‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 29 sur 66 · Erreur : ils ne devaient venir que deux jours plus tard · texte numérisé non relu

Erreur : ils ne devaient venir que deux jours plus tard

2. C'était là pure forfanterie de roi nègre. Nous verrons plus tard qu'aucun de ces monarques ne peut entendre parler d'une ville sans dire qu'elle lui appartient.

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départ qui, dès lors, ne pouvait plus avoir lieu que le l»-i"'-'!iain.

Liiîiii dans la journée arrivèrent un par un, d'abord un porteur charcré d'effets des tirailleurs de Ouida,puis un deuxième porteur, puis un tirailleur sénégalais, puis d'autres. De Porto-Novo, les Haoussas. au nombre de douze, arrivaient en pirogue, tous ensemble sous le commandement de leur sergent.

Dès le soir les militaires destinés à m'accompagner étant tous arrivés, je les examinai au point de vue sanitaire. Le sergent qui devait commander le détachement avait un ver de Guinée, un tirailleur sénégalais était phtisique : je télégraphiai immédiatement à Porto-Xovo pour demander un remplaçant du premier: et quant au deuxième, je trouvai sur place un homme de bonne volonté, dans la personne d'Amadi So. ordonnance du colonel Nény. qui, séparé de son chef, ne demandait qu'à faire campagne avec moi.

Amadi So. d'origine peuhl. était un peu plus intelligent que ses camarades. Rengagé pour la campagne de 1892, il avait auparavant servi au Soudan et avait les défauts et les qualités du vieux soldat. Un peu grincheux, comme tous ceux que l'expérience a désabusés, il avait autant d'insouciance du danger que de souci de ses petites aises personnelles: à force de rouler, il avait amassé quelques talents de première utilité: c'est ainsi qu'il savait très bien sonner du clairon, traire une chèvre, fabriquer de la bière, parlait le peuhl et le yolof, ânonnait quelques mots de français et possédait juste assez de djège (dahoméen» et de nago, pour, avec un bâton et un fusil, faire marcher une troupe de porteurs. C'était, comme on le voit, an homme précieux, car sur bien des points que je viens d'énuméror. il jouissait d'une incontestable supériorité sur la plupart de ceux qui allaient devenir ses chefs.

Enfin, dans la soirée, on me remettait on télégramme

de Porto-Novo m'annonçant l'arrivée, pour le lendemain matin, d'un premier convoi d'environ deux cents porteurs et de deux interprètes, Odonou et Acrobassi. — Un nommé Ato était désigné comme chef de ces porteurs. — M. Ballot me recommandait de les bien traiter, ce à quoi j'étais d'ailleurs le plus intéressé, car si les bons traitements n'assurent pas toujours la fidélité des porteurs, les mauvais la détruisent certainement et les désertions qui en résultent produisent toujours dans une colonne le pire des désarrois.

J"allai au-devant d'eux à l'appontement et, accompagné de tout mon monde, je leur désignai d'abord l'emplacement, protégé par des auvents, oii ils devaient se tenir; puis je me mis en mesure de les encadrer, en constituant des groupes d'une cinquantaine de têtes. Et du premier coup, je m'aperçus que j'avais affaire à un troupeau d'hommes qui serait toujours un troupeau, très difficilement divisible en fractions susceptibles d'être commandées séparément. Ato, leur prétendu chef, ne connaissait aucun de ses prétendus subordonnés, et ceux-ci, consultés pour la désignation de leurs souschefs, n'aboutissaient à rien. Quand, de guerre lasse, j'en eus désigné quatre, sur leur seule mine, ceux-ci, à leur tour, se déclarèrent incapables de commander à n'importe qui, et il fallut d'office leur imposer leur grade, leur disant qu'après tout, leur fonction principale consisterait à répartir les vivres entre leurs camarades.

Puis, ayant fait apporter du riz et du poisson sec, je voulus procéder moi-même à la première distribution et profiter de la circonstance pour leur adresser quelques paroles relativement à leur conduite en route et dans nos futurs gîtes d'étape.

Ayant donné un clairon à Amadi So,'je les fis tous grouper en cercle et ordonnai à l'interprète Odonou de répéter mon petit discours. Après leur avoir dit que je

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leur défendais de s'écarter de la route et leur avoir expliqué que pour permcitre à chacun de soufller un peu, je ferais sonner « halte! » toulos les heures, puis sonner « en avant! » dix minutes plus tard, je dis à Aniadi So de donner ces deux sonneries, puis h Odonou de leur demander s'ils comprenaient : aussitôt tout autour de moi, éclatèrent des oh! oh! J'exprimai mon étonnement de cette manifestation, que YOfficiel annonce habituellement dans les comptes rendus parlementaires sous la rubrique : rumeurs, exclamations, mais qu'on n'a pas coutume d'entendre dans les corps de troupe. Odonou m'expliqua alors que c'était leur manière de dire oui. Je continuai donc pendant près de trois quarts d'heure mon instruction, leur rappelant qu'il était mterdit de maltraiter les habitants des villages, et par contre de trop bien traiter leurs femmes, de piller, de voler, de s'enfuir avec son fardeau et même sans son fardeau, et je récollai penirant le même laps de temps une série de oh! oh! bien nourris.

