‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 8 sur 202 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Amour-propre. Loi naturelle.

I. Il n'a pas été possible, monsieur, de faire entrer dans la lettre précédente, déjà trop longue, toutes les réflexions quêtes nouveaux systèmes m'ont donné occasion de faire, sur ce qu'ils enseignent touchant les passions, ou amour-propre, ou penchant naturel. Il a fallu en réserver une partie pour celle-ci ; et ce ne .sont pas les moins importantes.

II. J'ai pousséVoIlairedans un fâcheux détroit. L'homme n'est point une énigme: c'est un composé de bien et de mal, par une suite

VARIATIO^S DE LA RFXIf.lON NATURfXLE.

nécessaire des lois générales du mouvement que Dieu a élé obligé de suivre , afin de produire le monde le plus parfait. Il faut, en conséquence, que l'homme ait des défauts, pour que le monde soit sans défauts. Je ne veux pas répéter ce que j'ai dit sur ce sujet ; je lui demande seulement une chose : L'hom* me fait-il bien de suivre le mal, c'est-à-dire. It mauvais penchant qui est en lui, ou s'il ne le doit pas suivre? S'il ne le doit pas suivre; nous voilà revenus à l'Evangile, qui nous commande de combattre contre nous-mêmes, contre un penchant vicieux que nous apportons en naissant, et qui nous rend criminels et corrompus dès notre origine : dogmie du péché originel. Si ce penchant esl l'ouvrage de Dieu, nous serons donc obligés de combattre contre l'ouvrage de Dieu ; ce qui est horrible à penser. Oui, cela est horrible: aussi n'est-il pas permis de le combattre. Il ne faut donc pas résister à ce mal, à ce mauvais penchant; il le faut suivre. Et voici les horreurs où ce principe nous entraîne. On ne sortira pas du labyrinthe par cet endroit : on s'y perdra encore davantage.

III. La nature, disent ces messieurs, est l'ordre que Dieu a donné, qu'il a élnbli, et ■qui ne peut jamais être mauvais. Si l'on cherchait à réformer l'homme, il faudrait réformer la nature. Ce que nous trouvons mal, est bon et très-sagement or<!onné. Ce prétendu mal n'est autre chose que Vamourpropre, qui, selon Pope, Voltaire, Spinosa, etc., ^stV éternel bien des hommes ;el les passions ne sont autre chose que cet amnurpropre . qui prend différentes formes. Voilà donc ce qu'il faut suivre ; mais si cela est, pourquoi nous disent-ils que la raison doit les régler, les gouverner ? Elle le doit afin de prévenir ou d'arrêter les excès qui les rendraient vicieuses. Je demande: Sur quel Principe la raison jugera-t-elle qu'il y a de excès ou non ? Le voici :

Lorsque sans offenser les intéréls des autres , Leur rnouveineiil se borne à contenter les nôtres ; La raison les adopte, el leur donnant ses soins Emprunte leurs secours lians leurs justes besoins.

pope, p. 89.

Blesser les intérêts des autres pour se procurer les siens, voilà l'excès blâmable. Mais les passions peuvent-elles se porter à des excès vicieux ? ces mouvements que vous appelez excessifs, ne sont-ils pas une portion de Vinclinution naturelle, aussi bien que les mouvements les plus légers ? Les dernières impressions qu'elles font , ne sontelles pas des mouvements naturels, aussi bien que leurs premières impressions? Depuis le plus petit degré, jusqu'au degré le plus violent, tout n'appartienl-il pas à la même passion? Dès lors, c'est l'ouvrage de Dieu , Selon le système. A quoi pensezvous de vouloir corriger son ouvrage, de vouloir arrêter , retenir, réprimer la nature ! Non. II n'est plus possible de pécher en suivant les inclinations naturelles , à quelque extrémité qu'elles se portent; parce qu'en suivant la cupidité qui est l'amour-propre ,

on ne fait que suivre un penchant que Dieu nous a donné.

IV. Ce ne sont pas ici des conséquences tirées avec violence et injustement imputées ; ce sont des choses avouées, approuvées , expressément enseignées. N'est— ce pas ce que veut dire Pope , lorsqu'après avoir fait monter la passion régnante jusqu'aux plus grands excès où elle se moquo de toutes les leçons et de toutes les lois de la raison, il conclut qu'il faut abandonner la raison pour suivre le penchant excessif de cette passion qui fait la loi de la nature :

Cédons, conformons-nous aux lois de la nature ; La route qu'elle trace est toujours la plus sûre. Le but de la raison n'est pas de nous guider...

