CHAPITRE m Traversée da Dahomé
Premier campement en pleine forôt. — Manque d'eau. — Torricada. — Les premiers malades- — Allada. — Ousso. — Le jour de l'an dans les marais de l'Alama. — Le premier musulman. — Cana, la ville sainte. — Abomé. — L'inlerprèlc Abul. — Le roi Abogliagbo. —-Les fêtes de Gléglé. — Propreté dahoméenne. — Odyssée des Nagos. — Amadi So, chef de détachement. — La végétation équatoriale. — Zaganato, diminution de mes moyens de batellerie. — Échaufîourée de Banamé. — Paouignan, entrée dans le pays de Cocagne. — Les Mahis. les monts Zoglobo. traversée de l'Ouéroé. — Savé, le roi Achémou. — Mon intL-ndance. — Audiences et conférences. — Le roi lioit. — MalMuadou trouve les cochons trop laids pour en manger. — Suite d'ovations.
Vers dix heures et demie nous arrivions à Abomé- Calavi et je faisais entrer tout le monde dans la Gore, sorte d'enclos bordé d'auvents qui servait autrelois au roi de Dahomé pour y parquer ses convois d'esclaves.
Les pîiniers pleins d'akassa y étaient rangés pour la distribution et, de plus, la ration des ouvriers noirs employés à Abomé-Galavi comportant un verre de tafia, j'en avais l'ait venir un tonneau.
Cette prodit,'alité faillit nie coûter cher. Un ^^rand nombre de nos porteurs venaient de quelque distance
dans l'intérieur et n'étaient pas habitués à l'eau-de-vie. D'autres ne l'aimaient pas et donnèrent leur part à leurs camarades. Si bien qu'avec une ration moyenne pour l'ensemble, il y eut ripaille pour plusieurs.
A une heure nous repartions, retardés parla difficulté qu'il y avait à répartir tant de boules d'akassa et de petits poissons entre tant d'hommes qui, depuis la veille, n'avaient pu encore être réunis en groupes de distribution et qui ne parvenaient pas à comprendre le mécanisme de cette opération.
Mais vers trois heures, la chaleur aidant, le tafia de M. Aubenas avait fait son effet : un grand nombre de mes porteurs titubaient ou s'arrêtaient inertes, assis sur leurs caisses. D'autres, qui n'avaient rien bu du tout, profitaient de leur passage près de leur village pour se rapatrier à toutes jambes à travers la forêt. Il était tout à fait inutile de courir après, car à un mètre du sentier, on ne voyait plus rien.
L'adjudant Doux, qui marchait en queue du convoi avec les laptots et les hamacaires, ramassait les ballots ainsi laissés en souffrance sur le bord du chemin, et quand il n'avait plus personne disponible, il faisait d'une vingtaine de colis un petit tas qu'il confiait à la garde d'un tirailleur.
Tout ce travail de mise en ordre ne se faisait pas sans une grande fatigue pour ceux d'entre nous qui marchaient les derniers et je dus à plusieurs reprises faire ralentir la marche pour ne pas les perdre en route.
Aussi étions-nous loin d'arriver, non seulement à Allada, mais à Torricada, situé à deux lieues en deçà, lorsque la nuit tomba tout à coup.
Prévoyant cette circonstance, j'avais gagné la tête de la colonne, qui avait bien 1500 mètres de long, afin de rechercher avant la nuit un emplacement convenable pour camper, un emplacement surtout où l'on pût trouver de l'eau, car pendant tout le temps que j'avais
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mis à doubler la colonne les porteurs en m'aperrovant m'avaient accueilli au passage avec des gestes suppliants etdescris : « De l'eau ! de l'eau ! » Ce sont les deux pivm iris mots de français qu'un noir confié à un blanc cherche à apprendre. Nous nous faisons en effet diffîciloment idée de la quantité d'eau qui est nécessaire à un nrgre. S'il supporte la chaleur mieux que nous, c'est qu'il fonctionne comme un véritable alcarazas, la peau toujours recouverte d'une abondante transpiration, dont révaporation à l'air libre lui procure une fraîcheur relative. Mais pour qu'il puisse transpirer, il faut qu'il boive et beaucoup et souvent. J'avais été prévenu des désastres que cette particularité physiologique avait causés dans des colonnes précédentes privées d'eau pendant seulement quelques heures.
J'avais placé en tête des miens un homme natif de Torricada et je me lançai dans une course folle pour le rattraper, l'interroger et savoir de lui si dans le voisi nage ne se trouverait pas un village ou un point d'eau. Enfin j'atteins le guide et je vais me renseigner. — Je me retourne : Odonou ne m'a pas suivi! Impossible de me faire comprendre. Dans cette occurrence, je relève M. de Pas de son poste en tète de colonne et le charge de me ramener Odonou. Il court, mais la marche continue et nous fait dépasser une bifurcation du sentier que je soupçonne conduire vers la droite à un village. Comment le savoir? Nous passons outre et chaque minute augmente, je le sens, le nombre de mes traînards, de mes malades et de mes déserteurs.
