VIE DE VA UVEN ARGUES
VAUVENARGUES (Luc de Clapiers, marquis de), né à Aix le 6 aoûl 1715 d'une famillenobledoProvcnce, servitde bonne heure et fut capitaine ;iu régiment du roi. La retraite dePrague, pendant trente lieues de glac(>s, lui causa des maladies cruelles qui lui firent perdre la vue , et causèrent sa mort en 1747, à l'âge de 32 ans. Nous avons de lui une Introduction à la connaissance de l'esprit humain, suivie de réflexions et de maximes ; ouvrage qui vit le jour en 1746, in-12, à Paris, il y a de bonnes choses, mêlées de réllexions paradoxales et quelquefois peu religieuses, ce qui lui a mérité Je la part de Yollaire d'être nommé un prodige de vraie pliilosophie et de vraie éloquence [voyez Eloge funèbre des officiers morts dans la guerre de 1741). Pour s'assurer plus certaineuient les éloges du grand philosophe, Vauvenargues a retranché dans la seconde édition qu'il a donnée de son ouvrage, ce passage remarquable: ((Newton, Pascal, Bossuet, Racine, Fénéion, c'est-à-dire les hommes de la terre les plus éclairés, dans le plus philosophede tousles siècles, etdansla force de leur esprit et de leur âge, ont cru en Jésus-Christ, et le grand Condé en mourant répétait ces nobles paroles : Oui, nous verrons Dieu comme il est : Sicud est facie ad f'xciem. Voyez le Tableau philosophique de
l'esprit de Voltaire, chap. XVII. Nous avons plusieurs édilions de Vauvenargues : une par M. de Fortia, en 1797,2 vol. in-12; une autre de Suard, 1806, 2 vol. in-8° ; dans laquelle il y a des altérations, et où l'auteur s'efforce de prouver que Vauvenargues était incrédule. Les philosophes le réclament comme un des leurs, et en effet il y a dans quelques passages de ses écrits une teinte philosophique [voyez son article dans Laharpe) ; mais d'autres morceaux démentent cette imputation, notamment sa belle Méditation sur la foi, terminée par une prière à Dieu; c'est cette méditation que nous reproduisons ici. Les ouvrages de Vauvenargues ont été beaucoup trop vantés par les écrivains philosophes. Son Introduction à la connaissance de l'e^tprit humain n'offre que des fragments de différents genres et qui étaient des matériaux d'un grand ouvrage que les maladies continuelles de l'auteur, suivies d'une mort prématurée, ne lui permirent pas d'achever. Sa meilleure production est leRecueil de ses maximes, où l'on ne trouve ni le piquant, ni le pittoresque de La Bruyère, ni le fini de la diction de Duclos : mais il a plus d'imagination dans le style que ce dernier, et il parle à l'âme plus que tousles deux.
^téMtation éttt* la iTol,
Heureux sont ceux qui ont une foi sensible et dont l'esprit se repose dans les promesses de II religion 1 Les gens du monde sont désespérés si les choses ne réussissent pas se-
lon leurs désirs. Si leur vanité est confondue, s'ils font des fautes, ils se laissent abailrc à la douleur : le repos qui est la fin naturelle des peines, fomente leurs inquiétudes; l'abon-
DÉMONSTRATION EVANGÉLIQUE. YAUVËNARGUES.
dance qui devait satisfaire leur besoin les multiplie ; la raison qui leur est donnée pour calmer leurs passions, les sert; une fatalité marquée tourne contre eux-mêmes tous leurs avantages. La force de leur caraclère, qui leur servirait à porteries misères de leur fortune s'ils savaient borner leurs désirs, les pousse à des extrémités qui passent toutes leurs ressources et les fait errer hors d'euxmêmes loin des bornes de la raison. Ils se perdent dans leurscliimères.et pendantqu'ils y sont plongés et pour ainsi dire abîmés, la vieillesse, comme un sommeil dontonnepeut pas se défendre vers la fin d'un jour laborieux les accable et les précipite dans la longue nuit du tombeau.
Formez donc vos projets, hommes ambitieux , lorsque vous le pouvez encore, hâtoz-vous, achevez vos songes, poussez vos superbes chimères au période des choses humaines. Elevés par cette illusion au dernier degré de la gloire, vous vous convaincrez par vousmêmes de la vanité des fortunes, à peine vous aurez atteint sur les ailes delà pensée le faîte de l'élévation, vous vous sentirez abattus, votre joie mourra, la tristessecorrompra vos magnificences, et jusque dans cette possession imaginaire des faveurs du monde, vous en connaîtrez l'imposture. 0 mortels 1 l'espérance enivre, mais la possession sans espérance, même chimérique, traîne le dégoût après elle ; au comble des grandeurs du monde, c'est là qu'on en sent le néant.
