‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 27 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée à Cotonon.

Préparatifs pour la marche dans l'intérieur.

Gotonou. — Le warf. — Débarquement. — Voyage à Porto- Novo. — Le gouverneur Ballot. — Recrutement des porteurs.

— Première connaissance avec la lagune, les pirogues et les moustiques. — UArdent. — Enrôlement des porteurs. — Les interprètes, les tirailleurs. — Revue et simulacre de départ.

— Incohérence du personnel. — Insuffisance des moyens de transport et des cadres. — Disparition des pirogues. — Le commissaire de police et les galériens de Gotonou. — Le pays des folies moricaudes. — Désarroi de Togodo. — Gomment vivre sur le pays?

Gotonou, qui a remplacé pour l'importance des échanges Ouida, l'ancien port du Dahomé, doit tout son développement à sa position sur la lagune de Porto- Novo d'une part, et de l'autre à la construction du warf.

Nous avons vu plus haut que les vagues, en s'écroulant sur le rivage, produisaient une battre souvent difficile et parfois dangereuse pour l'atterrissage des embarcations. Mais les brisants ne se produisent guère que de 30 à 50 mètres de la terre. Plus au large, les vagues, étayées l'une par l'autre, ne donnent plus qu'une houle habituellement clémente aux bateaux de gabarrage. Si donc on construit un appontement qui s'avance dans

AimiVKE A COTONOU 21

la mer au dcK^ de la barre, on pourra débarquer le long de cette construction, dans des conditions relativonicnt avantageuses. C'estce qu'on aréalisôàCotonou au moyen d'un plancher sur pieux en fer, qui s'avance de 300 nutres vers la haute mer et se termine par une plateforme pourvue de grues de déchargement. C'est le warf.

Grâce à cet ouvrage, on embarque à Cotonou sans aucune des tribulations qui accompagnent le passage de la barre. Moelleusement installé dans un fauteuil, le passager est enlevé parla grue soit du bâtiment, soit du warf, puis viré au-dessus des flots et descendu presque sans cahot, dans une baleinière ou pirogue de barre. — Il est remonté de la même façon. Quant aux marchandises on les met dans un filet de cordages qui les enlève et les descend presque sans avarie. Le même filet sert pour les embarquements d'indigènes qui s'y installent tout joyeux en énormes grappes humaines.

Cotonou aligne le long de la plage ses maisons européennes presque toutes construites sur le même modèle. Un corps de bâtiment sur sous-sol librement ouvert, entouré d'une véranda. Le tout recouvert d'un toit de zinc. En arrière des habitations qui se sont presque toutes réservé une vue sur la mer, se trouvent les magasins, les ateliers de l'État, et le blockhaus, imposante et solide construction militaire, à deux étages, qui a un passé glorieux dans l'histoire de la conquête du Dahomé. Au rez-de-chaussée règne derrière les meurtrières un couloir circulaire garni de lits de camp entourant les magasins qui sont au centre. Au premier étage une véranda et des chambres. C'est là qu'on nous donne l'hospitalité jusqu'à notre départ pour l'intérieur.

La marche est assez pénible à Cotonou où l'on enfonce dans le sable jusqu'à la cheville. Tous les transports se font sur des wagonnets Decauville, en utilisant ime petite voie ferrée qui se ramifie dans toutes les dinx-

lions et va notamment du warf à l'appontement d'embarquement sur la lagune. — Ce sont ces wagonnets que nous utilisons pour le débarquement de notre matériel.

L'opération s'amorce dans la journée du 17 où nous avons pris terre ; l-e lendemain je laisse à M. Targe le soin de la continuer et je me rends à Porto-Novo pour voir le gouverneur. — Il n'y a pas de service régulier entre Cotonou et Porto-Novo, chef-lieu du gouvernement. Les simples particuliers qui ont besoin d'aller du port à la ville font comme ils peuvent. Suivant une formule d'une application assez générale : ils se débrouillent. — La manière dont je me suis débrouillé pour cette fois a été de profiter du voyage que M. Borelli faisait luimême à bord du Toffa, de la maison Régis. La traversée de la lagune ne présente rien de particulier, si ce n'est que cette nappe d'eau est vraiment bien peu profonde et se réduit presque à un immense marais. Les bords en sont couverts de papyrus, grands joncs à couronne élégante, et habités par de nombreux caïmans. Quelques-uns de ces sauriens dorment la bouche ouverte et ne se réveillent même pas au passage du To^a^ d'où l'on pourrait les tirer à quelques mètres. — Quelques négociants sont avec nous, parlant des difficultés de cette petite navigation. Le peu de profondeur de l'eau exige des bateaux à fond plat calant au plus 40 centimètres. Encore faut-il de bons pilotes. Celui du Toffa est un nommé Coco, gros noir à face de bourgeois cossu et sérieux qu'on dit avoir été bourreau de Behanzin. Je le considère avec l'intérêt que mérite son ancienne profession : mais, si la légende est vraie, Behanzin a dû avoir beaucoup de serviteurs chargés de cet office, ce qui diminue notablement le caractère attractif de la physionomie de Coco.

