‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 26 sur 66 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

De Dakar à Cotoiiou.

Dakar. — Le del)ar.iuement. — Prcsenlation du personnel

noir (le la mission. — Suleyman et Diadéba. — KonaI<ry.

Siorra Leone. — Libéria. — Biril)i et les Croumanes. — Grand- Bass.iin t;t l'expédilion de K(ing. — La barre.

C'est à Dakar, en elfot, que commencera notre initialion aux choses de la côte occidentale d'Afrique.

Elle est pénible, cette initiation : je me reporte involontairement à mon arrivée îi Haïphong, il y a huit ans. Une nuée de sampans annamites, légers et élégants, entourent le paquebot. Quel que soit celui sur lequel s'exerce le choix du passager, tous les autres s'efïacent pourlaisseraccosterl'heureuxéluàréchelledu paquebot. Les bateliers des deux ou trois embarcations les plus proches aident, en saisissant de leurs mains les platsbords du sampan, à le maintenir immobile pendant que le blanc s'y installe, et à le pousser au large, dès l'embarquement terminé. Une sorte de petite cabine bien recouverte en bambou l'attend, mais le nautonnier sait qu'il n'en profitera guère. Elle est trop basse et l'usage

DAHOMÉ, MIOER, TOUAREO. {

atavique d'un pantalon prive l'Européen de la faculté de s'accroupir. L'Annamite compatit à cette infirmité. L'ankylosé aura donc, outre sa natte, un siège pour s'asseoir, puisque tel est son bon et bizarre plaisir. Une autre natte, débordant le bord du toit de la cabine, et soigneusement placée dans la direction du soleil, écartera les rayons des jambes du voyageur, tout en laissant venir la brise qui le rafraîchit.

Et doucement, sous l'effort cadencé des rames, du mari à l'avant, de la femme à l'arrière qui chante pour entretenir le rythme des avirons, il aborde l'apontement où commence pour lui la vie d'Extrême-Orient.

A Dakar, port principal d'une colonie qui est française depuis plus de cent ans, chef-lieu aujourd'hui du gouvernement général de l'Afrique occidentale, l'accueil des choses est charmant, celui dqg hommes est plutôt sévère. Tout d'abord, l'œil est séduit par la verdure des collines et le gracieux étalage des maisons du port. Nous en avons fini avec les côtes sèches, avec les roucas blancs de Provence, d'Algérie et d'Espagne, c'est l'Afrique humide que nous touchons, c'est l'Afrique des baobabs, c'est la végétation luxuriante et verdoyante qui rafraîchit l'œil, la tiédeur tropicale qui détend la peau.

Mais comment gagner cette terre ? Ce n'est pas, assurément, dans ces embarcations grossières, taillées à coups de hache et tellement sales qu'elles ne peuvent servir qu'au transport du charbon? — Pourtant, il n'y en a pas d'autres. — On se risque. On ne descend pas, on tombe dedans, car personne de ceux qui se disputent à grands cris votre clientèle ne songe à vous tendre une main secourable. Parvenu au fond de ce véhicule nautique — cela s'appelle un cotre — vous cherchez votre équilibre en vous étayant sur les parois de la carcasse, et écartez les jambes pour éviter les oscillations du liquide noirâtre qui circule à travers vos bagages. Si le cœur vous manque, vous avez le choix, pour vous asseoir, vous,

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ma(înme, qui avez mis une robe fraîche pour débarquer sur la première terre française, ou vous, mon colonel, qui faites en i,n'ande tenue votre visite officielle au comm;indant d'ai'ines, entre ce rouleau de cordages tout gras de goudron, de poussière de charbon et d'huile d'arachides, et ce tas de poissons qui bailloltent leur agonie au soleil et dont les convulsions dernières vont se faire sur vos bottines vernies.

Enfin on démarre : grosse affaire. Il semble que ce soit difficile ou imprévu! Faites attention à tout, car du haut du màt voici que se détache une vergue, une vraie poutre qui va s'allonger horizontalement. Si elle ne vous est pas tout d'abord tombée sur la tète, elle va plus tard rafler impitoyablement tout ce qui dé[)assera le plat bord. Intéressez-vous plus à la manœuvre qu'au paysage, car chaque fois qu'on virera de bord, la grosse vergue passera en donnant son cou[) de râteau de bâbord à tribord ou inversement, et si vous n'êtes pas décapité, vous serez sûrement décoiffé.

