignorer qu'en 1788 les universités catholiques de Louvain , Douai, Paris, Alcala, Valladolid et Salamanque, quand ces corps savants furent consultés pour satisfaire M. Pilt {voyez l'appendice) , dédaignèrent l'imputation, comme méchante, fausse et calomnieuse. Vous ne pouvez ignorer qu'en 1791 Pie VI, dans sa lettre aux archevêques catholiques d'Irlande , non-seulement condamna ces doctrines , mais déclara qu'elles n'ont été imputées au saint-siége que dans la vue de le calomnier. Vous ne pouvez ignorer que les catholiques anglais et irlandais saisirent la première occasion qui leur fut offerte pour protester sur serment contre de telles doctrines. Vous ne pouvez ignorer que ce serment-là même fut prescrit par la législature comme une déclaration satisfaisante des principes religieux de ceux qui le prêteraient. Quelle plus forte preuve peut-on désirer ou imaginer? La déclaration du premier évêque de l'Eglise catholique, le lan-

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

gage uniforme des universités catholiques, les serments des catholiques, tant la'iques que ecclésiastiques, dans tout le royaume uni, et l'autorité de la législature, tout concourt à montrer que ces cinq maximes ne font pas partie de la foi catholique. Certainement le préjugé le plus invétéré doit céder à un témoignage aussi général et aussi concluant (1).

J'ai l'honneur, etc. Un Catholique.

» Londres, 12 juin 1821.

LETTRE XI

Origine de la ré formation. Les ordres mendiants. Persécutions sous la maison de Lancastre.

Monsieur, Vous arrivez maintenant à un sujet sur lequel j'aurais désiré que vous eussiez écrit un volume entier et impartial, au lieu d'un chapitre court et inexact : je veux parler des préliminaires de la réforme de Luther, c'est ce qu'on appelle souvent en Allemagne reformatio ante rcformationem. On lit dans la préface de Y Histoire de la réformation , par Beausobre, qu'il avait écrit un ouvrage sur ce sujet important : j'ai fait beaucoup de recherches pour me le procurer, tant à Londres qu'à l'étranger, et toujours sans succès. Il nous manque un récit bien fait de cette portion de l'histoire ecclésiastique ; cette lacune dans nos annales religieuses se fait vivement sentir.

On sait qu'à la mort de Manès, le fondateur de l'hérésie qui porte son nom , ses partisans européens se retirèrent en Orient ; qu'ils revinrent en Europe vers le commencement du neuvième siècle; et que, pendant ce siècle et les suivants, ils se répandirent sous les noms divers de cathariciens, de pauliciens, d'albigeois, de popellicans, de bogards et de frères du libre esprit, en plusieurs sectes également ennemies de l'Eglise et de l'Etat.

A l'égard des dogmes religieux des anciens manichéens, Beausobre {Histoire critique de Manichée et du manichéisme , 2 vol. m-4°), le docteur Lardner {Crédibilité de l'histoire de l'Evangile, XLllI), et M. Alban Butler (note dans sa Vie de saint Augustin), ne nous ont rien laissé à désirer; mais quant à leur doctrine sur la puissance civile et la propriété, ces auteurs gardent un silence presque absolu. Les dogmes religieux des manichéens du moyen âge ont été habilement discutés par Bossuet ( Farma'ons, /iv. XII), par le père Person {les trois conversions de l'Angleterre, partie lll, c. 3, 6), par M. Alban Butler (note dans sa Vie de saint Dominique), et par Basnage ( Histoire des Eglises réformées, 2 vol. in-k") ; mais ces écrivains ont dit peu de chose de leurs dogmes politiques. Ceux qui désireront approfondir cette matière peuvent consulter Monetœ adversus catharos et valdcnses, libri quinque, fol. Romœ, 1743.

Je désirerais que vous voulussiez entreprendre cet examen ; mais vous ne pourriez le compléter, je le crains bien, comme vous

(1) Voyez la s'ibstance. du discours de sir John Cox Hip» pisley, du 18 mai 1810. Appendix.

DEMONSTRATION KVANGELIQUE. BUTLER.

et vos amis le désirenVz, sans mettre à contribution les bibliolhècines étrangères. Le point capital des recherches est celui-ci : les sectaires n'ont-ils pas, par leurs dogmes désorganisateurs, préludé à la doctrine de la liberté et de l'égalité, propagée de notre temps d'une manière si effrayante?

,1. Origine de la 7-é formation. Persécution s'ous la maison de Lancastre. — Quand j'ai placé dans mes Mémoires historiques sur les catholiques anglais, irlandais et écossais, un récit des Préliminaires de laré formation {vol.

1, p. 93), j'ai donné à ce sujet toute i'atlcntion, et j'ai fait toutes les recherches que le temps m'a pcrmisd'y consacrer; j'ai fréquemment revu cotte partie de mon travail, et je n'ai rien découvert qui m'ait paru nécessiter le moindre changement.

Je ne ferai donc ici que rappeler ce que j'ai inséré dans cet ouvrage {cent. XVI, c. 3, 5,

2, 5), l'opinion de Moshcira, qu'avant la réformation, il y avait dans presque toutes les parties de V Europe, particulièrement en Bohême, en Moravie, en Suisse et en Allemagne, beaucoup de personnes qui en secret adhéraient avec ténacité à la doctrine que les vaudois, les wickleffites et les hussites avaient soutenue, les uns d'une manière déguisée, et les autres plus ouvertement : savoir, que te royaume du Christ était une assemblée de saints véritables, et devait par conséquent être inaccessible aux méchants et aux âmes injustes ; qu'on ne devait pas y trouver ces inslilulions que la prudence numaine établit pour s'opposer aux progrès de l'iniquité, pour réformer ou corriger les désobéissances de l'homme.

Ils inféraient de ces principes, que toutes choses devaient être communes parmi les fidèles; que le prêt à intérêt devait être entièrement aboli ; que, dans le royaume du Christ, les magistrats civils étaient absolument inutiles; et que Dieu continuait à révéler sa volonté à des hommes de son choix. Dans la suite de cette lettre, je transcrirai du chapitre de votre ouvrage qui en fait le sujet, des passages qui s'accordent complètement avec celui que j'ai cité d'après Mosheim.

Tels étaient les principes de ces sectaires. Comment les mettaient-ils en pratique? En ne laissant répondre à cette question que les Lollards, combien d'insurrections, que de rapines, que de meurires n'en ont pas été les suites 1 Ils égorgèrent le chancelier et primat Sudbury, le lord trésorier Haies, le grand juge Cavendish : ils tentèrent d'assassiner le roi, d'exterminer la noblesse, les dignitaires et les principaux fonctionnaires du clergé. Le célèbre John Bail, iWl Walsingham (p. 275, 228, 385), enseigna les dogmes pervers et répandit les opinions erronées et les doctrines furibondes de Wicidiffe. Son évêque lui ayant, en conséquence, défendu la prédication dans les églises, il parcourut en prêchant les villages et les bourgs. Il fut excommunié : mais n'ayant point cessé de prêcher, il fut envoyé en prison, où il annonça qu'il serait bientôt délivré par vingt mille hommes; ce qui arriva en effet. Après avoir délibéré avec eux, il se mit à leur tête et les excita à commettre de

plus grands crimes. A Blackheath, où il se trouvait vingt mille personnes assemblées, il commença de cette manière la harangue qu'il leur adressa :

Whon Adam dclv'd, and Eve span, Wlio was ilicii Ibe gcutlman?

(Quand Adam germa et qu'Eve fut éclose, où était alors le monsieur ? )

Ses partisans attachèrent des placards aux portes des églises de Londres, annonçant qu'ils étaient prêts, au nombre de cent mille, à marcher contre tous ceux qui s'opposeraient à eux. Ils furent excités à faire cette menace par l'influence et l'intiigue de John Oldcastle. L'année suivante, ils tentèrent de s'insurger dans Saint-Giles's Field, où Oldcastle leur avait donné rendez-vous. 11 y eut , vers le même temps, divers mouveinenls séditieux de la même nature sur différents points de l'Angleterre.

Les Albigeois, dans le midi de la France,, surpassèrent les Lollards, par l'extravagance de leurs doctrines, et la férocité de leur conduite.

Tels furent, à cette époque, les principes des sectaires, et les crimes auxquels ces principes conduisirent. Vous reconnaissez vousmême que Wickliffe soutenait quelques opinions erronées, quelques opinions fantastiques, et d'autres qui par leurs conséquences politiques et morales, étaient extrêmement dangereuses. Nous venons de voir ce que Walsingham dit de Wickliffe et de ses doctrines. N'est-il pas surprenant que presque à la ligne qui suit immédiatement, vous l'appeliez un grand homme et un homme admirable ? N'estce pas là un éloge exagéré? Devrait-on donner le nom de grand et d'admirable à l'homme dont on avoue que plusieurs opinions étaient erronées, quelques-unes fantastiques, et dont quelques autres encore étaient trèsdangereuses ? Devrait-on surtout le donner à une époque où la liberté et l'égalité , dans le sens criminel de ces mots, sont si ardemment invoquées, et quand cet appel devient de jour en jour plus pressant? A l'égard des dogmes des Lollards, qu'il me soit permis de demander si les écrivains contemporains ne déclarent pas unanimement qu'ils ont pris naissance avec Wickliffe? N'auriez-vous pas dû parler avec éloge de l'esprit de charité et de la longanimité du clergé de ce siècle, de ce clergé qui, attaqué avec tant de véhémence dans ses doctrines et dans ses possessions, permit à Wickliffe de finir ses jours en paix au sein de sa famille?

J'ai parlé brièvement des effi-ayants effets de ces opinions dangereuses. Pour en arrêter les progrès, la législature, sous le règne de Henri IV, passa l'acte de Hœretico comburendo, acte qui autorisait l'évéque à procéder contre les hérétiques, et à les punir par l'em prisonnemcnt et par des amendes au profit du roi ; le parlement statua en outre que, s'ils refusaient d'abjurer leurs maximes dépravées , ou que si , après leur abjuration , ils devenaient relaps, ils seraient livrés au shérif, et brûlés sur la place publique. Vous ne pouvez condamner plus que je ne les con-

damne moi-même, ce billet quelques autres dont il fut suivi : c'était une infraction aux droits de la conscience, qui faisait de l'opinion religieuse la mesure des opinions politiques , et confondait ainsi le principe , sur lequel la législature n'a rien à voir, avec l'acte qui est proprement et uniquement de son ressort.

Il y eut beaucoup de victimes. Le récit que vous faites de leur supplice est tracé avec une éloquence et une énergie admirables. Je suis ému comme vous ; et je ne doute pas que lorsque j'aurai moi-même à parler des souffrances des catholiques romains , sous les règnes de Henri Vlli, d'Edouard VI, d'Elisabeth, et des trois premiers rois de la branche des Stuarls , vous ne me lisiez avec les mêmes sentiments.

Avant de terminer ma lettre, je demande qu'il me soit permis d'exprimer quelque surprise de la tendresse avec laquelle vous traitez sir John Oldcastle, vulgairement connu sous le nom de lord Cobham. Vous le peignez comme une victime ; et quand vous arrivez à la catastrophe qui mit On à ses jours, vous nous dites que le reste de son histoire est obscurci par des récits contradictoires, d'après lesquels on ne peut compter sur rien sinon sur le dernier résultat. Est-ce là le disculper? Ses manœuvres avec les LoUards, ses desseins criminels, ses instigations, tout cela n'a-t-il pas été dévoilé. Ne défia-t-il pas les cours spirituelles? Henri V ne déclara-t-il pas dans sa proclamation , que les Lollards avaient conçu la pensée de l'immoler, lui, ses frères et plusieurs des lords spirituels et temporels ; de confisquer les propriétés de l'Eglise et de séculariser les ordres religieux ; de diviser le royaume en districts liés entre eux par une confédération , et de nommer sir John Oldcastle président de la république ? Ce plan d'une exécrable perversité ne reçut-t-il pas un commencement d'exécution ? Lorsque Oldcastle fut accusé , essaya-t-il même de prouver son innocence? Ne nia-t-il pas les droits du monarque à la couronne ? La sentence portée contre lui ne portait-elle pas qu'il serait pendu comme traître, et brûlé comme hérétique ? Il est presque ridicule de demander s'il ne prophétisa pas avec impiété qu'il ressusciterait le troisième jour après sa mort. Sans doute vous ne partagez pas l'opinion d'un écrivain fameux , à qui souvent vous donnez des éloges, John Fox, le martyrologue, qui met au nombre des saints plusieurs de ces rebelles ?

Si les bornes qu'exige cette correspondance me le permettaient, je placerais ici quelques considérations sur les Vaudois, les Albigeois etlesHussites; sur certains décrets du concile de Constance et sur l'Inquisition. Je me suis expliqué fort au long sur toutes ces matières dans le chapitre de mes Mémoires historiques qui a trait aux préliminaires de la réformation [Vol. I, c. 10). Ce chapitre a été écrit avec ioin, et j'ose le dire avec impartialité : qu'il me soit permis de vous y renvoyer.

