A TRAJAN, EMPEREUR VICTORIEUX ET TRÈS-DIVIN CÉSAR
Je suis fatigué de punir et de faire mettre à mort les Galiléens , nommés chrétiens , conformément à vos ordres. Ils ne cessent de se présenter à la mort. Quoique j'aie fait tous mes efforts, soit par mes exhortations, soit par menaces, pour qu'ils n'osassent plus faire prolession du christianisme; quoiqu'ils eussent essuyé ou éprouvé pour ce sujet la rigueur des lois, ils ne changent point de sentiment. Daignez donc me faire savoir ce qu'il paraîtra bon que je fasse à votre puissance triomphale.
Jean Jlalala, d'Antioclie, qui vivait au sixième siècle, nous a conservé cette lettre dans sa chronograpliie. et Suidas l'a citée sons la lettre T. Il y avait alors plusieurs iiistoriens et plusieurs monuments qui se sont perdus depuis; et, pour en donner une preuve sans sortir d(! notre sujet, ce n'est qu'en transcrivant quelques auteurs que nous n'avons plus, que Malal I, ei Mrdala .seul , nous a appris que l'empereur Anionin était celui qui avait fait bâtir le fameux temple d'Héliopolis ou Balbec, dont il reste encore de si superbes ruines. Je sais que Malala a quelquelois copié les fables qui se trouvaient dans les écrivains qu'il avait entre les mains ; mais cela ne prouve autre chose que sa simplicité et son peu da discernement : or, ce ne sont pas des personnes de ce caractère qui fabriquent des pièces fausses. D'ail ■ leurs, le récit que Tibérien fait dans sa lettre est soutenu par des monuments incontestables. Tacite dit que le christianisme , après la première persécution qu'il avait soufferte en Palestine, y avait pullulé de nouveau ; et on voit dans la lettre de Pline à Trajan, et dans la réponse de ce prince , que la persécution excitée par cet empereur contre les chrétiens , était universelle.
On propose plusieurs difficultés contre la vérité de celte lettre; nous allons les rapporter, et tâcher d'y satisfaire.
1° Si cette lettre était véritable, Eusèbe l'aurait rapportée dans son histoire. Mais combien y a t-il d'autres pièces très-certaines, et aussi intéressantes pour le christianisme, que la lettre de Tibérien, que cet écrivain n'a pas eu soin de nous conserver.
2° Cette lettre aurait été citée plusieurs fois. Eh! n'avons-nous pas des monuments cités par nn seul auteur, dont personne ne révoque en doute l'autorité » d'ailleurs, avons-nous tous les écrits où l'on a pu faire nienlion de celle lettre?
b" Malala donne à Tibérien le titre de président de la première Palestine : or, il n'y avait qu'une Palestine du temps de Trajan. Je réponds que ce liiie ne fait point partie de l'ouvrage que Malala rapporte, mais qu'il est uniquement de sa composition. Cuinnie
DÉMONSTRATION ÉVANGÊLIQUE. BULLET.
il y avait trois Palcslines de son temps, cl qu'il poiivnii savoir d'iiilleiirs que Tihérien avail été prés deni (le Jénisaleni et deCés:irée, qui som dans la première Pale-iitie, il j'a, pour oeiie raison, appelé pré-ideiit de cetii- province. Cela montre rignorancc de Malala, et I if'n df pins.
4° Til)éricn donne à Trajan le litre de très-divin : on ne niellait alors lis empereur-; au rang des dieux, qu'après leur mnrl. .le réponds iiu'on suppose faussement i|u'on ne dimuail alors le lilre de dieu aux einpeieiirs (]n';i|)rés leur mort. Personne n'ignore qu'on avan consacré un aniel à Auguste vivant, dans la vdie de Tarragone en Kspi'Mie, exemple (pii lut imiié par plusieurs vdies de la Grèce; c'est pourquoi un poêle adresse ces vers à Auguste :
IVa^senti tilii maluroslargimur honores, Jurjndasque luum per nomen panimus aras
Cali^'ula se fil adorer comme un dieu. Néron ayant porté pendant sa vie une couronne avec des rayons, qui était celle qu'c n avait placée sur la tête des premiers empereurs, lorsqu'on les avait mis .au rang des dieux après leur mon, on ces-;a depuis ce temps de s'en servir dans les apothéoses Dion raconte que Jnvénius Celsiis adorait Domitieu, l'appelant seigneur et dieu, nom que les autres lui donnaient déjà. Pline, dans le panégyrique de Trajan. parlant de Domitieu, dit que sa divinité ne put le garantir de ses meurtriers. On lit dans la lettre dé Pline à Trajan, que l'image de ce prince était adorée de même que les statues des dieux. Rnfin, on voit plusieurs médailles d'Auguste, de Tile, de Trajan ipii ont été frappées pendant la vie <le ces emiiereurs, et dans lesquelles on leur donne le litre de divus ou dieu.
