ET DES DÉISTES
Rien ne flatte plus l'amour-propre d'un incrédule, que de se dire à soi-même : « La raison est mon guide; je l'écoute , et je la suis fidèlement. Je fuis toute école où elle ne préside pas. Je dédaigne des leçons qu'elle n'a pas dictées. Mais aussi dès qu'elle s'explique, j'obéis à sa voix. J'adopte tout ce qu'elle m'apprend de Dieu, de l'homme, de l'univers. Et si l'on se plaint que je ne veux pas reconnaître de témoignage supérieur au sien, ni de vérité qui soit au-dessus d'elle, du moins on ne me reprochera pas de rejeter un seul des dogmes qu'elle ait ratifiés. »
Quand ce dernier article serait vrai , on répondrait à cet incrédule, et on lui répondrait avec justice : Vous vous trompez ; vous êtes encore loin d'une parfaite harmonie avec la raison. Elle vous désavoue sur deux points essentiels. Premièrement, vous prétendez qu'il ne peut y avoir des vérités incompréhensibles pour elle : vous appelez fable et mensonge tout ce qu'elle ne peut concilier avec des vérités qui lui sont connues. C'est ce que la raison ne vous enseigne pas. Elle vous avertit au contraire de sa faiblesse et de ses bornes. Combien de propositions , dans les sciences de son ressort, séparément démontrées, et qui toutefois paraissent tellement opposées , qu'il est impossible à l'esprit humain d'en découvrir la liaison I Combien de choses dans la nature dont l'existence est certaine, et dont la manière d'être se dérobe aux plus opiniâtres recherches! Il y a donc des contradictions apparentes que la raison est forcée de dévorer sans espoir de les éclaicir : il y a des vérités impénétrables , et qui n'en exigent pas moins noire acquiescement.
Il ne s'agit plus que de savoir si les mystères de la religion sont plus incroyables que ceux de la nature , et si les uns et les autres étant d'une égale obscurité, ne peuvent pas être aussi dune certitude égale quoique différente (1). En second lieu, vous ne voulez recevoir d'autre témoignage que celui de la raison. Elle vous crie elle-même qu'il y en a un autre, et digne de la plus entière confiance, celui de Dieu parlant aux hommes dans une révélation. « Qui m'assurera, ditesvous, qu'il a parlé ainsi?» Cette même raison. Loin de récuser en cela son témoignage, nous consentons volontiers qu'on l'entende et qu'il décide. Mais s'il prouve qu'il y a une révélation divine, s'il la distingue avec évidence de tout ce qui en usurpe le nom, osercz-vous soutenir encore, qu'indocile à cette révélation , vous êtes un fidèle disciple de la raison?
La cause de l'incrédulité ne serait donc pas celle de la raison , dans la supposition même la plus favorable aux incrédules. Mais cette supposition est-elle bien fondée? Les incrédules tiennent- ils parole, lorsqu'ils
(1 ) On distingue trois sorlesdecerliludes: la certitude méiaphysique on gé()niétri(|ue ; c'est celle qu'opèrent les dénioiislraiions tirées de la nature même des choses. La ccrtilude physique; elle n:iît du rapport des sens. La ccrtilude morale; elle est fondée sur le témoignage des hommes, mais im témoignage revêtu de conditions, qui ne permettent pas de s'en défier. On a souvent prouvé que la certitude morale peut être portée à un degré qui l'égale non-seulement à la ccrtilude physiijuc, mais même à la géométrique. Il C4 des faits, dont on ne doit pas plus douter que des véiiiés malhémaliqucs. Tels sont ceux qui établissent Texisieiicc de la lévélaiion.
LA RELIGION VENGÉE DE L'INCRÉDULITÉ
promettent de conserver dans son intégrité le dépôt des vérités naturelles ? Voyons , et demandons-leur en quoi ils font consister ce dépôt.
« Je rrois un Dieu , répond d'abord le déiste. Je crois qu'il faut être bienfaisant et juste. » C'est en croire assez. La raison ne dit rien de plus.