Dans une partie de votre chapitre actuel vous nous apprenez que l'indignation contre

la tyrannie spirituelle, la sincérité qui ne sait pas capituler, et un zèle intrépide, rendirent les Lollards formidables au clergé. Beaucoup d'écrivains protestants les peignent sous des couleurs aussi brillantes ; mais ce tableau estil bien fidèle? Comment avez-vous pu en-' suite et dans le même chapitre en parler ainsi :

Sans doute, les Lollards étaient très-dangereux à cette époque : s'il se trouvait parmi eux des individus dont les vues et les désirs n'allaient pas au delà d'une juste et salutaire réformation, le plus grand nombre était animé d'un esprit de spoliation , et soutenait des opinions qui n'étaient pas compatibles avec la paix de la société. Ils auraient dépouillé les monastères, confisqué les terres de l' Eglise, et proclamé le principe qucles saints devaient être les maîtres de la terre. La sûreté publique exigeait que de telles opinions fussent réprouvées, fondées comme elles l'étaient sur une erreur grossière, qui conduisait directement à un bouleversement dans l'ordre moral. L'Eglise n'aurait eu que des droits à l'approbation de l'impartiale postérité si elle avait procédé à leur répression avec modération et avec justice. Mais la marche adoptée par l'Eglise fut aussi injuste qu' impolitique ; elle fit de la transsubstantiation iapierrede touche del'hérésie; et réclama, sous peine de la torture, une foi aveugle à une proposition qu'aucun homme ne pouvait croire sans résister à l'évidence de ses propres sens. On donna aux Lollards tout l'avantage qu'ont dans l'opinion publique, des gens qni sont tnartyrs de la vérité.

Dans cette phrase, je blâme la manière dont vous parlez de îa transsubstantiation, convaincuquedansles occasions quevous citez, les juges ontfréquemmenlagi d'après une erreur de jugement ou par l'effet de l'exaltation, j'aurais désiré que vous eussiez substitué quelque autre épithète à celle d'injuste que vous employez. — Avec toutes ces modifications, je souscris à tout ce que vous dites ; mais je dois vous adresser cette question : l'Eglise d'Angleterre ne fait-elle pas aujourd'hui de la foi à la transsubstantiation un acte d'hérésie, et ne soumet-elle pas aujourd'hui ceux qui y croient à des peines sévères et àdes incapacités politiques Wous dites qu'aucun hommenepou^ voit y croire sans résister à l'évidence de ses propres sens ; qu'est-ce que l'évidence des sens a de commun avec les croyances à la TfiiNiTÉ, à l'incarnation OU à l'immortalité pel'ame? L'évêque Brunet fit observer une fois à un jésuite que plusieurs des doctrines qui partagent les catholiques et les protestants, telles que la justification , l'invocation des saints et le purgatoire . bien qu'erronées , n'étaient pas absolument contraires à la raison; mais comment pouvez-vous, detnanda-t-il au bon père, rationnellement expliquer la transsubstantiation? — Monseigneur, répliqua le l père, puisque vous avez rationnellement ex- ] pliqué la Irinité et l'incarnation, il n'y a plus de difficulté à expliquer rationnellement la transsubstantiation.

Permettez-moi aussi de vous faire observer que vous ne pouvez incriminer les juges qui ont condamné les Lollards pour n'avoir pas

cru à la transsubstantiation, sans condamner les lois qui dans des temps postérieurs, ont condamné les catholiques pour y avoir cru ou pour s'êlrc conformés aux rites religieux qu'ils trouvaient établis et qui avaient fait partie de la constitution de l'Eglise et de l'élat, depuis les premiers temps de l'Etablissement du christianisme jusqu'au temps où ils vivaient. Je m'occuperai de cet objet dans une autre ledre. Quand vous la lirez , vous vous joindrez, j'espère, à moi pour pleurer de compassion sur les souffrances éprouvées par des prêtres et par leurs troupeaux, à cause de leur foi dans la transsubelanliation. Actuellement même, n'éprouvezvous pas quelque intérêt pour les pairs catholiques romains , tels que les Howards, les Talbot, les Stourton, les Arundell,lesCli(Tord et les Petrc, qui, à cause de leur croyance à la transsubstantiation, sont privés de leurs sièges héréditaires dans le parlement.

II. Les mendiants et autres ordres religieux de rEglise catholique romaine. — Dans la lecture que vous avez faite de l'Evangile, vous avez remarqué ces mots : Si vous désirez devenir parfait, allez, vendez tout ce que vous possédez et donnez-en le produit aux pauvres (Matth., XIX). — Si quelqu'un me suit, qu'il renonce a lui-même {Matth., XVI).

— // est bon de ne pas toucher à une femme.

— Celui qui marie sa fille vierge fait bien ; mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux. N'est-ce donc pas avec justice que l'Eglise catholique romaine considère ces paroles, non pas comme des préceptes dont l'observation soit nécessaire pour le salut, mais comme des conseils à ceux qui, pour se servir des propres mots du Christ, désirent devenir parfaits. Ne doit-on pas en inférer qu'une renonciation volontaire aux richesses, à notre propre volonté et aux plaisirs des sens, quoique licites, est agréable àDiou? Par la première de ces renonciations, n'imitons-nous pas la pauvreté volontaire de notre divin Rédempteur; parla seconde, son obéissance à la volonté de son Père céleste et à celle de la Vierge, sa mère; par la troisième, sa pureté sans tache? C'est à cette humble imitation de Jésus-Christ? que les mendiants et les autres ordres religieux de l'Eglise catholique aspirent; et c'est pour cela que leurs différentes règles prescrivent des modes différents, adaptés aux caractères et aux dispositions variées de l'humanité, pour mettre ces conseils à exécution. Dans quel âge de l'Eglise n'a-t-on pas observé de telles pratiques? dans quel âge ont-elles manqué d'être approuvées par les sages et les gens de bien ?

Les services que les bénédictins ont rendus à la religion et à la littérature sont décrits par un auteur qui ne vous est pas inconnu dans des termes !que j'éprouve un plaisir infini à lire, et que je transcrirai avec non moins de plaisir dans la quinzième de ces lettres.

Dans le huitième siècle, certains ecclésiastiques respectables se formèrent en une espèce d'ordre mitoyen, tenant le milieu entre

les moines et le clergé séculier, et par degrés ils obtinrent le nom de chanoines réguliers de saint Augustin, d'après leur observance des règles et des conseils que ce grand homme a donnés dans ses lettres. Ils établirent des écoles publiques pour l'instruction de la jeunesse, et s'exercèrent à diverses fonctions qui les rendirent utiles à l'Eglise.

Pendant plusieurs siècles, les bénédictins et les congrégations qui en émanent, et les chanoines réguliers de saint Augustin, composèrent les seuls ordres religieux qu'il y eut eu en Occident; dans le douzième siècle, les ordres mendiants prirent naissance ; ce furent les franciscains, les dominicains, les carmes et les ermites de saint Augustin. Comme vous bornez vos reproches aux franciscaii'.s et aux dominicains, je ne dirai rien des deux autres ordres de mendiants.

Quant aux franciscains, je vous conjure de rassembler les témoignages, non ceux d'une presse ordurière, ni ceux des voyageurs superficiels, qui souvent reconnaissent les politesses qu'ils ont reçues par de plates satires ; ni ceux des philosophes à bons mots; mais ceux des hommes impartiaux, instruits et pleins d'honneur; et je vous dc-^ mande la permission d'y joindre ceux des prélats catholiques qui, après tout, forment le meilleur tribunal auquel la question puisse être déférée. Demandez-leur à tous ce qu'ils pensent des moines : ils vous répondront unanimement que les services rendus par eux à l'Eglise sont innombrables; qu'ils s'adonnaient principalement aux fonctions les plus laborieuses du ministère sacré, a la visite des hôpitaux, des prisons, des plus pauvres d'entre le peuple; que partout où il y avait un incendie, une inondation, une maladie contagieuse; que toutes les fois qu'il y avait du travail, du danger, sans aucun espoir de récompense, on était sûr de trouver les franciscains : mais que ce n'était pas seulement dans les fonctions obscures de leur ministère qu'on les rencontrait; que plusieurs se distinguaient parleur savoir; que d'autres furent revêtus des plus hautes dignités de l'Eglise ; que quelques-uns furent employés avec succès dans les ambassades les plus importantes; que d'autres ont gouverné des Etats ; que d'autres ont porté la thiarc.

Qu'avez-vous à opposer à ceci? quelques légendes et quelques anecdotes dont les moines se moquent, autant que vous vous en moquez vous-mêmes ; et quelques récits que de bons écrivains ont jugés respectables, quoique vous en pensiez autrement. Vous vous moquez des stigmates. — J'aurais bien du plaisir à entendre discuter froidement et au moyen d'arguments la valeur de ces stigmates, par vous et quelque membre savant de l'ordre séraphique. — Je puis vous assurer que vous ne trouveriez pas aussi facile que vous le pensez de le réduire au silence; et que si vous aviez engagé le combat avec feu mon ami le père O'Loary, vous ne voua en seriez pas mieux tiré que l'évéque de Cloync, à qui, dans une dispute sur le puar-i

SSl

gatoire, il Gt observer que 50 seigneurie pourrait aller encore plus loin et ne s'en trouver que plus mal.

La plus grande partie de ce que j'ai dit des franciscains s'applique également aux dominicains ; mais avec cette différence, que ceuxci s'attachaient d'une manière toute spéciale à la prédication, et à l'enseignement dos sciences philosophiques et théologiques dans les écoles. Vous êtes du petit nombre de ceux parmi lesquels je m'attends à trouver des admirateurs, aussi sincères que moi-même, de la haute intelligence de saint Thomas d'Aquin. Y a-t-il de l'exagération à dire que ses écrits découvrent une force de génie égale, quoique différemment appliquée, à celle de sirisaac Newton? Est-il une objection mise en avant par Hume, contre la religion naturelle ou révélée, que saint Thomas n'ait d'avance proposée ou réfutée ? Qu'il serait agréable de s'étendre sur une telle matière ! — Vous accusez saint Dominique d'avoir pris une part active à l'établissement de l'Inquisition. Cela est positivement nié par Touron, le meilleur de ses biographes, et, je crois, par tous les autres écrivains de son ordre. La chaleur qu'ils ont mise à repousser ce reproche leur fait honneur : depuis son origine, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les formes et les actes de ce tribunal ont mérité de graves reproches : voilà ce qu'après un sérieux examen j'ai dit fréquemment, et c'est ce que je répète aujourd'hui.

Mais revenons aux ordres religieux. — A diverses époques, des couvents de femmes furent fondés : leurs constitutions correspondent à celles des ordres religieux dont nous avons parlé. Puisque vous avez une connaissance très-étendue de l'histoire, et que vous avez voyagé dans les pays catholiques, vous savez que des milliers de ces femmes respectables furent employées aux soins importants de l'éducation ; que, depuis les premiers temps du christianisme jusqu'à ce jour, l'opinion universelle a été qu'il n'y avait pas pour le sexe d'éducation qui valût celle que les jeunes filles recevaient dans les couvents. Vous connaissez les efforts héroïques des sœurs de la Charité, ces anges de la terre, en faveur des pauvres, des malades et des prisonniers, et vous n'ignorez pas la vie pieuse et austère des recluses. Vous savez aussi qu'aux jours d'épreuves, la conduite des religieuses fut généralement édifiante; que, dans toutes les occasions, elles montrèrent la plus héroïque patience, le plus grand courage, et la plus ferme persévérance dans leurs principes. Les philosophes français n'avaient cessé de prédire que les portes des couvents ne seraient pas plus tôt ouvertes, et les prisonnières légalement affranchies de leurs vœux, qu'elles voleraient à la liberté, au mariage et à la vie mondaine. On citerait peu d'exemples d'un tel changement; mais, au contraire, la conduite d'un nombre immense de ces religieuses a clairement prouvé leur dédain pour les attraits et les pompes d'un monde qu'elles avaient quitté. Plusieurs ont bravé la persécution, et même la mort

sous ses formes les plus hideuses : on a vu, en France, la fatale charrette conduire à l'échafaud la supérieure d'un couvent et toutes ses saintes filles ; surla routo, elles chantaientles litanies de la vierge Marie. D'abord, accueil' lies par des malédictions, des obscénités et toutes les autres abominations d'une vile populace, la contenance tranquille et les chants religieux de ces innocentes victimes ne tardé» rentpas à subjuguer la brutalité de ceux qui les entouraient; et la multitude les suivit dans un silence respectueux au lieu de leur sacrifice.— La charrette marchait lentement: pendant cette longue route, les saintes filles continuèrent leurs pieux cantiques, etquand on fut arrivéà l'échafaud, le cantique necessa qu'au moment où l'instrument de mort eut frappé la dernière. — A mesure que le bourreau saisissait l'une d'elles, le chant s'affaiblissait graduellement; enfin, on n'entendit plus que la voix de la supérieure, et bientôt on n'entendit plus rien. Pour la première fois, la populace fut émue : elle s'en retourna silencieuse et avec l'apparence de quelques remords.

Dans l'isolement de leur dispersion, les religieuses ont conservé, sans affaiblissement, leur attachement à la règle de leur institut. Partout, quand l'occasion s'en est offerte, elles se sont réunies en communauté pour l'observer, et l'individu isolé a rarement manqué de la pratiquer de tout son pouvoir. Il est quelquefois arrivéque, par legs ou héritage, ou par quelque autre circonstance, il leur est survenu de la fortune ; mais leur régime d'abstinence, leur réclusion et leurs prières continuelles n'ont pas diminué, et tout ce qui n'a pas été nécessaire à leurs besoins de première nécessité a été charitablement distribué. — N'était-il pas heureux pour une nation que ces êtres célestes habitassent au milieu d'elle?

Au point où en est notre controverse, il convient peut-être de faire ce qu'on appelle, dans les affaires de commerce, un bilan, et de montrer , en quelque sorte , par une feuille de balance, comment se trouvent, dans l'état actuel de notre compte, l'actif et le passif. Vous établissez le débet en ces mots : l'Eglise de Rome semble s'être plu à abuser de la crédulité du genre humain et à rechercher jusqu'à quel point il était possible de subjuguer et de dégrader son intelligence, ainsi qu'un despote de l'Orient mesure sa grandeur sur l'abaissement servile de ses sujets.

