SERMON SUR LE DANGER DE
Les idées que nous donnent du péché ces communications a\ec la multitude, non-seulement écartent les contraintes qui nous sont imposées par la honte et par la modestie, mais elles portent notre dépravation jusqu'au point que celle hontemêmedevient une arme contre notre religion et contre notre vertu. La crainte de devenir l'objet des ridicules dont l'homme irréfléchi s'efforce d'accabler l'esprit modeste et modéré, rentraîne à renoncer au soin de se dominer; rebelle à sa propre croyance, il adopte les systèmes de l'incrédule, et riialgré ses remords intérieurs, il se joint aux vices du libertin pour éviter qu'il ne l'accuse d'avoir un esprit étroit et d'être l'esclave des préjugés de l'éducation. Qu'ils sont nombreux ceux que celte timidité de caractère détourne des principes sacrés de la religion et de la vertu ?et qui, no pouvant parvenir à les oublier entièrement, marchent cependant dans la voie des pécheurs, et s'asseient dans la chaire des dédaigneux !
Souvent aussi l'intérêt vient s'unir avec celle faiblesse de caractère , pour nous entraîner à la suite de la foule. Suivre le goût dominant , se prêter aux passions des grands, avoir de l'indulgence pour les penchants des petits , tels sont les moyens les plus sûrs pour s'élever dans le monde ; mais tels sont aussi les dangers de faire le mal que nous courons en suivant la multitude , dangers que nous ne pourrons éviter qu'en nous armant de force et qu'en veillant continuellement. Nous allons présentement étudier attentivement comment il nous sera possible de nous en garantir.
L N'oublions jamais que la multitude est le plus mauvais des guides , et que loin de mériter notre confiance, celui qui la suit aveuglément court se précipiter dans l'erreur; car les préjugés et les passions la conduisent ; elle ne voit que les objets extérieurs ; elle se borne aux surfaces ; et , toujours séduite par les belles apparences, les biens qu'elle poursuit sont trompeurs. Ses opinions , formées à la hâte , ne peuvent être que flottantes et variables. Les siècles . généralement, ne comptent qu'un petit nombre d&ceux que guident la raison et des recherches calmes. Qu'ils sont rares ceux qui possèdent la sagesse de juger, de penser par eux-mêmes , et qui ont la fermeté nécessaire pour agir d'après leurs jugements. L'ignorance et la basse éducation du vulgaire obscurcissent ses vues; la mode, les préjugés, la vanité, le plaisir, corrompent les sentiments des grands ; ce n'est donc point en eux qu'il faut chercher un modèle de ce qui est droit et sage. Si le philosophe , lorsqu'il cherche la vérité , croit nécessaire d'écarter les opinions populaires et les préjugés établis , serons-nous moins difficiles dans la recherche des plus importantes règl s de la vie? Croirons-nous les trouver dans les pratiques de la foule? Estimerons-nous tout ce qu'elle admire? Suivrons-nous chacun de ses pas? Soyons assurés que celui qui regarde îa prali(|ue générale comme la mesure de la ^ justice, et l'opinion vulgaire coiume le mo-
SUIVRE LA MULTITUDE, ETCo 622
dèle de la vérité , bâtit sur le vice et sur la folie.
Si l'exemple de la multitude était le meilleur à suivre, pourqu i ses opinions ne régleraient-elles pas aussi notre croyance? et, d'après ce principe, comment a-t-il élé possible à l'univers de sortir des ténèbres du paganisme ? Notre divin Sauveur a lui-même caractérisé les voies du monde , lorsqu'il a nommé le chemin où marche la multitude le chemin qui mène à la destruction , et la route qui conduit au bonheur le sentier étroit que très-peu savent trouver. Ces paroles suffisent pour nous persuader qu'en suivant la multitude nous marchons vers le danger.
