DE L'ETABLISSEMENT
DU CHRISTIANISME
Sous Tempire de Tibère {Voyez le téinoi-
fnage de Tacit., col. 391), un homme nommé ésus, Juif de nation, né d'une pauvre femme; un homme qui passait pour le fils d'un charpentier (1, 2, 3, 4), artisan lui-môme (5), d'une figure peu avantageuse et de petite stature (6), assembla dans la Judée une troupe de pêcheurs, gens sans lettres, grossiers, ignorants, et, selon les païens, décriés par leurs désordres (7). Il se donna pour le Messie promis aux Juifs, le Christ, l'envoyé du ciel, le Fils de Dieu (8) ; il enseigna une doctrine si relevée que la raison ne peut la comprcaidre (9) ; et une morale si pure, que ses ennemis ont été forcés d'en admirer la perfection, ou se sont vus réduits à la censurer comme impraticable (10). Il chargea ses disciples daller par tout l'univers faire recevoir ses dogmes (11) et adopter sa morale, établir sa religion sur les ruines du judaïsme et de l'ido'âtrie. Les Juifs le regardèrent comme un imposteur, et attribuèrent les prodiges qu'il faisait au pouvoir du démon (12). Pilate , à leur sollicitation , le fit expirer ignominieusement sur une croix (13). Son corps , quelques jours après sa mort, ne se
trouva point dans le tombeau où il avait été placé. Ses disciples assurèrent qu'il était ressuscité (H). Les Juifs, au contraire, publièrent qu'on avait enlevé son corps pendant la nuit, pour faire croire qu'il avait recouvré la vie; ils dirent ensuite qu'il avait été ressuscité par la force de laSnécromancic (15), enfin ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection (16).
Après la mort de Jésus, une partie des Juifs fit profession de sa doctrine (17); mais ceus qui s'étaient déclarés ses disciples furent si violemment persécutés, que les païens crurent le christianisme anéanti. Tout au contraire, celte religion prit de nouvelles forces, et de la Judée elle se répandit dans tout l'univers (18, 19) avec une rapidité surprenante. Un nombre infini de personnes l'embrassa : ceux qui la prêchaient opérèrent des prodiges qui furent attribues par les païens à la magie (20) , de même que cewx de Jésus, leur maître. Ils firent des prédictions qui furent suivies de l'événement (21).
Les Juifs établis à Rome eurent entre euj^
DEMONSTRATION LVANGELIQUE. BULLET.
de si grandes disputes au sujet du Christ (22) qui leur était annoncé, que l'empereur Claude les chassa de cette capitale du monde. La dixième année de reuipire de Néron, un incendi(; consuma les deux tiers de la ville de Rome {Annal., l. XV). On crut que lempereur était l'auteur de cet embrasement. Néron, pour rej(>l(>r ce crime sur quelque autre, flt mourir cruellement les chrétiens comme incendiaires. « C'étaient, dit Tacite, des gens haïs pour leur infamie, que le peuple appelait chrétiens à cause de Christ, leur auteur, qui fut puni du dernier supi)lice, sous le règne de Tibère, p;ir Ponce-Pilate, gouverneur de la Judée; mais cette pernicieuse secte, après avoir été réprimée pour quelque temps, pullulait tout de nouveau, non-seulement dans le lieu de sa naissance, m;!is dans Rduic même, qui est comme l'égoût de toutes les ordures et de toutes les infamies. On se saisit donc d'abord de tous ceux qui s'avouèrent de cette religion, et .par leur confession on en découvrit une infinité d'autres qui ne furent pas tant convaincus du crime d'incendie, que de la h.iinc du genre humain. On insulta même à leur mort en les couvrant de pLMUX de bêtes sauvages, et les faisant dévorer parles chiens, ou les attachant en croix pour servir la nuit de feu et de lumière. Néron dontiait ses jardins pour ce spectacle, au(iu,>l il avait ajouté les plaisirs liu cirque ; et on le voyait dans ces jeux se mêler parmi le peuple en habit de cocher ou assis sur un cliar. M.iis quoi(]ue ces cruautés fussent exercées sur des coupables qui avaient mérité les derniers supplices, on ne laissait pas d'en avoir pitié, parce que Néron les faisait mourir, non pour l'utilité publique, mais pour assouvir sa cruauté. »
Suétone décrit la persécution do Néron en ce peu de paroles : « Il punit de divers supplices les chrétiens, espèce d'honimcs d'une superstition nouvelle et adonnés à la magie {Vie (le Néron). »
Sénèque le Philosophe, Juvénal et l'ancien commentateur de ce poëte, nous apprennent que Néron punissait les magiciens, maleficos, en les faisant couvrir de cire et d'autres matières combustibles (23, 24., 25) ; et qu'après leur avoir mis un pieu pointu sous le menton pour les faire tenir droits, on les faisait brûler tout vils pour éclairer les spectateurs. La conformité du supplice, le nom de magiciens que Suétone donne aux chrétiens, ne permettent pas de douter que ce ne soit d'eux que parlent Sénèque, Juvénal et son comrnentatcur.
Il ne s'était écoulé que trente ans depuis que Jésus était mort, et déj<à il avait à Rome, si éloignée de la Judée, une infinité de disciples; et quels disciples? Des hommes qui se font' égorger pour soutenir sa doctrine. La philosophie, avec tout son faste, montre-telle rien de semblable? Qu'elle nous compte SCS martyrs?
En ce temps-là vivait Apollonius deThyanc, philosophe pythagoricien (2G) , qui parcourut presque toutes les provinces de l'empire, affermissant les peuples dans le culte des
dieux. L'idolâtrie avait donc ses apôtres. Selon Philostrate, il opéra plusieurs prodiges ; il prédit l'avenir, et il eot connaissance do ce qui se passait dans les lieux les plus éloignés. Après sa mort, qui arrii'a sous l'empire de Néron, on lui dressa des statues et on lui rendit les honneurs divins. Comme on ne voyait nulle part son tombeau, quelques-uns disaient qu'il avait été enlevé au ciel. C'est ainsi que l'imposture donnait un rival à Jésus-Christ.
Vespasien, allant à Rome prendre possession de l'empire (27), s'arrêta quehjues jours à Alexandrie. Tacite et Suétone racontent qu'il y guérit un estropié, par la puissance du dieu Sérapis. Vû)ilà comment , pour appuyer l'idolâtrie, les païens opposaient des prodiges à ceux que les disciples do Jésus opéraient pour l'abattre.
La première année du règne de ce prince, Tile, son fils, termina la guerre de Judée. L'histoire ne nous présente nulle part un si afiVeux spectacle. Treize cent mille Juifs y périrent par le fer ou par la famine {Josèphe, de la Guerre des Juifs) ; cent mille furent vendus comme esclaves ; Jérusalem fut dé- Iruilc, son temple brûlé : la vengeance divine s'annonça par tant de prodiges (28, 29), et se fit voir si clairement dans celte épouvai'.lable désolation , que les païens mêmes la reconnurent. Essayons de découvrir quel est le crime que Dieu punit avec tant d'éclat.