Seigneur ceux quiespcrenten vouss'élèvent sans peine au-dessus de ces réflexions accablantes. Lorsque leur cœur pressé sous le poids des affaires commence à sentir la tristesse, ils se réfugient dans vos bras, etlà, oubliant leurs douleurs, ils puisent le courage et la paix à leur source. Vous les échauffez sous vos ailes et dans votre sein paternel, vous faites briller à leurs yeux le flambeau sacré de la foi, l'envie n'entre pas dans leur cœur, l'ambition nele trouble point, l'injustice et la calomnie ne peuvent pas même l'aigrir. Les approbations, les caresses, les secours impuissants des hommes, leurs refus, leurs dédains, leurs infidélités ne les touchent que faiblement ; ils n'en exigent rien, il n'en attendent rien, ils n'ont pas mis en eux leur dernière ressource; la foi seuleest leur saint asile, leur inébranlable soutien. Elle les console de la maladie qui accable les plus fortes âmes, de l'obscurité qui confond l'orgueil des esprits ambitieux, de la vieillesse qui renverse sans ressource les projets et les vœux outrés, de la perte du temps qu'on croit irréparable, des erreurs del'esprit qui l'humilient sans fin, des difformités corporelles qu'on ne peut cacher ni guérir, enfin des faiblesses de l'âme, qui sont de tous les maux le plus insupportable et le plus irrémédiable. Hélas ! que vous êtes heureuses, âmes simples, âmes dociles, vous marchez dans des sentierssûrs. Auguste religion Idouceet noble créance, comment peut-on vivre sans vous? Et n'esl-ilpas bien manifeste qu'il manque quelque chose aux hommes, lorsque leur orgueil vousrejelte?Les astres, la terre, les cieux sui-
ventdans un ordreimmuable l'éternelle loi de leur être: toute la nalureest conduite par une sagesse éclatante ; l'homme seul flotte au gré de ses incerliludes et de ses passions tyranniques, plus troublé qu'éclairé de sa faible raison, misérablement délaissé, conçoit-on qu'un être si noble soit le seul privé de la règle qui règne dans tout l'univers? Ou plutôt n'cst-il pas sensible que n'en trouvant point de solide hors de la religion chrétienne, c'est celle qui lui fut tracée devant la naissance des cieux? Qu'oppose l'impie à la foi d'une autorité si sacrée? Pense-t-il qu'élevé par-dessus tous les êtres, son génie est indépendant? Et qui nourrirait dans ton cœur un si ridicule mensonge! Etre, infirme tantde degrés de puissance et d'intelligence que tu sens au delà de toi ne te font-ils pas soupçonner une souveraine raison ? Tu vis, faible avorton de l'être, tu vis et tu t'oses assurer que l'Etre parfait ne soit pas. Misérable! lève les yeux, regarde ces globes de feu qu'une force inconnue condense. Ecoule, tout nous porte à croire que des êtres si merveilleux n'ont pas le secret de leur cours, ils ne sentent pas leur grandeur, ni leur éternelle beauté, ils sont comme s'ils n'étaient pas. Parle donc, qui jouit de ces êtres aveugles qui ne peuvent jouir d'eux-mêmes? Qui met un accord si parfait entre tant de corps si divers, si puissants, si impétueux? D'où naît leurconceitéternel?D'unmouvement simple, incréé. Je t'entends, mais ce mouvement qui opère ces grandes merveilles, les sait-il, ne les sait-il pas? Tu sais que tu vis, nul insecte n'ignore sa propre existence, et le seul principe de l'être, l'âme de l'univers... ô prodige !ô blasphème ! l'âme de l'univers..... G puissance invisible, pouvez-vous souffrir cet outrage! vous parlez, les astres s'ébranlent, l'être sort du néant, les tombeaux sont féconds et l'impie vous défie avec impunité, il vous brave, il vous nie. O parole exécrable! il vous brave, il respire encore et il croit triompher de vous. O Dieu ! détournez loin de moi les effets de votre vengeance. O Christ I prenez-moi sous votre aile, Esprit-Saint soutenez ma foi jusqu'à mon dernier soupir. Prière.
O Dieu ! qu'ai-je fait? Quelle offense arme votre bras contre moi? Quelle malheureuse faiblesse m'attire votre indignation ? Vous versez dans mon cœur malade le fiel et l'ennui qui le rongent, vous séchez l'espérance au fond de ma pensée, vous noyez ma vie d'amertume ; les plaisirs, la santé, la jeunesse m'échappent, la gloire qui flatte de loin les songes d'une âme ambitieuse , vous me ravissez tout...
Etrejuste,je vous cherchai sitôt que je pus vous connaître, je vous consacrai mes hommages et mes vœux innocents dès iba plus tendre enfance, et; 'aimai vos saintes rigueurs. Pourquoi m'avez-vous délaissé ? Pourquoi, lorsque l'orgueil , l'ambition, les plaisirs m'ont tendu leurs pièges infidèles.... c'était sous leurs traits que mon cœur ne pouvait se passer d'aooui.