‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 65 sur 202 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Avant d'exposer en détail les propriétés essentielles de l'esprit philosophique, qu'il me soit permis de le déljnir en deux mots : le talent de penser. Cette notion me paraît juste et naturelle; ouvrons cette idée, et développons ce qu'elle enferme. Le premier trait que j'en vois sortir, c'est l'esprit de réflexion , le génie d'observation , caractère plus grand et plus singulier qu'il ne semble d'abord, et qu'on doit regarder comme la racine même du talent de penser, comme le germe unique de la vraie philosophie.

Assemblez autour de vous les maîtres et les docteurs, dévorez tous ces volumes qui promettent la science de penser ; appelez au secours de votre intelligence toutes ces règles si vantées dans les écoles, qui séparent, dit-on, les ténèbres de la lumière : votre mémoire est endée de ses richesses, et vous voyez sans doute le peuple ignorant sous vos pieds. Cependant si vous n'avez cette activité, cette force de raison qui fait réfléchir profondément, et qui d'une seule idée sait tirer, en la creusant, mille autres idées cachées dans la première, si vous êtes dépourvus de ce génie d'observation dont le caractère est d'examiner sans cesse, d'étudier tous les objets qui passent devant lui, comparant tout ce qu'il voit, remontant d'une chose à l'autre par un raisonnement vif et naturel, saisissant rapidement ces rapports intimes et cachés qui enchaînent les différentes parties du monde physique ou moral ; si la nature vous a refusé cette grande qualité, ne vous flattez point d'être véritablement philosophes, et d'en avoir l'esprit : non , vous serez toujours peuple ; vous ne penserez jamais, malgré tous les secours de Tari, que d'une manière faible et commune. En vain posséderez-vous le pénible secret de captiver vos pensées dans une forme plus régulière; en vain serez-vous remplis de cette philosophie morte, pour ainsi dire, qui n'est point née de votre raison, mais qui vient d'un livre ou d'un maître : tout cela vous laisse encore dans l'ordre du vulgaire. Par quel endroit l'esprit philosophique s'élève-t-il donc audessus de la foule, au-dessus même de tous les philosophes ordinaires? c'est par le coup d'œil observateur, qui découvre à tout mo-

ment dans ses objets des propriétés, des analogies, dos différences, un nouvel ordre de choses, un monde nouveau qu<; l'œil du vulgaire n'aperçoit jamais; c'est par le talent singulier, non de raisonner avec plus de méthode, mais de trouver les principes mêmes sur lesquels on raisonne, non de compasser ses idées, mais d'en faire de nouvelles, it de les multiplier sans cesse par une réflexion féconde. Talent unique et sublime, don précieux de la nature, que l'art peut aider quelquefois, mais qu'il ne s;iurail ni donner, ni suppléer par lui-même. Voilà le génie qui créa les sciences, et lui seul pourra les enrichir et lui seul pourra les élever à la perfection. Que sont en effet toutes les sciences hurjiaines? Un assemblage de connaissances réfléchies et combinées : il n'appartient donc qu'aux génies inventeurs et toujours pensants d'ajouter à ce trésor public, et d'augmenter les anciennes richesses de la raison. Tous les autres philosophes, peuple stérile et contentieux, ne feront jamais que secouer, pour ainsi dire, et tourmenter les vérités que les grands génies vont chercher au fond des abîmes, ils ont un art qui les fait parler éternellement quand d'autres ont pensé pour eux, et qui les rend tout d'un coup muets quand il sagit de trouver une seule idée nouvelle.

Au génie de réflexion, comme à son principe, doit se rapporter cette liberté et cette hardiesse de penser, cette noble indépendance des idées vulgaires, qui forme, selon moi, un des plus beaux traits de l'esprit philosophique.

Penser d'après soi-même, caractère plein de force et de grandeur, qualité la plus rare peut-être et la plus précieuse de toutes les qualités de l'esprit. Qu'on y réfléchisse ; on verra que tous les hommes, à la réserve d'un très-petit nombre, pensent les uns d'après les autres, et que leur raison tout entière est en quelque sorte composée d'une foule de jugements étrangers qu'ils ramassent autour d'eux. C'estainsique lesopinions bizarres des peuples, les dogmes souvent absurdes de l'école, l'esprit des corps avec tous ses préjugés, le génie des sectes avec toutes ses extravagances, se perpétuent d'âge en âge, et ne meurent presque jamais avec les hommes, parce que toutes ses idées, en sortant de l'âme des vieillards et des maîtres, entrent aussitôt dans celle des enfants et des disciples, qui les transmettront de même à leurs crédules successeurs. Oui je le répète, juger par ses propres yeux, être l'auteur véritable de ses pensées, c'est une qualité singulière, et qui prouve la supériorité de l'intelligence. Rien de plus conunun que le défaut opposé, même dans les philosophes.

Toute leur science ordinairement est-elle autre chose qu'un amas d'opinions empruntées, auxquelles ils s'attachent par faiblesse comme le peuple à ses traditions? Il est aisé de compter les hommes fameux qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls, et la tête levée, on les voit marcher sur les hau-

DISCOURS sua L'ESPurr philosophioue.

teurs, tout le reste des philosophes suitcomme un troupeau. N'est-ce pas celte lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences ? Adorateurs slupides de l'antiquité, les philosophes ont rampé durant vingrt siècles sur les traces des premiers maîtres la raison condamnée au silence, laissait parler l'autorité; aussi rien ne s'éclaircissait dans l'univers, et l'esprit humain, après s'être traîné deux, mille ans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité.