Mais ce qui rend cette scène épique et fait que je la n.conte. c'est que nous nous aperçûmes plus tard qu Odonou n'avait pas compris un traître mot de ce que j'avais dit, et que d'ailleurs il parlait lui-même une langue inconnue à la plupart de nos porteurs. Élevé par des jésuites portugais, le brave garçon, naturellement pauvre d'esprit, balbutiait bien quelques mots de notre langue, mais ils étaient pour lui vides de sens; de plus, étant toujours demeuré à l'école ii surveiller les tout petits, il ignorait absolument les choses les plus élémentaires de la vie pratique. En ce qui concerne la culture du sol, il ne savait pas distinguer si le maïs était en herbe ou en épis, et ayant à appro\ isionncr l'akassa (p;\te de maïs) plus de quatre cents hommes, croyait que ces boules se trouvaient toutes pétries dans les champs. 11 s'émerveillait avec candeur de tout ce qu'il voyait pousser en forêt. Chez moi, les paysans se gaus-

sent de certains Parisiens en leur montrant du seigle pour du blé de deux ans, en leur faisant voir des laboureurs qui sèment du son, ou des moissonneurs qui fauchent du macaroni ; mais ces Parisiens sont des agronomes au prix de ce qu'était Odonou.

Bien des fois, au cours de notre voyage, quand il nous eut donné toute sa mesure, nous nous sommes demandé avec stupeur , en pensant à cette première conférence, ce qu'il avait bien pu dire aux infortunés qui étaient censés m'entendre par son intermédiaire, et surtout sur quels points pouvaient porter leurs marques d'assentiment si solennellement exprimées.

Pour en finir avec les interprètes, disons tout de suite qu'Acrobassi, l'autre interprète qui m'était annoncé, et qui était, on le croira sans peine, beaucoup plus intelligent qu'Odonou, avait été éliminé dès le début. Il avait fort bien répondu à son examen de français, mais on s'était aperçu à temps qu'il ne savait ni le djège ni le nago, et qu'il ne parlait que le mina. Comme nous n'avions aucun Mina avec nous et que nous ne devions pas rencontrer de Minas en route, Acrobassi ne pouvait nous donner que des leçons de français, ce qui pour le moment fut jugé inutile.

Nous avions un autre interprète dans la personne de Mahmadou. Ce dernier était réservé pour un autre genre de travail, car il devait traduire de bariba ou haoussa en nago. Ne sachant pas un mot de français, il n'avait pas à exercer sa fonction avant que nous eussions franchi le 9® degré, mais comme c'était un très brave homme, plein d'entrain et point poltron, il nous rendit de bons services en route.

Le soir je passai la revue de départ du personnel armé et fis du même coup connaissance avec les éléments assez disparates dont il se composait.

C'étaient d'abord 12 tirailleurs sénégalais, commandés par un caporal : venus au Dahomé dès avant la

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conquête, ces hommes n'avaient plus dans leur ('(juipeuK'ut que quelques rares tl(''l)ris de ce qui avail <''16 autrefois leur tenue réglementaire. Leur pantalon était remplacé par un pagne roulé à la ceinture et sous lequel disparaissait le haut de superbes guêtres l>lanches. Le bas de ces guêtres était maintenu par un souspied qui, faute d'une chaussure absente, les appliquait sur la peau toujours noire du sujet. De ha vresacs, point! I':n avaient-ils jamais eu? Pour le moment, et pour la revue seulement, ils avaient roulé leurs effets dans une toile de tente qui leur passait sur les deux épaules.

Évidemment, cet accoutrement tout de parade ne devait pas subir lépreuve d'une étape, et ces hommes n'avaient jamais porté, ne devaient jamais porter autre chose que leur fusil et leurs cartouches. Je constatais ainsi une fois de plus que les règlements militaires, pas plus que les lois générales que nous tenons pour fondamentales, ne peuvent prévaloir contre les mœurs. En vain avonsnous supprimé l'esclavage au Sénégal, il n'en reste pas moins dans l'esprit de chacun que tout guerrier porte ses armes et rien que ses armes, et donne son bagage à porter à un esclave. En vain avons-nous enrôlé des esclaves même parmi nos tirailleurs, nous n'avons pu leur faire comprendre que devenus guerriers, ils devaient néanmoins porter leurs bagages. Peu leur chaut ridée que nous nous faisons nous-mêmes du port du sac, ni l'exemple de nos sous-officiers, ni la mémoire des grenadiers de l'empire qui, bons guerriers pourtant, ne se croyaient pas déshonorés par le poids de leur fourniment. Tout cela ne compte pas pour eux. Un i,'uerrier porte ses armes et c'est tout, c'est à prendre ou à laisser. — Leur engagement n'est pas comme chez nous un acte de dévouement à la patrie, i\ laquelle le soldat français se livre pieds et poings liés pour qu'elle le traite bien ou mal à sa fantaisie et le paie de même. Le Sénégalais en s'engageant signe un marché : on le paiera

tant, on le nourrira et on le nourrira de telle façon, il aura sa femme avec lui et ne portera rien — moyennant quoi, il marchera et se battra. Si la ration manque, le mercenaire est bon prince, et se rend compte du cas de force majeure, il vivra de privations, mais il faudra le rembourser en argent du montant de ces privations. Il ferait beau de voir, en France, le soldat noter sur son calepin les jours où la distribution n'est pas complète et présenter ensuite sa facture à l'intendance. On lui répondrait suivant la formule « l'homme a vécu » : « Vous n'êtes pas mort, qu'avez-vous à dire? » Le mercenaire n'entend pas de cette oreille. Vous ne m'avez pas nourri et vous le deviez , payez-moi en conséquence. Ainsi va-t-il sans cesse le marché à la main; à toute .infraction qu'il constate ou soupçonne, il réclame d'abord, il déserte ensuite.

Ainsi se renversent chez l'officier transplanté à la tête d'une troupe indigène toutes les notions acquises pour lui du juste et de l'injuste, du défendu et du permis, de ce qu'il faut ou non demander à ses hommes. Le devoir militaire que nous tenons pour illimité dans son essence, s'appliquant à tous les renoncements, à tous les sacrifices, se trouve borné ici au respect des articles d'un contrat.

