‹ Dâemonstrations âevangâeliquesChapitre 9 sur 202 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

Incertitude des déistes.

Permettez-moi , monsieur, de relever encore un mot important de M. de Voltaire. Il se trouve dans quelques vers adressés aux mânes de M. de Genon ville.

Si loiil n'est pnsdélruil, si sur les sombres bords

Ce sonflh' si caché, cette faible étincelle,

Ca'I esprit, le moteur et r(!Si;lave dn corps.

Ce je ne sais quel sens, qu'oa nomme ni ne immortelle

Jieste inconnn de nous, est vivant chez les morts,

S'il est vrai que lu sois, et si tu peux m'entendre,

0 ! mou c/iejGenonville, avec plaisir reçois

Ces vers et ces soupirs, que je donne à ta cendre.

Monument d'un amour immortel comme toi. Si... Quel doute! Ce serait dommage en effet qu'une créature si parfaite fût privée de tout sentiment après sa mort. Le désir de la nature est qu'elle soit immortelle et spirituelle. El ce seniiment de la nature est si puissant, qu'il n'a pas pu être étouffé par ce système.

5ï.... Vous n'en savez donc rien positivement? La religion naturelle n'a rien de cer^ tain sur ce point fondamental. Car si Genonville sent encore après sa mort, il sent du bien ou du mal, point de milieu ; il est heureux ou malheureux, et il l'est éternellement, parce que les natures ne changent point, et que rien ne s'anéantit. Il se peut donc faire qu'il y ail véritablement un bonheur et un malheur clrrnels. C'est une chose douteuse pour la nouvelle religion : si, peutêtre que oui, peut-être que non. Cette religion n'a rien de fixe et de décidé sur ce point, qui est de la dernière importance. Et cependant, dans cette incertitude, ses partisans prennent le parti de se conduire comme s'il élail décidé qtie certainement il n'y eût auctm seniiment , aucune reconnaissance après la mort. Où est la raison ! Us prétendent ne suivre qu'elle, mais la suivent-ils? Bien plus, dans cette incertitude ils choisissent précisément ce qui doit doit les conduire au supplice éternel , s'il y en a un ; ils s'y exposent volontairement. N'est-ce pas fureur? Dans \e doute, \n raison veut que l'on prenne le parti le plus sûr. Ici M. Pascal vous bat en ruine. Voltaire, qui a voulu le faire mépriser, vient imprudemment se mettre sons 1 les coups assommants qu'il lui porte. Vous pouvez le lire. Voyez l'articJe premier Con^

VARIATIONS DE LA RELIGION NATlftELLE.

tre l'indifférence des atnées, et l'article, Qu'il est plus avantageux de croire que de ne pas croire ce qu enseigne la religion chrétienne.

J'ai encore une infinité de choses à vous écrire sur ce sujet. Autant que ce commerce de lettres vous sera agréable, il mêle sera à moi-même, et je m'acquitterai avec plaisir des devoirs de la plus parfaite amitié, avec laquelle je suis, etc.

Lille, ce 10 mars 1732.

LETTRE XV

Caractère de V Apologie de M. de Prades.

Vous me priez, monsieur vous pouviez commander, de vous entretenir sur la thèse de M. dePradrs, dont j'avais dit un mot dans la douzième des lettres qui ont été imprimées. Je vous satisferai d'autant plus volontiers que ce n'est pas à un incrédule, mais à une personne remplie de religion que j'ai le bonheur d'écrire cette fois-ci. Vous avez entendu parler de l'Apologie du bachelier dé Sorbonne, vous avez été touché des protestations qu'il fait d'attachement à la religion , chrétienne, et vous craignez qu'on n'ait été trop loin dans les censures qu'on a faites de sa thèse. Que ses protestations soient sincères ou non, il ne sera pas dilficile de vous rassurer et de dissiper les alarmes d'une conscience délicate et timorée.

