Je veux parler de la Chine et de la Turquie
TRAVERSÉE DU DAHOME
ait reçu un cadeau suCnsant, et dès lors, sans qu'on se livre sur lui à de coupables violences, il est simplement boycotté partout où il va, et ne trouve nulle part personne qui veuille entrer en relations avec lui, même à prix d'or, même pour lui donner un épi de maïs ou un verre d'eau. C'est la condamnation à mort par oubliette on plein air ou par prétérition.
Quand le roi ne se contente pas d' t ouvrir les chemins » au voyageur, mais qu'il veut l'honorer particulièrement, il remet au récadère chargé de l'introduire auprès de ses sujets, un bâton royal. C'est une baguette de 50 centimètres de long avec bec de cane argenté.
Ce bAton est un symbole représentant le roi lui-même, et sa personne est censée être présente là où est présent son biUon. C'est là un usage général dans les pays dahoméens, mahis ou nagos et, à Allada notamment, le roi envoyait chaque malin son bâton se présenter au résident à l'heure du rapport.
Sans avoir à craindre d'être boycotté en vivres et en autres prestations, j'estimais que la présence d'un récadère, surtout d'un récadère avec bâton, me serait fort avantageuse pour poursuivre ma route et je priai M. Ballot de me faire voir le roi pour le lui demander.
Vers deux heures , je me rendis donc au palais d'Aboi?liagbo, précédé de mes cadeaux qui consistaient en balles d'étoffes de coton, de soie et de velours et d'une caisse en fer contenant des pièces de cent sous, sorte de pacotille qui me parut avoir grand succès dans beaucoup de pays.
Le tout fut admirablement bien reçu et moi aussi. Une foule énorme s'agitait sur la place devant la maison du roi, facilement reconnaissable à ce qu'elle était surélevée d'un étage. La cause de cette aflluence était la fête des funérailles de Gléglé, prédécesseur de Behanzin. Celte fête, qui se donne longtemps après la mort du défunt, n'avait pu être célébrée par Behanzin, vu le
malheur des temps, et Gléglé étant mort le l^"" janvier 4892, nous nous trouvions au premier anniversaire qui permît de s'en donner à cœur joie.
On ne paraissait pas s'en priver et vraiment Gléglé devait être content. Son deuxième successeur était assis sur un trône derrière lequel s'alignaient une série d'étagères garnies de bouteilles multicolores, et devant cet étalage de bar, étaient disposées de petites tables garnies de verres qui, suivant la vieille chanson bourguignonne, ne restaient jamais ni vides ni pleins. J'aurais dû copier quelques-uns des titres sous lesquels ces liquides étaient vendus, car la plupart étaient trop extraordinaires et trop peu connus de moi pour que j'aie pu les retenir. La Vermillonne et la Bigarrée sont les seules liqueurs dont j'aie gardé le nom sans pouvoir les identifier à un type connu. Mais les marques classiques s'y trouvaient toutes et le sacré s'y mélangeait fl au profane. La cléricale Chartreuse avec ses satellites, la Bénédictine et la Chanoinesse, y coudoyaient le radical Raspail.
Invité à choisir, j'avisai une étiquette de la veuve Cliquot, qui me parut plus digne que toute autre de s'associer à la douleur assez bourgeoise causée chez moi par le souvenir funèbre de Gléglé.
L'empereur d'Annam m'ayant autrefois empoisonné par un horrible mélange où, sous l'égide de cette étiquette respectable, dominait l'acide sulfurique, ce n'est pas sans défiance que j'approchais la coupe de mes lèvres, cependant que le reste de la bouteille disparaissait sous la vaste poitrine du roi. Mais cette fois j'en fus pour ma peur, c'était du vrai Champagne, excellent, parfait de tous points.
Après cette entrée en matière, les affaires sérieuses furent vite traitées. Abogliagbo fit venir un des assistants et lui donna l'ordre de me servir de récadère jusqu'à Zaganato. Puis il me promit que je trouverais
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dans cette ville des porteurs de rechange ou de supplrnicnt et me dit môme que je pouvais en envoyer clierrlier tout de suite cont quatre-vingts. Séance tenante, un courrier partit pour les quérir.