L'arrivée à Porto-Novo, que l'on aperçoit de loin, dès qu'on débouche dans la grande lagune, donne bien l'impression de la grosse agglomération d'êtres humains qu^e

ARRIVÉE A COTONOU 23

l'on va rencontrer. Les maisons européennes, auxquelles leurs vérandas donnent toujours un aspect élég:uit. bordent la latrune en sétageant à mi-hauteur des dunes rouges qui s'élèvent à une quinzaine de mètres au-dessus des eaux. Cette disposition agrandit encore les façades du côté de la pente et augmente l'effet produit. Les arbres, cocotiers ou palmiers à huile, forment un fouillis de verdure au travers duquel les constructions apparaissent comme d'agréables et spacieux cottages. Un gigantesque fromager, deux fois plus haut et trois fois plus gros que les plus beaux platanes de nos places publiques, indique la place où est élevée la résidence du gouverneur.

La rrète de cette dune qui descend d'abord du nord au sud et se retourne ensuite vers l'est, dans la direction de Laffos, appelle la création d'un boulevard qui formera cerlainement plus tard une des plus belles promenades tropicales qu'on puisse demander.

Le gouverneur, auquel javais télégraphié la veille, dès mon arrivée à terre, me retient à déjeuner et m'expose la situation que je vais trouver dans le haut Dahomé. Ce pays est parcouru depuis trois mois par des colonnes nombreuses et on n'y trouve plus rien à

manger.

De plus les porteurs nécessaires pour assurer la subsistance de ces colonnes ont épuisé les ressources le lonc do la route. Enlin. les villages du bas Dahomé qui^oiil fourni des convois de GOO, de 800 porteurs, pourront difiicilement en fournir d'autres.

Il m'en faut 300, rien que pour mon matériel, et M. Ballot estime que je dois emporter en outre iuO charges de riz pour assurer la subsistance de lout ce personnel dans les pays ruinés que nous allons parcourir.

L'escorte, fournie par la colonie du Dahomé, qui eiM i.lrera ce convoi, doit se composer de 25 tirai)'. ". >;, iiKMUé Haoussas, moitié Sénégalais.

Comme nous avons avec nous 23 marins noirs et

5 blancs, j'aurai un total de 53 hommes armés. Enfin il faut compter une trentaine de hamacaires de Ouida, destinés au transport des malades et des éclopés.

Un cuisinier, deux interprètes et leurs inévitables boys portaient à 490 l'effectif régulier de la colonne que des volontaires, d'aptitudes et de persévérance très inégales, maintinrent toujours au delà de 500.

Nous devions commencer par remonter en bateau rOuémé jusqu'au poste de Sagon, où des porteurs allaient être réunis à notre intention. — Sagon est à environ 90 milles de la côte.

Le gouverneur m'annonçait qu'il n'était pas éloigné d'entreprendre lui-même une tournée dans la direction du nord. Un grand nombre de caisses toutes préparées et étiquetées que j'avais vues sous la véranda, indiquaient d'ailleurs que ce départ était déjà l'objet d'une préparation plus que morale et témoignaient aussi de la prudence avec laquelle il convient de parler de pareils projets tant qu'on n'a pas encore passé à leur exécution.

J'avais été prévenu des difficultés que tout explorateur devait s'attendre à éprouver de la part des gouverneurs des colonies servant de point de départ. J'étais d'avance résolu à ne pas m'en indigner. Il est bien naturel de rencontrer un peu de mauvaise humeur chez un fonctionnaire qui voit arriver tout d'abord dans le pays qu'il administre un personnel envoyé par le ministre et correspondant directement avec lui, soustrait par conséquent à l'autorité presque souveraine qu'exerce un gouverneur de colonie. Si nous ajoutons que ce personnel va demander à ladite colonie des porteurs et des vivres, que, dans le cas présent, toute cette dépense était mise à sa charge, on conviendra qu'une semblable mission est pour l'autorité locale une occasion de trouble et de gêne et qu'il faut une hauteur d'esprit assez rare pour estimer comme une compen-

ARRIVÉE A COTONOU 25

Ration suffisante de tant d'ennuis le bien que le pays peut en attendre.