5° Tihérien donne à Tr.ajan le litre de victorieux, qui n'a commencé à éire proi re aux empereurs (|ue depuis Co siantin. Kt pourquoi veul-on que ce soit ici lin titre ati^iclié à li dignité impériale, plutô! qu'un litre donné p'TSOimellenient à Trajan, si illustre par ses grandes victoires'
G° Tihérien parle au seul Trajan comme à plusieurs, ce qui ne parail pas avoir été dès lois en usage: C(uume si la flatterie qui avait déjà fait regarder les empereurs comme des dieux, n'avait pas pu, à plus forte raison, les faire envisager comme plusieurs liommes. Il a été de tout temps en usage, parmi les Grecs, de se servir du pluriel pour désigner une seule personne. Oî ire^i À^'iritTrov, à la lettre, ceux qui soiil avec Arisiippe, signifie simplement Arisiippe. Au resie, il faudrait avoir une co;inaissaiice bien plus èiendue de ranli(|nité que ctdie que nous en avons, pour pouvoir marquer avec ceriiliide le commeneenicnl précis de tous ses usages et de toutes ses façons de parler.
ÉDIT DE DÈCE.
On lit dans les actes de saiiii Mercure, rapportés par Suriiis, un édit par lequel il est ordonné que tous sacrifiassent aux dieux. Cet édit est conçu en ces termes :
Dèteet Valérien, empereurs, triomphateurs, victorieux, augustes, pieux, de concert avec le pénal, ayant éprouvé la faveur des dicîtix. et remporié la victoire sur nos ennemis par leur protection ; jouissant de plus pai' IcMir bonté de rahondance ei d'une salutaire teniiiératiire des saisons, nous ordonnons pour celte raison, d'un commun consentcinenl, que tout homme libre ou esclave, engagé dans la milice, ou ineiiaiit une vie privée, «iffre des saciilices aux dieux. Si (jneliprun n'ohéii |)as à notre ordonnance, nous voulons qu'il soit chargé de chaînes, ei qu'il éprouve divers loiirnieiils. Si, corrigé par les supplices, il change de résoluiion, il recevra de nous des honneurs peu commims; s'il persiste, après avoir subi de nouveau plusii'uis tourments, qu'il soit décollé, ou jeté dans la mer, ouabandoniic aux oi>eaux et aux chicMis pour être dévoré, ce qui doit principalement s'cn- Icndre des chrétiens*, mais ceux qui obéiront à notre
divine ordonnance, recevront de nons des dons et de Irès-grinds honneurs. Jouissez d'une bonne santé et de toute sorie de prospérité.
On a imprimé .à Toulouse en 1666 un édit contre les chrétiens {Ménwires de Tillemotil, t. III, p. 699), qui porte le nom des deux Déce (le père cl le fils), l'uii Auguste et l'antre César, autorisé par un arrêt du sénat, et adressé à Kms les gouverneurs, proconsuls et autres magistrats de l'emiiire. Les deux i»rinccs y déclarèrent qu'ils avaient résolu de donner la paix a rempire. cl (ht traiter leurs sujets avec lou'e sorte de clémence; que la seule secte des chrétiens était capihle de s'opposer à leurs desseins, parce qu'en se déclarant les ennemis de leurs dieux, ils attiraient tonte sorte de mallieurs sur l'empire; qu'il fallait donc avant loules < boses apaiser les dieux irrités, et qu'ainsi ils faisaient cette ordonnanciï irrévocable: que tout chrétien, sans disiinetion de qualité ou de dignité, de sexe ou d'âge, serait obligé de sacrifier; que ceux oui le refuseraient seraient d'aliord enfermés dans le fond des cachots ; qu'ensuite on leur ferait éprouver les moindres supplices ( comme p uir lâcher de les vaincre peu à peu); et que si (Hiel(|irun revenant à soi. renonçait au nouveau culte, il serait honoré et récompensé magnifiquement; mais que tous les attires seraient, ou préci|iités au fond de la mer, ou jetés tout vifs dans les flammes, ou exposés en proie aux bêtes farouches, ou suspendus à des arbres pour être la pâiiire des oiseaux, ou décliirés en mille manières par tous les plus cruels supplices.