On lit dans le Talmud que, lorsque le Messie paraîtra (30), il ne sera reconnu que par un petit nombre de Juifs, et que le corps de la nation le rejettera ; que le Messie sera une pierre de scandale pour les deux maisons d'Israël, et un sujet de ruine à ceux qui habilent Jérusalem ; que les Juifs seront alors accablés de maux.
Jésus de Nazareth est venu dans le temps que les Juifs reconnaissent être celui où le Messie devait paraître ( Voyez In preuve 95 ). 11 est le seul qui se soit alors donné pour le Messie; il a prouvé cette qualité par des prodiges dont les Juifs ne contestent pas la réalité {Voyez la preuve 12). Il a eu peu de disciples; et le corps de la nation, le regardant comme un imposteur, l'a fait mourir. Quelques années après sa mort, le peuple juif a éprouvé les plus grands malheurs (31, 32, 33); la plus considérable partie a été massacrée par les Romains ; l'autre emmenée en esclavage et dispersée par tout l'univers : esclavage et dispei-siou qui durent depuis dix-huit siècles. Ou ne peut donc douter que les étranges calamités qu'a souffertes et que soulîrc encore cette nation infortunée , ne soient le châtiment de la mort de Jé^us de Nazareth, et que Jésus ne soit véritablement le Messie,
Le petit nombre de Juifs échappés au glaive des Romains aurait dû s'instruire par tant do disgtûces, et reconnaître pour Messie celui dont la mort avait attiré sur leur nation tou les les vengeances du cird ; niais, au contraire, ces malheureux s'endurcirent de plus en plus, et s'obstinèrent dans leur haioe
HISTOIRE DE L'ETABLISSEMENT DU CHRISTIANISME
contre Jésus et ses disciples. On le voit dans la prière {Hist. des Juifs par Basnage. l. III, c. 1, n. 12) qu'un d'entre eux, nommé Samuel le Petit, composa sur la fin de ce premier siècle, et qu'on a toujours récitée solennellement dans les synagogues. On y demande à Dieu : Qu'il n'ij ail point d'espérance pour- les apostats; que tous les hérétiques périssent de mort subite; que le règne d'orgueil soit brisé et anéanti de nos jours ; béni soyez-vous, ô Dieu, Seigneur, qui détruisez les impies et qui humiliez les orgueilleux I
Par les hérétiques et les apostats dont il est ici parlé, ondésigne ceux qui passaientdu judaïsme dans l'Eglise chrétienne, comme par los impies et le règne d'orgueil, on indique les Romains et leur domination. L'aversion des Juifs pour le christianisme allait jusqu'à ce point, qu'ils ne voulaient pas permettre à leurs malades de se laisser guérir par ceux qui faisaient des miracles au nom de Jésus {Voy. la preuve 20). Ils portaient même la passion jusqu'à dire aux fidèles, qu'il eût mieux valu qu'ils eussent resté dans le paganisme que d'embrasser l'Evangile (3'i-, 35. 36).
Les chrétiens, qui ont à se défendre de la séduction des faux miracles et à résister à la haine des Juifs, sont encore en proie à la fureur des païens. Domitien les persécute.
Brulius, historien païen (37), cité par Eusèbe dans sa chronique, dit que plusieurs chrétiens ont souffert le martyre sous cet empereur, parmi lesquels fut Flavie Domitille, nièce du consul Flavius Clémens, qui fut reléguée dans l'île Pontia, pour avoir confessé publiquement qu'elle était chrétienne. On lit dans la lettre de Pline à Trajan {Voy. cette lettre, col. suiv.), qu'il y avaitdes fidèles quiavaient renoncé leur religion depuis plus de vingt années, ce qui marque la persécution de Domitien. Dion écrit {Dans Xiphilin, Vie de Domitien) que l'an 15 de l'empire de Domitien, ce prince fit mourir plusieurs personnes accusées d'athéisme, du nombre desquelles fut le consul Flavius Clémens, son cousin, qui avait épousé Flavie Domitille, sa parente : « Crime, ajoute cet historien, qui en fit condamner alors beaucoup d'autres, lesquels avaient embrassé les mœurs des Juifs, dont une partie fut mise à mort, une autre dépouillée de ses biens; et Domitille fut reléguée dans lile Pandataire. » Les païens confondaient alors le christianisme avec le judaïsme : ils le regardaient comme une secte de cette religion; ils ne reprochaient pas aux Juifs l'athéisme. Les uns reconnaissaient qu'ils adoraient le Dieu du ciel ; d'autres disaient que l'objet de leur culte était une figure d'âne (38, 39, 40). Mais l'athéisme était une des plus ordinaires accusatious que l'on formait contre les chrétiens, comme on le verra dans la suite (a). Suétone écrit (41) que le consul Clémens était tout à fait méprisable à cause de sa paresse.
(a) Ce reproche élait fondé sur l'indifférence que les chrétiens marquaient pour toutes les choses du monde.
DÉMONST. EVANG. XIL
C'était un des reproches que les païeKs faisaient aux infidèles (42). 11 est donc 'fort vraisemblable que le consul Clémens, son épouse Domitille, et ceux qui furent condamnés avec eux par Domitien, faisaient profession du christianisme. Dion met encore le consul Acilius Glabrio parmi ceux qui furent accusés d'athéisme, et que Domitien fit mourir. Pomponia Graîcina paraît aussi avoir été chrétienne (43, 44). Celte illustre dame romaine, au rapport de Tacite, fut, du t( mps de Néron, accusée de superstitions étrangères ; et c'est par ce nom que les païens avaient coutume de désigner notre sainte re>. ligion.
Le christianisme, presque à sa naissance, a déjà pénétré dans la maison des Césars, et des consulaires sont disciples de Jésus-Christ.
Pline, exerçant la charge de proconsul dans la Bithynie et le Pont {a), trouva dans ces provinces un grand nombre de chrétiens. Il crut devoir consulter l'empereur ïrajan sur la conduite qu'il avait tenue, et sur celle qu'il devait tenir à leur égard ; il lui écrivit à ce sujet la lettre suivante :
A l'empereur trajan.
Je me fais une religion, seigneur, de vous exposer tous mes scrupules; car qui peut mieux ou me déterminer ou m' instruire? Je n'ai jamais assisté à l'instruction et au jugement du procès d'aucun chrétien; ainsi je ne sais sur quoi tombe l'information que l'on fait contre eux, ni jusqu'où l'on doit porter leur punition. J'hésite beaucoup sur la différence des âges. Faut-il les assujettir tous à la peine , sans distinguer les plus jeunes des plus âgés? Doit-on pardonner à celui qui se repent ? ou est-il inutile de renoncer au christianisme, quand une fois on l'a embrassée Est-ce le nom seul que l'on punit en eux, ou sont-ce les cri ■ mes attachés à ce nom? Cependant voici la règle que j'ai suivie dans les accusations intentées devant moi contre les chrétiens. Je les ai interrogés s'ils étaient chrétiens. Ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice ; quand ils ont persisté, je les y ai envoyés ; car, de quelque nature que fût ce qu'ils confessaient, j'ai cru que l'on ne pouvait manquer à punir en eux leur désobéissance et leur invincible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres, entêtés de lamême folie, que j'ai réservés pour envoyer ci Borne, parce qu'ils sont citoyens romains. Dans la suite, ce crime venant à se répandre, comme il arrive ordinairement, il s'en est présenté de plusieurs espèces. On m'a mis entre les mains un mémoire sans nom d'auteur, où l'on accuse d'être chrétiens différentes personnes qui nient de l'être et de l'avoir jamais été. Ils ont, en ma présence, et dans les termes que je leur prescrivais, invoqué les dieux et offert de l'encens et du vin à votre image, que j'avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; ils se sont encore emportés en imprécations contre Christ :
(n) On voit par Ptolémce , qui écri\ait sons Adrien et Antoniii, que ces deux provinces élaieni réuijies.
