LETTRE X
L'homme. Les passions, la raison. Péché originel, ou le labyrinthe.
Je vous écris aujourd'hui deLouvain, dont l'université, autrefois si célèbre, a beaucoup perdu de son ancienne splendeur, comme plusieurs autres corps. Cependant il se trouve toujours dans ces sortes d'endroits des savants avec qui on peut converser utilement et avec plaisir. J'ai eu celui d'entretenir le docteur*'*, dont vous connaissez la justesse d'esprit et la droiture de cœur. Avec de tels hommes la conversation ne dure pas longtemps sans tomber sur les maux qui affligent l'Eglise et principalement sur les nouveaux systèmes qui font aujourd'hui tant de ravage dans la religion. Entre autres choses nous avons beaucoup parlé des passions et de la raison qui sont les deux puissances que Dieu a données à l'homme pour le conduire sans qu'il ait besoin d'autres secours selon ces systèmes.
M. Pascal, étonné des contradictions qu'il voyaitdans l'homme, le regardait commeune énigme. Non, répond Voltaire, « Vhomme n'est point une énigme comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner. L'homme paraît être à sa place dans la nature.... Il est, comme tout ce que nous voyons, mêlé de mal et de bien, déplaisir et de peine. // est pourvu de passions pour agir et de raison pour gouverner ses actions. Si F homme était parfait, il serait Dieu ( Voltaire ne connaît point de milieu entre parfait et infiniment parfait), et ses prétendues contrariétés sont les ingrédients nécessaires qui entrent tlans le composé de l'homme, qui est ce qu'il doit être.» L'homme n'est donc pas une énigme. Demandons-le à Pope, maître de Voltaire. Qu'est-ce quel'horame? Un étonnant labyrinthe, un mélange étonnant, un étrange problème,
ou d'un plan régulier l'œil reconnaît l'empreinlc; Cliaiiip fécond, mais sinvagj', où par de sages lois La rose ei le chardon fleurissent à la [ois... (p. 63.)
Qu'est-ce que le chardon? Laconcupiscence? La rose et le chardon, le bien et le mal. C'est
DÉMONST. EVANG. XIL
qui l'emporte ? qui est-ce qui
approuver le mal que d'en attribuer l'origine à de sages lois, qui ont produit le ma/ comme le bien.
Quel mélange l'ionnanl, ^\nc\ étrange problème
Eu lui (|ue lie lumière cl cpie d'ubacnrilé I
Eu lui (|UL'lle bassesse el quelle majesté I
Ce n'i'sl que pour mourir ([u'il esi né, i|u'il respire;
EtlinUe sa raison u'esl presque qu'un délire.
S'il ne l'écdule point, louilui parail obscur.
S'il la consulte trop, rien ne lui parail sùv.
Jusqu'où faut-il la consulter? Qui nous en donnera le règle, la mesure? Ce ne sera pas la raison; elle en a besoin. Ce ne sera pas les posAîons ; elles sont aveugles. Avouez la nécessité de la foi : c'est le fil qui nous tirera de ce labyrinthe. Suivons :
Chaos de passions et de vaines pensées Admises tour à tour, tour h toin- re|ioussées, Dans ses vagues désirs incertain, inconstant, Tantôt fou, tantôt sage, il change à chaque instant. Egalement rempli de force et de faiblesse,
Qui est-ce décide ?
Il tombe il se relève, et retombe sans cesse,
S'il n'y a pas en lui un penchant vicieux qu'on ne doit point suivre ; comment est-ce qu'il tombe? Par ignorance. Je le veux : alors il ne suit pas la lumière de la raison : qu'est-ce qu'il suit? Un mauvais penchant que son ignorance lui représente comme innocent; et vous voilà revenus au penchant ou cupidité vicieuse : elle se trouve dans l'homme , quelque système qu'on veuille suivre.
Seul il peut découvrir l'obscure vérité Et d'erreur en erreur il est précipité.
Qui donc , encore une fois, lui servira de guide pour éviter l'erreur ?
Créé maître de tout, de tout il est la proie.
On fait un crime à la foi de dire que l'homme a été créé le maître de tout : la raison le dit ici à Pope.
Sans sujet il s'afflige ou se livre à ta joie.
C'est sans raison : c'est donc en suivant son inclination naturelle. Dites encore qu'ell n'est pas vicieuse.
Et toujours en discorde avec son propre cœur, Il est de la nature et la honte et l'honneur.
Pour être la honte de la nature, il faut qu'il y ait chez lui un grand désordre.
Voilà à peu de chose près le tableau de l'homme déchu de sa grandeur primitive, dont il conserve encore des traits majestueux, qui sont l'honneur de la nature ; et corrompu par la concupiscence, qui l'a lendu/a honte de j la nature. Croiriez-vous que ce soit là le portrait naturel d'un homme qui est tel qu'il doit être, en qui tout est bien , en un mot , tel qu'il est sorti des mains de Dieu ? Je suis sûr que non. Cependant Voltaire le dit sans crainte. Pope , de meilleure foi, le dit bien comme Voltaire ; mais en même temps ii avoue qu'il est embarrassé , qu'il se trouve dans un étonnant labyrinthe ; il est effrayé de ses détours ; il se flatte pourtant de s'en tirei
{Deux.)
43 DÉMONSTRATION ÉVANGLLIQUE. DUHAMEL.
sans aille. Vous allez voir combien il sue pour en sortir, et vous me direz s'il n'y demeure pas perdu
Ils le doivent; mais le font-ils? Pope entreprend de le montrer. Ecoulons-le :
Dieu a donné deux choses à l'homme pour le conduire : 1° les passions: 2» la raison. La raison montre ce qu'il faut faire et ne le fait pas ; elle a bcsqin des passions qui mettent l'homme en mouvement. Les passions sont trop agissantes, elles se portent à l'excès ; la raison les arrête , les règle , les conduit. Voilà le dénoûmcnt. Cela va tout au mieux; mais venons à l'exécution.