Odonou arrive pourtant poussé par iM. de Pas. Du plus loin qu'il me voit, il crie qu'il a chaud, soif et fatigue. Mais je ne l'ai pas envoyé chercher pour le plaindre. De la voix, du pied, de la canne, je lui fais comprendre qu'il a eu tort, lui explique que la situation mérite sa très sérieuse attention et je l'engage encore plus sérieusement à traduire ce que je vais demander au guide.
b« DAHOME, NIGER, TOUAREG
La fraîcheur de l'accueil le ranime et le pauvre garçon paraît oublier ses fatigues. Il me rapporte que nous avons dépassé il y a dix minutes le seul village qu'on rencontre avant Torricada !
Retourner pour prendre l'embranchement dont je viens de parler, il n'y faut pas songer, ce n'est pas une troupe que j'ai derrière moi, c'est un troupeau d'enragés qui cherche de l'eau et la cherche en avant. Essayer de faire faire demi-tour, en pleine nuit, dans ce sentier, c'est vouloir faire rebrousser chemin à un torrent. Marchons donc.
« Eh bien, s'il n'y a pas de village avant Torricada, n'y a-t-il pas d'eau sur la route? — Non, il n'y a pas d'eau sur la route. — Mais s'il n'y en a pas sur la route, il y en a peut-être à quelque distance à droite ou à gauche? — Non. — Demande au guide s'il a soif. — Oui, il a beaucoup soif. — Eh bien, qu'il aille boire au plus près ! — Lui bien content. — Alors l'eau est près d'ici? — Tout près, mais c'est pas eau pour blanc, c'est marigot bon pour noir. » Et justement les arbres s'écartent, une clairière de grandes herbes paraît dans la nuit à notre gauche, on va pouvoir rassembler tout l€ convoi sur ce point. J'arrête la tête et dis à M. de Pas de grouper tout ce qui arrive. Je pars avec le guide à la recherche de ce « marigot bon pour noir ». Après 200 mètres dans de hautes herbes coupantes, je me sens enfoncer dans la vase; quelques pas encore et au-dessus de la vase, je sens un peu d'eau. — Un quart d'heure après, tout ce qui avait un bidon ou une calebasse barbotait dans le marécage.
Les hygiénistes prétendent — non sans raison — que le soin de boire de bonne eau doit être le premier souci du voyageur en Afrique : mais rester sans boire fait peut-être en certaines circonstances courir plus de danger que de boire de l'eau malsaine. Celle-là était de la pire espèce, mais nous avions ce quil fallait pour la
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faire bouillir et nous en bûmes tous sans éprouver par la suite aucun malaise.
Derrière nous, le gouverneur arrivait, aussi i,aMié (jue nous par l'obscurité et le manque d'eau. Empêché de poursuivre plus loin par Tamas d'hommes qui se trouvait devant lui, il organisait son bivouac à quehjues mètres derrière le nôtre.
Manquait encore M. Targe, que les fatigues de la veille et celles de la journée avaient accablé et obligé de s'arrêter. Dès Tarrivée, j'avais envoyé à sa recherche mon ordonnance Boubakar Mody et quatre hommes : ils Pavaient trouvé ranimé par la fraîcheur de la nuit et le rapportaient vers neuf heures, déjà ragaillardi, à notre bivouac.
Une nuit passée dans un bon hamac le remettait tout à fait et le lendemain matin il se levait gaiement dans la rosée des grandes herbes, sa fatigue passée et déjà oubliée.
Nous laissions filer le gouverneur qui me donnait de nouveau rendez-vous à Abomé, pour régler toutes les questions en suspens, et nous nous mettions en route pour ga£?ner Torricada.
Vers huit heures, nous entrions dans le petit village où nous ne trouvions pas àme qui vive. Mais quelques toits nous fournissaient un abri à nous et à nos hommes et nous pouvions y reposer une partie de notre monde, pendant que le reste retournerait en arrière pour rapporter les bagages laissés en route et ramener les gardiens de tous ces petits dépôts.
La journée se passa à remettre ainsi tout en ordre en ce qui concerne le matériel, ^ant au personnel, j inaugurai mon rôle de médecin de la colonne en passant deux heures dans nos cantmes de pharmacie, occupé à panser tous mes ivrognes qui avaient trouvé moyen de se blesser eu choquiuit tous les arbresdu chemin, eu buttant contre tout ce qu'ils portaient, ^nv et leui'S voisins.
Vers une heure, Sedira, qui s'était reposé tranquillement après le déjeuner, fut pris subitement d'un violent accès de fièvre qui lui fît perdre connaissance jusqu'au soir. Le brave garçon n'était pas au bout de ses misères. Condamné dès ce jour à la quinine à haute dose, il devait continuer à tramer son martyre, grelottant ou en délire, pendant deux cent vingt-deux jours au travers du continent africain, au hasard des marches sans eau et des stations dans les marécages.
Le lendemain dès l'aube, je partais en fourrier vers Allada, situé à 8 kilomètres, pour faire préparer des vivres aux arrivants et recruter des porteurs destinés à remplacer nos déserteurs.