Mais vous êtes né sous une bonne étoile ; votre cotre a su doubler l'arrière du paquebot sans engager son grand mût sous l'étambot, il ne s'est embarrassé dans aucun cordage, n'a abordé aucune chaloupe à vapeur : vous n'avez reçu que quelques embruns qui ont rafraîchi vos vêtements. Vous êtes maintenant dans le port en eau tranquille et vous voyez le môle imposant avec ses escaliers de pierre où vous allez aborder. Un dernier choc, aussi brutal que vous pouvez le rêver, et vous êtes accosté à ce môle. Il n'y a plus qu'à descendre : — Descendre, vous voulez rire? l'escalier est à 100 mètres, nous sommes au pied d'un môle qui a 1 m. 80 de haut! — Eh oui, mais, en grimpant sur ce plat bord, en faisant, sur le rebord du môle, un tout petit rétablissement, vous y arriverez! — Et c'est ainsi qu'on prend terre à Dakar.

On pourrait croire que je force la note. Je l'atténue,

et j'en appelle à tous ceux qui, n'étant pas marins de l'État, ont dû recourir aux moyens indigènes de débarquement : au mois de décembre 1894, les cotres dont je parle étaient les seuls moyens de communication entre le navire et le quai. Ces cotres étaient patentés, enrôlés et tarifés. Dans cet unique port du Sénégal où passent tous les fonctionnaires et officiers supérieurs de la colonie et des autres possessions françaises de l'Afrique, où s'embarquent tant de malades, et même de ces convalescents plus malades, malgré leur convalescence, que les plus grands malades de nos hôpitaux de France, les embarcations ne comportent ni siège, ni abri contre le soleil, ni moyen de se tenir debout, ni isolateur contre la saumure du fond, et neur fois sur dix les mariniers accostent au môle en dehors des escaliers.

En un quart d'heure le voyageur qui a gardé le souvenir d'un débarquement à Haïphong au milieu de sampans coquets, propres et confortables peut mesurer d'un coup d'œil la différence qui existe entre l'Indo- Chine et l'Afrique. Là-bas, la politesse et l'attention prévenante poussées jusqu'à l'extrême raffinement; ici, la grossièreté insouciante et ignorante. Là-bas un annamite, ici un noir, j'allais dire un nègre, mais ce terme injurieux ne viendra plus jamais sous ma plume.

Toute l'Afrique se devine au cours de ce débarquement pénible, et du coup, l'étranger jeté dans cette foule noire, nécessairement livré à la merci de l'indigène, mesure toute la rudesse, toutes les duretés de l'existence que présage un tel état d'esprit chez ses compagnons de tous les jours.

Hâtons-nous d'ajouter que cette impression est plutôt plus mauvaise qu'il ne conviendrait et que nous trouverons ailleurs qu'à Dakar, des indigènes depuis moins longtemps en contact avec la civilisation, mais néanmoins plus adroits, plus attentifs, plus intelligents, plus

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hospitaliers, plus laborieux. Disons aussi à la décharge des Srnrgnlais. que nous n'en trouverons \)i\s de plus liraves, et cotte qualité, si commune qu'il soit de mode de la prétendre, n'est pointundétail néglipreable pour un militaire. Sur le môle, nous attendait M. Targe, qui avait accompli, h sa grande satisfaction et grûce à une complaisance générale de toutes les autorités de la colonie, les dilTérentes opérations d'enrôlement dont je l'avais chargé. Le commandant de la marine au Sénégal, M. le commandant Allis, lui avait d'abord donné les seize laptots que j'avais demandés, puis sachant qu'il avait à recruter trois noirs pour servir d'ordonnances aux trois officiers de la mission, il l'avait autorisé également à les prendre dans l'équipage de VHdroine. Deux charpentiers, Pierre Gaye et Goréas, et un infirmier, Diadéba, avaient été également fournis par la marine. Enfin, devant me donner, à son gré, un quartier-maître ou un second-maître, le commandant me donnait libéralement un second-maître, choisissant un gradé qui avait fait avec le général Dodds la campagne du Dahomé et y avait été décoré de la médaille militaire après une blessure très honoral)le. Suloyman, c'est le nom de ce second-maître, avait été chargé par M. Targe de choisir, car seul il pouvait lo faire en connaissance de cause, parmi les noirs de l'équipage, ceux qui devaient nous accompagner.