Li raison esl pour l'iinmrae un serviteur habile, Maisunseivilfui-fioi'f, paresseux, imlocûe. 11 le faut appeler dans les pressniils hcsoins, Pour forcer si lenteur "a nous donner ses soins.. Kn vain <lc la raison lu vantes V excellence; noil elle sur l' instinct avoir la préférence ? mire ces facultés iinelle conmurntsoii ! . Dieu seul rèqle l'iiUinclet Hiomme la raison.
C'est Vhomme qui règle la raison; et la raison a été donnée pour régler et conduire l'homme. Accordez.
Deux puissances dans Th 'innie exercent leur empire, L'une |iour Vexciter, l'aulre pour le conduire. L'amour -propre dans l'àiiie cnlanU'. U'. de'sii-, Lui fail fuir la douleur, cl cherdicr le plaisir. La raison le relient, le guide , le modère ;
V amour-propre est donc vicieux, corrompu. Par lui-môme il se porte aux excès ; il faut que la raison le retienne, le guide, le modère. Comment ne voyez-vous pas là une concupiscence vicieuse? Vous en rencontrerez encore d'autres preuves. Laissez parler ces messieurs, ils vous en fourniront abondamment.
Calme des lussions la fougue téméraire.
Cela s'appelle-t-il porter une sentence de condamnation : la fougue téméraire.
L'un et Vautre d'accord nous donnent le moyen Et d'éviter le mal et d'arriver au bien.
Mais seront-ils d'accord l'un et l'autre?
voilà le point important.
dans un moment, l'aveu
liant de ces auteurs ; ils
non.
Bannissez l'amour-propre , écartez ce mobile, L'iiomme esl enseveli dans un repos stérile.
Cela est vrai si vous l'entendez de l'amour nécess&ire , essentiel , indélibéré, que nous avons pour nous-mêmes, pour noire conservation pour noire bonheur en général ; amour qui e^tbonouvicieuxselunl'appliealion qu'on en fait librement à chaque cas particulier. Mais si vous l'entendez, comme nos philosophes poêles, de l'amour de nous-mêmes, qui s'allachc à la créature, qui n'est occupé qu'à nous procurer les avantages périssables de ce monde, la proposition esl lausse , parce que l'amour général et bien appliqué selon les lois de la religion, suffit pour nous mettre en action. Pope continue :
et
Vous entendrez, décisif et humivous diront que
Oiez-lui la raison, tant son effort est vam , Il st eoaduil sans rèt;le, il agii sans dessein. La raison, l'amour-propre avec le même ellort l'eiiilaiil au iii^nn'
but doivent miirclter d'accord
P. Wi.
Ils ont pour la douleur une invincible haine, Un attrait naturel au plaisir les entraîne.
Pour le dire en passant, cette haine est néanmoins tellement invincible, qu'on la surmonte tous les jours pour la gloire ou pour un intérêt temporel. Pope vous le dira lui-même, et dans la même page :
Mais lorsque, d'un mortel élevant le cournqe, Klles ferment les yeux sur son propre avantage ; La raison applaudit à leurs nobles transports , Et du nom de vertu couronne leurs efforts.
Serait-il moins raisonnable et moins possible de la vaincre pour une gloire et un intérêt éternel ? Voilà pour l'invincible. Avançons.
Mais Vamour-propre, ardent à l'aspect du plaisir. Dévore avidement l'objet de son désir.
La raison le ménage, et d'uuo main habile Prend, sans blesser la fleur, le miel qu'elle distille.
Voilà un beau vers, il est fait avec dextérité, il est délicat. La raison est-elle aussi adroite? vous le verrez bientôt. C'est la seconde promesse que je vous en fais. Tout nous y conduit. Ne rompons pas la suite du discours de Pope.
L'Iionime doit discerner, s'il veut se rendre heureux ,
Même pour celle vie- ci : remarquez -le bien.
Du plaisir innocent , le plaisir dangereux-
OÙ est la rég-^e pour le discerner? Ces messieurs ne se mellont nas en peine de l'indiquer. Cela sera à la d» crétion de vos passions ou d'une raison aveugit. Quoi qu'il en soit, il faut discerner. Voilà presque la vigilance évangélique : il faut y revenir malgré qu'on en ait.
Que sont les passions ? Vainour-propre lui-même Eviianl ce qu'il bail, et cherchant ce qu'il aime. D'un bien faux ou réel la prompte impression Les trappaut vivement , les met en action. Lorsque sans offenser les intérêts des autres, Leur mouvement se borne à contenter les nôtres; La raison les adopte, et leur donnant ses soins Emprunte leurs secours dans leurs fustes besoins
C'est ici sans doute la règle du discernement que nous demandions tantôt : il faut que les besoins soient justes. Et quelle est la loi qui sert de règle pour discerner ce qui est juste? Suffit-il qu'on n'offense pas les intérêts des autres? oui, c'est toute la justice de ces messieurs. On en donnera cent preuves au besoin. Sur ce pied , que faul-il penser d'un infâme ivrogne qui ne connaît de plaisir cl de bonheur qu'à satisfaire sa brut.ile passion? 11 ne tient à personne , il n'a ni femme ni enf .nts, il ne ruine que sa bourse et sa santé; et peutêtre qu'il est assez riche pour fournir à la dépense , sans offenser les intérêts des autres, il contente le plaisir qui l'intéresse. La raison adople-l-elle cela? Ici , fastueux et vains politiques , vous criez : Cet homme offense les intérêts des autres, puisqu'il est inutile à l'Etat, qui a droit sur tous ses sujets. Pas plus inutile que vous, qui , nageant dans l'abon-
VARIATIONS DE LA HELIGION NATURELLE
d;iuce, n'avez d'autre soin du malin jusqu'au szAr que celui de nourrir voire eini)onpoinl, CHiare cutein; passez lejour et la nuit à vous divertir; et dont tout le service que vous rendez à l'Etat , se borne à vous trouver au spectacle, au bal et autres parties de plaisir. Le cabaret ou sa maison est le spectacle de cet homme, lui et vous êtes aussi utiles l'un que l'autre au public.
Mais lorsque d'un mortel élevant le courage Elles fertneiil ses tienx sur son propre avantage , La raison (ipplaucfil a leurs nobles transports Et du nom de vertu couronne leurs pflbrls.