IL Puisque la marche de la multitude conduit si souvent à l'erreur, elle ne peut fournir à ceux qui la suivent ni justification, ni sûreté lorsqu'ils font le mal. La vérité comme l'erreur, la vertu comme le vice, sont d'une nature immuable. Leur différence est établie sur l'éternelle raison, qu'aucune des opinions des hommes ne peut altérer, et qu'aucune de leurs coutumes ne peut affecter. La vertu, toujours indépendante des respects ou des outrages, porte en elle-même sa perfection et sa bonté; son autorité, qui vient du ciel , l'élève au-dessus de la puissance humaine. Elle brille d'un lustre inaltérable que la louange ne peut rendre plus éclatant , et que le blâme ne peut ternir. Son droit est de régler les opinions des hommes , sans jamais descendre à consulter leurs opinions. Sa nature, toujours la même, se rit des vains efforts de la multitude des insensés qui conspirent contre elle. Nous appelons en eux, dit le prophète Isaïe , mauvais ce qui est bon, et bon ce qui est mauvais; lumières ce qui est ténèbres , et ténèbres ce qui est lumières; amer ce qui est doux , et doux ce qui est amer; leur racine sera livrée à la pourri' ture , et leur fleur tombera comme la poussière , parce qu'ils ont rejeté la loi du Seigneur, et méprisé les paroles du Saint d'Israël (Isaïe, V, 20, 24).
L'exemple de la multitude ne peut justi«. fier le pécheur; il n'y trouve pas davantage sa sûreté. La religion est pour chacun 'de nous un objet d'un intérêt personnel. Chaque homme a reçu de Dieu la règle de sa vie ; il doit agir et penser pour lui-même , parce que lui seul sera le garant de ses actions et de ses pensées. Tous les méchants seront punis : n'espérons pas qu'ils épuiseront la coupe de la vengeance , elle se répandra sur tous ceux qui l'imitent. Si le mal pouvait régner à jamais , il n'en sera pas moins le mal que le Seigneur abhorre , et quoique nous nous tenions tous par la main , on ne verra point un seul méchant impuni. Le nombre des agresseurs, bien loin d'être un fondement de sûreté, ne fait qu'appeler plus fortement l'interposition delà justice divine, et le bras du Tout-Puissant écrase aussi facilement toute une armée de coupables, qu'il punit un seul individu. Plus les sujets rebelles à Dieu s'encouragent entrç eux , plus ils se rassemblent par bandes pour se fortifier dans la licence et commettre le crime ^
DÉMONSTRATION ÉV ANGÉLIQUE. BLAlR.
et plus il devient urgent que le Très-Haut leur fasse sentir qu'il gouverne , en faisant éclater contre eux sa vengeance.
Comment serait-il possible au chrétien plein (le foi d'imaginer qu'il a le droit de suivre la voie du monde , tandis qu'il est instruit que le principal but de la religion est de le séparer du monde, qu'elle peint vivant dans le péché ; et tandis que le Christ est venu pour se former un peuple parliculier, dont le caractère fût de ne pas être conforme au monde, mais transformé par le renouvellement de l'âme'}
III. L'exemple de la multitude est si peu capable d'excuser le vice et de l'atténuer, que l'observation nous fera distinguer différentes circonstances qui rendent plus graves les crimes de ceux qui suivent la foule. Ne voit-on pas en effet cette funeste influence armer le péché d'une plus grande forc(î et servir à le perpétuer? Si vous vous montriez capables de rompre avec la foule corrompue , vous seriez éminemment utiles , en ramenant, en encourageant plusieurs de ceux que la faiblesse et la timidité tiennent asservis aux coutumes du monde; mais lorsque vous cédez lâchement au torrent du vice, vous augmentez sa force entraînante, vous ajoutez au poids de la mauvaise cause, vous aidez à lui donner de la stabilité , vous joignez enfin toute votre puissance à celle de la multitude pour faire commettre le mal.
Tandis que vous contribuez ainsi à la ruine de vos semblables, vous souillez en même temps votre caractère des plus sinistres et des plus profondes impressions de la corruption. Vous dépravez l'homme de la nature raisonnable, vous trahissez ses droits en abandonnant votre jugement et votre conscience aux idées capricieuses delà multitude. Qu'espérer et qu'attendre de louable et de grand de l'homme qui, loin de chercher ce qui est juste en soi , et quel rôle lui convient , considère seulement ce que le monde pourra dire ou penser ? N'adopter pour règle de sa conduite que le soin capable de la faire paraître brillante à tous les yeux , et de la faire applaudir par le grand nombre , ne travailler que pour acquérir une funeste et criminelle indépendance , c'est se rendre indigne d'inspirer aucune confiance : car il est impossible de prévoir jusqu'à quel degré le vice peut entraîner. 11 est trop à craindre de ne plus trouver que mensonge , dissimulation et trahison dans celui qui prend sans scrupule toutes les formes qu'il croit pouvoir plaire à ceux qu'il veut séduire.