La soirée et une partie de la journée du lendemain se passèrent en formalités administratives. J'achetai des étuis-musettes, dont je n'avais pas cru devoir faire l'emplolte à Paris, tant que nous devions nous borner à naviguer sur le fleuve, mais qui étaient devenus nr«x*ssaires du moment que nous avions à marcher longtemps à pied. Quelques outils de charpentier, spéciaux pour les noirs, des clous de bordage en cuivre, de la toile à voile, un jeu de poulies et d'avirons, nous furent vendus par la Société française de l'Afrique occidentale. Je payai à tous les Sénégalais deux mois de solde

d'avance; ainsi le veut la coutume : ces hommes étant ou chefs de famille, ou esclaves en puissance de maître, ont besoin d'assurer, avant leur départ, ou les besoins de l'une, ou le consentement de l'autre.

Bien que ces usages puissent surprendre au premier abord, on se rendra compte cependant que dans un pays où l'état. civil n'existe pas, l'administration ne peut guère se livrer à une enquête individuelle sur chaque noir pour connaître la nature des liens qui l'attachent à son entourage. Dès qu'il n'y a ni sévices exercés, ni contrainte apparente, elle ne trouve pas l'occasion d'intervenir. Pour tout agent de recrutement le problème est d'ailleurs très simple : Si on paie d'avance, on trouve des volontaires; si on ne paie pas, on n'en trouve pas. Dans ces conditions on les paie, sans s'inquiéter de savoir si c'est pour leur maître ou pour leur famille qu'ils ont besoin d'argent.

La grande chaloupe de VHéroine amena vers trois heures tous mes laptots à bord de VIsly, et dès qu'ils eurent tant soit peu mis en ordre leur petit bagage, je dis à Suleyman de me les présenter. J'avais hâte de voir de près ces hommes qui allaient prendre part à mon entreprise, de la vigueur, de l'audace et de la discipline desquels il allait dépendre dans une si grande mesure que je courusse à un succès, ou, ce qui est presque un déshonneur pour un militaire, à un échec. Je désirais au plus vite me former, sur ce que je pouvais attendre d'eux, une première opinion.

Hélas ! pourquoi le cacher? Elle fut déplorable ! Aujourd'hui qu'en repassant mes notes journalières, je suis sous la récente et agréable impression d'un retour fêté, avec la conscience d'un succès complet obtenu sans sacrifice inhumain ou irréparable, que je goûte le souvenir des privations et des fatigues subies, des dangers encourus en commun avec ces mêmes hommes; aujourd'hui que je sais qu'ils ont subi ces épreuves péniblement, mais,

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au total, victorieusement, j'aurais quelque tentation de passer TrponiJ^e sur les heures cruelles du début, je voudrais me donner en outre des airs de physionomiste profond, d'augure impeccable, d'autant plus impeccable qu'il s'agirait en somme de pronostiquer le passé. Mais il faut être vrai ! ne serait-ce que pour mettre en garde ceux qui, commettant la même erreur que moi, seraient tentés de désespérer. De tout ce personnel noir déguisé sous l'uniforme glorieux de nos marins franc^ais, je n'auerurai rien de bon.

Groupés tant bien que mal vers l'avant, où Suleyman essayait, sans y parvenir, de les aligner, les bras ballants, les jambes écartées, le regard irrésolu, la tète in(iuiète, le corps bâti à coups de serpe, le crâne déformé par le prognatisme de leur race qui me parut cxagtn-é, ils avaient la mine à la fois effarée et indiscrète propre à l'homme qui, n'ayant jamais servi, n'a ni confiance, ni respect. Comme marins, ils savaient à grand' peine ramer; comme fusiliers, la moyenne devait manquer — et manquait effectivement — un bœuf à trois pas; comme marcheurs, ils me parurent malingres et mal bûtis. — Et le moral? Dès le premier soir, ils me firent parvenir une réclamation contre la qualité du pain que le bord leur avait distribué. — Où allions-nous? et moi qui comptais si bien ne leur donner, pendant un an, ni pain, ni biscuit!

Deux hommes émergeaient pourtant de ce milieu si inférieur. L'un, Diadéba, l'infirmier, jouissait de la dojible supériorité de la race — il était Toncouleur ou Peuhl, — et dune « instruction étendue »; il savait un peu de français et, bien que bègue, était beau parleur. Il nous enjôla si bien que nous le prîmes tout de suite au sérieux. Disons dès maintenant, pour ne plus revenir sur le compte de ce malheureux, (lue son savoir professionnel n'allait pas jusqu'à distinguer le laudanum de La teinture d'iode; il n'avait conservé de son passage

dans une ambulance qu'un désir insatiable de voir découper la peau de ses semblables. Quant à sa connaissance de notre langue, elle ne lui servit jamais qu'à mentir. Syphilitique à fond, anéanti par le moindre effort, privé du plus petit ressort moral, il est le seul de tous ses camarades duquel je n'aie absolument rien pu tirer, et que j'aie dû laisser en route pendant la partie la plus pénible du voyage.