Elle doit les traiter de folie, de fanatisme, non de vertu : puisque, n'ayant rien à espérer dans une autre vie en récompense de cette perte de vos propres avantages, vous êtes ennemi de vous-même en vous en privant. Aussi vous condamne-t-on à Berlin {séance du 19 janvier, 1752). M. Formey, secrétaire perpétuel de l'Acadéuiie royale des sciences et des belles-lettres, lermina la séance du 19 janvier de la présente année , par un Discours sur V obligation de se procurer toutes [es commodités de ta vie, considérée comme un devoir de la morale. Mais si c'est une vertu d'oublier nos avantages pour des raisons toujours humaines , il sera permis, et ce sera une vertu plus grande et bien réelle de les oublier pour chercher à plaire à Dieu. Voilà à quoi la raison applaudit, et ce qu'elle couronne du nom de vertu. Rien de plus raisonnable que l'Evangile.
Mais de ces passions la séclnisanle amo.cc
A sur le creur de riiouiiiie ou pins on moins de force
Selon que tes esprits répandus dans les corps.
Sont plus ou moins nombreux, plus faibles ou plus forts.
Sa séduisante amorce ■ voilà une épithèle déshonorante , et qni sent bien une cupidité vicieuse, telle que l'Evangile nous la montre dans l'homme. A l'égard des esprits animaux, il est vrai qu'ils contribuent jusqu'à un certain point à leur donner de la force ou à les affaiblir ; et c'est ce qui fait voir la sagesse de la religion de Jésus-Christ , qui ordonne des jeûnes et d'autres austérités pour empêcher que les esprits répandus dans le corps ne soient trop nombreux, et, par ce moyen, affaiblir les passions et les mettre hors d'état de résister à la raison ou à la foi, chargées de les conduirie. Et parce que la religion naturelle est ennemie de ces praliques, les passions emportent l'homme , et vous allez voir quel ravage elles font. Pope vous en fera la peinture ; je ne veux pas toucher au pinceau, je vous ferai seulement remarquer les traits du tableau qu'il a tracé.
De là se forme en nous la passion régnante
Qui toujours combattue, et toujours triomphante...
Par qui combattue? par la raison? Voilà déjà le premier trait de leur accord tant promis et tant vanté. Pourquoi combattue? qui est-ce qui a eu tort? la passion combattue ou la raison qui combat? Si c'est la raison , elle n'est guère raisonnable. Si c'est la passion, il y a donc en elle quelque chose de vicieux. Est-ce parles autres passions (ju'oUc >>st mm-
battue? Quelle est celle qui a tort? Vous rae montrerez tout au moins une passion vicieuse; et voilà la concupiscence que l'Evangile condamne d'accord avec la raison. Ecoutez encore ce que Pope ajoute au sujet de cette passion régnante.
Semblable à ce serpent du grand législateur, Qui brava d'un tyran le prestige enchauleur, Des autres passions soumet Vlwnneur rebelle , Li's dompte, les dévore, et les transforme en elle. Ainsi la passion qui doit nous gouverner Arquiert sur notre esprit le droit de dominer : Elle y verse pu secret sa maligne influotce : Elle y transforme tout eu sa propre substance.
Sa maligne influence! Dites encore qu'elle est innocente, et qu'il n'y a pas en nous une cupidité vicieuse. Cependant c'est ce vice qui, selon notre poète , par une énorme contradiction, doit nous gouverner, et a droit de dominer sur notre esprit. Quoi! une passion séduisante , folle , insensée , maligne , aura droit de nous gouverner , de nous dominer I
V imagination seconde ses efforts,
Kl la rend souVi'raine et de l'àme et du corps.
Ses influences en sont-elles moins malignes et moins funestes parce que l'imagination seconde ses efforts ? A-t-elle raison de les seconder' L'imagination est-elle une troisième règle que l'homme doit suivre, surtout après que l'on a tout concentré dans deux règles seulement, savoir : dans la raison et Aims \a passion? Appartient-il à l'imagination de distribuer les couronnes et les sceptres? Je sais que, de fait, l'imagination travaille beaucoup; mais encore une fois al-elle droit de faire tout ce qu'on lui attribue ici? et si elle l'a , pourquoi ne lui a-t-on pas assigné de place dans le fond du système, et qu'on a tout réduit à deux puissances? N'estce donc pas une imagination déréglée qu'il faut rectifier et ramener au vrai? J'en dis autant de Vhabitude.
Chaque jour Vhabitude et nourrit et fait croître Ce penchant qu'avec nous la nature fit naître.
Quoi ! la nature a fait naître ce penchant tel que vous l'avez Aépeinl , fougtieux , vicieux, tortueux , contraire au devoir , versant une maligne influence, la honte de la nature! Vous blasphémez contre la nature, dont le propre, selonunpnnv.ipefondamentaldevossystèines, est d'être bonne, de ne produire rien de mauvais , d'être exempte de corruption , d'être donnée pour nous conduire , et qu'il est toujours siir de suivre.
Cédons , conformons-nous aux lois de la nature La route qu'elle trace, est toujours la plus sûre..
Vous dites que c'est l'ouvrage de la nature. Et la preuve, où est-elle? point; si ce n'est celle-ci : c'est que nous naissons tous ainsi ; qu'il faut nécessairement que nous ayons été au commencement tels que nous sommes aujourd'hui , puisque les essences et les règles établies au temps de la création ne peuvent point changer; qu'enfin nous sommes dans le monde le plus parfait. \ous ave.^ vu plus d'une fois le faible de cette prétendue
DÉMONSTRATION KVANGÉLIQUE. DUHAMEL.
preuve ; cl vous avez vu aussi que Pope, par une coiilri)diclion grossière avec lui-même, adribue ailleurs celte furieuse ardeur des passions non à la nature ^ mais à la chule de l'homme, el à la nouvelle espèce de crime qu'il fil de répandre le sang des animaux et de se nourrir de leur chair. Pope sentait alors que c'était blasphémer contre l'Auteur de la nature que de lui attribuer un tel ouvrage; il ne vient donc pas de lui.