Vous croyez un Dieu parce que la raison vous le dit. Croyez-le donc comme elle vous le dit, et ne substituez pas au Dieu de la raison un Dieu de fantaisie. « La nature divine, répondez-vous, est incompréhensible. i> Aussi y a-t-il une extrême différence entre la comprendre et en avoir une idée imparfaite , mais très-certaine et très-positive (1). Cette
(1 )Siiivanl les docteurs trè^-orlhndoxes, et même des Pères de l'Eglise, on c()nn;iîl ei l'on exprime eu (|iie Dieu n'est pas, plutôt que oe qu'il est. Ils oui parlé ainsi par opposiiiou à deux sortes de connaissances de Dieu: l'une est la connaissance comprélionsive c'està-dire, égale par son étendue à celle de l'Etre divin; elle n'appartient qu'à Dieu : l'autre est la connaissauce ou la vision Intuitive. C'est celle des ospriis célestes et des bienheureux. La connaissance qu'ils cm de Dieu n'a pas besoin, comme la nôtre, d'être excitée et soutenue par le spectacle des merveilles de la nature. Elle porte immédi;itement. et sans aucun appui sensible, sur l'essence divine. Elle n'est ni obscurcie, ni traversée par les besoins du corps, par les prestiges de l'imagination, et par les diverses impressions des êtres qui nous environiieiii. Elle n'est pas nlTcrmie et perfcciionnéc par des raisonnemenis suivis, par de pénibles méditations. C'est une simple vue, ime vue perpétuellement uniforme, ei le principe d'un élernel repos dans l'objet aperçu. C'est ce que saint Paul appelle voir Dieu face à (ace et tel qu'il est. La dilTéreiice entre ces deux manières de connaît re Dieu, ol celle dont nous le connaissons ici-bas, a donné lieu de nommer quelquefois la nôtre, négative, en la comparant aux deux autres. Ce langage, qui a son utilité, lors(prou l'emploie, pour luunilier riumime, et pour élever sesdé>irs à la lélieilé qui lui est promise, ne serait pas exact, si Ton prétendait s'en servir pour exclure de noire esprit l'idée positive de Dieu. Les bornes que nous ilét:iclioi'.s de cette idée, (|uand nous pensons à Dieu, ne sont pas, à proprement parler et dans une saine métaphysique, des négations. C'est plutôt eu reconnaissant des bornes dans un être, que nous nions qu'il soit infini. Nous avons beau reculer ces bornes par la pensée, et supposer sans cesse à cet Etre de nouveaux agrandissements, nous ne parviendriuis jamais à l'infini. Au contraire nous cnulirmerous par ce procédé, que ce qui est susceptible d'augmentation, coinme de diminuiion, n'est pas infini de sa nature. Il est pouriaut vrai, qu'en oxprmiant des qualités bornées, nous disons quelque chose de positif du sujet en qui elles résident : comme quand nous disons d'un homme qu'il excelle dans une science, qu'il possède un talent, une vertu, qu'il est quelque part, qu'il a vécu tel nombre d'années. N'est-ce donc ps, et à bien plus forte raison, pailer do Dieu en termes très-positifs, que de dire de lui, qu'il sait tout, qu'il est souverainement parfait, qu'il est partout, qu'il est étemel? Une mesure limitée d'être et de perfection olfre ime idée positive; combien plus la plénitude et l'immensité de l'être et de la perfection? D'ailleurs il y aurait de la contradiction, qu'on pût s'assurer de ce (|ue Dieu n'est pas, en ignorant totalement ce qu'il est. 11 faut avoir la connaissance, au moins imparlaite, d'un être, pour le distinguer avec certitude de tout ce qui n'est pas lui. Les expressions que le langage humain nous fournit, pour parler de Dieu, sont toujours dis-
idée nous apprend que Dieu n'a d'autre nécessité que celle d'exister, de se connaître , de s'aimer, de jouir de soi-même. Tout ce qui est hors de lui, n'a jamais pu être nécessaire pour lui. Elle nous apprend que c'est son indépendance même et sa souveraine majesté qui l'intéressent à notre bonheur, qui le rendent attentif à nos actions, et que les détails, dont la providence bornée des hommes dédaignerait la petitesse, ou dont le nombre l'accalilerait, ne peuvent échappera la sienne, encore moins la fatiguer. Elle nous apprend que les hommes ne font rien dans le temps, quoiqu'avec une véritable liberté, que Dieu ne l'ait prévu, et infailliblement prévu de toute éternité. Des conjectures sur l'avenir, et des connaissances nouvellement acquises , sont également indignes de lui. Ainsi faire un Dieu esclave dans le gouvernement de l'univers d'une fatale nécessité, un Dieu retiré dans un sanctuaire inaccessible où il ne prenne aucun intérêt à ce qui se passe sur la terre, un Dieu qui n'ait pu prévoir avec certitude des actions libres avant qu'elles arrivassent, c'est se contredire dons les termes, et détruire d'une main ce qu'on a établi de l'autre.