Enûn parut en France un génie puissant et hardi qui entreprit de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que, pour être philosophe, il ne suffisait pas de croire, mais qu'il fallait penser. A cette parole toutes les écoles se troublèrent. Une vieille maxime régnait encore : 'Jpsedixit; Le maître l'a dit : celle maxime d'esclave irrita tous les esprits faihles contre le père de la philosophie pensante: elle le persécuta comme novateur et comme impie , le chassa de royaume en royaume; et l'on vit Descartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, qui par malheur ne pouvait être ancienne tout en naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine : il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien, et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient s;ivoir. Disciple de la lumière, au lieu dinterroger les morts et les dieux de l'école, il ne consulta que les idées cla res et distinctes, 1 1 nature et l'évidence. Parses méditati *ns profondes, il tira presque toutes les sciences du chaos, et par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter, les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres ; et se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marchait, avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de cesgrandes vérités que dautres plus heureux sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés. Ce fut donc le courage et la iurlé d'esprit d'un seul homme qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les aviintages avec une superbe irigralitude. 11 fallait aux sciences un homme de ce caractère, un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison, qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres philosophes, mais il se fit lui-même des ailes et s'envola, frayant ainsi de nouvelles routes à la raison captive. S( coude propriété de l'esprit philosophique: ajoutons encore un trait qui achève de le caractériser.

Je le (rouvedansletalentde saisir les principes généraux, et d'enchaîner les idées entre elles par la force des analogies : c'est véritablement le talent de penser en grand. Ce brillant caractère me fxappe d'abord dans

tous les ouvrages marqués au com de la vraie philosophie : je sens un génie supérieur qui m'enlève au-dessus de ma sphère, et qui m'arrachant aux petits objets, autour desquels ma raison se traînait lentement, me place tout d'un coup dans unerégionélevée, d'où je contemple ces vérités premières, auxquelles sont attachées, comme autant de rameaux à leur lige, mille vérités particulières, dont les rapports m'étaient inconnus ; il me semble alors que mon esprit se multiplie et devient plus grand qu'il n'était. Les philosophes d'un génie vulgaire sont toujours noyés dans les détails : incapables de remonter aux principes, d'où l'on voit sortir les conséquences, comme une eau vive et pure de sa source, ils se fatiguent à suivre le cours de mille petits ruisseaux, qui se troublent à tout moment, qui les égarent dans leurs détours, elles abandonnent ensuite au milieu d'un désert aride. Ces esprits étroits et rampants prennent toujours les choses une à une, et ne les voient jamais comme elles sont, parce qu'ils n'ont pas saisi l'ensemble qui montre clairement l'usage et l'harmonie des parties différentes; science confu>e, amas de poussière, qui ne fait qu'aveugler la raison, et la charger d'un poids inutile Jetons hors de noire âme cette foule de petites idées, et voyons, s'il est possible, comme le vrai philosophe, par ces grandes vues qui embrassent les rapports éloignés, et décident à la fois une infinité de questions, en montrant l'endroit où mille objets viennent se toucher en secret par un côté, tandis que, par un autre, ils paraissent s'éloigner à l'infini, et ne pouvoir jamais se rapprocher. Il n'appartient qu'à ces génies rapides qui s'élancent tout d'un coup aux premières causes, de traiter les sciences, les arts et la morale, d'une manière également noble et lumineuse, écartant avec dédain toutes ces minuties scolastiques qui remplissent l'esprit sans l'éclairer, ils vous porteront d'abord au centre où tout vient aboutir et vous mettront à la main le nœud, pour ainsidire, de toutes les vérités de détail, lesquelles à le bien prendre, ne sont réellement vérités que pour ceux qui en connaissent l'étendue et les affinités secrètes : aussitôt toutes vos observations s'éclairent mutuellement; toutes vos idées se rassemblent en un corps de lumière, il se forme de touteà vos expériences un grand et unique fait, et de toutes vos vérités une seule et grande vérité qui devient comme le fil de tous les labyrinthes. Nous le voyons : c'est un petit nombre de principes généraux et féconds, qui a donné la clef de la nature, et qui par une mécanique simple, explique l'ordre de l'architecture divine. Voilà le sceau de l'esprit philosophique.

Rassemblons ici toutes ses qualités essentielles. Un esprit vaste et profond, qui voit les choses dans leurs causes et dans leurs pincipes : un esprit naturellement fier et courageux, qui dédaigne de penser d'après les autres : un esprit observateur, qui décou vre des vérités partout, elles développe par une réQexioa coulinutiUe : telles sont les pro-

DLMONSTIUTION tVANGLLIQUE. GUENARD,

priélés du sublime talent de penser , tels sont les grands caraclères qui distinguent l'esprit philosophique de toute autre sorte d'esprit.

Après avoir exposé ce qu'il est en luimênûc, essayons de montrer, suivant la parole de l'Apôtre, les écueils qu'il doit éviter , et les bornes qu'il doit se prescrire relativement aux divers objets dont il s'occupe.

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