Voilà le moyen de devenir impeccables. 11 n'y a plus que les gens raisonnables qui puissent pécher; parce que la raison les porte à combattre les passions déréglées : ce sont là les criminels, les scélérats, les impies Capanées, les tyrans sacrilèges, qui se révoltent contre Dieu en voulant détruire son ouvrage.

V. Spinosa l'avait dit. La convoitise est selon lui (a laide la nature, le droit naturel, qui ne peut rendre coupable celui qui y obéit : « Sous la nature les hommes ne sauraient pécher, dit-il [Tr. th. pol., cap. 16). Ce n'est donc point à la raison à régler le droit natïirel, mais à la convoitise et aux foi ces de chacun en particulier... Dans l'état purement naturel nous avons droit légitime sur tontes choses sans distinction et pouvons en user sans crime, si nous les pouvons obtenir soit par force, par ruses ou par prières ; jusqu'à tenir pour ennemi quiconque nous empêche de contenter notre appétit. Donc le droit naturel sous lequel tous les hommes naissent et vivent pour la plupart, ne leur défend que ce qu'aucun d'eux ne convoite et qui n'est point en leur pouvoir: il n'interdit ni la discorde, ni la haine, ni la colère, ni la fraude, ni rien enfin de tout ce que veut l'appétit. » Pope parle de même, p. 97

Tons sans distinction, le fou comme le sage. Ne connaissent de loi que leur propre avantage.

Voilà le renversement de la société. Et Voltaire viendra nous dire ( lettre XXV ), que sans cet amour- propre // n'y aurait pas eu un art inventé, ni une société de dix personnes formée. Vous voyez ici comment cet amour-propre réunit les hommes.

VI. Pope prétond remédier à cela en disant que par la crainte des représailles l'amour-propre a trouvé plus à propos de renoncer à ce droit pour son propre avantage. C'est-à-dire que s'il n'y avait point de vengeances, de cordes, de potences à craindre pour ces honnêtes gens, nous serions légitimement volés, pillés, égorgés dans nos maisons. Il faut avouer que la religion naturelle est tout-à-fait favorable au repos public. Ecoutons-le parler lui-même.

Si l'objet que je clierche avec empressement. Les antres romiiio moi l'aiment uniquen.eiit, D'un bien dont cent n'u^mx veulent \a jomssance Je voudrais vainement flatter mon espérance.

bO

Pourquoi ne pourrais-je espéror do m'en mettre en possession ? Je ne serais pas injuste si je pouvais y réussir ; mais en me les appropriant, ces biens, je vais m'attirer cent ennemis à qui je ne pourrai p >inl échapper ;

Des prièrex, dts pleurs, un impiiiMunl courroux, l'ourioni-ils me smiver de Icirs cfïons jaloux ?

Si je suis plus fort qu'eux pour me maintenir; ils me les enlèveront par adresse.

Au défaut de la force mie coupable adresse l'oiir cnlevi'i- mos biens em^ loieia la (inesse. Ainsi l:i rai>on veut que |iour ma mreté Je souffre que la loi gène ma liberlé.

Je souffre, je permets, je consens pour ma sârele' que la loi, une loi civile, positive, arbitraire, d'institution purement humaine, )7(?ne ma liberté; une liberlé au reste qui l'Sl juste, dont j'ai droit d'user. Mais je veux bien y renoncer par in <^r^f.

Vmtérêlesl égal, a\o\s chacun conspire

A garder de concert ce que chacun désire

Kl Vainour-propre (il un habile iradc Du bien particulier contre le bien public.

Mais des millions de gens réduits à gagner leur p.iin à la sueur de leur vis;ige, ont-ils un égul intérêt de conserver aux autres tant de richesses qu'ils désirent pour euxmêmes, et que leur amour-propre aimerait bien mieux voir dans leurs mains que dans celles qui les tiennent? De riches à riches, j'avoue que Viniérél est égal ; mais l'est-il ici ? Si l'on eût consulté le menu peuple pour suivre cet habile trafic du bien particulier contre le bien public , nuraU-W souffert, aurait-il permis, aurait-il consenti qu'on gênât par une loi qui n'est pas naturelle, mais puremenlpo/îVù/we selon les nouveaux systèmes, sa liberté qui est une loi naturelle f Aurait-il désiré qu'on gênât celle liberté, aurait-il trouvé (|ue celte gêne faisait sa sxireté ? Aurait-il été bien persuadé que c'était faire un habile trafic du bien particulier contre le bien public, à moin-s que de faire auparavant un partage égal de tous les biens? Si l'on avait été aux voix, n'aurait-il pas dit : Nous faisons le plus grand nombre, c'est à nous à décider. Nous ne voulons pasd'une loi qui nous privi de notre droit naturel, pour l'avantage d'un petit nombre : c'est sacrifier le bien public au bien de quelque particulier. Notre siirefed'jiilieurs ne demande point une telle loi : nous n'avons rien à craindre, parce que nous n'avons rien à perdre. Mettons-nous en possession de ce que nous désirons, et qui nous appartient par le droit de la nature. Si l'on veut nous troubler dans cette possession, nous saurons nous défendre, nous valons bien ceux qui voudraient nous attaquer. Quoi qu'il en puisse arriver, nous aurons toujours plus de biens (jue nous n'en possédons depuis que, sans nous consulter, on a gêné notre liberté naturelle l'.ir une loi arbitraire, et qui certainement est injuste, même impie en ce qu'elle combat, qu 'elle ^('ne la naiwre, laquelle est une loidivine. Persuadez une fois au menu peuple qu'il a ce droit : et vous verrez par expérience si vous pourrez le faire consentir à y renoncer, pour établir une si grande inégalité