(Treize.)
S9i; DEMONSTRATION EVANGELIQUE. BULLET.
c'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens. J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens, et aussitôt après ils l'ont nié, déclarant que véritablement ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns il y avait plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces genslà ont adoré votre image et les statties des dieux ; tous ont chargé Christ de malédictions. Ils assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points : qu'à un jour marqué, ils s'assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des vers à la louange de Christ, comme s'il eût été Dieu : qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol ni d'adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt : qu'après cela, ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents ; qu'ils avaient cessé de le faire depuis mon cdit par lequel [selon vos ordres) j'avais défendu toute sorte d'assemblée. Cela m'a fait juger d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité, par la force des tourments, à des filles esclaves, qu'ils disaient être dans le ministère de leur culte; mais je n'y ai découvert qu'âme mauvaise superstition portée à l'excès; et, par cette raison, j'ai tout suspendu pour vous demander vos ordres. L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, par la midtitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril : car un très-grand nombre de personnes de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours impliquées dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné tes villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples, qui étaient presque déserts, sont fréquentés, et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent ; on vend partout des victimes qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De là on peut juger quelle quantité de gens peuvent être ramenés de leur égarement, si l'on fait grâce au repentir.
L'empereur lui fit celle réponse :
TRAJàN A PLINE.
« Vous avez, mon très-cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans l'instruclion du procès des chrétiens qui vous ont élé déférés; car il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans celle sorte d'affaires. Il ne faut pas en faire perquisition. S'ils sont accusés et convaincus , il les faut punir. Si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien, et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire, en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au \(.'slc, dans nul genre de crime, l'on ne doit recevoir des dénonciations qui ne soient souscrites de personne ; car cela est d'un
pernicieux exemple, et très-éloigné de nos maximes. »
Voilà ce qu'un prince, à qui on avait donné le surnom de Très-bon, décerne contre des hommes qui non-seulement ne troublaient point la société, mais qui la soutenaient par leurs armes, la maintenaient par leur soumission , l'adoucissaient par leurs mœurs.
Ils étaient alors en grand nombre dans tout l'empire; car nous pouvons juger des autres provinces par la Bilhynie, le Pont, et par Rome même : d'ailleurs, l'ascendant du christianisme sur l'idolâtrie était tel, que les prêtres du paganisme assureront à Adrien, successeur de Trajan, que si l'on en permettait l'exercice, tout le monde embrasserail cette religion, et que les temples des dieux seraient abandonnés.
Cependant il y a longtemps que la persécution durait , puisque quelques fidèles avaient renoncé le christianisme depuis trois, d'autres depuis plus de vingt années : apostasie qui, dans des gens attachés à leur religion avec une opiniâtreté invincible , ne pouvait être attribuée qu'à la crainte des tourments. Celle persécution était ordonnée par les lois des empereurs ; car elle se faisait juridiquement par les magistrats
On pardonnait à ceux des chrétiens qui renonçaient à leur religion : circoiistance bien remarquable. Les criminels ne peuvent se soustraire aux châtiments. Il n'en était pas ainsi des chrétiens. D'un mot ils auraient fait cesser leurs supplices. Quelle fermeté d'âme ! quelle continuité de courage ne faulil pas pour souffrir constamment des tourments cruels dont on est maître d'arrêter le cours !
LEglise fut alors exposée à une épreyve bien plus à craindre que la persécution des empereurs. Il s'éleva une multitude étonnante d'hérétiques {'Voyez la preuve 171), qui s'efforcèrent , par leurs séductions , de ravir aux chrétiens la foi qu'ils avaient si courageusement conservée au milieu des torlure's : épreuve terrible, dont Dieu n'a pas voulu jusqu'à présent délivrer son Eglise.
Vers le même temps, les Juifs, pour n« pas céder aux chrétiens la gloire des miracles, et pour persuader que, malgré leurs malheurs , ils étaient toujours le peuple de Dieu, supposèrent des prodiges [ko] ; car on lit dans leurs livres, que le rabbin Josué, qui vivait sous Trajan, avait l'art de voler en l'air par la vertu du nom ineffable ; et que Chanina , qui vivait sous Antonin , ressuscita un mort.
Adrien fut élevé à l'empire après la mort de Trajan; il adressa à Minucius Fundanus, proconsul d'Asie, un rescrit favorable aux chrétiens. En voici la teneur :
« J'ai reçu la lettre que le très-illustre Sérénius Granianus, votre prédécesseur, m'avait écrite. Celte affaire ne me semble nullement à négliger, quand ce ne serait que pour empêcher les troubles qui en peuvent naîlre, et ôler aux calomniateurs l'occasion qu'ils en peuvent prendre pour exercer leur ma-
HISTOIRE DE L'ÉTABLISSEMENT DU CHR1STL\NISME
lice : si donc les peuples de votre gouvernement ont qucl(]ue chose à dire contre les chrétiens, et qu'ils le puissent prouver clairement, et le soutenir à la face de la justice, qu'ils se servent de cette voie, et qu'ils ne se contentent pas de les poursuivre par des demandes et des cris tumultueux. C'est à vous à connaître de ces accusations , et non point à une assemblée de peuple. Si donc quelqu'un se rend accusateur des chrétiens, et qu'il fasse voir qu'ils agissent en quelque chose contre les lois, punissez-les selon la qualité de la faute; mais aussi si quelqu'un ose les accuser par calomnie , ne manquez point (le le châtier comme sa malice le mérite [Lettre de rcmpereur Adrien , à la fin de la première Apologie de S. Justin). »
On voit ici que, si les empereurs venaient à suspendre la rigueur des lois portées contre les chrétiens, les peuples, par leurs soulèvements , continuaient la persécution. Le vaisseau de l'Eglise ne devait arriver au port que par des tempêtes.
Si le rescrit d'Adrien semble avoir quelque ambiguïté, puisqu'il n'était pas difficile de prouver que la religion chrétienne, eu elle-même, était contraire aux. lois de l'empire, il y a apparence que ce prince l'expliqua en fiïveur des fidèles ; car Antonin , qui lui succéda, déclare nettement que son prédécesseur n'avait point compris la qualité de chrétien entre les crimes qui méritaient punition.