J'arrivai vers huit heures chez M. Lamy, qui se mit très obligeamment à ma disposition et me mena chez le roi d'AUada, auprès duquel il représente le gouvernement de la République. Un chemin superbe conduit de la citadelle dahoméenne, où se tient notre résident, au groupe de cases habité par le roi K Sa Majesté nous envoya immédiatement une cinquantaine d'hommes que je fis parvenir à l'adjudant Doux, laissé à Torricada. Ce faible renfort diminua d'autant le va-et-vient que nous étions obligés d'établir pour amener tout notre matériel à Allada.
Un nouveau supplément nous fut promis et Doux ayant amené le lendemain 31 au matin tout ce qui était resté à Torricada, je pus espérer que nous repartirions d'Allada avec tout le personnel nécessaire pour emporter sans rien laisser en arrière notre matériel complet.
Sur cette bonne assurance, je pris mes dispositions pour gagner de ma personne en un jour et deux nuits
1. On descend dans une vallée ombragée d'arbres magnifiques au pied desquels coule la source d'Allada. C'est dans cette vallée qu'un de nos compatriotes, M. Saudemont, a reçu une concession à l'effet d'installer comme colons agriculteurs un certain nombre d'Alsaciens-Lorrains.
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Abomé-capitale, où je tenais à avoir un dernier entretien avec le gouverneur.
Je partis donc le 31 décembre à sept heures du soir, avec quatre hamacaires et un boy, le nommé Ousso, qui devait me servir d'interprète.
Cet Ousso était un gamin d'une douzaine d'années qui avait la physionomie la plus vicieuse qu'on puisse imaginer et était encore plus vicieux que sa physionomie. Comme ces mauvais chiens qui suivent le premier passant venu, il avait suivi une compagnie du corps expéditionnaire, vivant des restes de nos soldats, rançonnant et pillant en leur nom les habitants des villages; il était de ce gibier de potence qui parcourt les champs de bataille en coupant les doigts des blessés pour leur enlever leurs bagues ou en les égorgeant pour prendre leur montre. 11 avait assez fréquenté nos soldats pour savoir jurer en demi-français ou en alsacien, il savait demander de l'eau, du feu, un porteur, une case, de Takassa, un poulet — encore était-il plus disposé à prendre ce dernier article qu'à le demander.
Il s'était présenté à M. Targe à Togodo, affublé d'un morceau de pantalon rouge, et malgré nos répugnances, nous lui avions permis de nous accompagner, tant nous étions malheureux de n'avoir que le seul Odonou pour demander les choses les plus nécessaires à la vie.
J'étais encore bien heureux de disi)Oser de ce personnage pour filer sur Abomé en laissant Odonou à M. Targe.
La route d'Allada à Abomé est d'abord superbe, carrossable quoique gazonnée, ombragée d'arl)res magnifiques, et c'était un véritable plaisir, dans la demifraîcheur de la nuit, de cheminer sur cette allée de parc, si régulière et si douce aux pieds.
Vers onze heures et demie nous nous arrêtâmes près
de Ouagbo, où je vis au clair de la lune un petit apatam fort propret, très convenable pour nous reposer K
Le lendemain au jour, n'étant point harcelé par les multiples préoccupations qui m'assaillaient habituellement au lever du camp, je fus amené, par le silence de la nature et des quatre hommes qui glissaient pieds nus derrière moi, à des réflexions amollissantes. Ce matin de !*''■ janvier et à cette heure précise je voyais très distinctement le réveil de mes enfants, toujours joyeux comme chaque premier jour de l'an, et aussi j'étais certain qu'en ce moment même leur mère leur parlait du père absent. La peine de tous ces êtres aimés que je ressentais en concordance si parfaite avec eux me troublait le cœur au point que je ne pus prendre aucune nourriture.
Je cheminai doac assez tristement dans ce beau paysage ombragé où rien ne venait me distraire, et vers huit heures, après avoir dépassé Ekpé, j'entrais dans les marais de l'Alama.
A 300 mètres d'Ekpé on descend une sorte de berge de 7 à 8 mètres de haut et on a tout de suite la sensation qu'on est dans le lit d'un lac ou d'un grand fleuve desséché. La terre change d'aspect. Ce n'est plus la beUe argile rouge et ferrugineuse que nous foulons depuis trois jours, c'est une vase très compacte desséchée et extrêmement dure sur laquelle sont imprimées depuis des semaines les traces des premiers êtres qui l'ont foulée après le retrait des eaux. La piste est hérissée, par ces arêtes de vase pétrifiée, d'une foule d'aspérités qui rendent la marche extrêmement pénible..
1. On donne le nom d'apatam à un hangar sur poteaux recouvert d'herbes sèches, où se tiennent les réunions pour affaires publiques, et où les voyageurs peuvent s'abriter. On yccst mieux que dans les cases dahoméennes, où, malgré la plus minutieuse propreté, nous nous trouvons mal à l'aise, faute d'air.