à son préjudice. Il est donc vrai, et la chose saute aux yeux, que Vintérét n'est pas éf/aL Comment donc ose-t-on avancer que l'intérêt de Vamour-proprc a engagé tout le monde à porter une loi qui est contraire aux intérêts de plus des trois quarts du monde , s'il est vrai, comme on l'avance dans les nouveaux systèmes, qu'ilsontun droitnaturel aux biens iuunenses qu'ils voient dans les maisons des grands, et que ce n'est que par complaisance qu'ils renoncent à ces grandes richesses, ou par Vintérét qu'ils ont de conserver quelques mauvais meubles et ustensiles à leur usage, sans qu'on puisse leur en disputer la possession ?

VII. Quels casuistes que ces messieurs 1 Toutes les fois qu'on pourra prendre le bien d'autrui par adresse, sans être aperçu et |>ar conséquent sans péril pour sa sûreté |)ersonnelle,il sera permis de le faire en conscience. Toutes les fraudes seront légitimes. Confiez un riche dépôt à des hommes tels que nos faiseurs de systèmes: ils ne courent aucun risque, ils n'ont qu'à nier le dépôt, et ce bien leur appartient par la loi naturelle. Tout ce qu'ils trouveront sous leurs mains, et qu'ils pourront garder sans s'exposer au supplice ou à une vengeance cruelle du côlé de la partie lésée, ils peuvent s'en emparer justement et en toute conscience. On ne sera plus obligé à restituer un bien trouvé ou mal acquis. La preuve, c'est que tout ce que je désire m'appartient; parce que ce désir est un penchant naturel, uiuî loi naturelle, qui me donne un droit naturel et essentiellement/as^c sur tous les biens du monde. Opprimez les pauvres, la veuve et l'orphelin; dépouillez tous ces gens qui sont hors d'état de se venger, vous faites bien , vous suivez voira penchant naturel. Que U'S lois civiles les condamnent; dans la conscience vous n'êtes pas coupable du moindre péché.

VIII. Ces messieurs ont puisé ce système dans Spinosa, cet homme si détestable et si universellement détesté jusqu'aujourd'hui.

Pour donner quelques bornes aux suites de ses maximes exécrables, il conseille aux houunes de faire par amour-propre ce qu'ils ne sont pas obligés de faire par le droit naturel. Il tâche de porter les hommes à se dépouiller de ce droit. Nonobstant, dil-il, ces grands avantages, et celte vaste liberté que donne la nature , le plus sûr est de ne suivre que la raison, et de vivre suivant les lois qui ne regardent que ce qui nous est véritablement utile.

Vous remarquerez , s'il vous plaît , que Pope a fait entrer dans ses vers jusqu'aux expressions mêmes de Spinosa, lamour-propre, la /«7;er/^ que l'on permet de gêner, notre sûreté. Revenons à Spinosa.

D'ailleurs, il n'est personne qui ne souhaite de mener une vie paisible et tranquille, autant qu'il est possible : chose néanmoins inconcevable tant que le désordre règne , et que la haine et la colère sont plus en vogue que la raison, nul ne pouvant vivre en rcpo- et sann inquiétude parmi In violence et les fourbes

61 VARIATIONS DE LA KËLIGION NATURELLE

que enacun tâche d'éviter par toutes sortes de moyens.