Combien de fois, au cours de notre marche en pays noir, j'ai soupiré au souvenir de mes canonniers alpins portant gaiement les 24 kilogrammes de leur chargement et contents de leur pain dur, de l'eau claire et de leur sou par jour! J'aurais eu sans doute beaucoup de satisfaction à commander ces petits soldats français, si gais, si intelligents, si disciplinés, seulement — il y a un seulement — je ne les aurais pas commandés longtemps, car au métier que m'ont fourni les noirs, ils seraient tous morts, et vite morts.

En somme, tels qu'ils étaient , ces 12 Sénégalais étaient de superbes soldats de métier. Persuadés par

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une expérience déjà longue que rien ne leur résistait tant qu'ils marchaient à notre service, ils avaient en eux-mêmes, en nous et dans leurs armes, une confiance illimih'o qui se traduisait dans leur attitude et dans leurs moindres actions.

A côté d'eux, 42 Haoussas — ainsi nommés alors qu'aucun d'eux n'était Haoussa — alignaient leurs peliles têtes rondes de bons garçons un peu ahuris. Très propres, d'une tenue soignée, d'une belle discipline, non gâtés par le contact des brisquards', ils étaient et devaient toujours être contents de tout, prêts à toutes les corvées, s'accommodant de toutes les nourritures, s'essayant à tout ouvrage qu'on leur enseignait -. Mais on sentait encore chez eux la jeune troupe. Les Sénégalais les accusaient d'avoir peur de leur fusil, de fermer les yeux avant de lâcher leur coup ; les porteurs eux-mêmes déclaraient ne pas vouloir leur obéir parce que c'étaient des gens de leur village, tout comme eux, — tandis que les Sénégalais!... « Qu'un Sénégalais nous malmène, c'est bien, mais qu'un Haoussa nous mène, non! »

Enfin venaient mes 20 laptots, tout de neuf habillés et déjà débraillés, chargés comme des bêtes de somme, l'air en goguette comme il convient à tout marin débarqué. Ils avaient chaussé leurs souliers pour la circonstance, et poussés par la manie propre au noir qui envie toujours le bien de son voisin, avaient procédé depuis trois ou quatre jours à d'interminables échanges de chaussures. Le résultat de ces échanges était d'attribuer aux petits pieds les grands souliers, ce qui est trènant pour la marche — et aux grands pieds les petites pointures, ce qui l'est encore davantage. Chacun d'eux avait dans son sac et portait sur le dos, roulés dans une

1. Brisquard, soldai rengagé quiporle un chevron, une brisque.

2. Quatre d'entre eux apprirent plus lard avec moi le métier de scieur de long.

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couverture, les objets les plus lourds et les plus inutiles *.: trois ou quatre pantalons de drap par homme, des pains de sucre, des jeux de marques, des bouteilles, des paquets de bougie. L'objectif paraissait être d'emporter le plus d'objets possible, dût-on les porter sur le dos pour une revue, sauf à trouver, en cours de route, un porteur qui voulût bien, de gré ou de force, s'en laisser surcharger. C'est justement "ce que je ne voulais pas et je fis organiser immédiatement un dépôt pour recevoir cet inutile bazar. Chaque homme fut limité à un pantalon et à une blouse de rechange. Le reste fut emmagasiné au rez-de-chaussée du blockhaus pour y être repris au retour, si retour il y avait.

Immédiatement après la revue, je prenais les 320 porteurs déjà rassemblés et nous faisions sortir du magasin les différents colis dont allait se composer notre convoi. Redoutant la mise en marche de ce troupeau humain sans un essai préalable, j'organisai une espèce de procession en file indienne, dans laquelle les différents éléments de l'escorte et du convoi étaient disposés dans l'ordre où la marche devait s'exécuter le lendemain. Nous fîmes ensuite quelques simulacres dé halte et de reprise de marche à la sonnerie. Et après une heure et demie d'efforts pour arriver à faire comprendre à tout ce monde que chacun devait garder sa place et son allure, je constatai que cette exigence était au-dessus de ce qu'on pouvait demander à l'intelligence de mon personnel. Marchant en cercle autour de nous, sur cet espèce de terrain de manœuvre, bien vus et bien surveillés par les cadres et par l'escorte qui leur donnaient cette instruction, les porteurs épouvantés se bousculaient sans arriver à rester régulièrement en file les uns derrière les autres. Ils dépassaient sans vergogne ceux qui marchaient devant eux et même les soldats chargés de les retenir, lesquels, exaspérés de ne pouvoir se faire comprendre, en venaient tout de suite aux coups.

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Si les choses allaient ainsi, dans ces conditions de surveillance aisée et de fatigue nulle, qu'allions-nous devenir en pleine forôt, où personne de nous ne pourrait plus voir qu'à un mètre devant soi et où la cirrulation le loui^»- de la colonne et, par suite, toute surveillance se trouveraient interdites par l'étroitesse du sentier?

Toutes ces dirfi<ultés n'avaient pourtant rien d'imprévu. On sait en France que la marche est, après le combat, l'épreuve la plus difficile qu'on puisse demander à une troupe. Un capitaine qui encadre une centaine d'hommes, dont cinquante nouveaux, par une quinzaine de gradés, ne les soumet à cette épreuve qu'après plusieurs mois de service qui les ont habitués à la connaissance de leurs chefs et aux formes sous lesquelles s'exerce leur autorité. Ils sont d'ailleurs uniformément et très confortablement équipés. Enfin ils parlent tous la même langue et depuis leur enfance ont été habitués par tous les détails de leur éducation au sacrifice momentané de leur liberté qui leur est demandé par le pays. Après tant de préparations morales et matérielles, le chef de ces hommes ne se risque à leur demander une marche que sur quelques kilomètres de belle route.