Nous croyons que l'édit rapporté dans les actes de saint Mercure, est une pièce originale. On n'y voit rien qui puisse faire révoquer eu doute son aiilheulicilé. On s'en convaincra en le comparant avec les autres éilits rapportés dans cette histoire. D'ailleurs on ne voit pas quels avantages les chrétiens auraient pu retirer de la supposition d'une semblable pièce. Il est vrai qu'elle se trouve dans des actes dont les savants ne foiu aiiciiii cas; mais combien avons- nous d'histoires toules semées de fables, dans lesquelles il se trouve des mounmeuts certains? Nous croyons que cet édit fut publié par les ordres de Valérien, au connneiiceineut de son empire, et que, connue il n'élaii ipi'iiii renouvellement de celui de Dèi:e, publié deux ou trois ans auparavant, ce fut pour cela (|uc Valérien y fit placer le nom de cet empi'reiir avani le sien, d'autant plus que Dèce avait fort estimé Valérien, et avait rétabli pour lui la dignité de censeur. Voilà pourquoi saint Jérôme, qui certainement n'ignorait pas l'histoire de l'Eglise, ne faiit qu'une persécution de celle île Dèce et de celle de Valérien, à cause qu'il n'y eut entre elles qu'une interruption d'environ dix- huit mois. Co saint docieiir, dans la vie de saint Paul, premier ermile, écrit (urune multitude de saints martyrs répandirent leur sang pour Jésus-Christ dans y Egypte et dans la Thébaide, durant la persécuiiori des empereurs Dèce el Valérien; el dans son livre des boinines illnsires, il remarqne que saint Méthode avait souffert sous Dèce et sous V;ilérien. Saint Optât dit que la persécution, sous Dèce et Valérien, fut comme le lion. (|ui était une des quatre bêtes que Daniel avait vues sortir de la mer ( L. 'i, p iragr. H). Ou voit par là i|u'il joint ces deux persécmious et n'en fait qu'une. Ainsi l'inscription de deux empereurs ipii n'ont poini régné enseniDie, qui se lit à la tête de cet édit, ne doil point être regardée coiuine une marque de la iausseié de cette pièce. J'ajoute que cet édii de Valérien, ou ce renouvellement de l'édil de Dèce fait par Valérien, i|ui se trouve dans les actes de saint Mercure, est souleiiii par i'éilil des deux Déce, iiupriiué î> Toulouse en 16GG. Quoique M. de Tilleniont ait trouvé quelques difficultés dans l'édit des deux Dèce, imprimé à Toulouse, elles n'ont pas été assez fortes pour lui f.iire regarder celle pièce comme alisoliimeiil fausse, mais seulement comme doiiieiise. S'il nous est permis de dire noire seutimcnl après un si grand critique, «ous trouvons ses raisons de doul'jr
MEDITATION SIJH l.A FOI.
for( f:iihles. Ellos se tirent presque tomes de quelques ex- rcss 0"S (pie M. de Tdicmoiii juge r'^voif pis éié ail 1'^ eu nsagi' M:iis. coiinie m U'i r.ivons déjà reniar(Hié, il ui> mni'i rcsK; pisa^scz de n)oiinineulsd(^ce ti'uips-à pour pouvoir fixer avec précision le slyle et l<^s expressions ipii ont été eu usage dans chaque s èi'ie.
Li'e des raisons pnnrqud M. de Tiliemont rejette l'édil de^ Dèce, c'i>sl iiu'il y est parlé <ies prinees de la niil'ce roinaiiip qui. selon lui, n'éiaiciit point encore alors connus sons le titre. Cependanl ruius voyons uh Marcel, < liel di' li milice sons reinpircur Adiicu. (Vouez la preuvr 115.) Il propose uneaulre ditliculté en ces iiTioes : Dèce proniet de ijrands dons, el même des digniiés aux ciiréiiens qui sacrifieroiil. Il n'y a rien de iiius commun dans lus iiislnires fausses ou incerlaiues: mais je ne sais si on le trouvera l)i(!n communément dans celles qui sont HUihenliqnes." Terlullion. qui lire de si grands avantages de ce (prou pardonuail aux chrclieus qui renonçaient, aurait pu y ajouter bien des choses, si on les i ûl même récom-
pensés. Mais quand qneiqnes juges auraient pu employer cet artifice puéril, était il de la dignité d'un empereur de s'en servii-, et encore dans un édil public er solennel? Mais M. de Tiliemont ne se souvenait pas que dans des actes prociuisulaircs, de la véiiié desquels ni lui ni | ersonne ne douic, les juges proposent aux ciiréiiens, de la part des empereurs, des sommes d'argent, des honneurs, des dignités, la faveur Uféine de ces princes, s'ils veulent renoncer à leur religion.
Au reste, ce n'est pas par besoin que nous défendons ranlhenticité île ces édits, surtout de celui ([ui est tiré des acies de saint Mercure, dans lequel on ne lit rien de ce qui fait peine à M. de TiUemnnt dans celui des Dèce (excepté qu'on y promet des honneurs aux apostats, diflicullé (pii ne doit arrêter personne, ainsi qu'on l'a f lit voir ) ; ce n'e^l pas, dis je. par besoin que nous soutenons ciîs (lièces, puisque nous avons d'ailleurs suflisaminenl prouvé la persécution de Dèce.