Spinosa pouvait-il mieux dépeindre les Iiorrours qui suivent de ses principes? Et cependant il prétend que ces principes sont la nature même, l'inslitulion et l'ordre de Dieu. Vous voyez que les contradictions ne lui siéent pas moins qu'à ses disciples. Il continuera encore à honorer ses principes de la belle qualité de droit naturel, et en même temps à déclamer contre eux. Ecoutez :

Ajoutez à cela, que nUj ayant rien de plus triste que notre vie destituée d'un secours mutuel ; il fallait de nécessité pour nous mettre à couvert de tant d'insultes, à quoi nous sommes trop sujets, que nous conspirassions unanimement à nous défaire de notre droit naturel , pour le posséder en commun; et à renoncer à notre appétit , pour le soumettre à la puissance et aux édits de toute une communauté.

IX. C'est-à-dire, en bon français, qu'il a fallu de nécessité corriger la nature : lawi eWc est corrompue , tant son appétit est vicieux , la source de toutes sortes A'insuUes, ennemi de la paix et de la tranquillité , ami du désordre, de la haine , de la colère; cause des inquiétudes, de la violence , des fourbes. Pourquoi le penchant naturel n'est-il pas aussi juste, aussi raisonnable que les lois civiles? il n'aurait pas besoin de ces lois, s'il était innocent, s'il n'était pas corrompu; comme l'homme juste n'a pas besoin de loi : il est lui-même sa loi , il se prescrit à lui-même par inclination et avec plaisir ce que la loi pourrait ordonner. Voilà ce qui s'appelle de l'équité , de la droiture , une nature saine et non corrompue. Mais le besoin de la loi est une preuve et une attestation de corruption dans la na^wre, qui en a besoin. On sent donc par expérience, on déclare, on démontre cette corruption, et on refuse de la croire de peur de croire à VEvanqile, qui est trop conforme à la raison et à l'expérience. Encore un mot deSpinosa au même endroit.

X. « Ce que Von eût néanmoins tenté vainement, si chacun eût voulu demeurer ferme dans la résolution de tout sacrifier à la convoitise (à quoi pourtant il a droit), et c'est pourquoi il fallait demeurer d'accord de n'écouter que la raison (contre laquelle il a déclamé lui-même un peu auparavant : encore une fois la raison est donc contraire à Vappélit, à la convoitise; donc la convoitise est déraisonnable, vicieuse, corrompue), et consentir en même temps à tenir /'appétit en bride, et à le gourmander en tant qu'il veut nuire au prochain : il fallait se résoudre à ne traiter les autres, que comme on veut être traité ; et enfin à défendre l'intérêt et le bien d'autrui, aussi ardemment que le sien propre.

XI. Reprenons les principes. 1° La nature n'est point corrompue , tous ses penchants , tous ses désirs sont bons ; c'est elle seule qu'il faut suivre. 2° Tous nos penchants sont naturels, donc ils sont bons; il faut s'y livrer, il est impossible de pécher en les suivant. S-" Tout ce que notre penchant désire nous appartient, nous y avons droit, nous pouvons nous en emparer légitimement et en

conscience. 4-" Nous ne sommes point obligés de suivre la raison. « Tant s'en faut que la nature nous ail déterminés à vivre selon les lois et les règlcsf/e/a/aîA'on, «qu'au contraire nousnaissons tous dans une profonde ignorance, ditSpinosa au même endroit. Ltà la fin il vient dire qu'îïa fallu demeurer d'accord de n'écouter que la raison. Pourquoi chanter la palinodie? C'est qu'en disant que nous ne sonmies pas obligés de suivre la raison , mais seulement notre convoitise, il avait mis le poignard dans la main de tous les hommes, il avait détruit toute société sans qu'il pû( seulement se trouver dix personnes unies. Effrayé de cet horrible désordre, il comprit que la justice avait droit de le faire arrêter et punir comme un séditieux, un criminel d'Etat. Pour éviter le supplice , il appelle la raison à son secours , mais contre ses principes. Et par pure complaisance il lui fait régler la société, en laissant néanmoins en même temps subsister le droit de la convoitise en faveur de tous ceux qui voudront frauder et qui le pourront faire sans s'exposer aux châtiments, ou qui même, se moquant des supplices, voudront e faire en sûreté de conscience les compagnons de ceux qui finissent leurs jours sur les échafauds.

XIL On est donc convenu qu'on ne ferait point usage d'une chose si bonne, de peur q u'elle ne bouleversât tout : cette bonne chose, c'est V amour-propre, qui, selon Pope, est un des chaînons de cette grande chaîne , qui lie invisiblement tous les êtres : chaînon si lié avec tous les autres, que lui, ou quelque autre, même le plus petit de tous étant dérangé , toute la vaste machine de l'univers serait bouleversée , et porterait l'épouvante jusqu'au trône de Dieu même. Ici on le dérange ce chaînon par le moyen des lois civiles et politiques, ou le déplace; et cependant le tout ne périt pas; il périrait au contraire si on le laissait subsister, ce chaînon d'amourpropre; ce ne serait que volerie , brigandages, meurtres, etc.