L'autre était Suleyman, deuxième maître-pilote, excellent homme, très dévoué et qui m'apparut tout de suite comme doué d'une immense bonne volonté. Il poussait même cette qualité à un degré inquiétant. Sa foi ne connaissait pas d'obstacles, et du moment que son chef lui demandait quelque chose, il croyait de son devoir d'affirmer que le difficile et l'impossible étaient également aisés. — Cet état d'esprit chez un pilote pouvait — notamment dans les reconnaissances de rapides — nous causer quelques déboires, mais les gens de cette trempe — blancs ou noirs — sont si rares, qu'il faut toujours se féliciter quand on en rencontre un. Absolument ignorant et illettré, tout à fait inhabile à exercer la moindre autorité sur sa petite troupe, Suleyman n'en est pas moins, grâce aux qualités morales que je viens de rappeler, un serviteur de premier ordre. Tant il est vrai que, dans l'action, le caractère prime l'intelligence, prime le savoir, prime tout.

A partir de Dakar nous en avons fini avec les longues traversées loin de la terre; nous longeons la côte. C'est là ce que les commerçants français appellent la a côte occidentale » tout court. Nous allons atteindre à Konakry le 10°, puis nous tenir entre ce point et le 4° de latitude Nord. C'est donc l'Afrique équatoriale que nous avons à bâbord. Nous ne cesserons plus, jusqu'au débarquement, d'apercevoir ses palmiers et à l'horizon la ligne noire de la grande forêt.

Vlsly va montrer le pavillon de la France, et aussi

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celui de sa Compagnie, dans les dilï/Tcnts ports de la côte. Nous en profilerons pour les visiter, faire connaissance avec le monde noir sous les différents nspects qu'il y présente et peu à peu entrer dans notre sujet.

Nous nous arrêtons d'abord à Konakry, île charmante, résidence du gouverneur de la Guinée française. Bien que le navire se trouve au large de la côle, on voit que l'accès du débarcadère est facile : les lames se brisent sur la ceinture des rochers qui bordent l'île, et les embarcations peuvent trouver à l'abri de ces roches un atterrissage facile. Nous profitons des deux ou trois heures de délai que les opérations sanitaires nous imposent avant d'aller à terre, pour admirer de loin les arbres superbes et la belle végétation qui couvre la côte; quelques distractions nous viennent aussi des requins, que nous ne retrouverons nulle part ailleurs aussi nombreux et aussi gros.

Enfin une barque arrive nous apporter le permis de débarquer. En même temps je reçois une lettre de M. le docteur Ballay, gouverneur de la Guinée, qui m'invite à dîner. Vite je profite et de l'invitation et de la chaloupe gouvernementales. Une heure de niige à l'aviron, et les douze rameurs du gouverneur, noirs superbes et propres, m'amènent à l'appontement. Tout près est une factorerie appartenant à une maison de Marseille. A l'ombre d'un arbre gigantesque, une table et des sièges confortables attendent les visiteurs, et j'y retrouverai tout à l'heure mes camarades trinquant avec le directeur de l'établissement.

Ouelques pas dans une avenue gazonnée et bien tracée, et j'arrive à la résidence du gouverneur. Il a justement fait atteler une petite charrette anglaise et gracieusement m'invite à faire avec lui dans l'île le tour du propriétaire. On imagine difficilement un séjour plus calme, plus gracieux et plus verdoyant. Konakry a été longtemps considéré comme le sanatorium de toute

la côte occidentale. Pourtant la fièvre bilieuse hématurique, le fléau de l'Afrique tropicale, vient d'y faire son apparition et n'a pas pardonné ici plus qu'ailleurs. La forêt sous laquelle nous cheminons au joli trot de la mule du gouverneur, est presque exclusivement composée de palmiers à huile. J'admire d'abord ce bel arbre aux nuances un peu trop sombres. Je viens de lire un livre où l'on recommande comme un moyen infaillible de faire fortune, la plantation de palmiers à huile sur la côte occidentale, et je félicite le gouverneur sur la richesse de cette contrée. M. Ballay, qui en a vu bien d'autres, m'explique alors que nulle part les richesses naturelles ne se livrent à tout venant; que celles que l'on nomme ainsi, exigent toujours pour être exploitées le travail et l'intelligenee de l'homme, et que là où l'un de ces deux éléments fait défaut, les richesses naturelles ne sont que des nu-propriétés indéfiniment dénuées de valeur. C'est le cas de cette immense forêt de palmiers. L'arbre porte un régime énorme, il n'y a qu'à le ramasser et à le faire bouillir pour en tirer l'huile. Encore faut-il trouver des hommes qui le ramassent et le fassent bouillir.