Vous croyez un Dieu. Mais que pensezvous de la matière et de l'univers? Les a-t-il tirés du néant? Ou partagent-ils avec lui l'auguste prérogative d'exister éternellement et d'exister par soi?
« Qu'importe, dites-vous ? Pourvu qu'il les ait façonnés, qu'il en ait formé ce monde que j'admire, et qu'il le gouverne par ses lois-. » Je vous réponds, qu'il itnporte de tout à rien, que Dieu soit créateur ou qu'il ne le soit pas. La différence est, qu'il y ait plusieurs dieux ou qu'il n'y en ait qu'un, et même, qu'il y ait un Dieu ou qu'il n'y en ait point.
L'un des premiers axiomes de la raison est, que la nécessité d'être suppose et renferme l'unité. Je conçois un Etre nécessaire, mais je n'en conçois qu'un. Si l'on m'en propose d'autres après lui, il n'y a plus de place pour eux dans une idée qui est déjà remplie. Je les renvoie dans la classe des êtres contingents, otà leur multiplicité les relègue. Il en est de même de la souveraine perfection, inséparable de l'existence par soi. Elle est nécessairement unique. Deux êtres à qui Ton voudrait l'attribuer, se borneraient l'un par l'autre. Ils ne différeraient que parce qu'ils auraient respectivement quelque chose de plus ou de moins. Et si l'on supposait, contre la nature des choses , que dans une parfaite égalité tous deux fussent souverainement parfaits , cette supposition serait encore fausse, parce qu'il manquerait à chacun
proportionnées à l'idée magnifique et sublime que nous avons de la Divinité. L'impuissance et le désespoir d'en trouver de parfaitement propres, nous font souvent aliandonncr les propositions al'firaiatives, pour recourir aux négatives. Celli:s-ci corrigent ce (|uc les premières oui de défectueux. C'sst ercore nue raison pourquoi l'on a dii. (lu'il était plus facile d'énoncer ce que Dieu n'est pas, que ce qu'il est. Mais, si l'on y prend garde une idée n'en est que plus positive, pour être au-dessus de nos faibles expressions.
Cf9 DEMONSTRATION EVANGELIQUE,
d'eux un degré de perfection, celui d'élre seul et de n'avoir point d'égal.
Ajoutons à des principes si clairs un autre qui ne l'est pas moins : c'est que tout ce qui existe par soi a dans la nécessité de son élre la source et la racine d'une indépendance absolue. H est par sa nature tout ce qu'il peut et tout ce qu'il doit cire. Il ne tient rien que de soi. il n'a rien à recevoir d'ailleurs. Une cause étrangère, qui ne lui a pas donné rétro, essaierait inutilement de lui imprimer de nouvelles modifications : son action serait tepoussée par l'obstacle invincible d'une nature aussi indépendante que nécessaire.
La conséquence évidente de ces principes est, que si la matière existe nécessairement, Dieu n'en a jamais été le moteur, ni l'ordonraleur. L'univers ne reconnaît pas ses lois. Bien plus , si c'est ainsi qu'elle existe , elle est la seule à qui cette existence appartienne. Elle est donc le seul être indépendant, infini, souverainement parfait; elle est donc Dieu : ou plutôt il n'y en a pas, et l'athéisme triom-
Îdie. Car que veulent les athées, sinon que a matière soit le grand tout, dont les êtres particuliers ne soient que des émanations ?
Pour éviter cet absurde et détestable excès, il n'y a qu'un parti à prendre : d'avouer que tout ce qui existe et n'est pas Dieu a reçu de lui son existence, comme il en a reçu ses modifications ; qu'il a passé du néant à l'être, parce que Dieu l'a voulu. 11 n'en a coûté au €r6atcur que de prononcer au dedans de luimême cette parole toute-puissante : Qu'il y ait de la matière, et il y en a eu: Que des esprits soient, et ils ont été.