XIII. Autres réflexions. Les hommes ont fait des lois pour gêner, réprimer, gourmander la nature, et cela est raisonnable. Dieu n'a pas le droit d'en faire. On a rejeté les siennes, par celte raison que tout est bien comme il est.

XIV. Mais où a-t-on puisé ces lois? Ce n'est point dans le penchant naturel, c'est contre lui qu'elles sont faites: c'est dans la raison, de l'aveu de Spinosa, de l'aveu de Pope.

Ainsi la rahon veut que pour ma sûreté Je soiifïi-e que la loi gène ma libellé.

Elle nous guide donc ici, la raison ? Mais cela ne lui appartient pas : La nature ne nous a pas déterminés à vivre selon les lois de la raison, disait Spinosa : le but de la raison n'est pas de nous guider, disait Pope (Rép. à une dame, p. 298). « C'est le penchant naturel qui nous a été donné pour nous conduire. N'accusons point rintinctquc Dieu nous donne, ^> et f lisons-en l'usage qu'il commande, disait Voltaire. Et voilà qu'il nous conduit si mal,

cet instinct, qu'il n'est pas permis de le suivre, et qu'il le faut conduire lui-même ! « Que dira-t-on de l'Auteur de la nature, dit un autre, de nous avoir donné lui-même un penchant qu'il devait un jour condamner ol punir? » lis le condamnent eux-mêmes, ils ont établi des juges et des gibets pour le punir.

XV. Vous admirerez dans tout ceci un accord, une harmonie ravissante. Les hommes réussissent merveilleusement à composer des systèmes et à contrôler celui de Dieu. Peut-être que ce sont là de ces heureuses faiblesses que Dieu ou les lois générales ont placées dans chaque homme {Pope. pag. 97). Peut-être que le système a été formé, comme le monde, d'une manière toute matérielle, sans intelligence, par une aveugle combinaison des lois générales, et que c'est pour cela qu'il s'y trouve tant dheureuses contradictions, une éternelle discorde, qui fait qu'ils s'accordent {pag. Ih), ainsi que le plan du monde; que de ces combats divers résultent des accords qui forment l'union de toutes ses parties ; que ses principes contraires les uns aux autres sont des vents nécessaires au système, qui, loin qu'un trouble naissant l'épouvante et l'arrête, sait mettre à profit une utile tempête; qu'en un mot, tant de désordres ne font que ramener un plus bel ordre {pag. 90).

XVI. Si la raison ne nous est pas donnée pour nous guider, vous en deviez conclure qu'elle nous est encore moins donnée pour bâtir des systèmes du monde et des systèmes de religion. Vous lui ôlez ses profondes fonctions, pour lui en donner qu'elle n'a pas: faut-il s'étonner si elle vous sert si bien?

Louvain, ce 20 février 17S2.

LETTRE XH.

La foi de Pope.

mon départ de Louvain pour la cour elles, j'ai été témoin, monsieur, de la

Avant de Bruxelb , ^

douleur et de l'indignation universelles qu a causées la thèse impie soutenue en Sorbonne au grand déshonneur de la célèbre faculté de Paris. Le soutenant mérite d'être dégradé du sacerdoce et nommément excommunié, tant à cause de lénormité de son crime, qu'à cause qu'il s'est déjà dégradé lui-même: des déistes, des matérialistes reeonnaissentils Jésus-Christ et son sacerdoce? Le syndic, ceux qui ont signé la Ihèse, celui qui y a présidé, ont-ils une foi plus saine? Ils ont lu lant de propositions hérétiques, manifestement blasphématoires et impies; et la foi de ces docteurs n'en a pas été révoltée, elle ne s'en est pas même aperçue, ils les ont signées, elles sont entrées chez eux sans résistance et comme par la grande porte, si l'on peut ainsi parler. Quelle /bi/ Ne soni-ils pas indignes du sacerdoce ; et ne serait-ce pas les traiter favorablement que de leur accorder la communion laïque, en considération du désaveu qu'ils en ont donné? S'ils ont signé la thèse sans la lire, trop favorablement prévenus en faveur du soutenant, une telle pétfliRcnce les rend indignes de jamai» tra-

vailler pour l'Eglise. Elle se repose sur leur vigilance, elle les charge de faire en son nom l'examen de la doctrine que l'on enseigne; elle leur fait l'honneur de leur confier la garde d'Israël, et les gardes s'endorment ! Filii mortis estis vos. Heureuse la faculté de Louvain, qui par la grâce de Dieu s'est préservée de cette contagion I