Comme nous étions loin de ce luxe de précautions!

Au lieu de 15 gradés pour 100 hommes, j'en avais à peine un, encore ne parlait-il pas leur langue et n'avaitil pas d'interprète pour leur communiquer sa volonté.

Comme préparation et comme instruction, au lieu de plusieurs mois, j'avais une heure et demie. Arrivées la veille, mes recrues devaient être en marche le lendemain.

Enfin, comme dispositions morales, au lieu du désir «le servir qui est au fond du cœur de nos petits troupiers, mes porteurs étaient tous des vaincus d'hier et n'avaient qu'une seule préoccupation, « s'esquiver ». C'était ce qui pouvait m'arriver de plus fâcheux, et aussi ce qu'il m'était matériellement le plus impossible

d'éviter. Sans doute tous ces hommes étaient venus volontairement : on l'affirmait. Interrogés ils le confirmaient. Mais qui saura jamais ce qui se passe dans l'âme d'un noir au moment où on lui demande de partir comme porteur d'une colonne à destination lointaine ! Cède-t-il à la menace de son chef de village qui partagera plus tard une partie de son salaire? est-ce le goût des aventures qui le décide? est-ce l'ennui de sa situation présente? est-ce simplement le désir de gagner quelques sous, avec l'arrière-pensée qu'après avoir touché la solde de ses cinq premiers jours, il prendra avec son écu de cent sous — une fortune pour lui — la poudre d'escampette?

Est-ce un mélange confus de toutes ces considérations, ou bien n'est-ce aucnne considération du tout, c'est-à-dire une pure lubie? toujours est-il qu'il se livre avec défiance, car à l'administrateur qui lui demande son nom, il en donne un autre afin de ne pouvoir être ultérieurement recherché.

Nous nous en sommes aperçus dès le premier soir en essayant de mettre un peu de discipline dans cette masse. La première chose à faire pour y arriver était de pouvoir faire un appel nominal. Je pris donc les listes d'enrôlement communiquées par l'administration et me mis en devoir d'appeler ces hommes par leur nom. Mais tous ceux qui avaient donné de faux noms ne se reconnaissaient plus ou avaient peur de se compromettre publiquement en les acceptant devant leurs camarades, de sorte que, ignorant les noms authentiques, je ne pouvais pas même me servir des sobriquets figurant sur les listes d'enrôlement, mes singuliers engagés volontaires ayant caché le premier et persistant à oublier ou à répudier le second.

Ainsi le 26 au soir, veille de mon départ, tout le personnel rassemblé était dans l'état d'inorganisation morale qui résulte de ce que je viens de dire. Je fis

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néanmoins dresser les tentes, afin que pour le départ du lendemain chacun se trouvât dans des conditions identiques à celles qui devaient se présenter chaque matin en cours de marche. Tous ces préparatifs terminés, je me retirai pour expédier mon courrier et chercher un peu de repos, passablement soucieux, on l'imagine

sans peine.

C'est que l'incohérence de mon personnel était loin

d'être l'unique objet de ce souci.

Deux autres sujets de préoccupation, également graves, m'étaient causés par le manque de porteurs pour transporter des vivres et le manque de hamacaires attendus en vain de Ouida.

M. Ballot, après m'avoir prévenu de la disette qui régnait dans le haut pays, m'avait obligeamment envoyé pour y pourvoir — en partie — cent charges de riz de 25 kilos chacune, mais il avait ajouté qu'il ne pouvait me donner pour en assurer le transport d'autres porteurs que ceux que j'avais déjà reçus. Or ceux-ci étaient déjà insuffisants pour mon matériel.

Résolu à pourvoir à ce transport par mes propres moyens, je décidai de faire d'abord placer ce riz, déjà réduit par la dîme du roi d'Avonsouri, dans des pirogues et à le faire transporter par eau jusqu'à Abomé- Calavi. J'écrivais en même temps à M. Aubenas, le gérant de la factorerie Cyprien Fabre dans cette place, de me rechercher dans le village des porteurs de bonne volonté pour continuer le transport au delà.

Rien n'était moins certain que le recrutement de ce renfort et je me trouvais ainsi dès avant le départ, avant toute désertion, avant toute maladie, en déficit de quatre-vingts porteurs dans mon convoi, avec une seule chose vraiment tenue pour certaine, c'est que mes charges ne se transporteraient pas toutes seules.

Quant aux hamacaires, j'en attendais vingt-cinq de Ouida. Les gens de cette ville sont depuis longtemps

accoutumés aiux mœurs des blancs; et comme pour aller du village à la plage il y a à franchir une assez grande distance, quelque peu coupée de marigots, il s'est établi entre Ouida-ville et Ouida-plage une véritable industrie de transport d'Européens à dos d'homme, ou plutôt à tête d'homme. C'est à ces hamacaires qu'on fait appel pour le transport en colonne des blancs, des malades et des blessés.

Notre première étape devait se faire en grande partie le long de la côte et je savais par l'expérience de Cotonou combien la marche est pénible dans ces sables brûlants où l'on enfonce jusqu'à la cheville. Elle devait être encore rendue plus douloureuse pour les blancs qui m'accompagnaient et qui, condamnés à une inaction débilitante pendant plus d'un mois, à bord du paquebot, n'étaient point du tout entraînés. Enfin c'était vouloir tuer des blancs que de les astreindre sous cette latitude et sur un sol pareil, à faire une étape à la vitesse moyenne de 6 kilomètres à l'heure. Les noirs, qui sont chargés sur la tète, prennent en effet pour éviter le retentissement des chocs provoqués par la marche ordinaire, une allure cadencée assez rapprochée du pas gymnastique et sensiblement plus rapide que notre allure militaire. J'attendais donc des hamacaires, et l'administrateur de Ouida avait écrit à son collègue de Cotonou qu'ils étaient en route, mais la nuit était arrivée sans qu'ils eussent encore paru.

