‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 67 sur 202 · DISCOURS SUR L'ESPRIT PIIILOSOPIIIQUE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'ESPRIT PIIILOSOPIIIQUE

fondement réfléchies , un traité de morale en dialogue.

Je pourrais , en parcourant tous les genres, montrer partout les beaux-arts en proie à l'esprit philosophique, mais il faut se borner. Plaignons cependant ici la triste destinée de l'éloquence qui dégénère et périt tous les jours à mesure que la philosophie s'avance à la perléclion. Il est vrai que la passion des faux brillants et de la vaine parure a flétri sa beauté naturelle à force de la farder : il est vrai que le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'empire littéraire; mais voici un autre fléau plus terrible encore: c'est la raison elle-même ; je dis celte raison géométrique qui dessèche , qui brûle, pour ainsi dire, tout ce qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce faux atlicisme qui calomniait autrefois l'Orateur romain, et dont la lime sévère persécutait l'éloquence , déchirant tous ses ornements , et ne lui laissant qu'un corps décharné, sans coloris, sans grâces et presque sans vie. Une justesse superstitieuse qui s'examine sans cesse et compose toutes ses démarches ; une Gère précision qui se hâte d'exposer froidement ses vérités et ne laisse sortir de l'âme aucun sentiment, parce que les sentiments ne sont pas des raisons ; l'art de poser des principes , et d'en exprimer une longue suite de conséquences également claires et glaçantes; des idées neuves tl profondes qui n'ont rien de sensible et de vivant , mais qu'on emporte avec soi pour les méditer à loisir ; voilà l'éloquence des orateurs formés à l'école de la philosophie. D'oii vient encore cette métaphysique distillée que la multitude dévore sans pouvoir se nourrir d'une substance si déliée, et qui devient pour les intelligents eux-mêmes un exercice laborieux, où l'esprit se fatigue à courir après des pensées qui ne laissent aucune prise à l'imagination? Tous ces discours pleins, si l'on veut, d'une sublime raison, mais où l'on ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient de l'àme, ne sortent-ils pas manifestement de ce génie de discussion et d'analyse accoutumé à tout décomposer , à tout réduire en abstractions idéales, à dépouiller les objets de leurs qualités particulières pour ne leur laisser que des qualités vagues et générales qui ne sont rien pour le cœur humain? Je le dirai: ce n'est pas corrompre l'éloquence, comme a fait le bel esprit, c'est lui arracher le principe même de sa force et de sa beauté: ne sail-on pas qu'elle est presque tout entière dans le cœur et l'imagination, et que c'est là qu'elle va prendre ses charmes, sa foudre |méme et son tonnerre? Lisons les anciens: nous trouvons des peintures vives et frappantes qui semblent faire entrer les objets euxmêmes dans l'esprit; des tours hardis et ivéhéments qui donnent aux pensées des ailes de feu, et les jettent comme des traits [brûlants dans l'âme du lecteur; une expression touchante des sentiments et des mœurs qui se répand dans tout le discours comme le sang dans les veines, et lui communique,

DÉMONST. ÉVANG. XII.

avec une chaleur douce et continue , un air naturel et toujours animé; une variété charmante de couleurs et de tons qui représentent les nuances et les divers changements du sujet; tous ces grands caractères de l'antique éloquence, pourrait-on les retrouver aujourd'hui dans ces discours si pensés , si méthodiques, si bien raisonnes dont l'esprit philosophique est le père et ladmiratenr ? Défondons-lui donc de sortir de la sphère des sciences , et de porter dans les arts de goût sa tristesse et son austérité naturelle , son style aride et affamé : Non plus sapere quant oportet.

Mais c'est dans la religion surtout que cette parole doit servir de frein à la raison , et tracer autour d'elle un cercle étroit d'oii le philosophe ne s'échappe jamais.

11 est vrai que la sagesse incarnée n'est pas venue défendre à l'homme de penser , et quelle n'ordonne point à ses disciples de s'aveugler eux-mêmes; aussi réprouvonsnous ce zèle amer et ignorant qui cric d'abord à l'impiété, et qui se hâte toujours d'appeler la foudre et Tanalhème quand un esprit éclairé, séparant les opinions humaines des vérités sacrées de la religion , refuse de se prosterner devant les fantômes sortis d'une imagination faible et timide à l'excès qui veut tout adorer , et , comme dit un ancien, mettre Dieu dans les moindres bagatelles. Croire tout sans discernement , c'est donc stupidité, je l'avoue; mais un autre excès plus dangereux encore, c'est l'audace effrénée de la raison, cette curiosité inquiète et hardie qui n'attend pas, comme la crédulité stupide , que l'erreur vienne la saisir ; mais qui s'empresse d'aller au-devant des périls , qui se plaît à rassembler des nuages, à courir sur le bord des précipices, à se jeter dans les filets que la justice divine a tendus pour ainsi dire, aux esprits téméraires: là vient ordinairement se perdre l'esprit philosophique.

Libre et hardi dans les choses naturelles , et pensant toujours d'après lui-môme ; flatté depuis longtemps par le plaisir délicat de goûter des vérités claires et lumineuses qu'il voyait, sortir comme autant de rayons de sa propre substance ; ce roi des sciences humaines se révolte aisément contre cette autorité qui veut captiver toute intelligence sous le joug de la foi, et qui ordonne aux philosophes mêmes , à bien des égards , de redevenir enfants; il voudrait porter dans un nouvel ordre d'objets sa manière de penser ordinaire ; il voudrait encore ici marcher do principe en principe, et former de toute la religion une chaîne d'idées générales et précises que l'on pût saisir d'un coup d'œil ; il voudrait trouver, en réfléchissant , en creusant en lui-même, en interrogeant la nature, des vérités que la raison ne saurait révéler, et que Dieu avait cachées dans les abîmes de sa sagesse ; il voudrait même ôter , pour ainsi dire, aux événements leur propre nature, et que des choses dont l'histoire seule et la tradition peuvent être les garants fussent revêtues d'une espèce d'évidence

[Dix-huit.)