Ce penchant qu'avec nous la nature Gt naître. Mais il est vrai que nous naissons avec ce penchant corrompu, malin, vicieux , c'est-à-dire que nous naissons avec le péché originel; car le péché originel n'est autre chose que le règne de celte passion maligne "ians le temps de notre naissance. Nous voilà revenus à ce que la foi nous enseigne. Pope y reviendra encore plus d'une fois sans le vouloir et sans y penser. Le péché originel est le dénoûment des difficultés qui forment l'étonnant mélange qui se trouve dans l'homme : c'est la solution du problème, c'est le mot de Vénigme : sans lui on ne devine pas , cl l'on est perdu dans le labyrinthe.
Non , nous ne revenons point à l'Evangile. En même temps que nous reconnaissons les vices de cette passion dominante, nous disons aussi qu'elle a droit de régner , et que tout est bien.
J'abandonne Pope avec une telle réponse à la risée du peuple.
Non. Nous ne blasphémons point contre la nature, puisque nous enseignons en même temps que la nature a pris soin de remédier à ce mal , à ces ingrédients , en donnant la raison pour conduire la passion , la retenir, la guider, la modérer , en calmer la fougue téméraire, lui servir de règle. Oui, une raison qui ne peut rien , qui conspire avec le coupable, qui se rend complice de son crime, qui entre dans la conjuration. Si vous refusez de m'en croire, demandez-le à Pope. Ecoulez : il continue ainsi en parlant de cette passion régnante :
Lorsque sa force agit, loin de lui rédsler, Vespril el les talenls ue foiil que Virriler. Que (Jis-je? la rnisoii dans le secrel de l'àiue Fl'aile cet ennemi, le soulieiit pl rcnfliinune. Telliique le soleil, qui souvenl |i;ir ses feux Uend des sucs corrompus eucor plus dangereux. ôueiie que soit eidin la ; assion rcgnanle. Contre elle la raison est bouveiii impuissante...
/'. 91 et 92.
Cet aveu est-il net, est-il clair, esl-il sincère? Que iiourrez-vous désirer de plus? Voilà comme la nature a remédié au mal de la nature par une raison impuissante. 11 n'eu demeure pas là. Ce qu'il ajoute est encore plus curieux el plus décisif.
Orqueitlense raison, tu soutiens mal tes droits !
Faible reine, crois-ln nous prescrire des lois !
A quelque favori toujours abandonnée.
Tu lui laisses le soin dn notre destin(':e.
A quoi donc so réduit ton pouvoir si vanté ?
De les dures leçons quelle est Vulilité?
Tu veux que du plaisir nous redoutions les charmes;
Mais i-our en triompher nous donnes lu des armesl
T.1 voix sur nos défauts nous farce à réflrchir ;
Mais que peut Ion secours pour nous en affranchir'!
De renruchea amers en vain lu nous accables.
Sans nous rendre meilleurs, lu nous rends misérables.
Le flambeau (ju'a nos yeux lu viens sans cesse offrtr,
Sert à nous tourmenter, non à nous secourir.
'l'u sais justilicr iius diliï;rcnls caprices,
El du nom de vertu lu décores nos vices.
Tu fais dans notre cœur, par les ■■-.oins que tu prends,
A de faibles défauts succéder de plus grands.. . . (p. 92) .
Pour conclusion , puisque la raison ne remédie à rien et ne sert qu'à nous rendre malheureux, ne la suivons pas, nous en sommes dispensés.
Cédons, conformons-nous aux- lois de la nature ;
La roule qu'elle trace est toujours la plus sure.
Le but de la r.iison ti'esl pas de nous guider... (p. 9.'5).
Qui est-ce donc qui parle ici? Est-ce Pope? Avez-vous jamais vu une pareille extravagance? Voilà comme on raisonne en Angleterre 1 C'est ainsi qu'on parle chez la seule nation qui pense 1 Qui est-ce donc ici qui insulte à la raison? Ce sont ceux qui ont renoncé à larévélation pour suivre la raison, qui ne veulent consulter que la seule raison sur la religion aussi bien que sur les sciences naturelles. C'est la religion naturelle formée parla raison qui mallraile ainsi la raison! Ce que Pope ajoute tout de suite n'est pas moins sensé. Ce que d'une main il vient d'ôter à la raison, il va le lui rendre de l'autre main. Ces messieurs n'ont qu'à parler, el aussitôt les choses seront comme ils le disent.
Le but de la raison n'est pas de nous ginaer.
Son iiriiicipal emploi se borne à nous garder.
C'est un nutilre prudent cliarjjé de nous instruire.
Qui (loil régler nos gnùls, mais non pas les détruire;
El de la passion qui règne dans le cœur,
litre moins l'ennemi (lue le modérateur.
Far celte passion le ciel nous détermine
Aux desseins qu'a formés la sagesse divine....
Ue celte passion la force impérieuse
De tout autre nencliunt se rend DJc/ortewse.
A l'objet qu'elii' Cuit, elle arrive toujours; ';
lit ([ui veut r arrêter précipite son cours.
Le but de la raison n'est donc pas de nous guider ; mais de nous garder, nous instruire, nous régler , nous modérer , nous servir de boussole , nous éclairer comme un flambeau.
La vie est une mer où sans cesse agités,
Par de rapides flots nous sommes emportés.
La raison, que du ciel nous eûmes eu partage
Devient notre boussole au milieu de l'orage,
Et son flambeau divin prêt ii nous éclairer
A travers les écueils peut seul nous rassurer... (p.QO).
Qu'est-ce que tout cela sinon nous guider? Et cependant son but n'est pas de nous guider? Ce que j'avance est si vrai que Pope lui-même le dit à la page 87.
L'amour-propre dans l'âme enfante le désir,
Lui fait fuir la douleur et chercher le plaisir. /
La raison le relient, le guide... .