Absence de hamacaires, excès de vivres à transporter, troupeau incoercible de porteurs effarés, tels étaient les trois sujets d'inquiétude entre lesquels je me débattis vainement pendant la courte nuit qui précédait notre mise en route.

Enfin le jour parut : il pleuvait, et nos tentes étaient si difficiles à plier qu'il s'écoula plus d'une heure et demie entre le moment du réveil et celui où tous les paquets furent faits. Mais quand il s'agit de les charger,

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une autre difficulté se produisit. Tous les porteurs avîiient bien reçu Tordre de conserver leur clinr^^e de la veille, mais, dans le courant de la nuit, les i)lus rusés s'étaient emparés des plus petites charges, d'autres, encore plus retors, avaient subdivisé certaines charges et s étaient ainsi procuré des fardeaux plus légers, tous se les pla( èrent immédiatement sur la tète se considérant ainsi comme protégés contre l'imposition d'une nouvelle surcharge. Comme le résultat de toutes ces manœuvres était de laisser du chargement par terre, il fallut encore une demi-heure et les plus énergiques exhortations pour faire charger ces épaves sur la tète des moins obérés.

Pendant tous ces préparatifs, j'avais couru à la recherche des hamacaires de Ouida. Un planton de l'administrateur disait les avoir vus arriver pendant la nuit et en présentait la liste, que l'un d'eux lui avait romise. 11 les avait envoyés au commissaire de police.

Dès lors, nous tenions leur piste : le commissaire les avait mis en prison. 11 n'y avait qu'à le trouver pour les en faire sortir; mais le pauvre homme était presque introuvable, étant tellement gris, malgré l'heure matinale, qu'il s était terré dans un coin pour y laisser dissiper en paix les fumées de l'alcool. Enfin, on finit par le découvrir et, par lui, devant nous, les gens de Ouida, qui depuis la veille naviguaient dans un océan de surprises, furent rendus à la liberté et à notre sollicitude. Le commissaire, vertement admonesté par l'administrateur, parut recouvrer quehiues lueurs de bon sens; il s'offrit même à garder mes pirogues chargées de riz pendant que j'irais à mon camp mener les hamacaires et faire partir tout le monde.

Bien «jue médiocrement rassuré sur le sort de mes pirogues par les protestations du bon fonctionnaire noir, je me rendis au camp, et quelques minutes après tout le monde était mis en route.

Resté seul, je perdis quelque temps à des formalités .omme la remise du matériel restant, la signature de la feuille de route de mon détachement et je retournai à la lagune.

Mes pirogues étaient parties! Parties sans moi! Le commissaire de police disparu. Nouvelle course à sa recherche : il arrive tombant à chaque pas, sa pauvre tète crépue toute saupoudrée de sable, et essaie vainement de comprendre ce qui s'est passé. Mais il va me donner une pirogue, et une bonne celle-là, celle de la police, et armée de bons pagayeurs qui me feraient rattraper les autres, des hommes de confiance; il les envoie chercher par un de ses séides : ils arrivent. Ce sont encore des prisonniers! Enfin, je peux prendre place dans cette pirogue et nous partons.

Tristes galériens qui ne savaient pas ramer, ces malheureux me mènent en zigzags au travers de la lagune et bientôt nous débouchons dans le lac Denham. Mais ici, nouvel embarras : aucun de mes forçats improvisés piroguiers ne connaissait Abomé-Calavi, ni le chenal qui y conduit. Moi non plus, naturellement. Mais l'un d'eux explique qu'il n'a pas mangé la veille, et veut nous diriger sur Avonsouri. Il me faut me gendarmer de crainte de voir mon singulier équipage s'échapper en touchant la terre ferme et me laisser ainsi en panne, complice aussi involontaire qu'infortuné d'une évasion de forçats. Enfin, nous piquons sur un haut fromager qui passe pour signaler Abomé-Calavi, et vers midi... nous nous échouons en plein milieu du lac Denham, sur un banc de vase, à 4 kilomètres de lout rivage.

Et pendant trois heures, je mâchonnai, en guise de déjeuner, le ridicule de ma situation. Explorateur à grandes ambitions, parti pour traverser le Dahomc et le Mahis, et même le Borgou, échouant au départ, avant son départ même, perdant sa colonne ou perdu

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par elle, mort de faim on d'insolation dans un cloaque avant d'avoir l'ait un kilomètre.

Enfin, après bien des efforts infructueux, ayant fait mettre tout le monde à l'eau pour décharger l'embarcation, nous parvenions à nous déhaler, et vers quatre heures, j'arrivais gaiement à la factorerie Fal)re. M. Aubenas venait au-devant de moi et m'introduisait dans un intérieur charmant enfoui sous la verdure de cocotiers gigantesques et pourtant rafraîchi par la brise et égayé par une vue étendue.

Je craindrais d'abuser de ces détails burlesques et insignifiants du début de mon voyage, si cette couleur locale de l'incohérence n'était pas celle qui convient exactement au monde noir de la côte.

