‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 66 sur 202 · SECONDE PA41TIE · texte numérisé non relu

SECONDE PA41TIE

Sciences, beaux-arts, littérature, société , mœurs et religion ; c'est de tous ces objets qu'il faudrait ici rapprocher l'esprit philosophique, pour mettre dans tout son jour l'usage et l'abus de ce talent précieux, pour fixer les limites en deçà desquelles il est sagesse, au delà desqu'elles il devient déraison et folie : on verrait que partout il a besoin du conseil exprimé dansées paroles, non plus sapere quam oportet, et que l'oubli d'une règle si nécessaire à la raison humaine le conduit à mille excès dans tous les genres : on verrait que las qualités mômes qui forment son caractère, qualités utiles et brillantes, quand elles sont réglées , dégénèrent toujours, quand on les pousse trop loin, en défauts grossiers, ridicules, et souvent dangereux, mais il faut se hâter, et je ne pourrais qu'indiquer en courant une foule de choses qui voudraient chacune un discours : jetant donc à l'écart la plus grande partie de inon sujet, je m'attache à celle qui me paraît demander une attention particulière.

C'est par rapport aux ouvrages de goût ; c'est par rapport à la religion surtout que la sagesse défend de laisser à l'esprit philosophique une liberté trop étendue. Séparons de la foule ces deux objets importants.

Par rapport aux ouvrages de goût , si j'osais dire que le génie des beaux-arts est tellement ennemi do l'esprit philosophique qu'il no peut jamais se réconcilier avec lui, combien d'ouvrages immortels où brille une savante laison, parée de mille attraits enchanteurs, élèveraient ici la voix, de concert, et pousseraient un cri contre moi ! Je l'avouerai donc : les grâces accompagnent quelquefois la philosophie, et répandent sur ses traces les Heurs à pleines mains ; mais qu'il me soitpermisde répéter une parolede la sagesse au philosophe sublime qui possède l'un et l'autre talent : Craignez d'être trop sages;craignez que l'esprit philosophique n'éteigne , ou du moins n'amortisse en vous le feu sacré du génie. Sans cesse il vient accuser de témérité, et lier par de timides conseils la noble hardiesse du pinceau créateur ; naturellement scrupuleux, il pèse et mesure toutes ses pensées, et les attache les unes aux autres par un fil grossier qu'il veut toujours avoir à la main : il voudrait ne vivre que de réflexions , ne se nourrir que d'évidences ; il abattrait, comme ce tyran de Rome , la tête des fleurs qui s'élèvent au-dessus des autres : observateur éternel , il vous montrera tout autour de lui des vérités, mais des vérités sans corps, pour

ainsi dire, qui sont uniquement pour la raison, et qui n'intéresseraient ni les sens , ni le cœur humain; rejetez donc ces idées , ou changez-les en images, donnez-leur une teinture plus vive: libre des opinions vulgaires, et pensant d'une manière qui n'appartient qu'à lui seul, il parle un langage, vrai dans le fond , mais nouveau et singulier, qui blesserait l'oreille des autres hommes: vaste et profond dans ses vues , et s'élevant toujours par ses notions abstraites et générales qui sont pour lui comme des livres abrégés , il échappe à tout moment aux regards de la foule, et s'envole fièrement dans les régions supérieures. Profitez de ses idées originales et hardies , c'est la source du grand et du sublime ; mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles ; adoucissez par le sentiment la fierté de ces traits; abaissez tout cela jusqu'à la portée de nos sens : nous vouions que les objets viennent se mettre sous nos yeux : nous voulons un vrai qui nous saisisse d'abord, et qui remplisse toute notre âme de lumière et de chaleur. Il faut que la philosophie, quand elle veut nous plaire dans un ouvrage de goût , emprunte le coloris do l'imagination, la voix de l'harmonie, la vivacité de la passion. Les beauxarts, enfants et pères du plaisir, ne demandent que la fleur, et la plus douce substance de votre sagesse, non plus sapere quam oportet. C'est ainsi que j'appliquerais cette maxime à ceux qui joignent l'esprit philosophique au génie.

Mais si la nature, en vous accordant le talent de penser en philosophe, vous a refusé celte heureuse sensibilité qui saisit le beau avec transport et le reproduit avec force ; si vous n'êtes qu'un esprit toujours réfléchissant, la règle devient plus sévère à votre égard , et vous bannit de l'empire du goût. Eloignez-vous : la raison, séparée des grâces, n'est qu'un docteur ennuyeux qu'on laisse tout seul au milieu de son école. Vous n'apportez que des vérités tranquilles, un tissu de réflexions inanimées : cela peut éclairer l'esprit ; mais le cœur qui veut être remué, l'imagination qui veut être échauffée, demeurent dans une triste et fatigante inaction. Une poésie morte et des discours glacés, voilà tout ce que l'esprit philosophique pourra tirer de lui-même: il enfante, et ne peut donner la vie.

Quel est ce philosophe téméraire qui ose toucher avec le compas d'Euclide la lyre délicate et sublime de Pindare et d'Horace ? Blessée par une main barbare, cette lyre divine, qui renfermait autrefois dans son sein une si ravissante harmonie, ne rend plus que des sons aigres et sévères. Je vois naître des poëmes géométriquement raisonnes , et j'entends une pesante sagesse chanter en calculant tous ses tons. Nouveau délire de la philosophie? Elle chausse le brodequin , et montant sur un théâtre consacré à la joie, où Molière instruisait autrefois toute la France en riant, elle y va porter de savantes analyses du cœur humain, des sentences pro-

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