TRAVERSÉE DL DAHOMÉ SI
Le soleil était déjà haut, et la végétation, rabougrie par l'efTet du marécage, ne nous abritait plus de ses rayons. L'oblii;ation de regarder sans cosse le sol fissuré, luisant et Apre, pour éviter de trébucher, nous causait des étourdissemonts. Vers neuf heures, je fis une halte.
Ousso commençait à devenir insupportable. Déjà la vaille, il nous avait, sans me consulter, engagés sur un sentier conduisant au village d'Ato, sous prétexte qu'après huit heures du soir, il était malsain de voyager. Invité à ne plus recommencer de pareilles plaisanteries, il maugréait, manifestant sans vergogne ses prétentions à être écouté en tout, comme il convient à un personnage qui se sait indispensable.
Il nous rejoignit lentement, étant resté d'une centaine de mètres en arrière. Je lui dis alors que dorénavant il marcherait devant nous. — Obéissant d'abord, il s'arrangea de manière à nous ralentir en nous barrant la route. Furieux d'être à la merci d'un pareil drôle, je me mis à marcher moi-même le premier derrière lui, Teffrayant de mes gros souliers qui menaçaient ses pieds nus, le poussant à chaque pas.
Mais ce manège était horriblement fatigant et quand, à dix heures et demie, je fis une nouvelle halte, j'étais exténué. •
C'est le moment que choisit Ousso pour me dire que nous ne pouvions achever de traverser le marais avant la nuit, que c'était encore bien plus dur plus loin, et qu'il valait mieux retourner à Ekpé pour déjeuner. Impatienté, je me levai pour continuer la marche. Aussitôt Ousso bondit hors du sentier pour se sauver.
Mais mes hamacaires avaient compris que le gamin se jouait deux et de moi et allait nous laisser tous dans l'embarras. L'un d'eux. Assogba, qui avait des jambes de cerf, l'attrapa en deux minutes et le ramena tout déconfit. Instituant alors Assogba gardien d'Ousso, je remis au premier une houssinc d'une main et mon fusil
de l'autre. — La marche reprit aussitôt. Ousso comprenant qu'il n'avait rien à attendre d'Assogba se résigna enfin et éclata en sanglots. Ses hurlements retentissaient dans la solitude, entrecoupés à chaque minute par une phrase toujours la même. «Ahiglon gueguieu! c'est moi qu'a été bête quand j'ai venu avec toi! ah! glon gue guieu.. heu... heu... » Et nous marchions ainsi péniblement sur le sol durci, à travers l'air embrasé, précédés de ce sinistre gnome toujours hurlant et jurant, n'ayant pour lui répondre que l'aboiement d'un singe égaré, un seul singe qui, lui aussi, paraissait désolé.
Quant à moi, débarrassé de mon arme et du souci de conduire Ousso, je cheminais plus librement, mais mon estomac, vide depuis la veille, battait la chamade.
Étourdi par la chaleur, ébloui par le soleil, titubant sur les aspérités du sol, attristé par la funèbre procession que nous formions derrière ce chantre en haillons, j'étais envahi par des réflexions, non plus tristes comme celles du matin, mais amères, très amères. « Quelle « tarentule t'a donc piqué? Tu ne connais rien de € l'Afrique. Voilà quatre jours que nous sommes partis « et tout va de mal en pis. Nous sommes encore en € pleine colonie française et tout ton monde est débandé. € Quel fiasco! Quel besoin avais-tu de quitter ton pays? «Carrière assurée et tranquille, bon chef, situation « enviée, joies de la famille, rien ne te manquait, et te « voilà perdu, butaillant et trébuchant entre quatre < nègres dans le pays le plus malsain du monde. » — Et scandant toutes ces réflexions, le petit monstre hurlait toujours : « Glon gue guieu! c'est moi qu'a été... » A quoi je pensais en matière de répons : < Et moi donc, « que diable suis-je venu faire en cette galère? >
Enfin vers midi nous dépassons Evedji; à une heure nous sommes à Agrimé : deux œufs, une tourterelle, pour me restaurer, une noix de coco pour me rafraîchir et aussitôt voilà le cours de mes idées complètement
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changé : le Dalionié est un pays charmant, très propre, plein de gens obligeants, la route est belle, le capitaine Toulée est un heureux mortel chargé tout de même d'une lAche point banale, et en avant! gai comme pinson, sur la belle terre rouge, au travers des champs de haricots jusqu'à sept heures du soir, où nous arrivons à Cana.