Pendant des centaines et des milliers de kilomètres nous rencontrerons dans l'intérieur des noirs de toutes races. Ils nous recevront plus ou moins amicalement, plus ou moins agréablement; nous trouverons des gens plus ou moins intelligents, plus ou moins irrésolus ou barbares, mais à 50 kilomètres de la mer, nous perdrons de vue l'état social, anormal et monstrueux qui règne à la côte. Pendant tant de jours désormais, nous vivrons dans un monde si raisonnable, qu'on nous reprocherait de quitter, sans en signaler quelques traits, le pays des folies moricaudes que nous ont décrit tous les auteurs de notre jeunesse. Tous leurs récits venaient de capitaines anglais — négriers pour la plupart — qui n'avaient jamais quitté leur bateau. Ces navigateurs nous ont donné des noirs l'idée qu'ils en avaient et qui était exacte pour ceux delà côte. Leurs mémoires nous montrent des rois nègres vêtus d'une chemise sans pantalon, coiffés d'un chapeau d'amiral, ivres du matin au soir, livrant leur femme pour un verre de gin, buvant de l'eau-de-vie dans des clysopompes, venus à bord pour jouer h leur premier ministre la bonne farce de le vendre comme

esclave, coffrés eux-mêmes et emmenés au Brésil par une farce encore meilleure du joyeux capitaine. On a, en les lisant, la sensation de toucher un monde étrange, crapuleux, dévergondé et véritablement fou. Ce monde existe, et ce qu'il y a de plus vrai encore c'est que c'est nous-mêmes qui sommes les auteurs de cette folie régionale. C'est vraiment un type nègre d'opéra-comique que ce commissaire qui emprisonne vingt-cinq hommes après les avoir envoyé chercher comme personnes de confiance, qui les oublie en prison, les relâche avec menaces, fait fuir des piroguiers qu'il doit garder et donne à un officier des forçats pour escorte, des bateliers qui n'ont jamais navigué et un guide qui demande à tout venant le chemin du village le plus rapproché.

Eh bien, ce commissaire (il est mort) était un excellent noir, très actif, très laborieux, très dévoué et très brave, qui a rendu à notre corps expéditionnaire des services signalés. On l'a récompensé en lui donnant cette petite place qui était bien à sa portée, mais le mal d'incohérence de la côte l'a gagné et il a succombé à la folie générale.

Les noirs qui viennent à la côte y voient dans nos factoreries des approvisionnements énormes de marchandises dont la millième partie représente pour eux une fortune. Les gérants de ces factoreries, les Anglais surtout, ne regardent pas à l'argent de leurs patrons et plutôt que de subir les lenteurs de l'adaptation des noirs à leurs exigences, les décident au travail ou au négoce en les grisant littéralement d'argent et d'alcool. Ils ont à cela quelque excuse : le noir est timide, irrésolu, défiant, si on a besoin de ses services, la crainte qu'il a des blancs le porte à se dérober ou à tergiverser. Il faut pourtant décharger ou charger le navire qui attend, rentrer en magasin des marchandises exposées aux avaries : alors, confiant dans nos lois connues de l'offre et de la demande, le négociant enfle son offre hors de

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toute proportion avec le régime des salaires du pays. Les autres blancs, les administrations, 1 armée laul comme eux. L'appât de grosses sommes décide seulement les éléments les plus mauvais de la population, qui en prolilent non comme d'un salaire, mais comme d'une orgie, comme du bénéiice scabreux qui résulterait du sac d'une ville ou du pillage d'uu navire.

11 est ainsi admis à Lagos, par exemple, qu un noir employé par un blanc reçoit un shilling par jour. Comme le prix de La noui*riture qui sullit au nègre atteint dans le même pays environ un sou par joui*, il en résulte qu'une journée de travail — (et quel travail?) rapporte au noir vingt-cinq l'ois son entretien. Si on se reporte non plus au prix des vivres indigènes, mais à celui des marchandises débitées par les factoreries, on trouve que leau-de-vie importée revient à quatre sous la bouteille, et qu'ainsi un manœuvre gagne journellement réquivalent de six bouteUles d'eau-de-vie.

De même un pagne d'étoffe de 4 mètres carrés revieut à 2 francs et l'indigène se trouve avoir acquis en une journée et demie de travail l'équivalent d'un vêtement qui coûte trente jours de peine à un tisserand du pays. De quelque coté qu'on se retourne, on voit que le blanc paie l'aide du noii' vingt fois ce quelle vaut dans le pays. Ni l'ébéniste parisien, ni le puddleur anglais, ces princes de la main-d'œuvre, ni même ixien des princes de la pensée, bien des membres de i'Institut ne connaissent ces payes à 50 francs par jour, ces jetons de présence à cinq louis.

Pour trouver un pareil aévergondage économique, il faut aller sur les placers au moment de l'ouverture d'un chantier, sur un gisement d'or particulièrement riche. Là aussi cette disproportion monstrueuse entic la valeur de l'effort et le taux de la rémunération produit toutes ies aberrations, tous les crimes dont l'espèce humaine est capable. Les pires éléments de toutes les

races y donnent librement carrière à leurs tempéraments : l'Irlandais à son ivrognerie, l'Anglais à sa rapacité méthodique et gourmée, le Latin à sa frénésie du jeu avec accessoires sanguinaires.

Le non, lui, n'a pas la puissance de ces rapaces de haut vol. A partir du moment où le blanc lui impose son contact, il entre dans un rêve, où rien ne subsiste des notions qu'il a acquises sur la valeur des personnes et des choses. Il voit ses chefs de villages bafoués et méritant de l'être; il sait que sa propre valeur vénale oscille entre 50 et 60 francs, et il voit des camarades gagner cette somme en deux mois; les cauris dont une poignée suffît pendant trois jours à faire le marché de sa ménagère, sont amenés en vrac à bord des navires, déchargés et brassés à la pelle comme des pierres ou de la terre ; un blanc, qui lui semble un sorcier (et porte d'ailleurs le même nom), lui donne pour le moindre effort, parfois pour rien du tout, par caprice, plus d'argent qu'il n'en a jamais vu.