La haute opinion que l'empereur Idricn avait du chef de notre religion, lui avait vraisemblablement inspiré ces sentiments de douceur pour ceux qui la professaient. On dit que ce prince (ce sont les paroles de Lampride ) « vouîlit faire recevoir Jésus- Christ au nombre des dieux. 11 fit bâtir, dans toutes les villes, des temples sans simulacres , qu'on nomme encore aujourd'hui hadrianées, parce qu'on n'y voit plus d'idoles, et qu'ils avaient été préparés par Adrien pour Jésus-Christ; mais il fut empêché de les lui consacrer par ceux qui , ayant consulté les oracles, avaient trouvé que, si cela se faisait comme l'empereur le souhaitait, tout le monde embrasserait la religion chrétienne , et que les autres temples deviendraient déserts [Vie de l'einp. Alex.) {hQ). »
Les précautions que l'on prend ici pour arrêter les progrès du christianisme, n'ont servi qu'à donner plus d'éclat à son triomphe sur l'idolâtrie , puisque non-seulement sans la faveur, mais encore contre les ordres des princes, on le voit se répandre par toute la terre.
On lit dans une lettre qu'Adrien écrivit à Servien (47), son beau-frère , l'an 132 , que la ville d'Alexandrie était partagée entre les adorateurs de Sérapis et les chrétiens, et que ces derniers y avaient un évêque.
Sous l'empire de ce prince, un Juif, nommé Barcochebas, se dit le Messie [Tcdm. de Babylone, dans Galatin, liv. IV, c. 21, p. 266). Les restes de celte inalheureuse nation le reconnurent en cette qualité , s'unirent à lui , et prirent les armes. Ils furent plusieurs fois
défaits par les Romains. Six cent mille, avec leur chef, furent tués dans ces différents combats, les autres faits esclaves ou dissipés [Dion dans Xiphilin, Vie d'Adrien). Ce peuple, toujours criminel dans ses erreurs , méritait d'être sévèrement puni pour avoir reçu un faux Messie, comme il l'avait été pour avoir rejeté le véritable.
Adrien ne conserva pas longtemps les sentiments favorables qu'il avait eus pour les fidèles {Ilist. des Juifs, par Basnage , liv. Il, c. 3). La chronique des Samaritains porte que, la seizième année du pontificat d'Acbon , qui concourt avec la cent trentedeuxième de Jésus-Christ , cet empereur fit mourir en Egypte un grand nombre de chrétiens.
Les fidèles eurent en ce temps un autre genre de persécution à essuyer de la part des philosophes. Celse , épicurien , composa un ouvrage contre le christianisme, pour réunir toutes les objections que l'on pourrait former contre notre religion : il la fait d'abord attaquer par un Juif; il la combat ensuite, de même que le judaïsme, sous son propre nom. Il avait lu l'Ancien et le Nouveau Testament, les livres des auteurs chrétiens , pour y puiser des armes contre nous. Calomnies , injures , railleries , raisonnements, érudition, il n'oublie rien de ce qu'il croit propre à lui assurer la victoire sur lEglise. Il s'attache ensuite à décharger l'idolâtrie de ce ridicule frappant qu'elle a dans les ouvrages des poètes et des anciens historiens : ridicule si propre à la décréditer chez tous ceux qui font quelqu'usage de la raison.
On peut connaître parce livre de Celse (48), quel était alors l'état de l'Eglise. Il dit que les chrétiens étaient en grand nombre ; qu'ils opéraient encore des choses extraordinaires; qu'ils faisaient parade de prodiges; qu'ils tenaient leurs assemblées en cachette, pour éviter les peines décernées contre eux ; que, lorsqu'ils étaient pris, on les conduisait au supplice; qu'avant que de les faire mourir, on leur faisait éprouver tous les genr-cs de tourments.
L'empereur Antonin le Pieux, successeur d'Adrien, ou par un sentiment naturel de clémence, ou touché de l'innocence des mœurs des chrétiens, suspendit la persécution. Dans cette vue il adressa, dans la quinzième année de son empire , aux états d'Asie la constitution suivante :
« L'empereur César, Marc Aurèle Antonin, Auguste, Arménien, grand pontife, quinze fois tribun, trois fois consul, aux Etats d'Asie, salut. Je sais que les dieux ont soin que ces hommes ( les chrétiens) ne demeurent pas inconnus. Car il leur appartient plus qu'à vous de châtier ceux qui refusent de les adorer. Plus vous faites de bruit contre eux et plus vous les accusez d'impiété, plus vous les confirmez dans leur sentiment et dans leur résolution. Ils aiment mieux être déférés et condamnés à la mort pour le nom de leur Dieu que de demeurer en vie; ainsi ils remportent la victoire en renonçant à la via
DEMONSTRATION ÉVANGELIQUE. BULLET.
plutôt que de faire co que vous désirez. Il est aussi à propos de vous donner des avis touchant les tremblements de terre présents ou passés. Comparez la conduite que vous tenez en ces occasions avec celle que liennent les chrétiens. Au lieu qu'alors ils mettent plus que jamais leur confiance en Dieu, vous perdez courage; aussi -il semble que, hors ces calamités publiques , vous ne connaissez pas seulement les dieux, vous négligez toutes les choses delà religion et vous ne vous souciez point du culte de l'Immortel, et parce que les chrétiens Ihonorent vous les chassez et vous les persécutez jusqu'à la mort. Plusieurs gouverneurs de province ayant écrit à mon père touchant ceux decelle i religion , il défendit de les inquiéter à moins ^qu'ils n'entreprissent quelque chose contre le bien de l'Etat ; quand on m'a écrit sur le iméme sujet j'ai fait la même réponse : que si quelqu'un continue à accuser un chrétien à cause de sa religion, que l'accusé soitrenvoyé absous quand il paraîtrait effectivement être .chrétien, et que l'accusateur soit puni {Eus., Hi'st. Eccl. liv. IV, c. 13) (W). »
i II est honorable aux chrétiens d'avoir pour lapologiste un prince si respectable par ses vertus ; et combien n'est-on pas surpris de le voir dans la suite dépouillant et trahissant ces sentiments, persécuter ceux, dont il avait fait l'éloge? car un célèbre chronologiste juif dit que Judas le saint, prince de la nation des •Juifs, vécut sous trois empereurs qui persécutèrent les chrétiens et ftirent très-favorables aux Juifs : Antonin le Pieux, Marc Aurèle et Commode {Hist. des Juifs, par Barnage, liv. III, c. 3, n. k).