Pope , en faisant semblanl de restituer à la raison tout ce qu'il lui avait ôié, s'est ménagé une porte pour échapper aux reproches i qu'on a droit de lui faire, qu'il se contredit, 1 qu'il laisse l'homme sans guide, et le vice de '■ la nature sans remède de la part de la nature. Je maltraite une raison qui entreprendrait de détruire la passion dominante, et je fais l'éloge d'une raison qui se boroe à la régler.
if)
VARIATIONS DE I.A RILIGION NATURFXLF:.
C'osi un maîlre prudent chargé de nous imtrvjre, Qni doii régler nos goi'ils, el non pas les détruire : V.l (le la passion qui rè(jne rfn;isle ccrur Fire moins \' ennemi qiie le modérateur.
Mais il n'échappera pas. Je montre premièrement qu'il déclame contre une raison qui se borne à régler , à modérer la passion. Vous l'avez déjà vu lorsqu'il a dit que le but de la raison n'est pas de nous guider. Guider n'est pas détruire.
Je montre secondement qu'il maltraite une raison qui tâche de soutenir son droit légitime et naturel. Ce n'est pas là une raison qui cherche à détruire ce qu'elle doit régler.
Je montre en troisième lieu qu'il se moque do la raison, non parce qu'elle cherche à rfe- Iruj're la passion régnante; mais parce qu'elle travaille à modérer ses excès , et qu'elle ne peut en venir à bout.
Le premier de ces trois points est suffisamment prouvé : restent les deux derniers ; cl afin de vous épargner la peine de rapprocher vous-même tous les traits qui servent de preuve, je vais vous les indiquer dans le honteux tableau qu'il vient de faire de la raison. Il la traite d'orgueilleuse.
Orgueilleuse raison, lu soutiens mal tes droits, en même temps qu'il avoue qu'elle se borne à soutenir ses droits. Il s'agit donc d'une raison qui se contente de régler, de modérer, comme elle en a droit , et qui n'entreprend pas de détruire.
Faible reine, crois-tu nous prescrire rfes /ojs? Elle a droit de régner et de prescrire des lois , et cela ne s'appela jamais détruire. Sans ses lois l'homme n'a plus de règle.
Olez-lui la raison, loui son ellbri est vain :
Jl se conduit sans w//e, il agit sans dessein (p. 87).
Donner des leçons, ce n'est pas détruire. La raison a droit d'en donner, elle en donne cl elle ne va pas plus loin, et Pope le trouve mauvais.
De tes dures leçons quelle est donc l'utilité ? Il crie contre une raison qui nous force à réfléchir; sur quoi? sur des défauts réels. Ce n'est pas là une usurpation injuste.
Ta voix sur nos défauts nous force à réfléchir; Mais que peut Ion secours pour nous en affranchir 1
Voyez si cet homme se souvient de ce qu'il dit lui-même. Vous venez de lire ces deux vers :
Et son flambeau divin prêt à nous éclairer A travers les écneils peut seul nous rassurer.
II ne le peut pas, selon Pope lui-même.
\ Le flambeau qu'à nos yeux lu viens sans cesse oArir Sert à nous tourmenter, non à nous secourir.
Il est donc démontré que Pope s'emporte contre une raison qui se tient dans les bornes tle ses droits légitimes, ce qui est la seconde chose que j'avais entrepris de prouver.
Reste à vous montrer, en troisième lieu, qu'il lui insulte, parce que loin de réussir à modérer les excès vicieux de la passion régnante , elle se laisse corrompre , et abandonne le
soin de nous conduire et de nous rendre heureux.
A quelque favori toujours abandonnée
Tu lui laisses le soiii de notre destinée...
Tu veux que du plaisir nous redoutions les charmes ;
Mais pour en triomplu'f nous ilonnes-iu des armes ?
Tu sais justifier nos différents caprices,
El du nom de vertu tu décores nos vices.
C'en est assez et trop. Relisez vous-même, si vous en voulez davantage. Il est donc démontré par trois classes de preuves que Pope rejette non une raison qui voudrait détruire la nature , mais une raison qui ne cherche qu'à régler. Il est donc vrai que dans son système la nature n'a pas remédié aux vices des passions naturelles ; qu'en lui donnant la raison, elle ne lui a donné qu'une règle qui ne règle pas, un modérateur qui ne modère pas, un conducteur qui ne conduit pas , une reine qui ne règne pas , un flambeau don-t la lumière, au lieu de nous rassurer , ne sert qu'à nous tourmenter , un tuteur qui abandonne le soin de notre destinée à quelque passion favorite et criminelle. C'est qu'en effet la raison ne suffit pas- Les passions ne peuvent pas nous servir de guide , parce que s'il y a du bon chez elles , il y a aussi du mal. Qui fora le triage? La raison? mais ellemême ne peut nous conduire : 1° parce qu'en nous donnant des lumières elle ne donne pas la force dont nous avons besoin, en montrant lo mal elle no le guérit pas; celte boussole n'empêche pas le vaisseau d'aller au gré des flots el des vents orageux de nos passions, et de faire un triste naufrage; 2" parce que parmi nos lumières il y a beaucoup de ténèbres, qui font que notre esprit ne peut être un guide sûr.
En lui que de lumière, et ((ue d'obscur tél...
Et toute sa raison n'est prescpie qu'un délire.
S'il ne l'écoute point, tout lui parait obscur :
S'il la coiisiillp trop, rien ne lui paraît sûr...
Seul il [leiit découvrir l'obscure vérité,
Et d'erreur en erreur il est précipité... P. 65.
Ailleurs en parlant du but marqué par la cause éternelle et où nous devons tendre, il dit :
De ce but la rmsoH-libreOe s'écarter Sort de l'ordre prescrit, ose lui résister.
La raison a donc besoin elle-même d'un guide, d'un conducteur, d'un modérateur?
Qui sera ce conducteur? L'amour-propre, les passions? C'est précisément pour les régler, les conduire, les modérer que la raison a été donnée selon ce système. Sera-ce l'homme qui dirigera la raison ? Pope le dit.
Dieu dirige r instinct, et l'homme la raison. Et il la dirige mal. L'instinct des animaux est toujours bien dirigé, parce que c'est Dieu qui dirige l'instinct. Mais la raison est souvent fort mal dirigée , parce que c'est l'homme qui dirige la raison ; ce qui fait dire à Pope :
En vain de la raison tu vantes l'ercellence ;
Doit-elle sur Vinstincl avoir la préférence!