L'indigène sousou qui peuple Konakry et les environs ne se livre pas à cette exploitation : et tandis que les Dahoméens tirent par an 20 millions de francs d'huile d'une côte trois fois moins étendue que celle de Guinée, l'apathie ou l'inintelligence des Sousous laisse toute cette richesse tomber en pourriture. D'ailleurs le commerce de Konakry a d'autres aliments, et à défaut des Sousous, incapables de tirer parti de ce qu'ils ont sous la main, les indigènes de l'intérieur apportent au port des produits assez riches, comme les peaux et le caoutchouc. Le commerce des bœufs amenés du Fouta-Djallon et destinés à l'alimentation des colonies de la côte, paraît également en voie de prospérité.

Une route de pénétration qu'on est en train de cons-

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truire donnera prochainement à tout le commerce une nouvelle activité.

Une bonne soirée chez le gouverneur, et nous reprenons la mer pour ne plus atterrir qu'à Sierra-Leone.

Freetown est une ville déjà ancienne, régulière et bien bâtie. Le port, bien protégé par de hautes collines, permet d'amener les vaisseaux tout près de terre. Nous en proGtons pour débarquer. J'y achète une réserve de quinine, seul article de pharmacie que les lenteurs administratives ne m'aient pas permis d'emporter avant mon départ : M. Targe y fait remettre un verre à l'un de nos deux chronomètres. 11 a eu 1 imprudence de descendre à terre à Dakar avec cette montre dans son gousset; elle a failli périr au milieu des manœuvres de force dont j'ai parlé plus haut, aussi préjudiciables aux instruments de précision qu'à la fraîcheur des pantalons.

Ce qui nous a frappés le plus à Freetown, ce n'est pas la masse imposante des maisons, ni le marché couvert, ni l'aspect tranquille de la population, ni la prestance superbe et la tenue impeccable des officiers anglais, là, comme à Londres, gentlemen entre les gentlemen et semblant envoyés par l'Angleterre à travers le monde afin de montrer comme les serviteurs de Sa Majesté sont bien élevés, bien habillés, bien nourris, bien logés et supérieurement payés. — Non, ce qui nous a surpris davantage c'est d'entendre tous les petits enfants noirs parler anglais, en parlant entre eux. Quand je constate que Koli Soumaré, l'ordonnance de de Pas, choisi comme un des plus instruits de nos laptots, ne sait pas répondre * présent » à l'appel de son nom, je ne peux m'erapèch^r de penser que la diffusion de la langue concourt de puissante façon, avec la prestance des officiers de la reine déjà nommés, à l'établissement et à la propagation de linlUieace anglaise. L'instruction des noirs est très développée ici. Nous verrons que c'est par ses commis sierra-leonais que la Compagnie

Royale du Niger prétend exercer dans tout le bassin inlérieur et même dans le bassin moyen du grand fleuve, les droits de souveraineté qui lui sont si libéralement délégués.

Sans doute les Sénégalais ont le tempérament guerrier et ils aiment mieux tenir un fusil qu'une plume, mais je veux espérer qu'on trouvera parmi nos sujets noirs une race susceptible de fournir des auxiliaires pour nos commerçants. C'est là une des conditions qui me paraissent indispensables au développement de notre négoce en pays noir, et je me permets de signaler ce besoin aux chefs de nos grandes maisons de commerce, desquels il peut dépendre dans une certaine mesure d'obtenir à bref délai des élèves-commis indigènes extrêmement précieux.

Quittons Sierra-Leone, qui, malgré sa belle apparence et le riant paysage des environs, est la fournaise la plus malsaine de la côte, peut-être du globe, et passons rapidement devant la côte de Libéria. Cette malheureuse république, qui paraît une caricature de celle de Saint- Domingue, semble avoir été laissée libre par les puissances européennes, désireuses de la garder comme un spécimen rare, comme un bibelot d'étagère, destiné à niontrer au monde ce que devient un état nègre abandonné à lui-même. Toutes les traversées sont égayées, quand un des passagers a mis le pied à Monrovia, par le récit qu'il fait des actes de ce simili-gouvernement.