Au commencement du chapitre où l'on trouve cette phrase, vous apprenez à vos lecteurs que la corruption dans ta doctrine et les pratiques de l'Eglise romaine a été soigneusement dissimulée par les écrivains qui soutiennent encore l'infaillibilité de celte Eglise.

Ne connaissez-vous donc pas d'écrivains du moyen âge, qui, en même temps qu'ils soutenaient l'infaillibilité de l'Eglise catholique romaine en matière de foi, aient avoué, dans les termes les plus forts, et avec le langage le moins équivoque , la corruption qui s'était glissée jusque dans le sanctuaire? ignorez-vous les discours tenus elles sermons

DÉMONSTRATION ÉVANGÉLIQUIÎ. BUTLER.

prêches au concile de Constance, de Bâle et de Pise? ignorez-vous les écrits de Grossetéte. Germon, Chemangis, d'Ailly et de tant d'autres ecclésiastiques, dont les traités qui exposent les actes du siège de Rome et de ses officiers, et la conduite irrégulière du clergé, remplissent les deux volumes si connus sous le nomde^rowin's fasciculus. La lettr-e de saint Bernard au pape Èiigcne IV, n'cst-ollc jamais arrivée jusqu'à vous! Ne peint-elle pas dans le langage le plus hardi, et avccla plus riche éloquence, les fautes des papes et des évoques, et toutes les pratiques de corruption qui existaient alors dans l'Eglise? Cette lettre n'a-t-ellc pas été lue et admirée de toute la chrétienté ?

En descendant de ces hauteurs, je vous engage à lire le long extrait qui va suivre d'un ouvrage plus moderne, qui n'a pas été composé dans un endroit obscur et retiré, qui ne s'adressait point à un petit nombre de lecteurs, mais d'un ouvrage fruit des veilles de l'aigle de Meaux; qu'on a répandu avec profusion dans toutes les parties du globe, et qui est particulièrement adressé aux protestants, et désigné à leur allention ; je veux parler de Vllisloire des Variations des Eglises protestantes. Je vous offrirai une traduction de la première section de ce grand ouvrage. Après l'avoir lue, oserez-vous répéter que les écrivains catholiques romains, qui soutiennent l'infaillibilité de leur Eglise, dissimulent la corruption de ses membres ou que l'Eglise, dont les écrivains exposent ainsi en détail les tristes nudités , ait cherché encore à subjuguer ou dégrader ses enfants, ou à obscurcir leur intelligence?

// y avait plusieurs siècles qu'on désirait la réformation de la discipline ecclésiastique : Qui me donnera, disait saint Bernard, que je voie, avant que de mourir, \ Eglise de Dieu comme elle était dans les premiers jours {liern., épist. CCLVll,«d Eug.papnm)l Si ce saint homme a eu quelque chose à regretter en mourant, ça été de navoir pas vu un changement si heureux. Il a gémi toute sa vie des maux de l'Eglise ; il n'a cessé d'en avertir les peuples, le clergé, les évéques, les papes mêmes ; il ne craignait pas d'en avertir aussi ses religiexix, qui s'en affligeaient avec lui dans leur solitude, et louaient d'autant plus la bonté divine de les y avoir attirés, que la corruption était plus grande dans le inonde. Les désordres s'étaient encore augmentés depuis. L'Eglise romaine, la mère des Eglises, qui, durant neuf siècles entiers, en observant la première avec une exactitude exemplaire, la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa force par tout l'univers, n'était pas exempte de mal ; et dès le temps du concile de Vienne, un grand évéque chargé par le pape de préparer les matières qui devaient y être traitées, mit pour fondement de l'ouvrage de celte assemblée, qu'il fallait réformer l'Eglise dans ic chef et dans ses membres. Le grand schisme, arrivé un peu après, mit plus que jamais cette parole à la bouche non-seulement des docteurs particuliers, d'unGerson, d'un Pierre d'Ailly, des autres grands hommes de ce temps-là, mais

encore des conciles ; et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Constance. On sait ce qui arriva dans le concile de' Bâle, où la réformafion fut malheureusement éludée, et l'Eglise replongée dans de nouvelles divisions. Le cardinal Julien représentait à Eugène IV les désordres du clergé, principalement de celui d'Allemagne : Ces désordres,. lui disait-il, excitent la haine du peuple contre tout l'ordre ecclésiastique ; et si on ne les corrige, on doit craindre que les laïques ne se jettent sur le clergé, à la manière des hussites, comme ils nous en menacent hautement. Si on ne réformait promptement le clergé d'Allemagne, il prédisait qu'après l'hérésie de Bohême, et quand elle serait éteinte, il s'en élèverait bientôt une autre encore p/w* dangereuse ; car on dira, poursuivait -il, que le cierge est incorrigible et ne veut point apporter de remède à ses désordres. On se jettera sur nous, continuait ce grand cardidal, quand on n'aura plus aucune espérance de notre correction. Les esprits des hommes sont en attente de ce qu'on fera, et ils semblent devoir bientôt enfanter quelque chose de tragique. Le venin qu'ils ont contre nous se déclare : bientôt ils croiront faire à Dieuun sacrifice agréable en maltraitant ou en dépouillant les ecclésiastiques comme des gens odieux à Dieu et aux hommes, et plongés dans la dernière extrémité du mal. Le peu qui reste de dévotion envers l'ordre sacré achèvera de se perdre. On rejettera la faute de tous ces désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux, parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire. Il le prenait dans la suite d'un ton plus haut : Je vois, disait-il, que la cognée est à la racine : l'arbre penche, et au lieu de le soutenir pendant qu'on le pouvait alors, nous le précipitons à terre. // voit une prompte désolation dans le clergé d'Allemagne ; les biens temporels dont on voudra le priver luiparaissent comme l'endroit par où le mal commencera : Les corps, dit-il, périront avec les âmes ; Dieu nousôle la vue de nos périls, comme il a coutume de faire à ceux qu'il veut punir: le feu est allumé devant nous, et nous y courons (1 ) 1

C'est ainsi que dans le quinzième siècle ce cardinal, le plus grand homme de son temps, en déplorait les maux et en prévoyait la suite funeste ; par où il semble avoir prédit ceux que Luther allait apporter à toute la chrétienté, en commençant par l'Allemagne ; et il ne s'est pas trompé lorsqu'il a cru qtie la ré formation méprisée et la haine redoublée contre le clergé allaient enfanter une secte plus redoutable à l'Eglise que celle des bohémiens. Elle est venue, cet'e secte, sous la conduite de Luther et en prenant le titre de réforme, elle s'est vantée d'avoir accompli les vœux de toute la chrétienté, puisque la réformation était désirée par les peuples, par les docteurs et par les prélats catholiques. Ainsi, pour autoriser cette ré formation prétendue, on a ramassé avec soin ce

(l)Ep. 1. Jiili.ini cnrdinatis ad Eug. IV int. Opusc. jEnea? Sylvii, p. CU, 68, 76.

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

que les auteurs ecclésiastiques ont dit contre les désordres et du peuple et du clergé même. Mais c'est une illusion manifeste, puisque de tant de passages quon allègue il n'xj en a pas un seid où ces docteurs aierit setilement songé à cha>'.qcr la foi de V Eglise, à corriger son culte, qui consistait principalement dans le sacrifice de l'autel, à renverser Vautorilé de ses prélats, et principalement celle du pape, qui était le but où tendait toute cette nouvelle ré formation dont Luther était Varchitecte.

Nos réformés nous allèguent saint Bernard [Bern. Serm. XXXIII, in cant.) qui, faisant le dénombrement des maux de l'Eglise et de ceux qu'elle a soufferts dans son origine durant les persécutions, et de ceux qu'elle a sentis dans son progrès par les hérésies, et de ceux qu'elle a éprouvés dans les derniers temps par la dépravation des mœurs, dit que ceux-ci sont le plus à craindre parce qu'ils gagnent le dedans et remplissent toute l'Eglise de corruption; d'où ce grand homme conclut que l'Eglise peut dire avec Isaïe {Isaiah, XXXIII) que son amertume la plus ainère et la plus douloureuse est dans la paix, lorsqu'on paix du côté des infulèles, et en paix du côté des hérétiques elle est plus dangereusement combattue par les mauvaises mœurs de ses enfants. Mais il n'en faut pas davantage pour montrer que ce qu'il déplore n'est pas, comme ont fait nos réformateurs, les erreurs où l' Eglise était tombée, puisqu'au contraire il In représentait comme étant à couvert de ce côté-là, mais seulement les maux qui venaient du relâchement de la discipline. D'où il est aussi arrivé que lorsqu'au lieu de la discipline des esprits inquiets et turbulents, comme un Pierre de Bruces, un Henri, un Arnaud de Bresse ont commencé à reprendre les dogmes, ce grand homme n'a jamais souffert qu'on en affaiblît aucun, et a combattu avec une force invincible, tant pour la foi de l' Eglise que pour l'autorité de ses prélats. Il en est de même des autres docteurs catholiques qui, dans les siècles suivants, ont déploré les abus et ont demandé la réformation. Gerson est le plus célèbre de tous, et nul n'a proposé avec plus de force la réformation de l'Eglise dans le chef et dans ses membres. Dans un sermon qu'il fit après le concile de Pise devant Alexandre Y, il introduit rhgiise, demandant au pape la réformation et le rétablissement du royaume d'Israël : mais, pour montrer qu'il ne se plaignait d'aucune erreur qu'on piU remarquer dans la doctrine de l'Eglise, il adresse au pape ces paroles : Pourquoi, dit-il, n'envoyez-vous pas aux Indiens, dont la foi peut être facilement corrompue, puisqu'ils ne sont pas unis à l'Eglise romaine, de laquelle se doit tirer la certitude delà foi (Gers., serm. de Ascensu Dom. ad Al. v.) ? Son maître, le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, soupirait aussi après la réformation ; mais il en posait le fondement sur un principe bien différent de celui que Luther établissait, puisque celui-ci écrivait à Mélanchthon quela lionne doctrine ne pouvait subsister tant que l'autorité du pape serait conservée [Sleid., lib. Vil, fol. 112) ; et au contraire, ce cardinal estimait

{Con. I, de San. Lud.) que durant le schisme les membres de l'Eglise étant séparés de leur cbef, et n'y ayant point d'économe et de directeur apostolique, c'est-à-dire n'y ayant point de pape que toute l'Eglise reconnût, il ne fallait pas espérer que la réformation se pût bien faire. Ainsi, l'un faisait dépendre la réformation de la destruction de la papauté, et l'autre du parfait rétablissement de cette autorité sainte que Jésus-Christ avait établie pour entretenir l'unité parmi ses membres, et tenir tout dans le devoir.

Il y avait donc de deux sortes d'esprits qui demandaient la reformation : les uns, vraiment pacifiques et vrais enfants de l'Eglise, en déploraient les maux sans aigreur, en proposaient avec respect la ré formation, dont aussi ils toléraient humblement le délai ; et, loin de la vouloir procurer par la rupture, ils regardaient au contraire la rupture comme le comble de tous les maux : au milieu des abus ils admiraient la divine Providence qui savait, selon ses promesses, conserver la foi de l'Eglise ; et si on semblait leur refuser la ré formation des mœurs, sans s'aigrir et sans s'emporter, ils s'estimaient assez heureux de ce que rien ne les empêchait de la faire parfaitement en eux-mêmes. C'étaient là les forts de l'Eglise, dont nulle tentation ne pouvait ébranler la foi, ni les arracher de l'unité. Mais il y avait outre cela des esprits superbes, pleins de chagrins et d'aigreur qui, frappés des désordres qu'ils voyaient régner dans l'Eglise, et principalement parmi ses ministres , ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ses abus : au lieu que le Fils de Dieu avait enseigné à respecter la chaire de Moïse, malgré les mauvaises œuvres des docteurs et des pharisiens assis dessus; ceux-ci, devenus superbes, et par là devenus faibles, succombaient à la tentation qui porte à haïr la chaire en haine de ceux qui y président ; et, comme si la malice des hommes pouvait anéantir l'œuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avaient conçue pour les docteurs leur faisait hoir tout ensemble et la doctrine qu'ils enseignaient, et l'autorité qu'ils avaient reçue de Dieu pour enseigner.

Tels étaient les Albigeois et les Vaudois ; tels étaient Jean Wickli^e et Jean Hus. L'appât le plus ordinaire dont ils se servirent pour attirer les âmes infirmes dans leurs lacets, était la haine qu'ils leur inspiraient pour les pasteurs de l'Eglise : par cet esprit d'aigreur on ne respirait que la rupture ; et il ne faut pas s'étonner si dans le temps de Luther, où les invectives et l'aigreur contre le clergé furent portées à la dernière extrémité; on vit aussi la rupture la plus violente, et la plus grande apostasie qu'on eût peut-être jamais vue jusqu'alors dans la chrétienté.