Voyant la luUe que Sa Majesté apportait à me satist'aire, je com|)ris quTJle désirait continuer de s'amuser en paix, et mempressai de prendre congé.
Comme il se levait pour me reconduire, j'admirai sa corpulence et son royal embonpoint par lesquels ses sujets pouvaient apprécier que leur autocrate était ualu)mme puissant et riche, mangeant et buvant plus qu'aucun
11 me prit par la main, et, comme au quadrille, nous fîmes ainsi un long en avant deux au travers de la cour.
Cette manifestation de la faveur royale provoqua dans l'assistance des hurlements dont je demeurai assourdi. En même temps tous ces personnages, semblant comme affolés, saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main, qui un bonnet, qui un foulard, qui un pagne, et se mettaient à en balayer le sol comme avec des plumeaux. Pour le coup, je m'arrêtai stupéfait et demandai des explications. L'interprète de Lemaire, q^ui, flairant une auljaine ou un coup à boire, m'avait accompagné, m'expliqua alors que le roi n'ayant pas prévenu de son intention de marcher, tout le monde était en désarroi ft qu'on balayait ainsi le sol pour éviter qu'il vînt à mettre le pied sur un fétu de paille ou sur un brin d'herbe, auquel cas les plus grands malheurs étaient à redouter.
Voilà bien une crainte chimérique et superflue! Les villages dahoméens sont si propres et si bien tenus que le roi peut les parcourir tous sans avoir à redouter pai'eille occui'rence.
Déjà en entrant à Abomé, le jour de la prise de cette capitale, nos camarades avaient admiré l'extrême propn-lé de la voirie. S'il en était ainsi dans les jours
désastreux où la monarchie croulait et où chacun fuyait la capitale envahie, qu'on juge ce qu'il devait en être de la cour du roi en ce jour de fête !
Combien il serait à souhaiter que les maires de certains de nos villages — voire de nos villes importantes — pussent s'inspirer des principes de propreté édilitaire en vigueur dans l'ancien royaume de Behanzin! Dans ce malheureux pays, ruiné par la guerre et par les mesures de dévastation systématique que le vaincu, avec une admirable ténacité, opposait pied à pied à rinvasion, on aperçoit partout des ruines, mais pas ua immondice.
L'histoire ne dit pas que Rostopchinc ait passé une revue des maisons de Moscou, et ait fait cirer tous les parquets avant d'ordonner l'incendie, tandis qu'il semble qu'avant de mettre le feu à sa case chaque femme dahoméenne ait eu soin de « faire le ménage à fond ». Maintes fois je suis entré en France dans des maisons villageoises et, arrivant le matin, j'y ai trouvé les enfants ébouriffés et chassieux, le lit défait, les bardes en tas dans la chambre, le balai en mouvement ou en suspens. La meilleure ménagère a de ces moments dont elle s'excuse et dont on l'excuse : je n'ai jamais surpris un intérieur dahoméen dans ce désarroi passager.
Nous nous sommes longtemps laissé représenter les sujets de Gléglé et de Behanzin comme d'affreux cannibales indignes de toute estime. Il eût mieux valu reconnaître que pour fournir contre des troupes européennes à peine inférieures en nombre la défense que l'on sait, et faire tête pendant cinquante jours de combat presque ininterrompu, en obligeant l'ennemi à autant de jours d'efforts pour atteindre une capitale située à quatre: pauvres jours de marche de la côte — il fallait à ce petit peuple des qualités militaires peu ordinaires. Ce n'est pas le seul courage individuel du guerrier qui permet
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d'obtenir de tels résultats, il faut en outre une instruction cl une organisation qui soient susceptibles d'en tirer parti, il faut que l'esprit de solidarité, de discipline et de dévouement au roi ou au pays soit développé à un point que les institutions sociales et militaires réputées les plus solides et les plus perfectionnées ne sont pas sûres de procurer aux États les plus civilisés.