L'emprisonnementde Pérégrin, arrivé vraisemblablement sous l'empire d'Antonin , est une nouvelle preuve de la persécution dont il est parlé dans cette chronique. Lucien , de qui nous tenons l'histoire de ce philosophe , raconte d'abord que dans sa jeunesse il tom- ;ba dans des crimes honteux, pour lesquels il pensa perdre la vie en Arménie et en Asie. Ensuite il continue en ces termes : « Je ne veux pas insister surces crimes ; mais je crois que ce que je vais dire est bien digne d'attention. Aucun de vous n'ignore que fâché de ce que son père, qui avait déjà passé sa soixantième année ne mourût point, il l'élouffa.Le bruit d'un si noir forfait sélant répandu, il montra qu'il en était coupable en prenant la fuite; il erra en plusieurs pays pour cacher,le lieu de sa retraite jusqu'à ce qu'étant venu en Judée il apprit la doctrine admirable des chrétiens en conversant avec leurs prêtres et leurs scribes. Dans peu il leur montra qu'ils n'étaient que des enfants auprès de lui; car il ne devint pas seulement prophète , mais chef de leur congrégation : en un mot, il leur tenait lieu de tout; H expliquait leurs livres et en composait lui-même , en sorte qu'ils en parlaient comme d'un Dieu et qu'ils le considéraient comme un législateur et leur surintendant. Cependant ces gens adorent ce grand homme qui a été crucifié dans la Palestine parce qu'il est le premier qui ait eneeie[né aux hommes cette religion. Sur ces
entrefaites , Pérégrin ayant été arrêté et mis en prison à cause qu'il était chrétien , cette disgrâce le combla de gloire, qui était tout ce qu'il désirait avec ardeur ; le mit en plus grand crédit parmi ceux de sa religion et lui donna la puissance de faire des prodiges. Les chrétiens , extrêmement affligés de sa détention, firent toutes sortes d'efforts pour lui procurer la liberté; et comme ils virent qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils pourvurent abondamment à tous ses besoins, et lui rendirent tous les devoirs imaginables. On voyait dès le point du jour, à la porte de la prison , une troupe de vieilles, de veuves et d'orphelins, et une partie d'entre eux passait la nuit avec lui, après avoir corrompu les gardes par argent ; ils y prenaient ensemble des repas préparés avec soin, et ils s'y entretenaient entre eux de discours religieux ; ils appelaient cet excellent Pérégrin, le nouveau Socrate. Il y vint même des députés chrétiens de plusieurs villes d'Asie, pour l'entretenir, pour le consoler et pour lui apporter des secours d'argent : car c'est une chose incroyable que le soin et la diligence que les chrétiens apportent en ces rencontres ; ils n'épargnent rien en pareil cas. Ils envoyèrent donc beaucoup d'argent à Pérégrin, et sa prison lui fut une occasion d'amasser de grandes richesses ; car ces malheureux sont fermement persuadés qu'ils jouiront un jour d'une vie immortelle ; c'est pourquoi ils méprisent la mort avec un grand courage et s'offrent volontairement aux supplices. Leur premier législateur leur a mis dans l'esprit qu'ils sont tous frères. Après qu'ils se sont séparés de nous, ils rejettent constamment les dieux des Grecs, et n'adorant que ce sophiste qui a été crucifié, ils règlent leurs mœurs et leur conduite sur ses lois. Ainsi ils méprisent tous les biens de la terre, et les mettent en commun.»
Remarquons ici cette communiondes biens, proposée par Platon , qu'on n'avait regardée jusqu'alors que comme une belle chimère, réalisée dans le christianisme.
Lucien continue : S'il se trouve donc quelque magicien ou faiseur de prestiges, quelque homme rusé et qui sache profiter de l'occasion, qui entre dans leur société, il devient bientôt opulent, parce qu'un homme de celle espèce abuse facilement de la simplicité de ces idiots. Cependant Pérégrin fut mis en liberté par le jjrésident de la Syrie, qui aimait la philosophie et ceux qui en font profession, et qui, s'étant aperçu que cet homme désirait la mort par vanité et pour se faire un nom, l'élargit, le méprisant assez pour ne vouloir pas le punir du dernier supplice.
Pérégrin retourna dans sa patrie; et, comme on voulait le poursuivre à cause de son parricide, il donna tous ses biens à. ses concitoyens, qui, gagnés par cette libéralité, imposèrent silence à ses accusateurs.
Il sortit une seconde fois de son pays pour aller voyager, comptant qu'il trouverait tout ce dont il aurait besoin dans la bourse des chrétiens, qui c/fectivemcnt l'accompagnaient quelque part qu'il allât, et lui fournissaient tout en abondance. Il subsista pendant Quel-
HISTOIRE Dlî L'ÉTABLISSEMENT DU CIIRISHANISME.
que temps de cette façon; mais ayant fait quelque chose que les chrétiens regardent comme im crime {je pense qu'ils le virent faire usage de quelques viandes défendues parmi eux), il en fut abandonné ; de sorte que, n'ayant plus de quoi subsister, il voulut revenir contre la donation qu'il avait faite à sa patrie [Lucien, hist. de la mort de Pérégrin).
Que les railleries que Lucien fait delà charité prodigue des chrétiens leur sont glorieuses ! Une religion qui inspire de pareils sentiments est faite pour le bonheur des hommes.
La persécution commencée par Antonin dans les dernières années de son empire fut continuée par Marc-Aurèle, son successeur. C'est ce qu'atteste le chronologiste juif que nous avons cité plus haut lllist. des Juifs, par Basnage). C'est ce que nous apprenons de Marc-Aurèle lui-même (50), qui, dans son livre des Réflexions morales, blâme les chrétiens d'aller à la mort avec trop d'ardeur, et d'en marquer trop de mépris. Le gouverneur de Lyon {Hist. eccl. Eus., liv. V, c. 1) ayant demandé à Marc-Aurèle ses ordres au sujet des chrétiens qu'il avait fait arrêter et tourmenter dans cette ville pour cause de leur religion, cet empereur lui écrivit de faire punir de mort ceux qui persisteraient à confesser Jésus-Christ , et de mettre en liberté ceux qui le renonceraient.