Cana est la ville sainte des rois de Dahomé. — Il paraît que les rois de Dahomé ont besoin d'une ville sainte. Ou bien serait-ce nous qui éprouvons le besoin de voir des villes saintes partout? Une colonie n"a rien d'intéressant, si elle n'a sa petite ville sainte. Kairouan que nous avons pris en 1881 était une ville sainte dont la chute devait avoir un grand retentissement dans l'Islam. Nous sommes entrés dedans, seuls à nous prendre nous-mêmes pour des sacrilèges. — L'Islam a-t-il retenti?
Tombouctou aussi élan une ville sainte! Cela c'était un dogme : et quand nous y arrivons, que trouvonsnous? rien que des mercantis. Dans une autre ville sainte, il y a 1900 ans, les marchands encombraient le temple : dans celle-ci il n'y a plus de temples, il ne reste plus que les marchands.
Quant à Cana, il n'y a ni temple, ni marchands, ni ville sainte, ni ville du tout. Trois ou quatre groupes de cases, un carrefour de routes dont la plus grande, droite et gazonnée, conduit à Abomé. Voilà Cana, oîi j'ai passé, sous le délicieux petit apatam du carrefour, la nuit sans moustiques et sans rêve du voyageur fatigué.
Le 2 janvier nous nous levons en même ti;mns qu'un pèlerin musulman venu en notre compagnie d'Agrimé. Quand il a terminé son salam au soleil levant, nous causons de ses affaires. Il vend des grigris : c'est dire qu'il appartient à la très nombreuse et très répandue corporation des gens qui exploitent la crédulité de leurs
semblables. Celui-ci écrit quelques mots arabes sur un carré de papier, roule ce papier dans une petite gaine de cuir et le remet à son client qui suspend ce talisman à son cou. Il y a des grigris pour garantir de la morsure des serpents ou des balles de l'ennemi ; d'autres sont à plusieurs fins ; c'est une affaire d'argent. Celui qui coûte le plus cher est le plus efficace, c'est logique.
Ainsi les populations fétichistes ont beau accueillir la loi du Prophète, elles n'en restent pas moins croyantes à leurs fétiches, et le plus piquant, c'est que ce sont les apôtres eux-mêmes de la foi nouvelle qui procèdent à la fabrication des fétiches et qui en tirent profit.
La route de Cana à Abomé est la plus belle du Dahomé. C'est vraiment une avenue qui a grand air : de vieux et beaux arbres en jalonnent les deux côtés : de temps en temps des groupes de cases et un petit marché Où les femmes vendent des boules d'akassa, des épis de maïs, des crevettes fumées, du sel, du tabac, de l'huile de palme, des allumettes, du savon et des beignets de haricots piles.
Tous ces marchés se ressemblent par un caractère commun que nous retrouverons depuis la côte jusqu'au Sahara inclusivement. Le marchand n'expose en vente que juste la quantité de marchandise qu'il croit pouvoir vendre dans sa journée. Il craindrait en en montrant davantage d'exciter la cupidité des voleurs, peut-être même celle, plus dangereuse encore, des hommes en place.