Tandis que cet asservissement au monde se tourne en bassesse envers les hommes , il conduit en même temps dans l'impiété la plus profonde envers Dieu. Il nous fait accorder aux jugements humains la soumission et le respect qui ne sont dus qu'à la loi divine. Notre dédain pour le gouvernement du Tout-Puissant devient si grand , que nous croyons ne plus devoir obéir à ses préceptes que lorsqu'ils s'accordent avec les caprices et les folies du monde ; il semblc-
rait qu'ils ne sont plus dignes de notre attention dès qu'ils contrarient ses coutumes et ses modes.
IV. Considérons que tandis que cette imitation de la multitude entraîne dans tant de folies et de méchancetés , la fidélité à Dieu , la résistance au torrent du vice, font acquérir à celui qui défend la cause de la vertu contre la foule corrompue, le plus excellent et le plus honorable caractère qui puisse orner l'homme et le chrétien. N'affectons point d'oublier que tous ceux qui , dans les grands emplois de la vie , ont voulu se faire distinguer par la profondeur de leurs pensées et par la noblesse de leurs actions , ont toujours méprisé les préjugés vulgaires , et qu'ils ont dédaigné de suivre les routes que la foule leur traçait. Souvenons-nous surtout que , parmi tous les intérêts possibles , il n'y en a point de plus grands que ceux de la religion et de la morale. Pendant le règne de la licence, conserver une vertu sans tache et une inaltérable intégrité ; dans les causes publiques ou particulières , se maintenir avec fermelédutôtédu juste etde l'honnêteté; au milieu des découragements et de l'opposition , s'élever au-dessus des censures et des reproches qui ne sont point mérités ; ne jamais imiter les mœurs publiques lorsqu'elles sont illégitimes et vicieuses; ne jamais rougir de son exactitude à remplir ses devoirs envers Dieu et les hommes : telle est la véritable grandeur que la multitude elle-même est forcée de respecter, tel est le caractère dont elle dit : Une basse condescendance ne le réduira jatnais à plier ; il dédaigne la louange , il brave la menace , il se repose sur un principe sacré que rien ne peut ébranler ; confions-lui notre cause , il saura toujours la défendre, car il est incapable de trahir la confiance; jamais il n'abandonnera son ami , jamais on ne le verramanqueràsafoi. Sa justice éclate comme la lumière^ et son jugement comme le soleil dans son midi. C'est par leur inflexible vertu , c'est par leur attachement aux principes les plus purs, c'est par leur mépris des coutumes et des opinions erronées , que les saints et les grands hommes de tous les siècles ont signalé leur caractère , et qu'ils ont rendu leur mémoire immortelle. Ce fut celte conduite qui fit obtenir au vertueux Enoch le plus grand témoignage d'honneur que le Ciel ait accordé. Rejeté par le monde , il continua de marcher avec Dieu ; aimant Dieu , aimé de Dieu pendant qu'il vivait encore au milieu des pécheurs , il fut transporté dans le ciel avant [d'avoir été frappé par la mort; il fut soudainement enlevé, de peur que la méchanceté ne corrompit son jugement, ou que la fraude n abusât son âme {Sagesse, IV, 11). Sodome ne put fournir dix justes pour la sauver; Lolh seul fut trouvé sans tache au milieu de la contagion générale. Sa conduite au milieu des esprits des ténèbres avait to'tjours été celle des anges , et le messager civlesle ne permit à la flamme dévorante fi'e s'élancer contre celte ville infâme qu'aprè> que le saint homme s'en fut éloigné.