Nous croyons devoir rapporter ici un prodige dont les païens et les chrétiens se sont également fait honneur. Voici comment Dion le décrit :
« Marc-Aurèle , ayant vaincu les Marcomans et les Jaziges,fil auxQuades une guerre rude et opiniâtre. Dans cette guerre, il remporta sur ces barbares une victoire , contre son espérance , et qu'il ne dut qu'à une faveur toute particulière de Dieu ; car les Romains s'étant trouvés dans le plus grand danger, en furent sauves d'une manière admirable et toute divine. Ils s'étaient laissé enfermer par les ennemis dans un lieu désavantageux ; se serrant les uns contre les autres, ils se défendaient avec bravoure contre les escarmouches des barbares ; de sorte que ceux-ci cessèrent bientôt de les attaquer; mais, comme les Quadcs étaient fort supérieurs en nombre, ils se saisirent de tous les passages , et ôtèrent aux Romains tous les moyens d'avoir de l'eau , espérant de surmonter, parla chaleur et la soif, ceux qu'ils ne pouvaient vaincre par les armes. Les Romains se trouvèrent alors dans une étrange extrémité, étant accablés de maladies et de blessures , abattus par l'ardeur du soleil et par la soif, sans pouvoir ni avancer ni combattre, contraints de demeurer sous les armes, exposés à une chaleur brûlante, lorsque tout d'un coup l'on vit les nuées s'assembler de toutes parts, et la pluie tomber en abondance , non sans une faveur particulière de Dieu. On dit que Armuphis, magicien égyptien , qui était avec Marc-Aurèle, conjura, par art magique , Mercure qui est dans l'air, et d'autres démons, et en obtint cette pluie. Dès qu'il commença à pleuvoir, les Romains
se mirent à lever la tête et à recevoir l'eau dans leurs bouches , ensuite à tendre leurs boucliers et leurs casques , pour pouvoir boire plus aisément et abreuver, aussi leurs chevaux; les barbares vinrent sur cela les attaquer : de sorte que les Romains étaient obligés de boire et de combattre en même temps ; car ils étaient tellement altérés, qu'il y en eut qui , étant blessés , buvaient leur propre sang avec l'eau qu'ils avaient reçue dans leurs casques; et, comme ils songeaient plutôt à éteindre leur soif qu'à repousser les ennemis, ils eussent sans doute reçu un grand échec, si une grosse grêle et quantité de foudres ne fussent tombées sur les barbares. On voyait donc dans le même lieu l'eau et le feu tomber ensemble du ciel, les uns se désaltérer et reprendre leurs forces, les autres être brûles et périr; car le feu ne tombait point sur les Romains, ou, s'il y tombait quelquefois , il s'éteignait aussitôt , et la pluie qui tombait sur les barbares n'éteignait point les flammes qui les dévoraient ; elle les augmentait, au contraire, comme si c'eût été de l'huile ; ainsi les ennemis cherchaient de l'eau, quoique tout trempés de pluie, et se blessaient eux-mêmes pour éteindre le feu par leur sang. Une partie d'entre eux se jetait entre les bras des Romains , pour qui seuls ils voyaient que celte pluie était avantageuse ; en sorte que Marc-Aurèle eut pitié d'eux. Après une victoire si surprenante, ce prince fut proclamé, par les soldats, empereur pour la septième fois [Dio, in Marc. Anton.) »
On a pu remarquer que, selon Dion, on attribuait ce prodige à un magicien nommé Armuphis, qui était à la suite de l'empereur. Dans Suidas, d'autres païens le rapportent à un magicien , originaire de Chaldée, nommé Julien. Capitolin en fait honneur à Marc- Aurèle, et assure qu'il l'obtint du ciel par ses prières. Selon Théniistius, cette merveille fut l'effet de la prière et la récompense de la vertu de cet empereur. Claudien dit que les armes romaines doivent laisser au ciel toute la gloire de ce combat. Soit que des magiciens chaldéens, par la force de leurs enchantements , aient engagé les dieux à combattre pour Rome ; soit que la vertu de Marc-Aurèle (comme il me paraît plus vraisemblable, ajoute ce poëte) ait obligé le Dieu du tonnerre de venir à son secours, dans la colonne d'Antonin , les païens donnent ce prodige à Jupiter pluvieux.
Comme on s'est fait une loi de ne former cette histoire que des témoignages des auteurs juifs et païens, on n'a pas rapporté les preuves convaincantes par lesquelles les chrétiens revendiquèrent le miracle qui sauva l'armée de Marc-Aurèle. Il suffit, pour notre dessein , que les païens aient cru que leurs dieux opéraient des merveilles en leur faveur.
Ils attribuèrent aussi des prodiges à Apulée {Voyez la preuve 12, à la fin), philosophe platonicien , qui vivait alors, d'où quelquesuns d'entre eux prirent occasion de le conj-f parer à Jésus-Christ.
L'empereur Commode, marchant sur les traces de son père Marc-Aurèle, persécuta les cliréliens comme nous l'apprenons du chronologisle juif dont nous avons rapporté plus haut les paroles [Hist. des Juifs, par Basnaqe).
Sévère, qui, après avoir défait trois compétiteurs à l'empire , succéda a Commode , défendit, sous de grièves peines, qu'on embrassât le judaïsme ou le christianisme [Spartien, Vie de Sévère, p. 70). On a lieu de croire que ce prince avait particulièrement les chrétiens en vue , lorsqu'il ordonna , par un rescrit , qu'on déférerait au préfet de Rome ceux qui auraient tenu des assemblées illicites ( Baron, an. 204 , p. 12). Cepct)dant, m.'ilgré ces déf-nses, un grand nombre de personnes de tout sexe, de toul âge, de toute oondilion (51), même du premier rang, embrassaient notre sainte religion, qui se répandait partout. On appelait en ce temps les chrétiens, par dérision, gens à sarments et à poteaux, snrmentHii , scmaxii {TertiiU., Apologet., c. 48) , parce qu'on les attachait à des poteaux, et qu'on les entourait de sarments lorsqu'on les brûlait.
La persécution n'épargnait pas l'âge le iplus tendre. Spartien raconte que Caracalla, âgé de sept ans, sachant qu'on avait rudement fouellé un enfant avec lequel il avait coutume déjouer, à cause qu'il était de la religion juive, il ne voulut plus voir, pendant longtemps, ni l'empereur son père, ni le père de l'enfant, ni ceux qui l'avaient ainsi maltraité [Vie de Coracalla , p. 95). Ce fait peut être éclairci parce (jue rapporte Tertullicn , auteur du temps, qui dit, dans l'ouvrage qu'il adressa au proconsul Scapula, que Caracalla avait eu une nourrice chrétienne : Anloninus lacté christiano educalus. 11 est bien probable que cette femme avait mis auprès de lui son enfant pour l'amuser. Les païens , qui confondaient souvent le christianisme avec le judaïsme , auront nommé juive la religion que cet enfant professait.
Caracalla, parvenu à l'empire , perdit les impressions favorables que sa nourrice pouvait lui avoir données pour les chrétiens; car, sous son règne, ils étaient punis de mort (52) : et, pour leur ravir l'honneur, de même que la vie, l'orateur Fronton fitconire euxdes liarangues(53), dans lesquelles il les chargeait des crimes les plus atroces, d'impiété, d'athéisme, d'inceste, dhomicide , de repas de chair humaine. On fera voir avec évidence , dans le discours qui est à la suite de cette histoire, que ces accusations n'étaient que des calomnies.
Héliogabale, qui monta sur le trône après Macrin , successeur de Carac;illa , foruia le
firojel bizarre de réunir toutes les religions. 1 fit apporter son dieu Héliogabale à Rome, où il lui bâtit un temple fort magnificiue, voulant qu'on y transférât l'image de Cibèle, le feu de Vesla, le palladium, les ancilles ou boucliers sacrés , et tout ce qui était l'objet de la vénération des Romains , pour que celte divinité fût seule adorée dans Rome. II disait de plus qu'il fallait placer dans ce
temple les religions des Juifs , des Samaritains, et la dévotion des chrétiens, afin que les mystères de toutes les religions fussent soumis au sacerdoce du même Dieu (Lampride, Vie d' Héliogabale, p. 102). On conçoit aisément l'horreur qu'eurent les chrétiens de cette alliance monstrueuse. Les fausses religions peuvent se ménager les unes les autres ; leur faiblesse les engage à s'accorder réci[)roquement l'indulgence dont elles ont toutes besoin : le christianisme , fort de sa vérité, dédaigne de pareils appuis.