J'aurais pu traduire ou transcrire beaucoup de passages, tirés d'autres écrivains distingués de notre Eglise, dans lesquels l'existence et l'étendue des abus de l'Eglise catholique romaine sont exposés en termes également forts et explicites. Mais j'ai préféré celui dont j'ai fait choix, à cause du grand caractère de son auteur ; et parce qu'en

môme temps qu'il réfute victorieusement votre accusation contre l'Eglise catholique romaine, qui, dites-vous, dissimule ces abus, il établit, dans les termes les plus clairs , la doctrine catholique relativement à son infaillibilité. Nous admettons que des individus, membres de notre Eglise, peuvent errer dans leur croyance, ou être répréhensiblos dans leurs mœurs ; mais nous soutenons aussi que l'Eglise ne peut se tromper sur les articles de foi : cette infaillibilité, et cette infaillibilité seule, est ce que nous lui attribuons. Je dois ajouter que ce célèbre ouvrage de Bossuet , sur les Variations des Eç/lises protestantes , dont je vous ai offert l'extrait qui précède , a été traduit en anglais par le père Browne, de la compagnie de Jésus, pour l'instruction des catholiques anglais, tant les catholiques méritent peu l'imputation de dissimulation à cet égard, dont vous voulez si gratuitement les accabler 1

Après avoir lu l'exposition complète et sans réticence, faite par un des plus éminenls et des plus célèbres écrivains de l'Eglise de Rome, sur les abus dont elle a été infectée dans le moyen âge, vous ne voudrez pas, j'en suis convaincu, renouveler cette accusation.

Mais tandis que vous vous étendez si longuement et avec une complaisance si marquée, sur toutes les circonstances que vous croyez défavorables à l'Eglise de Rome, la justice n'exigeait-ellc pas que vous offrissiez, sous un aspect aussi apparent, Us circonstances qui sont à son honneur ? Vous parlez de quelques superstitions : mais pourquoi garder un silence presque absolu sur les scènes d'édiflcation dont l'histoire du moyen âge est remplie? Pourquoi ne rien dire des nombreux conciles convoqués sur tous les points de la chrétienté , de leurs admirables canons , de leurs règlements pour conserver la foi dans sa pureté et son intégrité , des efforts de l'Eglise pour avancer de toutes les manières possibles le bien-être temporel et spirituel de l'humanité? — Vous parlez de quelques personnes dont vous censur '7 à juste titre la conduite : pourquoi ne parlezvous pas aussi de quelques-uns de ces saints personnages dont vous-même|ne sauriez nier les vertus héroïques? Vous parlez de quelques légendes ridicules : pourquoi garder un silence absolu sur les écrits des Gerbcrt, des Bernard , des Thomas d'Aquin, des Gcrson , des Baron? Pourquoi ne rien dire du livre d'or de Thomas a Kempis , ni de Thaulerus , dont Liilher, votre patriarche, parle dans des termes si honorables et si llalleurs? Pourquoi dissimuler les nombreux établissements pour la rédemption des captifs, et pour la conversion des barbares, qui abondaient dans l'Eglise au temps dont vous nous faites un si noir tableau? Pourquoi ne rien dire de ses charitables institutions, de ses écoles? des efforts sans nombre', faits par des individus en faveur de ces écoles, et d'autres objets de bienfaisance ou de piété chrétienne? tout cela ne devrait-il pas trouver place dans un ouvrage qui a pour titre le Livre de

r Eglise? Où est donc le bon goût qui vous fait justement admirer, quand, en vous écartant de ces objets aussi agréables que glorieux, quand en perdant de vue ces vertus qui honorent l'homme, et dont le récit est si propre à faire naître des actions utiles et héroïques, vous appelez tous les trésors de votre imagination pour décrire ces scènes que le christianisme déplore, qu'il répudie', et qu'il voudrait faire oublier? Mais Dieu n'a jamais un seul moment abandonné son Eglise ; déroulez le tableau de ses désastres, niultipliez-en les taches autant que vous voudrez, jamais vous ne présenterez une époque où la foi de l'Eglise ait souffert une altération, où les promesses de Dieu à son Eglise ne se soient pas vérifiées par la richesse et l'abondance de ses moissons.

LETTRE XII

Henri VIII.

Monsieur,

Nous arrivons à l'ère de la réformation : grand sujet de joie pour vous; pour moi, de profonds regrets! Vous consacrez votre douzième chapitre à décrire les commencements de cette scission religieuse, sous Henri VIII.

C'est un malheur, dans toute controverse, que les accusations les plus sérieuses et les plus graves puissent être exprimées en une ligne, et souvent même en un seul mot , et qui! faille plusieurs pages pour les réfuter.

Le Livre de V Eglise abonde en accusations de cette espèce, à un beaucoup plus haut degré qu'aucun autre ouvrage que je connaisse ; elles se répètent dans ce chapitre plus fréquemment que dans tous les autres. Il m'est impossible de les discuter toutes , et même je dois en laisser de côté la majeure partie. Je me borne à celles qui me paraissent exiger une attention particulière.

L'Angleterre a-t-elle recueilli 'de la réformation les fruits qu'elle s'en promettait? Voilà le sujet de la lettre que j'ai actuellement l'honneur de vous adresser. J'examinerai si elle y a gagné; — 1° En prospérité temporelle; — 2" En sagesse spirituelle; — 3° Sous le rapport des mœurs? — 4° Si la renaissance des lettres est l'œuvre de la réformation, ou si elle en a été matériellement favorisée ; — 5" Si la conduite des ordres religieux a été de nature à provoquer leur suppression ; — 6° Si l'Eglise de Rome a négligé de remédier aux abus qui s'y étaient glissés; — 7° Enfin, si les écrivains catholiques romains des temps anciens ou des modernes méritent les injures amères que vous leur adressez.

I. L Angleterre a-t-elle gagne' en prospérité temporelle, par la reformation? — Deux ou trois fois la religion catholique romaine a arraché les habitants de l'Angleterre au paganisme ; elle les a initiés aux vérités divines de l'Evangile; elle a introduit la civilisation parmi eux ; après la conquête des Normands, elle a été leur unique protectrice contre l'oppression du vainqueur; et pendant une longue période de temps, elle a été

DÉFENSE DE L'ÉGLISE ROMAINE

leur unique sauvegarde contre la tyrannie des barons. C'est à elle que vous devez votre magna cliarla, le statut important de tallagio non concedendo, et plusieurs autres règlements qui sont la base et le boulevard de .votre constitution. Un clergé nombreux a enseigné aux Anglais les devoirs sociaux ; des corporations d'hommes et de femmes , dont les institutions étaient dignes de respect, ont procuré les moyens d'instruction à la jeunesse, des retraites paisibles aux vieillards, et facilité à tous l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu. Dans toute l'Angleterre, la religion catholique était la seule qui fût connue; en sorte que la réformation n'a trouvé dans la nation entière qu'un seul troupeau sous un seul pasteur. Il n'y avait presque pas de village qui n'eût son Eglise, à laquelle les fidèles se rendaient en foule à des heures déterminées et avec une régularité exemplaire, pour la célébration des saints mystères, pour la prière du matin et du soir, etpour assister aux exhortations et aux enseignements du pasteur. Dans une multitude d'endroits , le silence des nuits était interrompu par de pieuses psalmodies. On voit assurément dans tout cela non-seulement de grands bienfaits religieux, mais encore de grands bienfaits dans Tordre politique. L'Angleterre était couverte d'édifices élevés suivant les principes de l'architecture la plus hardie, et consacrés aux plus nobles comme aux plus utiles usages. Le commerce prospérait; l'agriculture, la littérature , tous les arts utiles et d'ornement, toutes les sciences, y étaient cultivés avec succès, et marchaient vers une amélioration graduelle. Le monarque était illustre parmi les plus illustres potentats de l'Europe, et tenait la balance entre les princes les plus puissants. Sa cour était brillante, le trésor regorgeait de richesses , il n'y avait pus de dette publique , et le quart de toutes les dîmes était partout mis de côté pour la subsistance des indigents (1). // n'existait pas de taxe des pauvres.

Telle était lapi'ospérité temporelle de l'Angleterre à l'aurore de la réformation. Perdra-t-elle à la comparaison qu'on en peut faire avec l'état de cette menarchie à toutes les époques subséquentes, et même à l'époque actuelle?

Vous avez sévèrement traité Becket : mais si Becket avait occupé le siège de Contorbéry pendant le règne de Henri Vill , que de citoyens n'eût-il pas arrachés au supplice? combien de nobles et anciennes familles n'eûl-il pas sauvées? que de spoliations, que de sacrilèges qu'on n'aurait pas à déplorer?

II. La réformation a-t-elle fait avancer l'Angleterre en sagesse spirituelle? — Les conquêtes de l'Angleterre en ce genre sont célébrées par vous . dans toutes les parties du Livre de l'Eglise. Je ne ferai mention que d'un seul fait, et je vous laisserai ensuite décider de la vérité de l'assertion que vous répétez si souvent.

(1 ) Trailé de la Justice de paix , de Burns , titre « des PauvresjB section L, 1.

' D'après le Livre de l'Eglise , je conclus que vous croyez sincèrement aux doctrines de l'Eglise établie en Angleterre , telles qu'elles sont exprimées dans les trente-neuf articles du formulaire authentique de votre foi. Vous croyez , par conséquent , à tout ce que croit l'Eglise catholique romaine, touchant la Trinité, l'Incarnation, la divinité du Christ et l'expiation ; mais ces doctrines sont-elles sérieusement et sincèrement professées par la grande masse des ministres du clergé actuel d'Angleterre, ou par la grande masse des laïi;ues?

Le clergé , pour se servir de l'expression de M. Gibson , ne signe-t-il pas les trenteneuf articles avec un soupir ou avec un sourire? A-t-il une foi sincère et profonde aux doctrines exprimées par ces articles , dont la plus grande partie des laïques considère la croyance comme indispensable pour être sauvé?

L'indifférence pour ce qui concerne les trente-neuf articles étant universelle , ou du moins très-répandue parmi ceux qui font profession d'être membres de l'Eglise établie, ne devez-vous pas, vous qui faites tant de cas de ces articles, admettre que, puisque l'Eglise catholique romaine croit tout ce qui est dit dans les trente-neuf articles concernant la Trinité, l'Incarnation , la divinité du Christ et V expiation, il existait quand la réformation est apparue, et quand tous ces articles étaient généralement crus , plus de sagesse spirituelle en Angleterre qu'il n'en existe aujourd'hui qu'on y croit si faiblement ?

C'est ainsi que s'établit actuellement la balance à l'égard du bonheur temporel et de la sagesse spirituelle de l'Angleterre ; mais si vous jetez les yeux sur l'époque qui a existé entre la première introduction de la réformation et l'époque actuelle , combien de désastres , de disputes pour la succession à la couronne , de guerres , de meurtres judiciaires , de démolitions d'édifices magnifiques ! combien de destructions de manuscrits, de livres imprimés, de monuments de l'art , sacrés et profanes , de proscriptions , de confiscations , de calomnies I combien de complots imaginaires et d'autres calamités , sous toutes les formes , ont été jugés nécessaires pour effacer l'ancienne croyance et établir la réformation ! Sans doute , vous avouerez qu'une infinité de malheurs publics et privés auraient été épargnés à l'Angleterre , si les conquêtes de la réformation n'étaient arrivées au point où nous les voyons maintenant portées : — Mais ,

« Vicisti ! et vicias tendere palmas

« Ausoiiii viderel » ViRGtt.

La réformation , avec tout ce qui s'y lie , est actuellement établie par la loi ; et jamais un peuple vaincu ne s'est plus compléten)ent soumis aux vainqueurs, ne s'est conduit, avec plus de décence , ou n'a reçu des adou- ' cissements à sa position avec plus de reconnaissance que ne l'ont fait les /;atholf-

quels sujets de Sa Majesté ravant. Dans leurs assemblées , vous n'en

ques romains

sont plus attachés à son gouvernement?

Quand nous songeons aux souffrances passées, nous bénissons les mains qui en ont écarté de nous un si grand nombre; il est rare qu'un sentiment de colère trouve place dans nos cœurs , excepté toutefois (luand nous voyons comme dans li' Livre de l'Eglise notre religion tellement diffamée , et nos ancêtres tellement calomniés , qu'il faudrait que nous fussions élevés au-dessus ou dégradés au-dessous de l'humanité , pour ne pas réunir tous nos efforts contre une si injuste agression.