A partir de ce moment, il ne sait plus ni ce qu'il doit respecter, ni ce qu'il doit craindre, ni ce qu'il doit désirer, il est grisé; il ne lui reste plus qu'à boire un litre d'eau-de-vie à son lever — et il le peut facilement — pour être gris au propre comme au figuré. Si une superstition ou une religion l'empêche de toucher aux liqueurs, il fait de son argent un emploi moins dangereux, mais tout aussi déraisonnable, achetant des bretelles sans porter de pantalon, des jarretières sans avoir de bas, des souliers qu'il ne mettra jamais, et qui sont d'ailleurs ou moitié trop grands ou moitié trop petits, le tout en quantité assez sérieuse pour que les articles que je •viens ae nommer soient l'objet de commerce de gros.

Sans doute, il est d'honorables exceptions qui résistent à cette aberration, mais le corps social des riverains de la côte, pris dans son ensemble, est affligé du mal dont je viens déparier, et comme sur 100 voyageurs,

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il y en a 00 qui n'ont pas pénétré à plus de 25 kilomètres dans l'intérieur, la déplorable impression qu ils ont rapportée s'est appliquée dans l'esprit public européen h l'ensemble des populations noires. J'ai vu à mon retour <1ps personnes stupéfaites d'apprendre que j'aie été pendant un an en rapport avec des indigènes aussi éloignés que possible des anthropophages, des ivrognes, des hallucinés et des mange-tout-cru dont leur imagination, faussée par des récils toujours les mômes, peuple le centre de l'Afrique.

Les noirs vus chez eux sont gens fort sensés, vus chez nous, sur l'étroite bande de terre où nous broyons leurs pauvres idées dans l'engrenage de notre appareil civilisé, ils ont perdu le sens : j'ai constaté comme tout le monde ce phénomène psychologique, et accidentel — il fallait le reconnaître et le noter au passage.

Tout de suite M. Aubenas me rassure au sujet du transport de mon riz. Il n'a pas pu trouver de porteurs : car il n'est pas d'usage dans le pays que les hommes portent des fardeaux et il a été bien surpris que l'administration ait pu recruter ceux qu'elle m'a fournis. Mais tous les transports sont faits ici par des femmes, il en a trouvé soixante qui partiront avec moi et transporteront tout ce qui reste de riz. Il me vend un certain nombre de sacs destinés à former double enveloppe et à empêcher les pertes de riz qui se produisent au moindre accroc d'un sac unique. Je m'arrange avec lui pour la nourriture de tout le personnel qui va arriver, et Scdira, qui a déjà pris contact avec ses soixante amazones de ï'enfort, les emploie à transvaser et à constituer en charges régulières le grain que nos piroguiers avaient apporté.

Ainsi tranquillisé sur mes transports ultérieurs, sur la subsistance de mon monde pendant la journée du lendemain, je priai M. Aubenas, qui nous avait invités à

dîner pour le soir, de nous faire dîner de très bonne heure, car ma tasse de café du matin me paraissait fort loin, et je me mis sur la route de Cotonou pour aller au-devant de Targe et du reste de la colonne.

Je n'avais pas fait 2 kilomètres que je recevais un billet de mon lieutenant m'informant que les moyens de transport sur le marigot de Godomé étaient insuffisants pour assurer dans la journée le passage de tout le personnel de la mission et de celui du gouverneur Ballot arrivé en même temps que lui sur la rive. De plus les porteurs, insuffisamment encadrés, commençaient à se disperser. Bref M. Targe jugeait prudent de passer la nuit à Togodo, au bord du marigot. Il n'y avait pas autre chose à faire.

Je rebroussai chemin immédiatement pour prévenir M. Aubenas de garder ses vivres pour le lendemain, prendre chez lui mon petit bagage personnel et les quelques hommes que j'y avais amenés et me rendre avec eux à Togodo.

J'arrivais à peine à la factorerie que j'entendis un grand bruit de voix. C'étaient les hamacaires et les interprètes du gouverneur qui arrivaient. L'instant d'après je voyais M. Ballot avec Mounier. Ils avaient laissé au bord du marigot tout leur personnel, un peu plus de deux cents hommes, aux soins de l'administratrateur Deville, qui les rejoindrait le lendemain à la factorerie Fabre. Ils me tranquillisèrent sur le sort de ma colonne qui se trouvait retardée, mais non embarrassée. Je ne pourrais y arriver qu'à la nuit, quand on ne ferait plus rien. « Le mieux est encore de dîner avec nous, sauf à aller à Togodo après, si vous y tenez tant. »

Au cours de ce dîner officiel — car au Dahomé il y a,, même en les improvisant, des dîners officiels, — je dis à M. Ballot combien j'avais peu de confiance dans l'interprète Odonou, et, comme il m'en avait tout d'abord destiné deux, j'espérais qu'il pourrait m'en trouver un

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deuxième plus intellicrcnt. Il me dit qu'il allait s'en occuper. Au surplus les incidents de la journro prouvaient assez ('omi)i('n nous risquions de nous encombrer et de nous gêner uiutuellenient si nous nous astroii,''nions à marcher de conserve. Il est déjà difficile de faire marcher sur un étroit sentier et de faire vivre dans de minuscules villages une troupe de cinq cents hommes. Il l-était eucore bien davantaii^e d'en faire marcher et vivre huit cents. De plus l'itinéraire Abomé — Savalou — Carnotville que suivait le gouverneur n'était pas absolument celui qui m'était prescrit. Il se tenait sur l'axe central du Dahomé, tandis que j'avais l'ordre d'en longer la frontière orientale.

Pour toutes ces raisons M. Ballot, dont l'escorte, n'ayant (jue des vivres à porter, marchait d'ailleurs à une HJlur»' bien plus rapide que la mienne, était ébranlé dans sa résolution de voyager avec moi. — Toutefois, en partant d'Abomé-Calavi, nous ne pourrions marcher tout d'abord que sur Abomé-capitale et le gouverneur devant s'y arrêter deu.x jours, remettait à ce moment l'examen de ces dilTéreates questions : interprète et itinéraires.