Le prix des denrées portées au marché d'Abomé m'a paru établi au plus juste et de manière à laisser au débitant un très petit bénéfice. Inutile de dire que le tabac, les allumettes et le grain y sont moins chers qu'en France. Quant aux étoffes, elles étaient débitées à un prix inférieur à celui auquel j'avais acheté à Paris des étoffes similaires. Évidemn^ent la concurrence s'est
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Jarrivai à U citadelle d'Abomé vers huit heures, et, ; rês, j'y rencontrais le capitaine Lemaire, résident
.. .... lié. M. Alby. administrateur principal, qui revenait de Niki et s'apprêtait à repartir pour Ouagadougou, et le capitaine Mounier, qui me menait chez M. Ballot. En q ' tes tout fut réglé. Le gouverneur me
laissa : . ire, à partir de Tchaourou. litiné-
raire le plus oriental possible pour me diriger vers le coude de Rabba. Mahmadou. mon interprète haoussa. m'était : !é comme susceptible de me conduire dans cette ! - iu'il avait habitée autrefois. M. Ballot m'indiquait les villages qui jalonnaient ma route d'Abomé à Tchaourou. Je devais, de là. me diriger soit par Tchaki, cr.it ; ar le nord de cette ville, suivant ce que j'apprendrais - 1 te de sa position et de ses relations avec d'autres
[•Il --.inces européennes.
En raison de l'insuffisance d'Odonou. le gouverneur <f T'-ivait d'un des quatre interprètes qui laccumpa- :.; . iit et me donnait Abul. grand et solide gaillard qui devait me ît?ndre de vrais services.
V \i\, ancien agent de la maison Rég^is. devenu plus Uiti douanier, avait été ejctrait de prison pour partir en colonne.
Comme cette circonstance éveillait quelques soupçons qu'on trouvera peut-être légitimes à l'égard d'un homme qui, étant mon seul interprète, allait devenir mon homme de confiance, j'entrepris de me faire raconter par lui pour quel motif il avait été incarcéré. Ce n'étnit pas difficile, car .\bul était intaris- ' ' ir ce chapitif : mais il y avait une histoire de : sur la poste,
touché par .\bul au nom d'nn de ses amis qui lui en avait donné commission pour sa femme, histoire si effroy;!] 'ment embrouillée que je n'ai jamais pu savoir si '"• -• I
lent douanier avait été condamné pour avoir touché le mandat ou touché à la femme, ou touché les deux. Il est possible après tout qu'il n'y ait eu dans cette affaire dite d'abus de confiance qu'un de ces cas intéressants où les subtilités de la loi et de ses représentants semblent s'attacher surtout à distinguer le maladroit qui mérite le bagne de l'habile fripon qui obtient profit et considération.
Toujours est-il qu'Abul, pendant tout le temps que je l'ai eu avec moi, ne m'a pas volé, ou que du moins je ne m'en suis pas aperçu.
Il inaugura ses fonctions d'interprète en venant avec moi rendre visite à S. M. Abogliagbo. J'avais un intérêt majeur à connaître ce potentat, car pour voyager dans les pays noirs, il est d'usage qu'on soit accompagné d'un « récadère » du roi, sorte d'introducteur qui vous « présente » aux autorités locales des pays traversés. Tout inconnu qui entre dans un village sans y être annoncé par le roi ou sans être accompagné par un récadère du roi, est par cela même suspect. Il est tout d'abord et justement suspect de n'avoir pas fait de cadeaux au roi : or ces cadeaux représentent tout simplement nos droits de douanes. A de rares exceptions près, les rois n'entretiennent pas de douaniers aux frontières de leurs États; la perception de leurs maigres droits serait trop onéreuse. Ils prescrivent simplement que quiconque se présente pour entrer vienne les voir ou en demande tout d'abord la permission. Le cadeau reçu directement, sans aucun grapillage d'intermédiaire, entrera tout entier dans le trésor royal, ce qui n'est pas le cas de tous les impôts dans des pays plus civilisés ^
Le voyageur qui s'est vu, suivant la formule consacrée, ouvrir les routes de la frontière à la capitale, se les voit fermer s'il veut continuer sa route sans que le roi