111. La ré formation a-t-elle amené une amélioration générale dans les mœurs nationales? — Les réformateurs primitifs affirment le contraire : — Nous voyons , dit Luther, que, par la malice du diable , les hommes sont aujourd'hui plus avares, plus cruels, plus libertins, pins insolents et beaucoup plus méchants qu'ils ne l'étaient sous l'empire du papisme [Jn postil. Dom., partie 1 ; J)om. 2 , adv.)oSi l'on veut voir, dit Musculus en parlant d'une ville réformée , une bande de coquins, de perturbateurs du repos public, etc., qu'on aille dans une ville où l'Evangile est prêché dans toute sa pureté ; il est aussi clair que la lumière du jour que jamais il n'y a eu de païens plus vicieux et plus turbulents que ces professeurs de l'Evnngile [Dom,. 1, adv.). La chose, dit Mélanchton, parle d'elle-même. Dans ce pays , parmi les réformés , tout le temps est employé à l'intempérance et à l'ivrognerie (immanibus poculis). Le peuple est tellement enfoncé dans l'ignorance et la barbarie , que beaucoup de gens s'imaginent qu'ils mourraient la nuit si par hasard ils jeûnaient le jour (Ad caput VI, lat.). Et qu'on ne s'imagine pas que ce progrès du vice et de l'ignorance fût borné aux royaumes étrangers : Dans cette nation, disait Stubbs (1), après avoir parcouru l'Angleterre , j'ai trouvé un affaiblissement général des bonnes œuvres , ou plutôt une défection complète , une désertion

delà cause de Dieu A l'égard des bonnes

œuvres , qui ne voit pas qu'ils [les papistes des anciens temps) étaient plus avancés que nous? i

Erasme décrit aussi les fruits de la réforraation : c'était, à la vérité, un catholique, mais un catholique à qui les protestants accordent de l'imparlialilé. Il avait été témoin oculaire de la naissance et des progrès de la réforination ; il en avait observé les effets avec l'œil d'un philosophe, et les avait notés avec l'exactitude d'un historien impartial et de bonne foi : Et quels sont donc , dit-il , ces gens de l'Evangile ? licgardez autour de vous, et veuillez m'en montrer un seul qui , après avoir été intempérant , soit 'devenu sobre; un seul qui , de colère , soit devenu patient ; un seul qui , d'avare , soit maintenant généreux: ou qui, de débauché , soit devenu chaste? Je pourrais en citer une multitude qui sont devenus pires qu'ils n'étaient aupa-

(0 Moufs des bonnes actions, avec une épllre clédicaoire au lord-maire de Loudrus, an 1596

voyez jamais aucun soupirer, répandre une larme OH se frapper la poitrine, même dans les jours consacrés à l'affliction. Leurs discours ne sont guère que des calomnies contre les prêtres. Ils ont aboli la confession , et il en est peu qui se confessent, même à Dieu; ils ont abrogé le jeûne , et ils se livrent à tous les plaisirs des sens; de peur d'être juifs, ils sont devenus épicuriens; en secouant le joug des institutions humaines ils ont secoué celui du Seigneur : loin d'être soximis aux évêques ils désobéissent même aux magistrats civils. A combien de tumultes et de séditions leur conduite n'a-t-elle pas donné lieu ? Pour quelles bagatelles ne les voit-on pas recourir aux armes ? Saint Paul recommandait aux premiers chrétiens d'éviter la société des méchants ; voyez ! c'est la société des hommes les plus corrompus que recherchent les réformateurs, et c'est d'elle qu'ils font leurs délices I L'Evangile se propage maintenant : pourquoi? parce que les prêtres et les moines prennent des femmes, en opposition avec les lois humaines et avec leurs vœux les plus sacrés. Convenez-en; il y a de lu folie à échanger des maux contre d'autres maux , et de la rage à troquer les moindres contre de plus grands.

Vraiment, dit Mélanchton (Ep. , lib. lY) , qui pleurait en écrivant ce qui suit : pour ne rien dire de trop , tout autre état de choses, en tout autre temps , nous offre les beautés d« l'âge d'or, si nous le comparons à la confusion que les réformateurs ont introduite.

Capito [Epist. ad Farrel., int. Calv., p. 5), grand partisan de Luther et ami intime de Buccr, écrivait ainsi à Farrel , un des chefs des calvinistes : Puisqu'ils ont ôté tout crédit au clergé, il est naturel que tout aille de mal en pis : il n'y a plus aucun ordre dans les communautés. J'avoue les grands maux que nous avons causés à l'Eglise, en rejetant avec tant d'imprudence et de précipitation l'autorité du pape. Le peuple est maintenant sans frein et méprise toute autorité , comme si , en abolissant la papauté nous avions supprimé en même temps le pouvoir des pasteurs de l'Eglise, et l'efficacité des sacrements l Chacun s'écrie maintenant : J'en ai assez pour me guider. Puisque j'ai l'Evangile pour me conduire à la découverte de Jésus-Christ et de ses docteurs , quel besoin ai je d'autre aide? — Toutes les eaux de l'Elbe, écrivait Mélanchton (Mélanchton, Ep.,l. IV; Ep. 100-1-29) à l'un de ses correspondants, ne me fournil aient pas assez de larmes pour déplorer les misères de la réformation. Le peuple ne se soumettra jamais au joug que l'amour de la liberté lui a fait secouer. Nos partisans combatterU , non pas pour l'Evangile , mais pour gagner de l'ascendant. Il n'y a plus de discipline ecclésiastique ; on entretient des doutes sur les sujets les plus importants du salut ; le mal est, incurable.

L'évéque Burnet (Histoire de la réformation, part. II, p. 226J donne l'aperçu suivant de l'elat des mœurs en Angleterre , sous le règne d'Edouard VI : Les péchés de l'Angleterre avaient appelé sur elle , à cette époque,

DEFENSE DE L'LGLISE ROMAINE

la malédiction du ciel. Ecoutez ce que dit Ridley dans un discours qui a pour titre : Lamentation de l'Angleterre : Uimpudicité , l'oppression , V orgueil , V avarice , la haine et le mépris de toute religion, étaient généralement répandus parmi le peuple, mais principalement dans les rangs les plus élevés. ' — Limpudicité , dit Latimcr, règne en Angleterre, et d'une manière inconnue en tout autre pays ; on en fait un jeu ; on la considère comme une bagatelle qui ne mérite pas d'attention , qui n'appelle aucune réforme. Je pourrais citer des passages également forts, sur l'état des mœurs sous le règne d'Elisabeth , que j'emprunterais à Strype (Mém. ecclés. de Strype, Hv. II, c. 23), l'un des avocats zélés de la réformalion , et à Camden , historiographe de cotte reine; mais je n'éprouve aucun plaisir à décrire de telles scènes , et , je dois le dire , vos expressions dénigrantes , le tableau infidèle que vous faiïes de la religion et des mœurs des catholiques à l'époque où ils dominaient dans le pays,, ont pu seuls me décider à transcrire les passages qui précèdent. Qu'il me soit permis cependant de vous importuner d'une nouvelle question.

Vous connaissez sans doute les étranges passages qui suivent, et qu'on rencontre dans les dilTérents ouvrages de Luther. Il décrit d'abord sa conduite et ses senliments , pendant le temps où il vivait sous la bannière de la religion catholique , et qu'il observait les règles de son ordre : — Quand j'habitais mon couvent , j'infligeais à mon corps les veilles, le jeûne; je vaquais à la prière, j'observais mes vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Tout ce que je faisais était dans la sincérité du cœur ; j'agissais avec zèle et pour la gloire de Dieu, etc.; je craignais extrêmement le jugement dernier, et du plus profond de mon âme je désirais faire mon salut [Ad Gai,, c. 1, t. 5). Dans le même endroit, il nous offre un tableau intéressant de sa conduite ; et comme il n'y a pas de raison de croire qu'il surpassât en piété ses compagnons , on peut considérer ce tableau comme l'image fidèle du caractère général des membres dos ordres religieux, quand la réformation prit naissance.

Voyez maintenant les traits sous lesquels Luther se peint lui-même , après qu'il eut commencé à se faire réformateur : — Je suis consumé , dit-il , pur les flammes de ma chair révoltée; je suis presque enragé de luxure et de désirs de volupté. Moi, qui devrais être fervent en esprit, je n'ai de ferveur que pour i' impureté , la paresse, etc., etc. Enorgueilli de ma profonde science, je ne puis me soumettre ni à l'empereur, ni au prince , ni au démon, pas même à l'univers entier (1). Que pouvez-vous dire de la tolérance de ce réformateur pour le divorce et la polygamie (2), de la permission qu'il accorda, avec

(i) Resp. ad maled. Regni Angliae. — Je transcris ici la ■traduclioii qu'a faite le docteur Flelcher , de ces trois pas- Mftes. Serm., vol. 2, p. 116, 117.

(1) Ténia raliodivorlii est, ubi aller alleri subduxerit.

Mélanchton , Bucer et cinq autres minisires, au prince de Hesse-Cassel , d'avoir deux femmes à la fois (1)?

Vous connaissez aussi cette étrange effusion poétique de Bèze :

« Adest candida, Bcza quid moraris I »

Or, dans toutes les légendes et dans toutes les autres moineries, je fais usage de vos propres paroles , que vous avez blâmées avec tant de véhémence , peut-on rien trouver d'aussi scandaleux ou de plus propre à corrompre les mœurs des lecteurs que ces passages extraits des écrits des patriarches avoués de votre Eglise ?

IV. La Renaissance des lettres est-elle due à la réformalion , ou a-t-elle été seulement favorisée par elle ? ~ Les grands progrès dans toutes les branches de la littérature, tant sur le continent qu'on Angleterre, antérieurement à la réformation, sont placés par vous sur l'arrièro-plan , à l'imitation de la plupart de ceux qui ont écrit contre la religion catholique romaine ; de manière que la généralité dos lecteurs puisse penser que la renaissance de la littérature est absolument due aux réformateurs ; et cependant il faudrait rendre justice à nos ancêtres.

Avant la réformalion, la littérature, les sciences et les arts, avaient trouvé de généreux prolecteurs dans les papes Nicolas V, Sixte IV et dans plus d'un poulife de la famille des Médicis ; dans les cardinaux Besarion, Lionel et Borsus, à Ferrare : chez les Viscomi, les Sforce et les Louis Morus , à Milan ; chez les ducs d'Urbin , les Alphonse d'Aragon, à Naples; les Mathias Corvin, en Hongrie ; auprès de Charles VU, Louis XII et François I", en France; de Jacques IV, en Ecosse, et de Henri VIII, en Angleterre. Avant la fin du quinzième siècle, l'imprimerie était en activité dans Irenle-quatre villes de France; Nicolas V avait fondé la bibliothèque du Vatican ; le cardinal Bessarion avait donné à Venise sa magnifique collection ; et les vieillards comme les jounos gens se pressaient dans l'école grecque d'Emmanuel Chrysoloras (2). Vous n'ignorez point combien de dames, dans les treizième, quatorzième et quinzième siècles, se sont rendues illustres par leur érudition ; et vous savez encore que plusieurs d'entre elles ont occupé des chaires de professeurs dans les Universités d'ilalie. Dans le même temps, la littérature était si tlorissanle en Allemagne, que le célèbre Kouchlin avait coutume de dire que la Grèce avait franchi les Alpes, pour s'établir parmi ses compatriotes. Dans l'intervalle des années 1403 à 1506, plus de dix

ut debitam benevoleatiam persolvere noiit, aut liabitare cum renuerit; iiic opporluniiiii ut iii:ii'ilus dicat : Si lu renueris, aller volet : si domina noluerit, veniat ancilla. Serm.de niatrimonio, t. V, 125.

(2) Bossuet. Var. L. VI. Les originaux de ces documents extraordinaires, velallfs à cette permission, furent publiés pour la première fois par un descendant du prince auquel elle fut donnée.

(5) Voyez les recherches sur les bibliothèques , p. 82 , 207,233, et A. H. L. Heeren's Geschichte drr kunsla and der Wisseuscliafien, seil dei- wiederhersUllung der« sclbcn.

DEMONSTRATION EVANGÉLIQtE. BUTLER.

universités avaient été fondées sur le sol de la Germanie; et des cours de littérature perfectionnés avaient été établis à Deveuter, Kempten, Alkmaar , Munst-r, Heidclberg , Worms, et dans plusieurs autres villes teutoniques. Dans l'intervalle de l'année U55 à 1536, plus de vingt-deux millions neuf cent trente-deux mille volumes étaient sortis de diverses imprimeries {Recherches sur les bibliothèques, p. 180) ; et, longtemps avant que le nom de Luther eût été prononcé , Cimabuée , le père de la moderne école de peinture , avait offert de nobles échantillons de son art ; Brunellesclii avait rétabli à Florence les formes de l'architecture ancienne ; et le Dante avait fait sa Divina Comedia.

Jetez les yeux sur la longue liste des villes de la Belgique et de celles deLombardie; combien d'édifices d'une architecture riche et magnifique en font l'ornement ! Que d'ouvrages en marbre, en or , en argent, en fer et en bronze les décorent! Combien de ces monuments ne sont -ils pas antérieurs à Luther 1

En Angleterre, Roger Bacon avait médité, et Chaucer avait chanté. Erasme nous apprend que la science triomphait dans le royaume , que le roi et la reine , deux cardinaux et presque tous les évéques , s'occupaient de ta propager et de Vencourager. Il fait mention , comme dliommes éminemment instruits , de Linacre , médecin du roi ; de Cuthbert Trunstal , gardien des archives ; de sir Thomas Moore, membre du conseil privé ; de Pace , secrétaire d'Etat ; de William Mountjorj, chambellan de la reine; de John Colet, prédicateur de Leurs Majestés. « Et jusqu'à présent, ajoute Erasme, je n ai parlé que des chefs. La cour abonde en hommes tellement éminents, qu'elle semble être le siège des muses , et qu'elle pourrait rivaliser avec toutes les écoles de philosophie et avec Athènes même {Ad PetrumBembum, Basileœ, an 1518).» Tout cela était antérieur à la réformation : qu'il me soit permis d'ajouter que Marie d'Angleterre, Elizabeth, Marie d'Ecosse, lady Jeanne Gray , et les trois làdies Seymour , qui toutes sont célèbres pour leur instruction et leurs talents, avaient reçu leur éducation littéraire dans l'Angleterre catholique. Combien de prélats du règne d'Elizabelh , et dont vous vantez la science, ont été élevés par des catholiques romains I Peut-on donc nier que la réiormalion n'ait trouvé la littérature, la science et les arts, répandus dans toutes les contrées du midi de l'Europe , et dans la plupart de celles du nord ; qu'elles ne fussent à cette époque dans un grand état d'avancement'; que l'ardeur du publie pour l'instruction ne fût très-grande, et qu'il n'y eût un désir général et très-vif d'instruction et de perfectionnement?

Certes, ces progrès furent plutôt retardés que favorisés par les disputes Ihéologiques, les animosités , les querelles et les guerres auxquelles la réforniation donna lieu.

On peut observer que. Luther et Mélanchthon , pour nous servir dus expressions de.