DEMONSTRATION EVaNGELIQUE. GUÉNARD.

dont elles ne sont point susceptibles, de cette évidence toute rayonnante de lumière qui brille à l'aspect d'une idée , pénètre tout d'un coup l'esprit et l'enlève rapidement. Quelle absurdité I quel délire 1 Mais c'est une raison ivre d'orgueil qui s'évanouit dans ses pensées, el que Dieu livre à ses illusions. Craignons une intempérance si funeste , et retenons dans une exacte sobriété cette raison qui ne connaît plus de retour, quand une fois elle a franchi les bornes.

Quelles sont donc, en matière de religion, les bornes où doit se renfermer l'esprit philosophique ? Il est aisé de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse , et lui marque, en ce genre, les étroites limites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant, quand il veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau s'éteindre ? C'est là qu'il faut s'arrêter. La foi lui laisse tout ce qu'il peut comprendre ,; elle ne lui ôtc que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison ? Les chaînes qu'on lui donne ici sont aisées à porter, et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légers. Je dirai donc aux philosophes : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait percer ; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, qui se laissent en quelque sorte toucher et manier, et qui vous répondent de toutes les autres : ces vérités sont des faits éclatants et sensibles dont la religion s'est comme enveloppée tout entière, afin de frapper également les esprits grossiers et subtils. On livre ces faits à votre curiosité, voilà les fondements de la religion. Creusez donc autour de ces fondements; essayez de les ébranler; descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à celte pierre antique tant de fois rejetée par les incrédules, et qui les a tous écrasés ; mais lorsque, arrivés à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant qui soutient, depuis l'origine du monde, ce grand et majestueux édiûce toujours affermi par les orages mêmes et le torrent des années , arrêtez-vous jen6n,etne creusez pas jusqu'aux enfers. La iphilosophie ne saurait vous mener plus loin Isans vous égarer; vous entrez dans les j abîmes de l'infini ; elle doit ici se voiler les yeux comme le peuple, adorer sans voir, et Temettre l'homme avec confiance entre les mains de la foi. La religion ressemble à cette nuée miraculeuse qui servait de guide 'aux enfants d'Israël dans le désert : le jour est d'un côté et la nuit de l'autre. Si tout était ténèbres, la raison qui ne verrait rien s'enfuirait avec horreur loin de cet affreux objet; mais on vous donne assez de lumière pour satisfaire un œil qui n'est pas curieux

à l'excès ; laissez donc à Dieu cette nuit profonde, où il lui plaît de se retirer avec sa foudre et ses mystères. Mais vous direz peutêtre : Je veux entrer avec lui dans la nue, je veux le suivre dans les profondeurs où il se cache ; je veux déchirer ce voile qui me fatigue les yeux, et regarder de plus près ces objets mystérieux qu'on écarte avec tant de soin. C'est ici que votre sagesse est convaincue de folie, et qu'à force d'être philosophe vous cessez d'être raisonnable. Téméraire philosophie, pourquoi vouloir atteindre à des objets plus élevés au-dessus de toi que le ciel ne l'est au-despus de la terre? Pourquoi ce chagrin superbe de ne pouvoir comprendre linfini ? Ce grain de sable que je foule aux pieds est un abîme que tu ne peux sonder, el tu voudrais mesurer la hauteur et la profondeur de la sagesse éternelle, et tu voudrais forcer l'Etre qui renferme tous les êtres à se faire assez petit pour se laisser embrasser tout entier par cette pensée trop étroite pour embrasser un atome? La simplicité crédule du vulgaire ignorant fut-elle jamais aussi déraisonnable que cette orgueilleuse raison qui veut s'élever contre la science de Dieu?

Te! est cependant le génie des sages de notre siècle. Plus fière et plus indocile que jamais , la philosophie, autrefois vaincue par la foi, semble vouloir se venger aujourd'hui, et triompher d'elle à son tour. Hélas I ses tristes victoires ne sont que trop rapides. Oserai-je le dire? Elle traite aujourd'hui Jésus-Christ et sa doctrine , avec la même hauteur qu'elle a traité les anciens philosophes et leurs systèmes ; elle s'érige en juge souverain , et citant à son tribunal Dieu même et toutes ces vérités adorables qui furent apportées du ciel , elle entreprend, comme dit l'Apôtre, avec les principes et les éléments grossiers du siècle présent , de juger les objets invisibles et surnaturels du siècle à venir ; il faudrait que Dieu, pour se conformer à son goût , eût soumis tous ses mystères au calcul, et qu'il eût réduit en géométrie une religion, touchante dans ses preuves comme dans sa morale, qu'il voulait pour ainsi dire, faire entrer dans l'âme par tous les sens.

Verbe incarné, vous en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, vous qui frappez les superbes d'aveuglement, et qui révélez aux humbles les secrets de l'éternité, guérissez l'esprit humain de celte vaine philosophie qui le rend fier et savant contre vous ; ôtez-nous ces fausses lumières qui nous égarent , et remplisseznous de cette foi simple et prudente , qui donne aux enfants mêmes la sagesse de Dieu.

Recubans sub tegmine (agi.

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SEBMON htJR L'UNION DE LA PIÉTÉ ET DE LA MORALE.

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