On se souvient encore à la cour de Bruxelles de la belle épîlre de Rousseau à M. Racine contre les esprits forts, et l'on en est toujours édifié. C'est un grand exemple pour M. Fo|)e, qui doit donner un jour un poème sur la religion, à l'iiiiitalion de M. Racine : du moins M. le chevalier de Ramsay, son compatriote et son ami, nous natle-l-il de celte espérance. J'ose dire que c'est pour M. Pope une obligation indispensable de détruire le faux système de son Essai sur l'homme, jifin de réparer le scandale qu'il a causé. M. de Ramsay nous dit que Pope est bon catholique : s'il l'est en effet, voilà la preuve qu'il en doit donner. Il n'est pas possible de l'excuser, en rejetant les impiétés de son poëme ou sur les traducteurs qui n'en auraient pas pris le sens, ou sur des spinosistes et des incrédules qui auraient pris plaisir à lui donner un sens impie. Non. Il f;ilit que M. Pope parle luimême : il faut qu'il relève en détail les bévues de ses traducteurs et qu'il rétablisse le vrai sens de son ouvrage. Ses traducteurs ne sont pas sans conséquence et du nombre de ceux que l'on peut mépriser; et d'un autre côté, la matière est assez importante pour mériter qu'il en prenne la peine Qu'il choisisse, ou de donner lui-même une traduction fidèle, ou d'en faire faire une dirigée par ses soins. Mais il ne paraît pas que les traducteurs se soient trompés, ni que les déistes aient pu lui prêter un sens qu'il n'a pas. Ce ne sont pas seulement quelques termes peu exacts, échappés de loin en loin, que I on pourrait avoir mal pris : ce que j'ai écrit suffit pour montrer que tout le corps de l'ouvrage ne prêche que l'erreur, que toutes les parties du système sont d accord pour annoncer l'impiété. O n'est pas un ouvrage qui se puisse corrigrr : c'est un ouvrage à refondre entièrement. Il est vrai qu'il parle encore des arrêis infaillibles de la foi ; mais qu'en a-t-il retenu? Je demande (luelle cspète de catlioliiiue c'est qu'un homme qui refuse de croire que Dieu veuille faire des miracles en faveur de ses élus :

ÎSf penspz p;ts(iue Dieu, comiiiL' un limifleroi,

("luiiigeaiil a voire gré s;i iinmilive loi.

Pour quel(fiu s fiworia qu'il adopte el qu'il aime,

Uo en vasLe univers dérange le sysième.... (P. 13t.)

Qui nous montre un Dieu qui n'est point libre de faire ce qu'il veut pour quelques particuliers, ou qui ne peut pas avoir pour eux une volonté, une bonté spéciale, un Dieu toujours déterminé par des lois générales ;

Moilels, je le rû[)tlo, uno loi (jénérdlc

Délenniiie toujours la causa in-iiuipale. (P. 127.)

Qui répète plusieurs fois que lliomme n est né que pour mourir, sans parler de la résurrection et sans avertir nue la mort est un ef-»

VARIATIONS DE LA UELIGION NATURELLE

fetau péché; qu'il faut se conformer aux lois (h la nature, qui sont la route la plus sûre ? El où est la loi de l'Evangile et la voix do la foi? C'est la raison, dit-il, qui est notre boussole, la raison seule peut nous guider à travers les écueils. Un catholique dirait que c'est la foi.

Dieu lui-naéme, selon Pope, est sujet aux passions.

Mais (le nos passions les mouveinenls contraires Sur ce vasle océnri sont des vents nécessaires. Dieu lui-même, Dieu sort de sim repos.

Il nioiile sur les vents, il marche sur les flots (P. 90).

Le plaisir, la crainte, le soupçon, la haine et le chagrin ont été destinés au bonheur des hommes. Nous avons tort de désirer que l'homme no soit poitit combattu par des désirs vicieux, elque son cœur soit conduit par la loi du devoir sans sentir le pouvoir des passions contraires {pag. Mk). Pope voit sortir les vertus les plus solides du sein de Vorgueil. de la haine, de Vamour impur, de la colère, del'avorecc.de la paresse el de Venvie; en un mot, des sept péchés capitaux. Chez les catholiques ils sonl la source d'une infinité de péchés ; chez Pope ils sont la source d'une infinité de vertus. Selon lui , nos vices viennent de Dieu.