Mosheim {Cent. XVI, c. I, § 10) , parurent se présenter avec la résolution de bannir de l'Eglise toute espèce de philosophie. Luther souhaitait que tous les ouvrages de Platon , d'Arislole , de Cicéron et des anciens classiques fussent livrés aux flammes {Ep. ad Nob. Germ., an. 1520). Stock, son disciple, s'opposait à l'enseignement de l'alphabet, de peur que les distractions de l'étude ne détournassent l'attention qu'on doit à Dieu [Osiander, cent. XVI, E. 2). Il fonda, à Strasl)ourg , sur ce principe, une secte désignée sous le nom d'Abecedariens. On enseigne publiquement, d\l Erasme, dans une lettre à Mélanchthon { Ep. 71 ; Ad Melanchthon) , qu'on ne devrait cultiver aucune science , ni apprendre aucune autre langue que l'hébreu. Je ne vois pas de raison de supposer que Luther ait changé l'opinion qu'il a exprimée dans le passage que j'ai cité: quant à Mélanchthon , certainement il en changea , et publia ses Loci communes, ouvrage philosophique très-estimé.

Depuis celle époque, les lettres ont généralement été cultivées parles réformateurs, et ils ont bien mérité de la littérature ; cependant vous devez convenir que les premiers pas ont été faits par les catholiques romains, et que la renaissance des lettres leur doit être presque totalement attribuée.

Vous vous attendez bien, sans doute, à ce que je vous dise quelque chose au sujet des études bibliques des catholiques romains , avant l'époque de la réformalion. Je crois que vous conviendrez avec moi , qu'en prenant on considération les circonstances du temps, elles ont été suivies avec ardeur et succès. Sur ce point, qu'il me soit permis de vous renvoyer à la seconde partie de l'ouvrage du docteur Hody, intitulé Histoire scolastique du texte et des versions de la vulgate grecque et latine. Vous verrez qu'il prouve, au delà de toute controverse, que jamais à aucune époque, même dans les siècles de la plus grande ignorance, l'étude des saintes Ecritures dans les langues originales, n'a cessé d'être cultivée et encouragée par le clergé catholique romain. Les ouvrages du vénérable Bédé, de Grossetêle, de i'évêque de Lincoln, et de Roger Bacon, font voir à quel point elle a été encouragée dans ce pays. A peine l'art typographique fut-il connu , que les presses catholiques furent employées à l'impression, sous tous les formats , depuis l'in-folio jusqu'à rin-24. . d'éditions de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les travaux de Lanfranc que vous louez, et à si juste titre, pour obtenir des copies exactes, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, sontcitéspar Baronius, par Gavé, par Dupin et par Wetstein. Il n'y a pas de catholique romain qui ne recon- . naisse, avec empressement, le mérite transcendant de la Bible Polyglotte de Londres; mais elle avait été précédée de celles de Compulte, d'Anvers et de Paris. Est-ce trop exiger que d'inviter les protestants de bonne foi à reconnaître que sans l'aide de celles-ci , la Polyglotte de Londres n'existerait pas? Celle K de Compulte fut commencée en 1502, et ache*

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vée d'imprimer en 1517, longtemps avant l'aurore de la réformalion.

Vous parlez des traductions de la Bible en anglais , en lenncs qui doivent faire supposer à vos lecteurs que l'Eglise catholique romaine décourage ces traductions en langue vulgaire. Combien de fois, et toujours trèsinjustement , cette imputation n'a-t-elle pas été faite aux catholiques 1 Si vous voulez faire à votre correspondant actuel la grâce dejeîer les yeux sur son Essai sur la discipline de CEyiisc de Rome, à l'cgard de la lecture générale des Ecritures en langue vulgaire, par les laïques {(Mavres de Butler, vol. k, essai 11, p. 191), vous verrez que plusieurs traductions en allemand, en français, en italien, en langue belge, avaient été imprimées avant que des versions protestantes dans ces langues eussent paru. Dans le Jardin de rAme, le plus populaire des livres de prières des catholiques, et dont une nouvelle édition, approuvée formellement par le docteur Poynler, vient d'être récemment publiée, il est recommandé (p. 203) aux catholiques romains, avant de se coucher , de lire un chapitre de VEcriture , ou de quelque autre livre spirituel. Qu'il me soit permis d';ijouter qu'à la révocation de l'édit de Nantes, cinquante mille exemplaires d'une traduction française du Nouveau Testament furent, <à la recommandation de Bossuet , distribuées aux protestants convertis , par les ordres de Louis XIV (1). 11 y a plusieurs années qu'un libraire anglais m'a procuré une liste de vingt-trois éditions de la traduction catholique romaine de l'Ancien et Nouveau Testament; et depuis cette époque, il en a été imprimé un grand nombre. Depuis quelques années, les catholiques romains ont été censurés avec beaucoup de sévérité, pour n'avoir pas encouragé, dans toute l'étendue qui leur avait été recommandée, la lecture, par les laïques, de la Bible sans notes ni commentaires. N'avons-nous pas le droit de nous former une opinion à cet égard? L'expérience n'a-t-eile pas jusliûé nos précautions et nos craintes ? Des flambeaux éminents de l'Eglise protestante n'onl-ils pas constamment condanmé, et plusieurs d entre eux ne condamnent-ils pas encore cette pratique? Beaucoup des partisans les plus respectables de la distribution générale des Bibles ne se sontils pai aujourd'hui déclarés contre? Cette désapprobation ne se manifeste-t-elle pas avec plus de lorce de jour en jour?

V. La conduilc des ordres religieux a-t-elle justifié leur abolition? — Celui qui publierait une histoire complète et impartiale de cet important événement, et qui y exposerait de bonne foi les avantages et les inconvénients des établissements monastiques , à l'époque de la réformation, mériterait bien du monde littéraire. J'ai essayé de le faire le mieux qu'il m'a été possible dans mes Mémoires historiques sur les catholiques romains d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Vous m'obli-

(1) Vie de Bossuet,évêqiie de Meaiix, par le cardinal de Baubsei.éd.lSU, l. IV, \k 83.

Dkwomst, Evang. Xll.

gérez de lire ce que j'ai écrit dans cet ouvrage sur ce sujet important.

Dans une lettre précédente , j'ai inséré le tableau des monastères, en forme de panégyrique publié par M. Mallet , protestant plein de lumière et de bonne foi; je vais maintenant transcrire ce qu'en dit un habile écrivain qui ne vous est pas inconnu. Quaterly Bevieuw, décembre 1811.

Jamais corporation d'hommes n'avait été recommandable comme cet ordre illustre; mais les historiens, quand ils racontent les maux que les moines ont occasionnés , oublient le bien qu'ils ont fait. Le dernier des lecteurs sait par cœur la vie de cet insigne marchand de miracles, saint Dunstan ; tandis que les plus savants parmi nos compatriotes se ressouviennent à peine des noms de ces hommes admirables qui sortirent d'Angleterre, et devinrent les apôtres du Nord. Les îles de Tinian et de Juan Eernandez ne sont pas plus brillantes dans l'Océan queMalmesbury, et Lendisfurne et Jarrow, dans le temps de noire hiérarchie. Une communauté d'hommes pieux, voués à la littérature et aux arts utiles, ainsi qu'à la religion, apparaît dans ces siècles barbares, comme un riant oasis au milieu du désert: comme les étoiles dans une nuit sans lune, elle nous éclaire d'une lumière tranquille. Si jamais un homme a vraiment mérité l'épithète de vénérable, c'est celui à qui elle a été constamment appliquée; c'est Bède, dont la vie s'est passée à instruire sa propre génération, et à préparer des documents pour la postérité. Dans ces jours-là, l'Eglise offrait le seul asile contre les maux auxquels tous les pays étaient exposés : au milieu de guerres continuelles, l'Eglise jouissait de la paix; elle était considérée comme un royaume sacré par des hommes qui, tout en se détestant mutuellement, croyaient et redoutaient un même Dieu. Insultée comme elle l'était par les mondains et les ambitieux, et souillée par les artifices des fourbes et les sottises des fanatiques, elle ne laissait pas que d'offrir un refuge à ceux qui, jeunes encore, valaient mieux que le monde, ou qui en étaient dégoûtés dans un âge avancé : les sages , les hommes timides et paisibles , volaient à ce sanctuaire divin , qui jouissait de sa propre lumière et du calme , au sein des ténèbres et de la tempête.

Après avoir lu ce brillant tribut offert évidemment par une plume habile aux habitudes utiles etédiflantes des habitants des monastères, il est difficile de croire que la vie d'un grand nombre d'entre eux ait été assez scandaleuse ou même assez inutile pour justifier leur suppression totale.

Le meilleur récit qui me soit connu de cet événement extraordinaire, a été; fait par Collier, dans son Histoire ecclésiastique. Il accorde une larme généreuse au malheur; et tout en admettant la culpabilité de quelques individus, et les désordres de quelques maisons, il plaide honorablement et avec succès en faveur de l'intégrité du corps en général.

Dans mon opinion, ie rapport des commissaires chargés de la visite des monastère» est tout-à-fait indigne de confiance. Nom

{Dix.)

voyons combien peu on a eu d'égard pour la vérité, el combien on a violé la subslanco et les formes de la justice, même dans les actes du parlement et des hautes cours de justice, envers les personnages les plus élevés et les plus distingués, (|uand le roi voulait opprimer, et que loul le monde, le roi excepté, désirait de sauver. Quoi n'a donc pas été, à plus forte raison, le peu d'égard qu'on a dû avoir nécessairement pour la vérité et la justice , quand il n"a été question que do persécuter des moines et des nonnes ; quand des personnages obscurs ont été nommés pour faire un rapport sur leur conduite; quand le roi avait absolument résolu de les perdre; quand ses courtisans étaient indifférents sur leur sort ; et quand la spoliation de ces malheureux était le but général, l'objet immédiat des espérances d'un grand nombre, et de la cupidité de presque tous?

VI. Prétendue néf/iigcnce de l'Eglise de Rome, en ne remédinnt pas aux abus introduits parmi les eccUnastiques. — Vous remarquez qne l'on aurait pu obtenir beaucoup, en remédiant à temps à des abus si grossiers, que les papistes du temps présent en sont ré~ auits , à la vue de faits si notoires, à nier ce qu'il leur est impossible de défendre.

Méritons-nousréellementun langage aussi insultant ? Dans le passage que, dans une des pages précédentes, j'ai traduit deBossuet, les abus dans l'Eglise sont-ils niés? sont-ils même palliés? Ce passage seul, surtout si nous tenons compte des documents qu'il cite, et qui par conséquent s'y incorporent, n'estil pas une complèleréfutation de l'accusation la plus outrageante, que vous avancez contre nous ? Dans la cinquième de ses excellentes lettres au docteur Slurges, le docteur Milner reconnaît expressément l'esprit toujours croissant de l'irréligion et de l'immoralité parmi différentes nations, et dans aucune plus que dans la nôtre, pendant un temps considérable, antérieur à la réformation. N'est-ce pas là une confession des abus de l'Eglise, aussi complète que vous puissi( z l'exigor ? Nous croyons que ces abus n'étaient pas aussi étendus et aussi énormes que vous les représentez; nous croyons que le tableau que vous en faites n'est qu'une hideuse caricature; mais leur existence, jusqu'à un certain point, qui n'a été (jue trop grand et trop lamentable , nous n'avons jamais tenté delà nier. Si vous lisez la Vie des saints de M. Alban Butler, l'un des ouvrages les plus

répandus qui jamaissoient sortis des presses catholiques, à peine y trouverez-vous la vie d'aucun saint du moyen-âge, où, d'un côté , il ne soit fait mention des désordres qui régnaient alors, et où, de l'autre, il ne soit question des efforts que ce saint a faits pour y remédier.

Ainsi donc, contre votre assertion formelle, nos écrivains reconnaissent l'existence des abus dans notre propre Eglise. Mais pourquoi vous taisez-vous sur les efforts faits par l'Eglise catholique romaine pour y remédier? En 780, le concile d'Aix-lâ-Ghapelle; en 813, le cuncile de Châlons, proscrivirent les abus

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des pèlerinages ; en 1215, le concile de Latran, et en 1274, le concile de Lyon , prirent des résolutions contre la multiplicité des ordres religieux. Dans le dernier de ces conciles, et dans celui de Constance, on dit beaucoup de choses contre la prodigalité avec laquelle les indulgences se distribuaientalors. Ignorez-vous les résolutions prises aux conciles de Constance et de Basic, contre les abus du pouvoir papal? Mnens Sylvius, devenu pape, sous le nom de Pie II, nous apprend que la doctrine soutenue dans ces conciles était celle du plus grand nombre des théologiens catholiques, des lumières de l Eglise, des docteurs de la vérité, et de la plupart des universités et des écoles de la chrétienté {Comment. Pie II, p. m. 15).

Hincmar, archevêque de Reims, et le cardinal Cusa, révoquèrent publiquement en doute l'authenticité des Décrélales. Voyez les histoires des pontificats de Léon VI, Léon XI, Grégoire Vil, Innocent 111, Urbain V; vous y trouverez les preuves multipliées des efforts des p.ipes pour conserver l'intégrité de la foi et la pureté de la morale dans toutes les parties de la chrétienté, et pour propager le christianisme aux dernières extrémités delà terre. Ouvrez Wilkins; voyez ce qu'a fait le clergé catholique romain anglais, pendant le moyen-âge, pour l'honneur du nom de Dieu et le bien-être des hommes. Grégoire VJI, Alexandre IIJ, Innocent 7F, dit Millier, célèbre écrivain protestant, ont arrêté le torrent de l'immoralité qui allait engloutir lemonde... Si la hiérarchie avait été changée, l'Europe aurait été privée d'un ordre d'hommes gui. encore bien qne ce ne fût que pour leur propre intérêt, ont toujours eu les yeux ouverts sur le bien public. L'autel offrait un refuge contre la colère des rois; un refuge contre les abus dnpouvoir ecclésiastique était assirépar le trône, el le bien public résultait de /a balance de ces pouvoirs. Pourquoi donc s'être si peu arrêté sur les parties édifiantes de l'histoire de l'Eglise catliolique romaine, et si longuement sur ses infortunes? Que penseriez-vous dun peintre qui, en annonçant qu'il va donner une vue des Alpes, laisserait entièrement sur l'arrière-plan tout ce qu'il y a de magnifKiue dans ce tableau, et n'offrirait à l'œil d'une manière proéminente que quebiues eaux stagnantes du voisinage?