Il ne faudrait pourtant pas abuser de l'injustice : si l'on veut voir ce que deviennent les états noirs livrés à eux-mêmes, on n'a qu'à aller dans l'intérieur, dans les pays où l'on ne connaît pas les blancs, et l'on trouvera des organismes sociaux assurément rudimentaires, mais nullement ridicules comme ceux de Monrovia. Ce ne sont pas des noirs ordinaires qui peuplent ce pays. Ce sont d'anciens esclaves, et non pas des esclaves de noirs, raisonnables et heureux dans leur médiocrité;

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mais des esclaves de plantation, des « captifs d<> blanr ., comme disent les Sénégalais, qui considèrent avec raison cette situation sociale comme la plus avilissante, la plus démoralisante, la pire de toutes.

A ne considérer que les vices que nous donnons aux noirs simplement employés par nous, on peut se rendre compte de ceux qui devaient résulter de Tesclavage exercé nar les blancs, et il faudrait sïtonner de trouver chez ces émi-rés en retour des Antilles et de la Louisiane un aréopage de Lycurgues et de Solons noirs.

Le territoire soumis à cette fantaisiste expérience s'arrête au Cavally, et là commence notre colonie de la

Côte d'Ivoire.

C'e^t dans la région de Biribi voisine de 1 embouchure du San Pedro que les commerçants de la côte recrutent le personnel de manœuvres nécessaire à leurs factoreries. Ces hommes, indigènes de la côte de Crou (Croumanes ou Croubovs), servent tout le long de la côte, comme les Auvergnats et les Marchois qui viennent passer une saison de travail à Paris. Ils sembarquent sur les bateaux qui passent devant leur rivage pour se faire un petit pécule en travaillant soit à bord, soit dans les maisons européennes de la côte. Les gens d'un même village se groupent par fractions d'une vingtaine environ sons le commandement d'un chef de comparpie. Le navire stoppe en sifllanl en vue du village et Ton voit bientôt se détacher sur les flots des pirogues en bois rouge, légères, bien faites et supérieurement nagées contenant des Croumanes qui viennent faire leurs offres. Le bâtiment est généralement pris d'assaut, et les chefs de compagne traitent pour leurs hommes, soit avec le capitaine, soit avec les agents recruteurs des maisons de la côte. Le prix varie entre 15 et 25 Irancs par mois, plus 5 francs de nourriture. - Pendant que leurs chefs soffrent les rasades multipliées qui dans tous les pays du monde paraissent l'accompagnement obliga-

toire d'un marché, les simples compagnons circulent un peu partout dans le bâtiment, récoltant une pipe parci, une tête de tabac par-là, un verre de tafia un peu partout. Lorsque le marché est conclu et que l'allégresse est devenue générale, le navire siffle et bat de l'hélice, tous les non-engagés piquent une tète — et parfois quelques engagés aussi — et les pirogues reprennent le chemin du village, chargées des commissions des émigrants. Telle est la préparation morale qui résulte d'un long et avantageux usage, que les noirs, généralement si lents à se déterminer, contractent cette sorte d'engagement avec une étonnante rapidité. Il n'est pas rare de voir un navire siffler au départ moins^de trois heures après avoir stoppé et sifflé aux Croumanes. Il a suffi de ce court espace de temps pour rassembler les compagnes, procéder aux adieux et préparatifs nécessaires, gagner au large en pirogue 4 à 6 kilomètres de pleine mer, s'embarquer, se griser, s'engager.

La plupart d'entre eux partant pour un an, ce processus d'enrôlement laisse loin derrière lui en simplicité expéditive nos opérations de recrutement échelonnées sur neuf mois entre la publication des listes de recencement et l'appel, en passant par le tirage au sort et la revision.

Une centaine de ces braves gens furent ainsi embarqués à bord de Vlsly, tant pour le service du bâtiment que pour le compte des factoreries de Cotonou et de Ouida. Le roi du village vint en personne présider aux opérations : il avait pour cela endossé une redingote noire et un non^ moins noir gibus. Dans ce costume qui lui laissaitcuisses et jambes nues, il s'assit sur un rouleau de cordages, pour procédera l'ouverture de la fête. Après avoir demandé à boire et voyant tous ses compagnons le verre en main, il prit la bouteille de rhum que M. Borelli avait approchée de son verre, et s'en versa lui-même, coup sur coup, quatre rasades, puis rendant

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la bouteille vide an sommelier ébahi, fit comprendre qu'il n'y avait (juà continuer ainsi, tant pour lui-même que pour ses fidèles sujets. — Après cette entrée en matière — et beaucoup de nos maires de canton seraient incapables d'en faire autant, — il eut encore la force d'exposer que Cotonou était une triste garnison, qu'il y avait beaucoup de requins, que la vie y était chère et qu'il fallait en conséquence au moins une livre par mois. Et quand tout fut terminé, il avait encore conservé assez d'équilibre pour se tenir deboutdans sa pirogue, ce que, même à jeun, beaucoup de nos compatriotes ne sauraient faire aussi p-aiilardoment.