Bii'u, dans sa safiesse Encliaque homme aplacé quelque lieureuse faiblesse

Comme la fierté sévère , la témérité, la vanité.

Pope soutient que l'homme n'est point imparfait, que le ciel l'a formé tel qu'il doit être, et qu'un état plus parfait ne lui conviendrait pas, ni dans l'état d'innocence, ni aujourd'hui par une vie vraiment et constamment sainte, ni par exemption de toute concupiscence, comme los catholiques le croient de la vierge Mère de Dieu. Selon lui, Vhomme ne connaît pas pourquoi il est l'esclave et le maître de ses penchants ; mais celui qui a la foi le connaît : il sait que tout le désordre qui est dans l'homme vient de sa chute dans lo péché. Vo)'ez si Pope a la foi. Un reste, un débris de son ancienne foi a conservé dans son esprit l'idée des anges el de leur chute : mais pour la chute de l'homme, il ne la connaît pas.... {pag. 72).

Est-ce dans la foi catholique qu'il a appris à parler du règne innocent de Varnour-propre. au lieu du règne (ic l'amour de Dieu? Est-ce dans celte foi qu'il a appris que la fièvre, la douleur, une foule de maux sortirent à l'entidusang des animaux, quand les hommes commencèrent à manger de la chair?

Elle ne lui a point appris que tout cola vient du péché de l'homme ? Il n'a pas lu dans l'Ecriture que Dieu a donné aux hommes la chair des animaux pour nourriture, aussi bien que les légumes ?

Où est-ce qu'il a appris que la religion fut rétablie par le moyon d'hommes magnanimes, poètes, orateurs, philosophes sublimes, et que ce furent ces pa'iens qui trouvèrent cette foi., cette morale pure que leurs premiers auteurs tenaient de la nature {pag. 119] ? Quoi ! la foi

nous vient de la nature! Ouelle foi que celle que les poêles, les orateurs, les philosopher païens ont trouvée ou rau)enée! >'oilà la fot de Pope. Croire les rêveries du paganisme est plus sage que de croire les merveilles de l'Ecriture. Les poètes, les orateurs, les philosophes, voilà los sauveurs du monde : ne nous parlez point des patriarches, des prophètes, des apôtres, ni même de Jésus-Christ. L'Evangile lui a-t-il enseigné à se repaître d'aimables chimères et de plaisirs imposteurs, à parler avec estime d'un orgueil secourable el consolant?

Regardez, des humains le çirund consolateur ,

Vorqueil leur présenter son secours enchanteur

Est-ce la foi catholique qui lui a dit qu'on ne sait pas ce que devient l'homme au sortir de ce monde, mais qu'au reste il ny a rien à craindre pour lui ? Ne crains point pour ton sort; que ce soit dans ce monde ou dans quelque autre sphère, U sera heureux. Cet Anglais prétond faire briller sur nous un jour nouveau (celui do l'Evangile n'était pas un jour pour lui) ot confondre l'orgueil humain en lui apprenant que tout est bien dans toute la nature {pag. 152). S'il nous a appris quelque chose, c'est que tout est mal chez lui et qu'il a fait naufrage dans la foi. J'en rapporterais un plus grand nombre de preuves, sj ceci n'était pas plus que suffisant, el si en s'élendant davantage on ne s'exposait pas à ennuyer : c'est ce que je veux éviter. Quand j'ai été plus long, c'est qu'il ne m'a pas été possible d'être plus court.

Adieu.

Bruxelles, ce 22 février 1752.

LETTRE Xin.

Culte religieux.

I. Dans les systèmes que nous combattons, monsieur, on ne veut point de culte de religion, sous prétexte que Dieu n'en a pas besoin. Un Dieu n'a pas besoin de nos vœux assidus {Epît. à Uranie) ; et l'on regarde ceux qui par état sont spécialement destinés à lui rendre ce culte, comme dos hommes inutiles,; follement occupés à parler à rien et à réciter tous los jours quelques milliers de mois Voyons si le ridicule qu'on prétend nous donner ne retombe pas sur la religion naturelle, et si elle ne nous donnera pas des armes contre elle-même sur ce point comme sur les autres.

II. Voltaire, affligé de ce qu'on avait refusé la sépulture ecclésiastique à mademoiselle Lecouvreur, qui fut enterrée sur les bords de la Seine, lui adresse ces vers :

Non, ces bords désormais ne seront plus profanes : Ils contiennent ta cendre, et ce triste tombeau , Honoré pai' nos chanls, consacré par les mânes,

Est pour nous un temple nouveau; ; Voilà mon sainl-Denis; Oui, c'esl-là (pie j'adore Ton esprit, les talents, tes grâces, les ;n>pas, Je les idmai vivants, je les encense encore

Malgré 'es horreurs du trépas.