Toute chair avait corrompu su voie sur la
ttrre , alors vivait Noé, seul juste parmi les hommes , et seul les rappelant à la justice ; tous s'unirent pour en faire l'objet de leurs dérisions; tous furent engloutis dans les eaux du déluge, et ce fut à lui que la Providence conféra l'immortel honneur d'être le restaurateur d'une uieilleure race, et d'être le père d'un monde nouveau. Les honneurs accordés à ceux qui résistèrent à l'exemple de la multitude, devraient être conlinuellcment présents à notre esprit pour les opposer à tout ce que la terre nous montre de bas et de corrompu. Lorsque nous nous sentons entraîner, fortifions notre vertu par le souvenir de ces hommes qui dans les temps anciens brillaient comme les étoiles au milieu des ténèbres , et qui maintenant dans les cieux ont l'éclat du firmament pour' toute Vétcrnité. V. Considérons que si pour acquérir un véritable honneur, il faut remplir notre rôle a^'ec un courage vertueux , il est en même temps d'un bien faible intérêt pour nous d'obtenir la faveur de la multitude; car cet avantage ne peut nullement compenser ce que nous perdons lorsque nous la suivons pour faire le mal. La souplesse artificieuse [)arvient à plaire, et quelquefois elle sert à l'accroissement de la fortune ; mais ces succès , tout faibles qu'ils sont, ne sont pas même certains. Le vent de l'opinion populaire est toujours prêt à changer, et malgré nos peines et nos anxiétés , nous ignorons le plus souvent quelle route il faut tenir pour le saisir pendant qu'il est favorable. Tandis qu'il échappe, la versatilité de caractère, la bassesse de conduite et l'inconséquence naturelle à l'esclave de la multitude, le rendent bientôt un objet de mépris pour ceux qu'il veut séduire; et les avantages qu'il a payés par des moyens déshonnêtes, ne peuvent être ni solides ni durables. L'homme à qui sa conscience reproche d'avoir abandonné ses principes pour servir le monde , ne peut goûter jamais une véritable satisfaction : cette récompense n'appartient qu'à celui dont la conduite a toujours été bonne; et tandis que lui seul peut supporter les malheurs non mérités, tous les honneurs mondains perdent leur lustre aux yeux de celui que sa conduite réduit à rougir de lui-même. En effet , que peut faire pour lui la multitude qu'il a suivie dans le mal? Elle ne peut lui rendre la paix de l'innocence ; son esprit blessé garde tous
SERMON SUR L'IMMORTALITÉ DE L'AME, ETC
ses soucis, et rien ne garantit de la colère céleste. La faveur populaire ne suffit point pour essuyer ses larmes dans les jours de l'infortune , et elle n'est plus que vanité lorsqu'il faut délivrer nos âmes au jour de la mort. i
Voyons donc le monde tel qu'il est ; il re-' jette«6es esclaves lorsqu'il a causé tous leurs maux; il les délaisse sans consolation, et bientôt il les oublie. Surtout ne soyons pas assez barbares pour nous persuader que nous sentirons d'autant moins vivement nos douleurs, que nous verrons s'accroître davantage le nombre des victimes et des compagnons de notre folie.
Dans toutes choses , cherchons toujours à prévoir leur issue. Pendant le présent, la multitude n'ayant que ses caprices pour règle , distribue presque généralement les louanges, les censures, les succès et les revers ; mais cette distribution confuse et sans discernement ne doit pas durer. 11 viendra le jour oiî tous paraîtront devant un juge plus clairvoyant et plus juste; il viendra le jour où Jésus-Christ descendra du ciel rayonnant de la gloire de son Père, pour dévoiler tous les caractères , et rendre à chacun selon ses œuvres. En ce jour terrible, l'esclave de l'opinion du monde osera-t-il lever sa tête coupable, lui qui, pour modeler ses principes et ses actions sur la multitude, a rougi de son Sauveur et de ses œuvres? lui qui, pour gagner la faveur des hommes, n'a jamais écouté les avertissements ni les remords de sa conscience? i
Voyons notre état présent tel qu'il est. Un conflit existe e.ntre Dieu et le monde; le genre humain se balance entre ces deux partis que rien ne peut unir. Considérons quel choix nous devons faire. La fidélité, l'honneur et notre véritable intérêt, nous appellent auprès du premier; la honte et le crime nous crient d'aller au second. La conscience et la raison nous disent de regarder le ciel ; la folie, les passions et tous les goûts dépravés nous invitent à lui préférer le monde; le premier nous assurera l'approbation de Dieu, un honneur immortel et des récompenses divines; le second, gardons-nous de jamais l'oublier, ne peut nous assurer que des remords déchirants, une punition sans terme, une éternelle infamie.
SERMON inil,