Je comptais donc être très mal reçu par M. Ballot, et lus aussi surpris que charmé d'être par lui trait»*, non pas comme le trouble-fête que je me sentais être pour tout administrateur à esprit étroit et bureaucratique, mais en auxiliaire gaiement accepté pour une œuvre qu'il faisait sienne et à laquelle j'apportais un concours inattendu. — Il ne me restait qu'à laisser s'effectuer le recrutement des porteurs demandés. Après le déjeuner, je repartais immédiatement pour Cotonou, où j'arrivais le soir sans encombre ; le travail du débarquement avait continué régulièrement.

Les jours suivants se passèrent en préparatifs de toute nature, achat de vivres, achat de tabac pour les échanges, reconfection de celles des caisses dont le volume ou le poids rendait difficile d'en faire le chargement d'un seul homme.

11 faut admettre que la tête d'un porteur, qui est déjà chargé d'un petit bagage personnel indispensable pour un long trajet, ne peut pas recevoir une caisse pesant plus de 2o kilogrammes, ni d'un volume supérieur à un cube de 50 centimètres de côté.

Tout le monde s'employa à cette reconfection des chargements qui, faute de balances, demandait un certain coup d'œil. Les deux charpentiers que nous avions amenés montrèrent comme emballeurs une inaptitude inquiétante. Ils ne savaient ni scier une planche, ni planter un clou. Suleyman, toujours prompt à l'espérance, et d'ailleurs convaincu de la supériorité de Gaye et de Goreas en leur double qualité de Sénégalais et de marins, m'expliqua qu'ils étaient spécialistes en charpente et en charpente de batellerie. Dans leur spécialité, ils étaient — ils devaient être — des maîtres, et la preuve, c'est qu'ils étaient brevetés'

Entre temps, deux séances par jour étaient consa-

crées à l'instruction à pied des laptots. M. Targe, Doux et Sédira s'y employaient de tout leur cœur, mais quoi qu'ils fissent, c'était toujours Suleyman l'unique canal d'écoulement de leur zèle. Or, lui-même ne pouvait, malgré toute sa bonne volonté, parler qu'une seule langue à la fois, et après avoir reçu de ces messieurs leurs instructions en français, devait les répéter d'abord en saracolet, puis en yolof. Nos hommes ne comprenaient en effet que l'un ou l'autre de ces deux langages.

D'ailleurs Suleyman avait pour la première fois entre les mains le mousqueton modèle 92 et n'avait sur le reste de l'instruction que des notions assez imparfaites.

Dans ces conditions, on comprendra que si nous avions eu affaire à des hommes de recrue très intelligents, leurs progrès auraient dû être lents.

Ils furent très lents.

Enfin le cinquième jour au matin, un télégramme du gouverneur m'annonçait que les porteurs étaient attendus pour le soir. Cette matinée-là fut en conséquence employée à une séance de tir à la cible, destinée à apprendre tout au moins aux laptots à ne pas s'effrayer de la détonation de leur arme. Cette séance se passa assez bien ; non pas qu'aucun tireur ait atteint la cible, si rapprochée que fût la distance de tir, mais au moins aucun d'eux ne s'estropia, ni n'estropia ses voisins.

Pendant le reste de la journée, on s'occupa des sabresbaïonnettes qui devaient servir de sabres d'abatis pour les travaux du camp de chaque jour et avaient besoin d'être aiguisés. L'État les délivre avec un tranchant d'un millimètre d'épaisseur environ ; et pour en faire une lame coupante, nous ne pouvions utiliser que les meules des ouvriers de Cotonou.

Les cent sabres destinés tant aux laptots qu'aux porteurs, exigèrent un travail de plus de dix heures.

Comme les hommes de la marine trouvent sur leur bâtiment tout ce qui leur est nécessaire pour coucher

ARHIVÉE A COTONOU 21

et pour manger, les nôtres n'avaient ni couvertures de campement, ni marmites, ni gamelles, ni bidons. Je pus me procurer tous ces accessoires dans la

soirée.

Les tirailleurs sénégalais devant former l'escorte étaient annoncés venant de Ouida.

Le lendemain, 25, supposé dernier jour avant le départ, devait être employé à une revue destinée à compléter les manquants et à éliminer tous les objets inutiles que le personnel est toujours tenté de prendre en surcharge. Je prescrivis de s'y préparer et je partis pour Porto-Novo, où je voulais prendre les instructions du gouverneur, acheter des hamacs, et, le cas échéant, prendre livraison de mes porteurs.

Le Tolfa partant à trois heures, je pouvais compter arriver à Porto-Novo vers six heures et profiter par conséquent de la soirée pour ce que j'avais à faire.