Entre ces facultés quelle comparaison !
Dieu dirige l'instinct, el l'iwmme la raison... P. 87.
L'homme dirige la raison, non par une rai-
DEMONSTRATION EVANGÉLIOUK. DUHAMEL.
son supérieure : ce sérail la foi, etn la ain- 'erait bien. Mais on ne veut point de la loi dans ces systèmes. Il la dirige donc par ses passions vicieuses auxquelles il contraint la raison d'obéir. De là vient qu'elle est mal dirigée. De là ces reproches que Pope fait à la raison :
Tu SHisjusIilier nos différeots caprices, El du nom de vertu lu décores nos vices.
Ce n'est donc pas là le directeur que nous rhorchons. Où lo trouverons-nous donc? La religion nalurolle n'en montre aucun. Elle i)onne les passions pour conduire l'homme; ( t les passions ont besoin elles-mêmes d'être ronduitos. Kllc donne la raison pour conduire les passions; et la raison elle-même a besoin d'être dirigée. Qui est-ce donc qui dirigera et les passions et la raison? Nous avons la foi ; et la religion naturelle n'a rien. L'homme y est abandonné au vice de ses passions et aux ténèbres, aux égarements de sa raison.
On raccommode tout cela en disant : Bournez-vous les yeux. Voilà d'horribles défauts! Non. Criez toujours que tout est bien , que c'est un beau désordre qui ramène l'ordre par un autre tour, que ce sont d'heureuses faiblesses que Dieu a placées en chaque homme (P. 97), que tout désordre apparent est un ordre réel {P. 81). Mais comment cebeau désordre ramène-t-il l'ordre? C'est une chose inconnue, mais qui n'en esl pas moins vraie; croyez et n'en doutez jamais.
Rougis donc, ô morlel , de la présomption,
El ne uoiiiine plus Vordre uni; imperfeclion.
Ce qui paraît un mal à noire f<Mle vue.
Est do notre boniieur une source inconnue... P. 80.
Voilà Pope perdu dans le labyrinthe, et avec son système il n'en peut sortir Voltaire, qui pense de même, lui fait une triste compagnie. Mais il croit en sortir en disant : Ce n'est point un labyrinthe, Vhomme n'est point une énigme. Voilà comme il faut se tirer d'une aflfiire.
Ce qui résulte de tout ce qu'a dit Pope, n est que pour dissiper les ténèbres de la raison nous avons besoin dune lumière supérieure à la raison, lumière pure, lumière infaillible : c'est la foi. Outre la lumière, il nous f;iul de la force et des armes pour vaincre les ardeurs de la passion : c'est la grâce de Jésus-Christ. Pope était à la porte pour sortir du labyrinthe et pour entrer dans la voie du salut. Dans le tableau qu'il nous a fait de la raison, il a dépeint, sans y penser, avec les couleurs les plus vives la tyrannie de la passion vicieuse, l'esclavage de l'homme et l'insuffisance de la raison pour nous en délivrer. Il nous a fait le portrait de rhomnie sous le joug de la loi, sub leqe, qui voit le bien qu'il faut faire et ne le fait pas, qui se trouve même importuné par cette lumière, qui devient enfin prévaricateur et plus criminel qu'auparavant. On ne peut mieux dépeindre tout cela que par ces vers :
Orgueilleuse raison,
qui te crois capable de nous conduire sans ia grâce de Jésus-Christ,
Tu soiitieiis mal les droits:
Faible reine, crois-lu nous prescrire des lois?
Voilà son impuissance :
A queUiue t'av(jri toujours abandonnée , Tu lui laisses le soin de notre ilestiuée
La voilà complice du crime. Jamais personne par son seul secours n'a fait le bien, pas un seul, non est qui facial bonum, non est usque ad unum.
A quoi donc se réduit ton pouvoir si vanté par les philosophes orgueilleux, par les déistes, par Pope, par Voltaire, par les pélagiens, par les Juifs? La raison fait pour ceux-là la même fonction que la loi faisait pour les Juifs.
De tes dures leçons quelle est l'utilité? La loi est dure à qui ne l'aime point, à qui veut suivre ses passions. Quelle est son ulilité ? C'est de vous faire sentir votre faiblesse, en voyant que vous connaissez le devoir et que vous n'avez pas le courage de l'accomplir. C'est la disposition prochaine pour recourir à la grâce du Sauveur.
Th veux que du plaisir nous redoutions fes charmes : Mais pour tinlriumplief nous donnes-tu des armes ?
Aveu important, que c'est la raison même qui veut que nous redoutions les charmes du plaisir. Le plaisir condamné par la raison : elle donne la main à la foi et la foi est plus raisonnable qu'on ne pense. La raison donnel-elle des armes pour en triompher? Non. Autre aveu également important. Ces armes triomphantes ne sont autre chose que la grâce médicinale de Jésus-Christ, qui guérit en nous l'amour du plaisir terrestre par l'amour de la loi répandu dans les cœurs par le Saint-Esprit , en conséquence du sang de Jésus-Christ qui nous a mérité celte faveur.
Ta voix sur nos dé{auls nous force à réfléchir:
Ce sont des défauts réels que la raison condamne. Et Pope prend parti pour ces défauts contre la raison.
Mais que peut ton secours pour nous en alfranchir ? De reproches amers en vam tu nous accaliles.
Ils sont néanmoins justes ces reproches , ainsi faisait la loi.
Sans nous rendre meilleurs, tu nous renJs misérables.
Par elle-même elle tend à nous rendre meilleurs ; mais elle n'y réussit pas, et l'honjuie est jms^ra6/c dans la religion naturelle comme le Juif sous le joug de la loi.
Le flambeau qu'à nos yeux lu viens sans cesse offrir Sert à nous tourmenter, non à nous secourir.
Et nous devenons prévaricateurs, et par là plus criminels :
Tu fais dans noire cœur p.ir les soins que lu prends A de faibles défauts succéder de plus grands.