Alexandre Sévère, cousin d'Héliogabalc, fut élevé à l'empire l'an 222. Lampride décrit ainsi sa manière de vivre :
« Sa première occupation , quand il était levé, était d'aller adorer et sacrifier dans une espèce de templi" qu'il avait dans le palais , où il avait mis les statues des meilleurs empereurs, des plus gens de bien , et des âmes les plus saintes, parmi lesquelles étaient Apollonius, Christ, Abraham et Orphée , qu'il honorait comme des dieux [Lamprid., in Vit. Alex., p. 123). »
Ce prince ne se contenta pas d'adorer Jésus- Christ en particulier, il voulut encore lui élever un temple, et le faire recevoir au nombre des dieux. Il conserva aux Juifs leurs privilèges, et laissa vivre les chrétiens en liberté.
Non-seulement il les laissa en liberté, mais encore il les favorisa. Les chrétiens ayant occupé un lieu qui était public, les cabaretiers le leur contestèrent. Alexandre termina ce différent en faveur des premiers, et déclara qu'il valait mieux que Dieu fût adoré dans ce lieu, de quelque façon que ce fût, que de l'abandonner à des cabaretiers. Ce fait nous apprend que les fidèles avaient dès lors des lieux d'assemblée publics et connus.
« Lorsque Alexandre voulait donner les
gouvernements de provinces, ou même quelques autres emplois moins i'.nportants, il faisait alficher les noms de ceux qu'il y destinait, et exhortait tout le monde à venir déclarer si on savait qu'ils eussent commis quelques crimes, pourvu qu'on en pût donner des preuves certaines; et il disait qu'il était étrange que les chrétiens se comportant ainsi lorsqu'il était question de se choisir des prêtres, on n'en fit pas de même pour l'élection des gouverneurs auxquels on confiait les biens et la vie des hommes.
« Si quelqu'un, s'écartant du grand chemin, passait par l'héritage d'un autre, il le faisait battre avec des bâtons ou des verbes en sa présence, ou même il le condamnait à une amende. Que si la qualité du coupable ne permettait pas de le châtier ainsi, il lui faisait les plus véhéments reproches , et lui disait : Voudriez-vous que l'on passât par votre héritage, comme vous avez passé par celui d'un autre? Il prononçait souvent à haute voix cette maxime, qu'il avait apprise de quelques Juifs ou de quelques chrétiens: Ne faites pas à un autre ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait; et, lorsque l'on châtiait quel^ que criminel, il la faisait crier à haute voix par le héraut. 11 fit un si grand cas de cette
histoire: de l'établissement du christianisme. 406
et que Gallien leur faisait
sentence, qu'il ordonna qu'on l'écrivît dans le palais et dans les édifices publics (Ibid., p. 132). »
Tels ont été les sentiments qu'un des plus sages princes qui aient gouverné l'empire, eut de Jésus et de sa religion.
Quoique Alexandre favorisât les chrétiens, il ne révoqua point les lois portées contre eux ; et il y a grande apparence que, sous son règne, ils ne laissèrent pas d'être persécutés dans les provinces, lorsque les gouverneurs n'avaient pas pour eux des sentiments favorables. Nous fondons cette conjecture sur ce que Domitius Ulpien , alors préfet de Rome et du prétoire (54.),recueillitdanp l'ouvr.igo qu'il composa, du Devoir du Proconsul, les rescrits des empereurs contre les chrétiens, afin que le proconsul sût de quelles peines il fallait punir ceux qui professaient cette religion {Lnctant.,L V, c. 11). Qu'on juge par-là de la haine qu'on portait aux chrétiens! La protection et la faveur du souverain ne les mettaient point à couvert des supplices ni de la mort.
L'an 235, Maximin ayant fait massacrer Alexandre (55), monta sur le trône, et persécuta l'Eglise.
L'an 24.9, Dèce fut proclamé Auguste. Il donna un édit contre les chrétiens (56).
L'an 258, l'empereur Valéricn envoya un rescri t au sénat(57)par lequel il ordonnait que « les évêques, les prêtres et les diacres seraient punis de mort sans délai; que les sénateurs, les personnes qualifiées et les chevaliers romains seraient d'abord privés de leur dignité et de leurs biens ; et que, si après cela ilsjpersistaient dans leur religion, ils seraient décapités; que les dames de condition seraient aussi dépouillées de leurs biens, et envoyées en exil; que les césarions (a), qui avaient déjà confessé Jésus-Christ, ou qui le confesseraient à l'avenir, perdraient leurs biens, lesquels seraien* racquis au domaine impérial; qu'on les enverrait enchaînés dans les terres du domaine, et qu'on les mettrait sur le rôle des esclaves obligés à les cultiver [Saint Cxjprien, lett. LXXX ). »
Valérien ayant été pris par les Perses, Gallien, son fils, commença à jouir seul delà souveraine puissance. 'il arrêta la persécution par un rescrit dont voici la teneur : « L'empereur César Publius Licinius GaHien, pieux, heureux et auguste, à Denys, Pynnas, Démétrius et autres évêques : J'ai commandé que mes bienfaits et mes grâces se répandent par tout le monde, et que chacun se retire des lieux consacrés. Vous pouvez vous servir de ce décret, afin que personne ne vous trouble à l'avenir. C'est une faveur qu'il y a déjà longtemps que j'ai accordée. Aurél'ius Cyrénius, surintendant des finances, ne manquera pas d'exécuter notre édit [Euseb., Jlist. Ecclés., l. VU, c. 13). » Les lieux consacrés, dont le rescrit ordonnait qu'on se retirât, sont les églises que l'on avait enlevées
(u) Ces césariens étaient les affranchis de l'empereur .is adQimistraieul ses biens , et ils avaient un grand crédit à la cour.
aux chrétiens, restituer.
Sous le règne de ce prince, parurent PIotin et Porphyre, deux philosophes, qui furent les plus puissants appuis de l'idolâtrie. Plotin, célèbre platonicien, était dans une réputation de vertu. Il avait un Dieu pour génie. Il fut fort chéri et estimé de l'empereur Gallien et de l'impératrice Salonine, son épouse [Vie de Plolin par Porphyre). 11 y avait (le son temps plusieurs chrétiens, tant de ceux qui étaient nés dans cette religion, que de ceux qui l'avaient embrassée après avoir quitté l'ancienne philosophie, lesquels prétendaient que Platon n'avait pas pénétré la profondeur de l'essence intelligible. Plotjn composa contre eux un ouvrage que nous avons encore. Il mourut d'un mal de gorge. Au moment de son trépas, un gros serpont, qui était sous son lit, en sortit et alla se cacher dans un trou de la muraille. Aniéiius, disciple de ce philosophe, consulta l'oracle d'Apollon, pour savoir où son âme était allée. L'oracle répondit que les dieux avaient souvent conduit Plotin dans la droite route ; qu'ils l'avaient éclairé d'une lumière divine , et que c'était par ce secours qu'il avait composé ses ouvrages; que son âme, dégagée du corps, était allée se joindre à l'assemblée des bienheureux, avec celles de Platon et de Pylhagore. On drossa des autels à Plotin, et on lui offrit des sacrifices comme à un Dieu.