Au moment où nous passons devant la Côte d'Ivoire, cette possession est assez agitée par l'expédition qui se dirige vers Kong Grand-Lahou est le port point de départ de cette expédilion.

Avant de s'engager dans l'intérieur, le colonel Monteil a dû mettre i\ la raison un petit roi des bords de la lagune qui était entré en révolte contre l'autorité du gouverneur Binger. L'affaire a été, paraît-il, assez chaude, l'ennemi ayant su, une fois entre mille, se servir des parapets de terre battue qui forment l'enceinte de la bourgade et ayant jeté par terre dès le début plus du tiers des assaillants. Il a fallu se servir de l'artillerie, dont l'effet moral a suffi d'ailleurs pour obtenir pleine soumission.

Du large, où nous passons, on voit des lignes continues de palissades ou d'enclos en terre battue. Un pavillon tricolore, beaucoup de mouvement autour des factoreries, sont autant de symptômes des opérations de toute sorte qui doivent se passer à Grand-Lahou. Mais nous avons hAte d'arriver à Grand-Bassam, où nous devons atterrir, pour avoir des nouvelles.

Le lendemain, vers midi, nous jetions l'ancre en vue de la capitale de notre colonie de la Côte d'Ivoire.

Une baleinière , nagée par douze pagayeurs, con-

sentit à nous descendre à terre avec la correspondance. Ladite correspondance prenait place, pour plus de sécurité, dans un tonneau dont on avait enlevé, puis replacé le fond. — « On fait toujours ainsi, dit le pilote, parce que si la chaloupe chavire dans la barre, le tonneau surnage et son contenu est sauf. > — Très bien.

Ce renseignement, peu rassurant pour quiconque n'est pas dans un tonneau, appelle une explication.

Tout le long de la côte de Guinée règne, à une cinquantaine de mètres du rivage, un cordon de hautes lames brisantes qu'on appelle improprement la barre.

Chacun connaît le phénomène géologique qui porte ce nom. C'est le dépôt formé à l'embouchure des fleuves par le limon qu'ils charrient et qui, lorsqu'il cesse d'être entraîné par le courant, s'amasse au point de former au-dessus du fond un exhaussement continu et considérable. Cet exhaussement, qui interdit souvent aux navires de mer l'entrée dans les grands fleuves, forme ainsi pour eux un barrage, une barre.

Le plus souvent la sonde seule permet d'apprécier la diminution du fond qui constitue cette barre. Mais lorsque le dépôt est assez puissant pour atteindre presque le niveau de la mer, les vagues qui viennent du large, rencontrant cet obstacle sous-marin, se gonflent et se brisent en formant un bourrelet écumeux analogue à celui que tous les baigneurs connaissent sur la plupart des plages à grandes marées.

Dans ce cas, pour le navigateur qui vient de la haute mer, la barre du fleuve se manifeste par une ligne d'écume blanche.

Les nombreux cours d'eau qui se jettent dans le golfe de Guinée donnent lieu à ce phénomène. Ils ont presque tous des barres écumeuses, des 'barres à brisants.

Mais le brisant de la lame n'est pas toujours dû exclusivement à des dépôts de rivière; tout relèvement

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du fond peut lui donner naissance. Ainsi le plus souvent, en dehors de nos porls, la marée s'établit non pas par un exhaussement progressif du niveau de l'eau, mais par l'arrivée successive de vagues moutonneuses qui se brisent à quelques mètres du rivage.

C'est ce qui se produit tout le long de la côte de Guinée, qui est très droite, dépourvue de ports, et dont \v profil sous-marin se prête particulièrement au gonflement de la lame d'atterrissage.

Il en résulte que le marin voit une ligne d'écume blanche au-dessus des dépôts formant barre à l'embouchure des fleuves, et qu'il voit encore cette ligne d'écume se continuer tout le long de la côte, même loin de toute embouchure. Il a baptisé du nom de barre le brisant d'embouchure, il continue d'appeler barre, encore plus improprement, le brisant de la lame d'atterrissage qui, pour lui, ressemble au précédent.