En vain de prétendus philosophes, échos d'une erreur antique, répètent, d'après les philosophes du paganisme, que rien ne peut venir de rien, ex nihilo nihit fit. Cette proposition n'est vraie que dans ce sens, que le néant, dépourvu de toutes propriétés, ne peut rien produire comme cause, ni fournir, comme matière brute, le fonds d'aucun ouvrage. C'est alors une proposition identique qui n'a pas besoin de preuves et qui aussi ne prouve rien. Mais si l'on veut dire par là qu'il est impossible que l'être succède au néant, et que ce qui n'existait en aucune manière commence d'exister, c'est supposer ce qui est en question et donner pour preuve ce qu'il fallait prouver. L'éduction du néant est incontestablement établie par l'existence précaire et contingente des êtres distingués de Dieu. En effet, il n'y a pas de milieu entre ces deux manières d'exister, ou par soi ou comme créature de celui qui existe par soi. Dieu seul existe nécessairement. 11 est donc le créateur de tout ce qui n'est pas lui. Il n'y a rien de démontré pour la raison , si cela ne l'est pas.
Que s'il reste encore dans l'esprit humain des nuages sur celte succession de l'être au néant et sur la manière dont elle peut s'opérer, c'est un exemple de plus de ces vérités qui sont tout à la fois indubitables et obscures , démontrées et incompréhensibles. Cependant la raison évidemment convaincue qu'il y a un créateur et des créatures, trouve
LE FRANC DE POMPIGNAN
GO
en elle-même des ressources, si ce n'est pour concevoir cette opération créatrice, du moins pour la juger digne de Dieu. Elle voit que si le partage d'une puissance bornée est de dépendre dans son action d'un sujet déjà existant, le droit d'une puissance infinie, de la toute-puissance de Dieu, est d'être affranchie de cette dépendance , d'appeler ce qui n'est pas comme ce qui est, de commander au néant comme à letre, de donner l'existence comme les manières d'exister. Tel est le langage de la raison. La religion n'a fait que réveiller son allention sur une vérité que la plupart des liommcs avaient oubliée. Quicon< que la combat, ou la révoque en doute, n'est p;is moins infidèle à la raison qu'à la révélation.
Vous croyez un Dieu. Mais quand vous croiriez tout ce que vous devez croire sur sa nature et ses perfections, vous serait-il permis (le méconnaître le plus noble de ses dons, votre âme? La raison vous défend de la confondre avec la matière : vous faites de sa spiritualité un problème, vous ne découvrez que trop votre penchant à la croire corporelle.
Et ne dites pas qu'il y a eu dans les trois premiers siècles de l'Eglise des docteurs qui en ont jugé ainsi. On vous le nie de tous ceux qui ont mérité les hommages de l'Eglise par la pureté de leur doctrine et la sainteté de leurs .mœurs. Si même <iuelques-uns d'eux étaient tombés dans cette erreur, plus excusable alors qu'elle ne l'a été depuis, il ne s'ensuivrait pas, qu'aujourd'hui vous puissiez, sans blesser la raison comme la religion, imiter en cela leur exemple. Ce n'est qu'après eux que le sens de la révélation sur cet article a été irrévocablement fixé dans le christianisme. De leur temps l'univers sortait des ténèbres du paganisme; et quoique la lumière de l'Evangileeùl déjà brillé avec éclat dans tout ce qui a rapport au culte d'un seul Dieu en trois personnes , aux mystères de la rédemption, aux règles de conduite et de mœurs, il restait encore à mettre dans tout leur jour quelques vérités naturelles, longtemps obscurcies par les préjugés des sens et par l'abus de la philosophie. La spiritualité de l'âme a été l'une de ces vérités. L'Eglise, en l'examinant de près, l'a vue dans ses oracles sacrés, et, par cette déclaration, elle en a fait un objet de notre foi ; la raison de son côté, et sans préjudice de sa soumission à un témoignage si vénérable, a confirmé ce dogme avec tant de force, a si pleinement réfuté les sophismes qu'on lui oppose , qu'un vrai philosophe n'a pas plus de droit d'en douter qu'un chrétien.
Cette même raison vous enseigne que votre âme est libre. Cependant vous prétendez qu'eUene l'est pas. Vous faites de sa volonté une machine dont tous les mouvements sont déterminés par ceux du tourbillon immense, qui emporte, selon vous, et absorbe tout. Ici vous n'avez pas la triste consolation ni la mauvaise excuse de citer à tort et à travers d'anciennes autorités. Les hérésies , qui ont attaoué le libre arbitre, ne l'ont pas asservi