Voilà ce que la foi nous enseigne par la bouche de saint Augustin [Lib. deGrat. Christ., cap. 8, n. 9) touchant la loi sans la grâce. «La loi commande plutôt qu'elle n'aide; Jubel enitn magis quam juval. Elle montre la maladie et ne la guérit pas : Docet morbum
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VARIATIONS l)K LA RELIGION NATIIKELLE.
esse, non sanal. Au contraire le mal qu'elle iie peut guérir n'en devient que plus grand : Jmo ab ea potius quod non sanalur. augetur. El pourquoi? Afin que nous recourions avec plus d'ardeur au remède, qui est la grâce de Jésus-Christ : Vt altentim et soUicitiiis Gratiœ medicina quœratur. Car voici en quoi consiste rit/î7/.'c de laloi : Et hœc oslcndatur legis iitilitas. C'est qu'en nous rendant prévaricateurs et plus coupables, elle nous contraint de recourir à la grâce du Libérateur qui nous aidera et nous fera triompher de la concupiscence, de nos mauvais penchants, du vice de nos passions : Quoniam quos facit prœvari cation is reos. cogit confiigere ad gratinm liberondos , et ut concupiscentias malas superent ad juvando s. nVoWà jusqu'où l'insuffisance de la raison et la tyrannie des passions avait conduit Pope. 11 était à la porte de la grâce et du salut. Naturellement il devait dire comme saint Augustin : Mes possions sont vicieuses et corrompues : il est impossible de me le dissimuler. La raison, qui me découvre leurs défauts, n'est pas un secours suffisant pour les corriger et pour me délivrer de leur cruel empire. Cherchons donc du secours ailleurs. Nous en trouverons en Dieu par le moyen de Jésus-Christ, il éclairera mes ténèbres par la foi; il me rendra victorieux de mes passions par sa grâce. Cela s'appellerait justement suivre la nature. Mais non; Pope raisonne tout autrement. Les passions sont corrompues, elles sont rebelles à la raison, elles tyrannisent, elles me rendent vicieux ; la raison veut me rendre TOe///e«r, mais elle est trop faible pour y réussir. Renonçons donc à la raison, et cédons aux passions que nous appelons les lois de la natu e : la route quelle trace est toujours la plus sûre. C'est raisonner en dépit du bon sens, et prendre son parti en désespéré.
Ce n'est pas agir en désespéré : La route que trace la nature est toujours la plus sûre. Mais premièrement, la raison ne vous estelle pas aussi donnée par la nature? N'est-ce pas un présent du ciel, un flambeau divin? Suivre la raison, n'est-ce pas suivre la nature? Pourquoi donc la rejeltez-vous en disant que
Le but de la raison n'esl pas de nous guider?
Secondement , si vous parliez d'une nature saine et sans corruption , passe. Mais vous nous avez dit cent fois que les passions sont vicieuses, et vous nous le direz encore.
Pourquoi préiendez-vous qu'e.xenipf de passions L'Iioinine soil insPiisihli; h \eurs iitir/ressions?... Nous voudrions que i'Iioiume ami ae lu vertu De désirs vicieux ne fût point combaUit....
Vous voyez que des passions produisent des désirs vicieux,
lit que la cœur conduit par la loi du devoir Jamais des passions ne sentit le pouvoir.
Peut-on parler plus clairement? Les passions s'opposent à la loi du devoir. L'on avoue encore:
Que toujours notre ca-ur au dedans divisé De vices, de vertu se trouve composé.
Ce n'est pas en suivant les lois de la raison qu'il est composé de vices, car la raison les condamne tous ; c'est en suivant les passions. Elles sont la source des vices; et cependant ces hommes disent : cédons, suivons les passions, c'est la t'Oie lapins sûre ; et laissons la raison : son but n'est pas de nous guider.
Faisons une autre remarque «-ur cet endroit. Pouvez-vous, monsieur, vous empêcher de voir ici ces deux hommes dont parle saint Paul, c'est-à-dire, deux penchants intérieurs opposés l'un à l'autre, et qu'on ne voulait pas croire? L'expérience le montre.
Tout est bien dans Vhomme, nous dit-on. J.es vices ne sont pas bons , mais ils sont bien : il finit qu'il y en ait. Je vous demande : Faut-il les approuver? faut-il y céder? Non, il les faut combattre par la vertu, et c'est alors que tout est bien dans toute la nature.
La nature et la foi par l'appas du bonheur Tournent à la vertu les désirs de son cœur ; Eedrcssenl doucement sa pente lortiu'use , Brisent des passions la fougue im|iélueuse.
P. ibu.
On nous montre de plus en plus dans l'homme des passions vicieuses, impétueuses, fougueuses, combattues, brisées ; une pente tortueuse redressée par la nature et par la foi. Nous venons de voir combien il est vrai qu'elle est redressée par la nature. Nous verrons quelque jour ce que c'est que la foi de Pope. Mais ce que nous voyons ici très-distinctement , c'est une cupidité vicieuse, une nature corrompue dont la religion révélée nous parle. Ce qu'ils ne veulent pas croire , ils le croient malgré eux, ils le voient : tant la religion est conforme à la raison. Pope nous parle de combattre, de réprimer, de briser la fougue des passions : c'est ce qu'on appelle renoncer à soi-même ; c'est Yabneget semetipsum ; et nous voilà revenus à l'Evangile. C'est ce que vous ne vouliez pas. La raison le veut malgré vous : tant la fui et la raison s'accordent ensemblel
Qu'est-ce donc qu'on a gagné en renonçant à l'Evangile ? On le trouvait trop sévère ; on ne voulait point entendre parler de mortifier ses passions ; on a voulu se mettre au large et se procurer la liberté de suivre sans scrupule tous ses penchants naturels, qui font ce que nous appelons la cupidité ou concupiscence. Dès qu'ils sont naturels, ils sont l'ouvrage de Dieu, disait-on; et s'ils sont l'ouvrage de Dieu, ils sont bons ; c'est accuser Dieu même, que de les regarder comme mauvais : c'est entreprendre de détruire ou de réformer son ouvrage que de les combattre et les réprimer; c'est un crime, disait-on , et on le dit encore à Berlin : On est obligé de se procurer toutes les commodités de lu vie, c'est un devoir de la morale. Mais le bel édifice de ce système, qu'on avait bâti avec tant de complaisance, se trouve détruit par les mêmes mains qui l'ont élevé. Cent fois on a été forcé, par la suite du système, d'avouer et de reconnaître des désordres dans les passions, de remarquer des vices et de la
.^5 DEMONSTRATION EVANGEIJQllE. OUHAMEL.
corruption dans le penchant naturel, d'enseignor la nécessité de combattre sans cesse, comme l'Evangile l'enseigne; et l'on a vu échapper de ses mains tous ces grands avantages, dont on avait pris tant de plaisir à les remplir.