Ces barres se ressemblent vraiment de fâcheuse façon, car si l'une interdit aux navires l'accès de l'intérieur des fleuves, l'autre interdit le plus souvent aux embarcations l'accès de la terre ferme. L'atterrissage est rarement facile en dehors des ports; il est difficile tout le long de la côte de Guinée, où il n'y a pas de port du tout. Partout il faut < franchir la barre ».

Nous allons donc franchir la barre en compagnie de nos correspondances enfermées dans leur providentiel tonneau, et nous « poussons du bord ». Tantôt enfoncés comme dans une vallée entre deux crêtes de grande houle, nous pouvons nous croire en pleine mer, tantôt parvenus à l'une de ces crêtes nous dominons le paysage, apercevons Vhly de plus en plus loin, la terre de plus en plus près. Enfin nos pagayeurs s'arrêtent; nous arrivons à la barre, ils veulent choisir leur moment et leur place. Ils choisissent admirablement l'un et l'autre. Tandis que tout déferle devant nous et que nos yeux ahuris ne voient qu'un mur d'écume, ils inter-

rogent le large; entre cette grande lame qui sera lente à se retirer, et celle-ci plus petite qui sera lente à atterrir, on pourra passer sans grands dégâts, et ils s'engagent à grands cris et à grands coups de pagaie, à toute vitesse. Nous ne courons aucun risque de nous jeter dans le brisant de la lame d'avant qui va plus vite que nous, mais il faut fuir à tout prix la lame d'arrière... Celle-ci s'avance aussi plus vite que notre embarcation, elle nous gagne, elle est sur nous, va nous écraser. Mais elle n'écrase rien qu'elle-même, ce n'est plus qu'un poudroiement de poussière blanche, un nuage d'embruns qui nous couvre d'eau et pousse la baleinière sans la noyer : nous sommes à terre, n'ayant plus qu'à nous secouer comme chiens mouillés.

Le village européen s'aligne en une longue avenue plantée de cocotiers ou de palmiers naissants, qui donnera peut-être plus tard à cette voie de la future capitale le cachet de la promenade des Anglais à Nice.

Nous arrivons tout de suite chez le gouverneur. M. Binger, que je connais depuis huit ans, est un ami pour tous ceux que tente l'Afrique. Il nous confirme au sujet de la colonne Monteil les nouvelles que j'ai données plus haut et, après avoir vidé une coupe de Champagne au succès de notre mission, nous partons ensemble en promenade au village noir, puis à la lagune.

C'est la première fois que je mets le pied sur le bord d'une de ces lignes d'eau qui régnent tout le long de la côte de Guinée et éveillent des idées inséparables de marécages et de fièvre paludéenne. Cette mauvaise réputation n'empêche pas les lagunes, généralement alimentées par des fleuves qui en renouvellent l'eau, d'être autrement limpides, de présenter un aspect autrement riant que la plupart de nos étangs de France. Celle de Grand-Bassam, avec ses eaux profondes, ses rives bordées d'arbres élancés et magnifiques, a beaucoup de cachet. Plusieurs embarcations à vapeur, appar-

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tenant à des indigènes, assurent le trafic le long de cette remarquable voie de communication et sont, au moment où nous passons là, accostées à de petits apponlcments.

Un orage qui menace de rendre la barre impraticable nous oblige à écourter cette visite intéressante et nous regagnons le bord au plus vite, après avoir franchi la barre une deuxième fois en partant du rivage, suivant les mêmes principes que tout à l'heure et par des moyens inverses. On ne court d'ailleurs pas plus de danger au retour qu'à l'aller.

A partir de Grand-Bassam la côte ne change plus d'aspect. Qu'on longe la Côte d'Or anglaise, le Togo allemand, ou les colonies françaises, c'est toujours la même ligne sableuse et plate bordée de palmiers et animée par places par quelque village nègre, ou par une factorerie européenne. Seules les grosses villes d'Acrrn, de Christianborg. et de Cape Coast Castlo donnent, vues du large, l'impression de puissantes, confortables et définitives installations. Enfin apparaît la côte du Dahomé français avec Granl-Popo où le mAt de pavillon se montre devant les deux établissements si longtemps rivaux des deux grandes maisons de Marseille, Régis et Cyprien Fabre, la première, la maison-homme, la deuxième, la maison-femme *, comme disent les Dahoméens en deux mots qui résument assez fidèlement la querelle de famille, origine de cette rivalité. — Même aspect à Ouida, où nous stoppons, comme à Grand-Popo, quelques heures pour échanger les correspondances, et nous arrivons devant Cotonou.

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