Mais j'avais compté sans les embarras de la route : le Toffa remorquait à bûbord et à tribord deux grosses pirogues en assez mauvais état, qui retardaient beaucoup sa marche. Nous étions arrivés à peu près à moitié chemin lorsque l'une d'elles s'enfonça tout à fait et, formant corps mort, obligea le malheureux Toffa à tourner autour d'elle. On se mit à la vider, puis à repartir, mais elle aussi se mit à se remplir, et plus vite qu'auparavant. Il fallait l'abandonner ou passer la nuit là.

J'expliquais au mécanicien que je ne pouvais perdre ainsi ma journée, lorsque Coco eut une idée de génie. Hélas! c'était aussi une idée de bourreau! Avisant deux pirogui«^rs qui rentraient de la pOclie, il leur persuada, moyennant un dollar, de me conduire à Porto-Novo. Ceux-ci accostèrent et, sans plus tarder, je m'introduisis dans leur embarcation.

C'était une toute petite pirogue, à peine aussi large que moi et qui supportait déjà difficilement le poids de ses deux pagayeurs. A peine eus-je touché cet étrange

bateau que l'eau entra par-dessus bord. Les deux noirs se mirent à pousser des cris et me firent asseoir, le derrière dans l'eau du fond, les jambes recroquevillées, les genoux dans le menton, les bras croisés sur les tibias. Je fus invité à ne pas tenter un mouvement sous peine de chavirer.

Placé ainsi comme un pigeon en crapaudine, je commençais au bout d'une demi-heure à avoir des crampes dans tous les membres, lorsque je m'aperçus qu'un autre et plus insupportable supplice m'attendait.

La nuit tombait, et avec elle arrivaient d'innombrables moustiques de marécage, qui profitaient de mon immobilité forcée pour se livrer sur ma personne à une véritable orgie. Lorsqu'ils étaient repus et que j'avais un moment d'accalmie, la pirogue, manœuvrée tout près du bord pour éviter le courant, secouait les roseaux humides d'où sortaient de nouvelles hordes affamées. En même temps les papyrus, au travers desquels nous passions, laissaient tomber sur moi la vase suspendue à leurs panaches. Deux heures et demie sans changer de position, je supportai tète baissée tous ces outrages marécageux. Enfin vers huit heures trois quarts nous débouchions dans la grande lagune et apercevant une embarcation bien éclairée, je me faisais diriger dessus.

C'était la canonnière de rivière VOmjx, commandée par un de mes camarades, le lieutenant de vaisseau Marx. J'y grimpai aussitôt et trouvai ces messieurs prenant le café sur la plate-forme supérieure.

Tout en dînant à la hâte d'un paquet de quinine, d'une omelette et d'une tasse de thé, je faisais connaissance d'un hôte de VOmjx, l'enseigne de vaisseau Guigues, de l'aviso V Ardent.

Ce bâtiment ayant pénétré dans le Niger, était momentanément obligé de demeurer dans un des biefs du Delta, en attendant que la hausse des eaux lui permît de franchir une des barres de sable qui s'étaient formées

ARRIVÉE A COTONOU 29

derrière lui. Le lieutenant de vaisseau d'Agoult, commandant V Ardent, avait envoyé M. Guiçrues pour organiser des moyens de ravitaillement permettant à son bàlimenl daltendre l'époque des crues. M. Guignes devait s'adresser à Lagos ou à Porto-Novo, car la Compagnie royale du Niger avait pris à Tégard des nôtres une attitude qui ne permettait guère de lui demander des services.

Je passai ainsi un quart d'heure fort intéressant à entendre raconter la vie de bord dans ce morceau de rivière et tous Les petits agissements de la compagnie. Je notai avec plaisir que ce jeune officier ne laissait pas échapper un mot de mauvaise humeur contre le commandant qui avait ainsi condamné tout son monde à un emprisonnement de plusieurs mois. Il paraissait avoir entièrement épousé la détermination de son chef, restant intransigeant dans ses revendications contre la Royal Niger C'^, et tenait en conséquence pour négligeable l'ennui d'une croisière obligatoire dans ces peu enviables parages.

Mais je ne pouvais m'attarder à cette conversation si honorable qu'elle fût pour celui qui la tenait et pour celui qui en était l'objet, et je demandai à Marx un canot pour gagner la terre.

Vingt minutes après je gravissais le chemin de terre rouge qui monte à la résidence, lorsque je rencontrai le gouverneur qui se promenait avec le capitaine Mounier.

Les nouvelles étaient mauvaises. Le commandant Decœur avait, paraît-il, rétrogradé jusqu'à Carnotville '. De plus l'eau avait subitement et prématurément baissé dans rOuémé. Il ne fallait plus compter remonter en bateau jusqu'à Sagon.

Nous passerions donc par Abomé, puis par Savalou

Page 1