On peut avec de bonnes intentions tomber dans des erreurs réelles ; on peut s'exprimer imprudemment de façon que la plume enfante une erreur qui n'est point dans l'esprit : on peut en croyant défendre la religion chrétienne donner des armes contre elle, surtout quand on ne prend point conseil, ou que l'on donne sa confiante à des hommes ennemis delà religion et que l'on croit meilleurs qu'ils ne sont : c'est bien pis quand on les connaît et qu'on se livre à eux, on peut faire des protestations d'attachement à la religion de Jésus-Christ qui ne soient point sincères, on peut être chrétien comme le sont les sociniens, qui ne veulent point de mystères et qui interprètent 1 Ecriture sainte par la seule raison humaine. Daiis quelle classe voulez- V0U5 placer l'abbé de Prades? Choisissez celle qu'il vous plaira, partout il sera justement condamné. Supposez, si vous le voulez, qu'il n'a point d'erreur personnelle à purger, il faut qu'il abjure les erreurs de sa thèse. Mais non, il n'a tort nulle part, il prétend se justifier sur tout. Vous verrez comment il y réussit.

Ces sortes de discussions n'entrent pas directement dans le plan des lettres que vous avez lues. Mon dessein était de confondre les incrédules par eux mêmes, par leurs propres contradictions, parleurs variations, par les arrêts de la raison, qu'ils prennent pour seul juge. Je me proposais d'établir ensuite plusieurs vérités fondamentales qu'ils tâchent d'ébranler; non d'examiner si tel homme est incrédule ou non, si ce qu'il dit pour se justifier est fondé ou frivole. Mais il n'y a rien que je ne fasse pour répondre à

votre désir, qui sera toujours pour moi une loi respectable.

Vous ne pouvez, monsieur, lire son Apologie, surtout la troisième partie, sans le trouver plus coupable encore qu'auparavant. Si dans les deux premières il parle avec quelque modération, s'il y garde quelques bienséances, on ne peut mieux comparer les emportements de la troisième partie qu'à la rage d'une bête féroce, qui se sent percée d'un fer mortel. Il déchire tout ce qu'il rencontre : les ecclésiastiques, qui ont répandu l'ala'-me contre lui, la Sorbonne, M. l'archevêque de Paris, MM. les évêques de Montauban et d'Auxerre, le parlement. Un tel procédé lui fait plus de tort qu'à ceux qu'il maltraite. Pour ceux-ci on peut dire que c'est la récompense d'une bonne œuvre. On ne prêche point l'Evangile impunément.

Dans un combat on ne porte point sur l'ennemi des coups multipliés, sans en recevoir quelques-uns. La victoire ne serait point glorieuse si elle ne coûtait rien.

Les auteurs de pareils écrits ne méritent pas qu'on leur réponde. Ce serait se compromellre avec des personnes qui paraissent aussi peu connaître les règles de la bienséance et de la subordination que celles de la raison et de la foi. Une troupe d'enfants au sortir du collège après la classe s'ameute dans la rue autour d'un honnête homme pour l'insulter. Telle est l'idée que vous devez avoir de celte Apologie : ce ne sont proprement que huées, ce ne sont que sarcasmes. Celui qui y parle est encore écolier [\): cela passera avec l'âge.

Il a l'insolence de féliciter M. l'évêque d'Auxerre de ce qu'il n'est pas tombé entre les mains du sieurd'Alembert, qu'il compare à Diomède. « On pourrait bien, dit-il, appliquer à cet illustre et redoutable athlète ce que Diomède dit à Glauctis : Insensé, lu ne sais pas que c'est contre moi que le ciel en^ voie les enfants des pères infortunés. Idée burlesque! S'il avait comparé le sieur d'A-r lemberi aux enfants des pères infortunés et M. D'Auxerre à Diomède, la comparaison eût été plus juste : le sieur d'AIembert est un jeune homme, et le prélat est, ainsi que l'ancien Diomède, d'un âge avancé, et comme lui un illustre et redoutable athlète. Cet auteur est heureux en parallèles.

Si l'abbé de Prades, à qui sa robe ne permet pas comme à l'autre de porter un sabre redoutable, ne peut aspirer à l'avantage d'être un Diomède, il ne manquera pas sans doute de choisir un autre personnage. Un prêtre profane qui se promène avec tant de satisfaction dans le camp des Grecs, au milieu des héros de Troie, peut y ramasser quelque masque de théâtre qui convienne à son esprit romanesque. Peut être aimerait-il mieux être un Calchas qu'un saint Pierre. Un mot d'Horace sert de texte à son ouvrage : un mot de l'Ecriture le déparerait. Le sieur de Prades a-t-il composé cette

(1) M. de Prades se reconnaît lour un simvle écolierdun sa lettre à M. l'arcnevèque de Paris.

DÉMONSTRATION EVANGELiOUE. DUHAMEL,

ne ressemble

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