Voltairelui-même ne trouvequc loutest bien que parce que l'homme est nécessairement un composé de bioL etde »io/; autrement l'homme serait parfait, et s'il t\a.\\. parfait, il serait Dieu.iv veux bien l'avertir en passant de ne pas craindre pour Oicu. Non, si l'homme était parfait, il ne serait pas Dieu pour cela. Pourquoi ne pourrait-il pas être parfait aussi bien que le séraphin transporté , qui n'est qu'amour et que louange, comme dit Pope ? Les lois générales s'opposaient-elles plus à la perfection de l'un qu'à la perfection de
Vous voilà revenu à l'Evangile, de quelque côté que vous vous tourniez. Voltaire est perdu dans un labyrinthe qu'il ne connaissait pas; malgré lui l'homme est une énigme qu'il ne peut deviner; un problème qu'il ne
fieut résoudre, soit qu'il s'agisse de montrer a cause du mal qui est dans l'homme, soit
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l'autre? Oui : il fallait que l'homme eût des défauts afin que le monde n'en eût pas. Vous le dites, parce qu'il vous plaît de le dire, pour vous tirer d'affaire : c'est un mxjstère que vous ne comprenez pas plus que les mystères de la religion chrétienne , que vous ne rejetez que parce que vous ne les pouvez pas comprendre. Vous ne le comprenez pas; mais vous voyez bien qu'il faut que c'en soit là la cause, puisque les choses sont en cet état, c'est-à-dire, puisque l'homme est imparfait. C'est toujours la chanson du monde le plus parfait, tant de fois rebattue et tant de fois trouvée ridicule. Enfin, voilà le séraphin parfait, selon Pope, sans préjudice des lois générales, sans faire tort à la perfection du monde; et cependant il n'est pas Dieu pour cela : pourquoi l'homme serait-il Dieu, s'il était parfait?Je ne demande pas si la raison , que l'on veut suivre uniquement sans écouter aucune révélation, nous fait connaître des séraphins ; ou peut-on douter quand un anglais en parle? Tout ce qu'il lui plaît de dire peut-il être autre chose que la raison? Cela soit dit en passant: le point capital, c'est que l'homme, de l'aveu de Voltaire, est un composé de tnal et de bien.
II voit malgré lui deux choses dans l'homme, du bien et du mal; un mal à éviter, à blâmer, à corriger, à punir ; puisque, selon Pope, la nature elle-même en est indignée, et qu'elle le punit ; et, indépendamment de Pope, la chose parle d'elle-même : quand l'homme suit le mal qui est en lui, fait-il bien? Oui. Pourquoi donc l'appelez-vous un mal? Ce n'est qu'un mal /)r<//endM. C'est-à-dire que ce n'est qu'un mal apparent et un bien réel. Ainsi, l'homme est un composé de bien e( de bien. Est-ce là l'oracle que vous avez voulu prononcer? Non. Il est donc différent de ce que vous appelez un bien, c'est un mal réel , et c'est faire fort mal que de le suivre, c'est être vicieux, c'est être coupable : il faut nécessairement y résister, le combattre, le mortifier. Voltaire est forcé d'en convenir :
Je suis loin d'en conclure, orateur dangereux, Qu'il faut lâcher la bride aux passiorn liuuiaiues. l>e ce coursier fougueux je veux tenir les rênes : Je veux que ce torrent, par nu heureux secours, Sans irumder nos champs, les abreuve en son (ours.
Cinquième dise, v. 80,
qu'il s'agisse de trouver le remède au mal.
Pour finir, rappelons en peu de mots le bel accord des parties de leur système :
1° Les passions, toutes renfermées dans l'amoiir-propre, dont elles ne sont que des modifications différentes, sont corrompues : leur influence est maligne, etc. Et, cependant, elles sont bonnes, elles ont été données par l'Auteur de la nature.
y" Est-ce Dieu qui les a remplies de mali— gnité?Oa\. Ce blasphème est une suite nécessaire des lois générales du mouvement qu'il ne peut pas s'empêcher de suivre.
3° Les passions n'ont pas été données pour régler nos mœurs , mais pour nous mettre en action , en mouvement. La raison a été donnée pour régler l'action ; mais la violence des passions l'emporte. Laissons donc là la raison, qui doit nous conduire, et suivons nos passions, que nous ne devons pas suivre.
'r II les faut combattre : Vhomme est toujours en guerre avec son propre cœur ; et il les faut suivre : c'est la roule la plus sûre.
3" Il les faut suivre; et, cependant, elles conduisent de travers: elles ont besoin d'être dirigées par la raison.
G" Il les faut diriger par la raison : Et toute la raison n'est presque qu'un délire, ou bien elle est complice du crime : son but n'est pas de nous guider.
7" La raison n'est presque qu'un délire; où puiscra-t-elle sa règle pour conduire et régler les passions ?
Répondez. Dans la foi : et dans le moment vous sortez du labyrinthe. Elle vous montrera que le péché originel est la cause de tout ce désordre. Elle vous donnera des lumières pures pour dissiper les ténèbres de l'ignorance dont la raison est obscurcie. Elle vous donnera le secours d'une grâce victorieuse de vos passions. Et tout rentrera dans Tordre. Mais vous ne voulez pas de la foi : vous ne pouvez pas sortir du labyrinthe , vous y êtes perdu, vous y périrez.
A Louvain, ce 10 lévrier 1732.