On voit que les philosophes tâchaient, par la régulariié de leurs mœurs, de balancer l'estime que les chrétiens s'attiraient par une vie pure et innocente. Mais quelle comparaison pouvait-on faire entre l'humble sainteté des fidèles, et la vertu dont un petit nombre d'hommes faisaient parade, pour s'attirer des applaudissements et se concilier de l'autorité parmi les peuples ?
Porphyre , que saint Augustin appelle le plus habile des philosophes, écrivit contre la religion chrétienne un ouvrage divisé en quinze livres, que les païens regardaient [Dans S. Gre'goire deNaz., dise. 4 contre Ju' lien) comme un ouvrage divin. Il y censure l'Ancien et le Nouveau Testament (Foyf^ la Prépar. évang. d'Eusèbe , et le 1' discours de Théodore contre les Grecs). Ebloui de l'éclat de la prophétie des soixante et dix semaines de Daniel, il dit qu'elle a été composée après l'événement [Dans S. Jérôme , préf. sur Daniel). 11 demande pourquoi le Messie qui, selon les chrétiens doit être le sauveur de tous les hommes, a laissé écouler tant de siècles avant que de paraître (Dans S. Jér., lettre à Ctésiph.; dans S. Auyust, lettre 102). H accuse Jésus-Christ d'inconstance, parce que le Sauveur alla à Jérusalem pour la fête des tabernacles , où il avait dit qu'il ne voulait pas aller {Dans S. Jér., lettre à Ctésiphov). U blâme les apôtres d'imprudence et de folie , de s'être mis à la suite du Sauveur à sa première invitation [Dans S Jér. comm. sur S. Matth., liv. l, c. 9) Il assure que sainfc Paul ne s'éleva contre saint Pierre, et ne le reprit publiquement , que par un esprit dô
407 DEMONSTRATION ÉVANGELIQUE. BULLET
jalousie et d'orgueil {Dans S. Jér., liv. Il, cont. les prlagiens ; et dans S. Cyrille, c. Julien, liv. IV). Il taxe saint Pierre de cruauté, pour avoir fait mourir Ananie et Saphire {Dans S. Jér., lettre Ik , à S. Augustin, et lettre à Démélriade). Il se moque des évangélistes qui ont écrit, par l'hyperbole la plus ridicule, dit-il, que Jésus fit marcher saint Pierre sur la mer, parce qu'il le fit marcher sur le chétif lac do Génézareth {Dans S. Jér., livre des qurst. héb. sur la Genèse). Il prétend que ces écrivains ne citent pas fidèlement les textes des prophètes {Dans S. Jér., lettre à Pammaquf). Il attribue à la magie toutes les merveilles que Jésusà opérées {Dans S.Cyr., contre Julien, liv. IV). Il rapporte que quelqu'un ayant demandé à Apollon à quel Dieu il devait s'adresser pour faire quitter à sa femme le christianisme, Apollon lui répondit: Il vous serait peut-être plus aisé d'écrire sur Veau ou de voler dans les airs , que de quérir l'esprit de votre épouse impie ; laissez-la donc dans sa ridicule erreur, chanter d'tine voix feinte et lugubre, un Dieu mort, qui a été condamné publiquement à un supplice cruel par des juges très-sages {Dans S. Augustin, liv. X, de la Cité de Dieu, c. XXIII). Il dit encore que les prodiges qui se font aux tombeaux des marlyrs , sont des prestiges du démon {Dans S. Jér. cont. Vigilance).
Une peste cruelle ravageant l'empire du temps de Gallien , Porphyre s'exprima ainsi à l'occasion de ce fléau : On est surpris de ce que Rome est affligée de la peste pendant tant d'années , Esculape et les autres dieux n'étant plus parmi nous ; car depuis que Jésus est adoré , personne n'a éprouvé l'assistance publique des dieux {Porph., apud Ëuseb., Prœp. évang. liv. V, chop. 1).
Dès le règne de Gallien, jusqu'à celui de Dioclétien et de Maximien, on ne trouve chez les païens aucun monument qui puisse nous donner quelque connaissance de l'état de l'Eglise. Nous lisons dans les auteurs chrétiens, que plusieurs martyrs ont souffert pendant cet intervalle. La haine héréditaire de l'empire romain, contre notre sainte religion, ne permet pas de révoquer en doute la vrité de leur récit.
Julien, proconsul d'Afrique, informa les empereurs Dioclétien et Maximien (58), que les manichéens, dont la secte avait pris naissance en Perse, se répandaient dans l'empire ; qu'ils y commettaient beaucoup de crimes, et causaient do grands maux dans les villes. Ces princes donnèrent un rescrit vers l'an 290, par lequel ils commandaient que les chefs de ces héiitiques fussent brûlés avec leurs écritures abominables; que les personnes de qualité perdissent leurs biens et fussent condamnées aux mines, et que les autres eussent la tête tranchée. Le christianisme était donc établi dans la Perse, puisque le manichéisme, qui en est une corruption, s'y forma.
Dioclétien et Maximien voyant que presque tous les hommes renonçaient au culte des dieux {Voyez la preuve 63), pour entrer dans la secte des chrétiens, ordonnèrent que
ceux qui avaient quitté leur religion seraient contraints par les supplices à la reprendre.
Qu'on ose nous dire à présent que le christianisme doit sa propagation à la faveur de Constantin et de ses successeurs ; que, sans les lois portées par ces princes, l'idolâ-. trie régnerait encore dans les trois quarts de l'Europe.
Par le premier édit, publié l'an 303, Dioclétien et Maximien commandaient que tous les chrétiens fussent dépouillés des honneurs et des dignités qu'ils pourraient avoir; que, de quelque qualité ou condition qu'ils fussent, on les appliquât à la torture ; que toutes les demandes que l'on ferait contre eux fussent accordées par les juges, et qu'eux, au contraire, ne fussent point reçus à demander justice, quand même on leur aurait fait outrage, corrompu leurs femmes, ravi leurs biens ; qu'en un mot, ils fussent privés de toutes sortes de droits et de facultés {Luc. Cécil. , de la Mort des persécuteurs , n. 13).
Quelques jours après on publia une autre déclaration (59), qui portait que les évoques seraient mis en prison. Ce second édit fut aussitôt suivi d'un troisième, par lequel il était ordonné de mettre en liberté les chrétiens quand ils auraient sacrifié, et de tourmenter cruellement ceux qui refuseraient de le faire (Eusèb., Hist, eccles., lib. VIII, c. 6).
Il faut que la persécution ait été bien sanglante, et le nombre des martyrs excessif, puisque les empereurs crurent avoir éteint la religion chrétienne qu'ils avaient vu être celle de presque lous les hommes. C'est ce qui paraît par deux inscriptions qui se lisent sur deux colonnes en Espagne :