VIL Injures du docteur Southey . contre les historiens catholiques, anciens et modernes.— Vous dites peu de chose de son di- .iivorce; mais en parlant de l'exécution d'Anne de Boulen , vous nous dites que les papistes étaient, dans ce siècle, tellement habitués au mensonge, qu'il leur était impossible de s'en abstenir, lors même que la vérité pouvait servir leur cause ; et qu'avec une effronterie caractéristique, ils affirmèrent que sa mère et sa sœur avaient toutes deux été maitresses du roi, qu'elle était sa propre fillj.

C'est dans cet esprit que les histoires de notre ré formation ont été composées jusqu'au moment où ils se sont aperçus que des calomnies si grossières ne pouvaient plus passer dans le monde : et alors ils ont adopté un^

rm

marche insidieuse, qui n'est guère moins méchanlc, et qui n'est guère plus véridique.

L'intimité de Henri avec la mère d'Anne de Boulon, est rejeléep;ir le docteur Lingard; mais l'intimité de Henri avec Marie, sœur de l'infortunée Anne, ne souffre aucun doute. L'intimité du monarque avec la mère d'Anne est proldém.itique : ce qu'on en dit ne repose principalement que sur l'asserlion positive de Saunders, et sur les inductions qu[on peut tirer du soin marqué et de laltcntiou que le monarque eut constamment pour Anne dès l'instant de sa nai^s inee ; et de l'éducation coûteuse et du magnifique établissement qu'elle avait reçu de lui, et pour lequel on ne peut assigner aucune autre riison. Burnet a répondu à Saunders , Legrand à Burnet; et les arguments de Legrand sont pressants. Mais le crime ne devrait jamais être cru sans de puissants témoignages, et rarement sans des preuves positives. Dans le cas présent, on paraît en manquer totalement ; et le silence absolu du cardinal Po!e, sur cette accusation, dans ses amères invectives contre Henri, est favorable au monarque. Je ne crois pas cette histoire : mais je ne puis penser que les écrivains qui l'ont affirmée, méritent d'être flélris de l'imputa^ tien de méchanceté ennemie, que vous leur adressez. S'ils la méritent, quelle sera l'épithète qui conviendra à ceux qui , sous le règne de Jacques II, ont inventé ou propagé l'Histoire de la Bassinoire?

Je ne connais aucun écrivain catholique qui mérite les dures expressions qui, dans le passage que j'ai cité de votre ouvrage, ont été appliquées, sans aucune exception, à nos anciens et modernes historiens de la réformation. Vous connaissez la célébrité grande et bien méritée des Lettres du docteur Milner au docteur Sturges ; la plupart sont historiqii.es, et jamais il n'y a eu une attaque plus puissante ^\ue dans ce livre contre les caractères des personnes par lesquelles la réformalion a été primilivement établie et soutenue.

Il a paru en 1800, il a donc été pendant vingt-quatre ans sous les yeux du public : il en a été publié sept éditions.

Pourriez-vous indiquer dans ce livre un seul exemple de celte fausseté, de cette calomnie grossière, de celle marche insidieuse, de celle effronterie caractéristique, de cette méchanceté, de ces mensonges dont vous accusez nos historiens dans le passage de votre ouvrage que j'ai transcrit?

Vous connaissez probablement la Fin de la Controverse du docteur Milner, publiée en 1818, et qui est actuellement à sa troisième édition ; c'est l'exposition la plus habile des doctrines de l'Eglise catholique romaine, sur les articles qui la divisent de l'Eglise réformée; et la plus savante déduction des preuves à l'appui, et des faits historiques qui y sont liés, qui ait jamais paru dans notre langue.

Vous avez probablement entendu parler de la réplique qu'y fit le révérend Richard Griery vicaire de Templebodane, en Irlande, ^

et de la Justification du docteur Milner publiée en 1822. Pourriez-vous indiquer dans la Fin de la Controverse, ou dans la Justification, un seul passage qui justifiât les expressions inconvenantes que j'ai relevées dans votre ouvrage? Pourriez-vous citer un seul argument critique de M. Grior, que le docteur Milner n'ait pas réfuté d'une manière victorieuse ?

Sans doute, l'histoire du docteur Lingard ne vous est pas inconnue. Cet écrivain n'a-t-il pas consulté des récits originaux et puisé aux meilleures sources? Son langage est-il incertain, équivoque? Oublie-t-il une seule fois de préciser la date des événements qu'il raconte, ou les autorités sur lesquelles ses ;, récits sont fondés? Manque-t-il de modération? El cependant vous enveloppez cet historii'u dans vos dédains insultants, pour tout ce qui porte le nom de catholique!

Vous vous êtes occupé d'un passage, mais d'un passage seulement de Ihistoire du docteur Lingard. Il faut, dites-vous {vol. ■>!, p. 391, note), que le lecteur sache de quelle manière le docteur Lingard, historien catholique récent, parle du jugement contre lord Cobham, rendu par rassembler, que présida Arundcl, archevêque de Cantorbéry. Le docteur affirme que la conduite de lord Cubham fut aussi arrogante et aussi insultante que celle de son juge fut douce et pleine de dignité. Il importe de faire connaître en quels termes un his' torien anglais catholique romain , aujourd'hui même, parle d'une semblable affaire. Nous ne pouvons croire que les deux mots que vousmême avez soulignés aienl été employés dans des intentions bienveillantes à notre égard.

Le meilleur récit de ce qui s'est passé lors du jugement de lord Cobham se trouve dans les actes de l'assemblée, publiés par Wiikins [Concilia, vol. 3, pp. 353, 357). Si je le pouvais , je me contenterais d'offrir à mes lecteurs ce volume, et je garderais le silence; car il n'est personne qui, après avoir lu, ne reconnût l'exactitude du compte rendu par le docteur Lingard. Aucune expression dure, aucun mot injurieux de la part de l'arthcvêque; ses discours à lord Cobham furent décents, réservés et polis. Il ajourna la cour à quatre jours, afin de donner à lord Cobham le temps de la réflexion, et de préparer sa défense. Dans les jugements contre les catholiques innocents, qui eurent lieu sous le règne d'Elisabeth et de ses trois successeurs pro- , testants, trouve-t-on rien qui approche de f ces formes douces et humaines? I

Lord Cobham avait à trois reprises refusé de comparaître devant la cour qui l'avait fait sommer; il s'était fortifié dans son château; il fut pris. Quand il parut devant la cour, il refusa de répondre explicitement sur les divers points de son interrogatoire : ' Je crois, dit-il , tout ce que Dieu mon Seigneur! veut que je croie. — Une telle profession de] foi, remarquez-vous, n'était pas suffisante,' sous la tyrannie papale, pour le sauver des' flammes. Aurait-elle été suffisante pour sauver de la roue ou du gibet les malheureux catholiques de ce royaume, sous le règne/

daucun des Tudor ou desStuarls ? l'aurait-elle été pour sauver les anabaptistes qui ont péri sous lo règne d'Elisabeth? ou les ariens immolés sous celui de Jacques 1"? Auraitelle satisfait aucun des hommes qui récemment ont jugé les Carlistes ? ou les magistrats qui récemment aussi ont emprisonné Haie? Lord Cobhara avait ilérativcmont décliné la juridiction de la cour qui devait le juger; il avait compare ses juges aux Pharisiens (1), à Ananio. à Caïphe : il leur avait dit que Home, était le rérilable nid de Cuniechrist ; et que de ce nid étaient sortis tous ses disciples, dont les prélats et les prêtres faisaient le corps , et les moines (a queue. Vos possessions

(I) Dans lin article du Qnalerhf Revlew, pour le mois de déccuibro dernier, un écrivain (jul, | rohablenieni ne vous est pas inconnu, classe les éviingélicanls avec les Esséniens ; les Sociniens avec les Sadducéeas , et les caUwlique.'i romains ( (.\\ie polimeni il ai'pelle /wpistes j avec les Pharisiens. La raison (lu'il allègtie pour jusiilier ceito dernièi'e comparaison, c'e>l que, selon lui , « les papistes, comme les pharisiens, méconnaissent les eommandomeiits de Dieu d;ins leurs véiilables iraditions.» Comme le genileinan auipiel le QuaU-ily Revisw est redevable de cet article apparlieiit évideiiinienl au liani clergé , je suis surpris qu'il s'expiime avec laut d'aigreur sur les traditions; car elles lurment un important article du symbole de l'Eglise anglicane, établie, comme elle l'a éléiinalomcnt, par ireute-ncuf articles ; loule la diU'érence qui existe entre l'Eglise de Rome et l'Eglise d'Angleterre, à l'éganl des traditions, est que les membres de la première admettent les traditions sous l'autorité de leur Eglise, et que ceux de la dernière les admettent sui\anl leur jugement | ropre et individuel. C'est ce (|ui a été démontré iTime maaière lumineuse, dans l'intéressant appendice aux seiinous de mon vénéralile ami, le très-révérend docteur Jebb, évoque de Limérick, Ardfert et Agliadoe. Je dois aj.juier (pie le sujet des Iradilionsacié liabilenient discuté par l'évèiiue de l'éterboroiigh dans sa «Vue comoùraiivc de l'Eglise de Rome et de l'Eglise d'Angleterre, » ei dans les « Traits du docteur Lingaril, sur cet ouvrage. » Quand la controverse est conduite comme elle l'a été par ces écrivains , elle devient une discussion littéraire, oii l'érudition, le goût et le discernement s'exercent également, et qui captive le lecteur intelligent.

Je suis encore plus surpris (|uc l'auteur de l'article nous classe si légèrement parmi les IMiarisiens, race d'hommes rô|irouvés par le Christ dans les termes les plus forts , et tenus connue abominables dans tous les siècles qui ont suivi. Mais la revue où l'article en question a été inséré , en contient d'autres, qui violent i» notre égard toutes les règles d'une co;ilroveise décente. Les tables les plus niaises et les plus dégoût .nies , inventées dans les temps de ténèbres, compilées [)ar la scjttise et l'igiiorauce, et cpie nous rejetons avec pitié, sont exliumées et oUertes comme faisant partie de nos croyances , et comme la peinture fidèle de nos mœurs actuelles. Qui oserait justifier une semblable imputation '? Un corps qui forme à lui seul la majeure partie du monde chrétien, devrait-il être insulté de cette manière? Les catholiques romains anglais, qui surpassent en nombre toutes les sectes dissidentes de la Grande-Rretagne; ces catholiques respectés de leurscompairiotes, dont la loyauté a été si souvent le sujet des éloges de la législature ; qui comptent parm eux les plus an ciennes et les |>lus nobles familles du royaume; les catholiques rom:dns devraient-ils être ainsi périodiquement et avec une persévérance systéinati(iue, insultés, raillés, a ccablés de moqueries ? et par des hommes qui se cachent à tous les regards? Certes, il estdillicile de disputer sans se compromettre envers des écrivains qui emploient de pareilles armes! Je doute que, dans aucun journal liiiéraire du continent, on | ût trouver un style si houteu,sement dénigrant? Mais le temps des diffamations écrites est passé : eliesne trouvent plus que quelques lecteurs, et |)as un admirateur. Quelle dislance sépare de semblables articles de ceux en faveur de l'université d'Oxford, ou de l'adminislraiion de M. l'ilt , (pii se trouvent dans la même re- Hue ! on de ceux oi) l'on rend compte dans la revue d'Edimbourg de la mécamniic, céleste de la place, de l'astronoiiiie, de l'algèbre des Hindous! Avec quel plaisir les gens in.siruits et les hommes de goût ne lisent-ils pas les uns! Av'iC quelle indifférence ne parcourent-ils pas les autres 1

et vos seigneuries, dit-il à l'archevêque, ne sont que du venin répandu par Judas sur l'Eglise : vous navez jamais suivi le Christ. Pouvez-vous dire que ce langage n'était ni arrogant, ni insultant? — J'ai employé la traduction que vous en avez faite vousmême.

J'espère que ce que je viens de dire, quoique succinct , sera regardé comme le récit fidèle de ce qui s'est passé entre l'archevêque et lord Cobhara. Je demande maintenant si, quelqu'un aujourd'hui se conduisant devant une cour temporelle ou spirituelle, comme se conduisit lord Cobham devant la cour de convocation présidée par l'archevéquo Arundcl , ne serait pas puni ? El cependant vous donnez des éloges à la conduite de lord Cobham dans tout le procès.

Vous nous ;ii)prenez ensuite que la cour earcommiinia lord Cobham , et prononça qu'il était anathémalisé ; non-seulement lui, mais tous ceux qui en aucune manière le recevraient, Vaideraicnt ou le défendraient. Le mot anathémalisé est de vous : la cour n'en a pas fait usage. Vous dites que ce fut unç cruelle et inhumaine sentence : combien de sentences également cruelles et inhumaines ont été rendues par des cours protestantes contre des catholiques, non-seulement moins coupables que lord Cobham , mais parfaitement purs des crimes dont ils étaient accusés, et dont l'innocence est aujourd'hui reconnue?