Malgré Terreur et les ingrats.

Que seuls de ce tombeau l'ojiprobre déshonurc* AU ! vcrrairje toujours ma faible ualioo

DEMONSTRATION ÉVANGÉLIOL'E. DUHAMEL.

Tncertaine en ses vœux, flétrir ce qu'elle admire, Nos mœurs avec nos lois toujours se conlredire. Et le Français volage endormi sous reni|)ire De la supersljtion !

Qtioil n'est-ce donc qu'en Amjlelerre

Que les mortels osent penser !

Voltaire adore la demoiselle Lecouvreur,

il chante des psaumes sur son tombeau : honoré par nus chants. Les cendres de celle aclrice sont des reliques sacrées qui sanctifient une lerre profane; il pleure, il se lamente sur le traitement qu'on lui a fait. Que cela est beau, qu'il est raisonnable, quand il a une comédienne pour objet! Mais qu'il est ridicule, qu'il estinsensé, quand il a pour objet la Divinité 1 A quoi pense Voltaire? Voilà adoration, cantiques, louanges, admirations, actions de f/râces, I amcntations mêmCf c'est-à-dire un culte religieux tout formé, tant il est nattirel à l'homme d'adorer un Dieu et de lui rendre un cullc extérieur qui procède des inclinations et du fond du cœur, et qui n'est que l'expression des sentiments intimes et sincères de l'âme 1 Oui, mais c'est qu'il s'agit d'«(/orer une actrice; la raison l'approuve. Quand il s'agit d'adorer Dieu, la raison le condamne et le juge insensé.

III. Voilà mcmeleciiUe des saints autorisé par la religion naluroUe dans la personne de sainte Lecouvreur, la sainteté des reliques reconnue el respectée; sa cendre et ses mânes ont consacré , sanctiiié une terre profane. Voltaire me transporte de merveilles en merveilles : une lerre profane sanctiûée I Mais peut-il y avoir dans ce système une terre profine? Qu'est-ce qu'une lerre profane?

Vous croiriez que tous les discours de ces génies sont pesés au poids de la raison; ils le disent, et vous le voyez.

IV. Ce n'est pas tout ; Voltaire adore la demoiselle Lecouvreur. Vous ne pouvez pas douter qu'en cela il ne suive la raison l(mle pure, el que ce ne. soit ici un acte de la reliligion nalureUe. C'est néanmoins, seion les principes de cette religion, coinn)e s'il adorait un ognon, ou, si vous voulez, une taupe, puisque selon Voltaire il?c/umè(/e, la demoiselle Lecouvreur el une taupe peuvent être de la même espèce. Les anciens Egyptiens ne blessaient pas plus la raison en adorant des ognons et les plus vils animaux, que Voltaire en adorant la demoiselle Lecouvreur. Après avoir renoncé à l'Evangile, qui a renversé loules les idoles, c'est une suile toute naturelle et raisonnable de relever l'idolâtrie la plus insensée. Tels sont les prodiges qu'enfante le raisonnement d'un homme qui veut quitter la lumière de la foi pour se conduire par sa propre lumière.

V. Enfin Voltaire fait du tombeau de cette fille son Saint-Denis. Suivons-le partout où îi nous veut mener, et admirons sa raison jusqu'au bout. Il juge que cette comédienne méritait d'avoir une place parmi les tombeaux de nos rois ; comme si pour avoir servi aux plaisirs de Voltaire elle avait acquis pour le moins autant de mérile que Turennc pour avoir soutenu la couronne I Elle mérile plus : son tombeau est lui-même un Saint-Denis, ua temple où elle est adorée par Voltaire.

Tout cela n'est-il pas raisonnable? Et peuton douter désormais que Voltaire et la raison ne soient une même chose ?

VI. Je finis en prenant la liberté de lui faire une demande. Quel besoin avait la demoiselle Lecouvreur des hommages que Voltaire lui rend après sa mort ? 11 conçoit donc que ce n'est pas une chose insensée que de rendre à Dieu un culte dont il n'a pas besoin. *■ Dieu le mérite, cl cela suffit. Voltaire en a besoin, et cela suffit. La demoiselle Lecouvreur élail digne des hommages de Voltaire , et Voltaire n'eût pas été heureux s'il eût manqué à ce devoir. La nature a parlé, et les disciples de la religion naturelle n'entendent que son langage.

Lille, ceô jinvier 1752,

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