A neuf heures et demie je prenais le sentier qui devait me conduire à Togodo, emportant avec moi pour le lendemain matin un succulent déjeuner placé par M. Aubenas dans un panier, et je ramenais Samba, notre cuisinier, qui, affolé par la présence des hommes du gouverneur, avait suivi ceux-ci , avec son matériel culinaire, tout d'une traite, jusqu'à Abomé-Calavi. Je n'étais pas sans quelque inquiétude sur le désarroi dans lequel cette désertion momentanée et l'absence des talents gastronomiques de Samba avaient dû laisser l'estomac de mes compagnons.

Vers onze heures du soir, après une promenade d'une heure et demie dans la foret dont les ombres reiuiaicmt la nuit noire comme encre, j'arrivais à Togodo où je

trouvais la paix, le sommeil et le silence régnant sur mon camp. M.Targe qui dormaitàlaported'une petite cabane m'accueillit joyeusement et, après un compte rendu sommaire des incidents de la journée, je m'endormais ' sous le même chaume, à peine troublé par les insomnies d'un coq que tant d'intrus avaient dérangé et qui toute la nuit se promena sur moi et environs.

Le lendemain au jour, les opérations du passage du marigot reprirent avec activité. Nous y employions une vieille pirogue de barre de la maison Fabre, et notre canot Berthon. Je traversai dans cette dernière embarcation et trouvai sur l'autre rive le reste de nos hommes qui avaient passé la nuit là avec Suleyman , tous rongés par les moustiques, puis M. Deville qui préparait le passage des siens.

Vers neuf heures tout était terminé, nous déjeunions, les tirailleurs et nous; une halte d'une heure était prévue à Abomé-Calavi pour incorporer les femmes dans le convoi et prendre pour les porteurs les vivres préparés par M. Aubenas.

Il faut dire pour l'intelligence de ce qui va suivre que le pain est inconnu ou peu connu au Dahomé. La nourriture des gens du pays est l'akassa, pâte gélatineuse de maïs pilé, que chaque ménagère pétrit pour les siens. Il en résulte que l'on ne peut improviser la nourriture d'un personnel nombreux. Les noirs sont gros mangeurs. Il faut huit boules d'akassa, du volume d'une grosse orange, entourées chacune d'une feuille de bananier, pour alimenter un porteur. Il faut donc prévenir au moins vingt-quatre heures d'avancé le village oii l'on doit s'arrêter. Si l'autorité est diligente et les femmes actives, les hommes peuvent trouver à manger ^en arrivant. Faute de cette prévoyance et du concours de la population, la colonne doit vivre sur les provisions qu'elle porte en faisant bouillir du riz. C'est facile, rapide, mais coûteux, et de plus, au bout de huit jours de ce régime

ARRIVÉE A COTONOU ^^

alimentaire, on a consommé tout le riz que Ton portait. Il faut alors s'arriHer, renvoyer des porteurs eu arrière, pour chercher des vivres, et constituer un magasin. On progresse ainsi par magasins successifs et postes échelonnés de 100 en 100 kilomètres. Le procédé est sAr, ne donne place ni à des tâtonnements ni h des incertitudes pour le commandement. Mais il occasionne un va-etvient de porteurs horriblement coûteux et vexatoire pour les populations, les vivres s'avarient et subissent des déchets de route très importants. Enfin la nourriture, parfaitement réglementaire d'ailleurs, est nécessairement unilbrme, et les hommes qui y sont soumis perdent prompl'Miient l'appétit d'abord, la santé ensuite, et la vie 50 lois sur 100.

Pour économiser l'argent, les hommes et le temps, il faut donc chercher à vivre de la nourriture que l'on trouve dans le pays.

Comme il n'y a nulle part de marché susceptible de fournir en quelques heures la subsistance nécessaire à cinq cents hommes, il faut envoyer au moins un jour d'avance des courtiers, des commissionnaires pour provoquer des olTres et faire en sorte que les provisions n'arrivent point lorsque la troupe est déjà partie.

Du reste, même en France, où les ressources locales sont autrement abondantes, le mouvement d'une troupe, même d'un faible effectif comme celle-là, provoque de la part de l'intendance l'exécution de marchés passés longtemps à l'avance pour que le pain soit fait ou apporté dans les gîtes d'étape, au jour prévu pour le passage. De plus le règlement prescrit qu'un ofïicier « devançant la colonne » complète ces préparatifs administratifs par l'intervention du corps intéressé. Enfin l'avant-garde vient mettre la dernière main à celle besogne compliquée en disposant tout pour que la colonne soit servie à son arrivée.

Serait-ce faire preuve d'un esprit chagrin que de cons-

taler qu'uhe^si belle organisation n'arrive pas toujours à donner à chacun à heure fixe la ration prescrite?

Or je n'avais ni intendance, ni officier devançant la colonne, ni avant-garde, ni fournisseurs à la ration, et cependant, sous toutes les latitudes, l'homme, qui selon l'Écriture ne vit pas seulement de ce qu'il mange, a néanmoins besoin de manger un peu pour vivre. Force m'était donc de m'ingénier chaque jour .pour faire arriver les vivres en t«mps utile.

M. Aubenas m'avait aidé à résoudre la question pour le premier jour. Pour le deuxième, comme nous comptions, d'après l'itinéraire qui m'avait été prescrit, atteindre AUada, j'avais envoyé un courrier à M. Lamy qui s'y trouvait alors comme résident, et j'avais ainsi devant moi deux jours assurés.

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