Dans une première partie de voire ouvrage, vous avez transcrit les terribles expressions de l'excommunication : vous observez qu'aucune formule de superstition païenne n'aurait pu être aussi révoltante que de voir invoquer par un ministre chrétien le souverain rédempteur du monde, pour l'accomplissement d'exécrations que le démon en personne semblait avoir inspirées. Je ne me fais pas le défenseur des formules contre lesquelles vous vous élevez; ces formules ont élé inventées dans un siècle de barbarie, et lorsqu'il fallait, pour agir sur la populace , employer un langage violent : c'était une application abusive des termes du Deutéronome (lJeut.,c. XXXVIH); et je crois qu'on n'en faisait usage que dans des occasions singulières, et qu'avant la renaissance des lettres, ils étaient déjà tombés en désuétude. Si vous lisez ce document dans Wilkins, que j'ai consulté, vous trouverez que la sentence d'excommunication prononcée par l'archevêque Arundel contre lord Cobham ne contient pas ces exécrations. — Suivant la jurisprudence actuelle de l'Angleterre, l'excommunication est encore accompagnée de nombre de peines et d'incapacités civiles.

Tous ceux qui liront ce que vous dites de lord Cobham, et votre censure du docteur Lingard , devront se rappeler que , dans une première partie du Livre de l'Eglise, vous avez avoué que /e.s Lollards soutenaient des principes incompatibles avec la paix de la société, professait nt des opinions fondées sur des erreurs grossières, et qui pouvaient entraîner â des maux affreux ; et que lord Cobham était leur chef et leur guide. Je me flatte d'à-

DÉFENSL DE L'EGLISE ROMAINE

voir Yiclorieusoment justifié le docteur Lingard de la seule imputation particulière que vous ayez élevée contre cet écrivain.

Des mémoires historiques sur les calholiqucs anglais, irlandais et écossais ont été publiés par une aulre main : vous pouvez peut-être trouver des objections à y faire; mais j'ai ' l'intime conviction qu'ils ne méritent aucun I des reproches insultants que vous adressez I mal à propos et sans distinction aux ouvra- I gcs de tous les historiens catholiques qui ont S écrit sur la réformation.

^•0 Vous finissez ce chapitre par une insinuation en faveur de Henri VIII. Vous dites qu'il ne fut pas le véritable monstre qu'un examen superficiel doit offrir à l'indignation de la /eMncAse; et cependant, un peu plus hauf, vous avez parlé de ses actes nombreux de caprice et de cruauté; et, un peu plus bas, vous ajoutez : Il envoya à l'échafaud sa femme et son ministre , avec aussi peu de remords qu'il aurait fait noyer son chien.

La fréquente répétition de ces crimes à toutes les époques de son règne, ses dissolutions, sa prodigalité, ses empiétements coupables sur les cours de justice , ses guerres injustes et ruineuses, et l'oppression générale de son peuple, sont des faits avoués par tous ses hisioriens : tous le représentent, pour se servir du langage de l'un des plus éminenls , comme un tyr;in f/uî jamais n'épargna une femme dans sa lubricité , ni un homme dans sa colère; en sorte que, si tous les modèles des mauvais princes avaient été per^ dus dans le monde, on aurait pu les retrouver dans la personne de ce monarque (1). Tel est le caractère de Henri , tracé même par des historiens protestants ; s'ils ne se sont pas trompés , l'expression dont vous vous servez est juste : ce n'était pas un véritable monstre, c'était quelque chose de pis. Je voudrais que vous nous apprissiez quels vices il n'avait pas, ou quels talents il a possédés dont il n'a pas abusé. Vos injures s.mis mesure contre tous les historiens catholiques de la réformation , et votre bienveillance en faveur de Henri sont en vérité admirables !

Vous exaliez Thomas Cromwcll, son digne ministre , surtout à cause de son rejet de la suprématie du pape , et de sa mesure contre les monastères ; mais vous omettez de dire qu'il mourut dans le sein de l'Eglise; et que sur l'échafaud il déclara solennellement , en s'adressant aux spectateurs, dont il invoqua le témoignage , qu'il mourait dans la foi catholique, ne révoquant en doute aucun des articles de cette foi.

LETTRE XIII

Edouard VI.

Monsieur,

J'aime à reconnaître qu'il y a beaucoup

(1) Heylin's , Hist. p. 15. Il cile sir Waller Raleigh. — L'ihlroduction à la lettre XI ((>. 141 , 1 i2) coiUieut une allusion à la llliation nianirliéeniie des propiigaiidisles français de la liberté et do •l'égalité , à parlii' des sectaires du moyen âge. C'est un sujet curieux et (|ui mérite d'èlre traité; Gibbon a tracé cette filiation supiiosée, dans le cinquante-quatrième chapitre , le plus intéressant peut-

d'exactitude et d'éloquence dans le compte que vous rendez de la suppression faite, sous le règne d'Edouard VI, de tout ce qui restait encore de collèges , d'hôpitaux et de chapelles ; de la destruction de leur bibliothèques et de tout ce qui composait leur ameublement et leurs ornements sacrés ou profanes. Toutefois un catholique pourrait encore désirer que vous eussiez ajouté quelque chose sur l'insigne malice du protecteur Somerset et de Dudley, comte de Warwick, qui le supplanta. Sous l'influence de ces seigneurs aut dacieux, Cranmer conçut le premier projedu code sanguinaire rédigé contre les catholiques anglais. Le caractère méchant de l'oppresseur relève singulièrement l'opprimé.

Vous savez que le christianisme s'honore d'avoir eu Néron pour premier persécuteur; la justice semblait donc exiger, en faveur des catholiques, qu'on fît connaître quels furent les hommes qui les premiers commencèrent à les persécuter.

Vous auriez pu aussi parler de l'opinion de Cranmer, que l'exercice de la juridiction repose sur le prince; remarquez qu'en conformité de ce principe, il avait jugé que son droit à exercer l'autorité épiscopale avait fini avec la vie de Henri VIII, et qu'il ne pouvait agir comme archevêque jusqu'à ce que le roi mineur eût renouvelé sa commission ; que son exemple fut imité par d'autres prélats, et que cette conduite était aussi contraire à la doctrine de l'Eglise d'Angleterre, telle qu'elle est exprimée dans les trente-neuf articles , qu'à la doctrine et à la discipline de l'Eglise catholique romaine.

Vous auriez pu également parler de l'aliénation faite par Cranmer, de la plus grande moitié du siège de Cantorbéry. Lisez l'article de l'appendice au second volume de l'Histoire de Collier, dans lequel il cite les terres de l'Eglise aliénées par les prélats dans leurs sièges respectifs, sous le règne de Henri VIII. Vous y trouverez ce que fit Cranmer, et comment son exemple fut suivi par Ridley et par d'autres prélats. Grand partisan de la digiiité et du bien-être du clergé anglais , comme vous prétendez l'être , vous voudriez peut-être que, dans cette occasion, Cranmer et ses imitateurs eussent montré un peu de l'esprit d'opiniâtreté et de fermeté de Thomas Becket.

Vous auriez pu encore, vous l'auriez même dû, pour rendre justice aux catholiques romains, parier de la patience avec laquelle ils supportèrent les innovations introduites sous le règne d'Edouard VI, et les souffrances qui les accompagnèrent. Il serait difficile de trouver dans l'histoire un seul exemple d'une oppression aussi générale et aussi pesante que celle qu'ont supportée les catholiques à cette époque. Vous convenez que la majeure partie de la nation était alors attachée à l'ancienne foi ; le gouvernement était troublé,

être de son Histoive. Ce sujet avait déjà attiré l'attentiori de Bayle (art. Paulicien") , et de Moslieim (dans son r,c<:l, Seculum IX, p. 3M, etc.^.

507 DEMONSTRATlOiN EVANGELIQUE. BUTLER

et l'esprit public lui était en général opposé. Ainsi donc, si! était entré dans les principes des catholiques romains de propager leur religion, ou seulement de la garantir par la force de la ruine qui la menaçait, ils auraient pu facilement l'emporter; mais la violence n'est ni dans leurs doctrines ni dans leur conduite; les catholiques romains se tinrent donc tranquilles. Si vous eussiez appliqué une semblable remarque au temps présent (1), elle n'aurait pas été perdue pour nous; nous l'aurions reçue avec gratitude. C'est avec un semblable sentiment que nous lisons l'aveu candide que vous faites, que l'insurrection qui eut lieu sous le règne d'Edouard, fut une lutte, non pas entre les partisans de l'ancien culte et les sectateurs du nouveau, mais entre les hommes qui combattaient pour le pillage et ceux dont les propriétés étaient menacées.

Le sujet me ramène maintenant aux imputations d'ignorance et de corruption (|ue vous adressez, avec une dureté si obstinée, à notre Eglise. Veuillez, je vous prie, considérer les mesures si nuisibles à la science sacrée ou profane, qui accompagnèrciit l'introduction de la nouvelle religion sous le règne de Henri VIII, et ses progrès pendant le règne du jeune Edouard, que vous célébrez si hautement, et les comparer avec celles qui accompngnèrenl la naissance et

les progrès d(> la religion calhnliqiie dans le même pays. Vous vous rappel* z lespression aussi juste que belle de Collier, que j'ai déjà citée, sur l'inlroducliDU de la foi callioliqiie en, Angleterre : Totil scmbld prendre une nouvelle forme, comme si In nature rût été refondue. A mesure que la foi catholique faisait des conquêtes, l'humanité , la civilisation, les arts et les sciences en faisaient aussi, et étaient également encouragés par les monarques, par les pasteurs et par leurs troupeaux. Je vous demande ( ne perdant pas de vue que l'imprimerie nexistait pas encore ) de me dire si, dans votre opinion , ces progrès dans les arts d'agréments et d'utilité, et si ces encouragements ne furent pas plus grands qu'on n'aurait pu l'espérer? Les sciences avaient été anéanties lors de l'invasion des Danois ; mais à peine le gouvernement des Normands fut-il établi , que les lettres se réveillèrent : les états de Henri II devinrent, si l'on peut me permettre cette expression , l'Athènes des contrées féodales; et, malgré de longues années de désastres qui se succédèrent pendant la lutte entre les maisons d'York et de Lancaslre , les arts, les sciences et la littérature firent chaque jour de nouveaux progrès. Comparez ces conquêtes intellectuelles avec les scènes de vandalisme qui marquèrent les commencements du règne de Henri VIII et la fin de celui de son fils. Je crois, dit Baie l'anti-catbolique (2), et c'est avec peine que je l'avoue,

(1) Voyez les mots en italique dans le Livre de l'Eglis^, vol. I, p. 379. — Aci.i'ellement les calbollqiK's lonniiis font des DiHilions pour leur émaficipatioii.

{2) D^'claraiio.i sur Ii; iciirnnl de Léland, anH. 1349; Hist.' de I'EkI., de Fuller, liv. VI, 533.

que jamais ni les Bretons, sous les Romains et les Saxons, ni même les Anglais, sous les Danois et les Normands, n'eurent A déplorer des pertes aussi funestes dans les monuments de l'art, que celles dont nous avons été témoins. La postérité aura sujet de maudire cet esprit destructeur de notre siècle, ce jeu extravagant qu'on s'est fait d'anéantir les plus nobles antiquités de l'Angleterre.

Peut-on donc avancer de bonne foi que l'établissement et les premiers progrés du nouveau culte en Angleterre, aient été aussi édifiants et aussi salutaires que l'établissement elles progrès du culte catholique?

Mais la religion catholique était remplie de superstitions et de corruptions : — Voilà votre thème constant. Que pendant l'établissement légal de la religion catholique il v ait eu quelques superstitions et quelques pratiques de corruption, c'est ce que je reconnais, et j'ai fait voir que nos meilleurs écrivains catholiques l'ont reconnu, quoiqu'ils nient tous qu(; cette superstition, cette corruption aient jamais été aussi profondes que vous le dites. Mais en admettant, par forme d'argument, que l'une et l'autre aient été telles que vous le prétendez, je ne craindrais pas encore de discuter avec vous dans celte hypothèse. Permettez-moi de vous faire une simple question, à vous que je suppose un protestant des trente-neuf articles : Quel est le plus grand obstacle à l'établissement, au progrès et à la renaissance d'un culte ? Esl-ee la superstition et la corruption, ou le relâchement dans la foi et l'indifférence? Je vous laisse le soin de répondre à celte question et d'en tirer la conséquence. — Les Juifs ont, à plusieurs reprises, offensé Dieu par leur idolâtrie et leurs superstitions. Dans la religion catholique rtimaine, l'idolâtrie n'a jamais existé ; et le nonibredcses membres infectés de superstitions a toujouss été très-faible. Or si l'idolâtrie et les superstitions des Juifs ne les ont pas empêchés de rester les dépositaires constitués de la loi divine, pourtiuoi quelques pratiques superstitieuses cmpôchoraieut-elles l'Eglise établie par le Christ de continuer à être le dépositaire conslituéde son Evangile, et de conserver des droits aux promesses du Fils de Dieu ?

Croyez-moi, monsieur, le temps est venu où il est de l'intérêt des protestants et des catholiques , qui désirent sincèrement le triomphe de leur foi respective, de s'abstenir de disputes, et de se réunir pour la défense commune du christianisme. Qu'on juge comme on voudra mes écrits, ils ont au moins tous le mérite d'inculquer, de recommander cette salutaire union des esprits.

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