Des gens qui défendent leur pays d'une pareille faron, quel que soit le principe au nom duquel ils le défendent, quel que soit le succès final, ont droit à la considération de tous ceux qui, un jour, peuvent être appelés à en faire autant.
Après avoir quitté Abogliagbo, je rentrai à la citadelle pour rendre compte à M. Ballot de l'accueil du roi.
Vers quatre heures, nous serrions la main à M. Alby qui partait pour Ouagadougou et, après le dîner, je repartais moi-même pour Cana au-devant des miens.
Ousso, qui avait trouvé sans doute à grappiller quelque chose auprès des soldats de la garnison, était resté à Abomé. Mais j'avais Abul qui me permettait aisément de me passer de son assistance.
Le 3 janvier je repassais les marais de l'Alama en sens inverse du premier jour et dans des dispositions d'esprit bien meilleures qu'à mon premier passage.
Entre Agrimé et Ekpé, je relevais des bananiers, des toits de cases effondrés, derniers vestiges des villages d'Aoundonou et d'Evedgi. Après explications, j'ai)prenais que ces restes ne sont pas les ruines de villages dahoméens, mais de villages de Nagos que l'autorité française avait voulu établir en ces points pour remplacer les Dahoméens dispersés. Depuis leur installation nous avons fait la paix avec Abomé, redonné à Abogliagbo le royaume de Behanzin, et les Nagos ont dû évacuer leurs cases à peine bùties pour rendre la place à des Dahoméens.
Abul, qui connaît ses compatriotes, m'e.vplique en
OAiiOMÉ, MIQER, TOUARKO. V
effet que des Dahoméens n'auraient jamais constiuit leurs maisons si près de la grande route d'Abomé à Ouida.
Le fait est, qu'à part les murs d'Allada, qui sont une construction royale, on pourrait faire ces 100 kilomètres sans apercevoir une habitation. « La route est trop fréquentée parles grands chefs i>, dit Abul.
Ainsi, tandis que chez nous, plus une route est fréquentée, pliis elle est garnie d'auberges ou d'hôtels à l'usage des voyageurs, et tandis que ceux-ci font la richesse du pays, le Dahoméen prudent n'établit jamais son toit sur une artère importante. Il craint que des gens trop puissants s'invitent à sa table en passant et oublient trop souvent de payer leur note. Sans doute, il est toujours prêt à fournir ce que le roi ordonne, mais s'il s'y résigne, il n'y tient pas expressément. Il juge sagement qu'il ne faut pas tenter son seigneur, et au lieu de tenir porte ouverte sur le grand chemin, il forme son village à quelque 100 mètres de là, enfoui sous la verdure et dans l'ombre discrète des grands arbres.
Mais le voyageur altéré sait trouver ces retraites paisibles, et à mon retour, je renouvelle connaissance avec les chefs de Cana, de Zobodomé, d'Agrimé ; je les préviens qu'un grand nombre d'hommes dont je suis le père, passeront à hauteur de leur village demain, aprèsdemain. Qu'ils disent donc à leurs femmes de préparer de l'akassa, qu'ils recherchent, soit chez eux, soit dans les villages voisins, des chèvres et des poulets, on paiera tout un peu plus cher qu'ils n'ont l'habitude de vendre toutes ces denrées. On me fait des promesses, on me reconduit avec des souhaits : je suis déjà une personne de connaissance.
Enfin dans la soirée, j'arrivais à Ekpé, et je trouvais cantonné dans la gore dahoméenne, tout mon personnel. Il n'y a guère que 25 kilomètres entre ce village et
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Allada, mais le nombre de porteurs continuant à être inf«''riour à celui des charges, il faut coiiliiiucr ainsi le système de « navettes » qui consiste, une lois arrivé à rélape, à retourner en arrière pour rapporter le matériel laissé en dépôt. Aussi avait-on dû employer deux jours pour v«'nir d'Allada ;'i Ekpé. Le 4, je' rr|)assais pour la troisième lois les marais, et pour la première fois je m'expliquais pourquoi certaines cartes les désignent sous le nom de marais de Co. Ce mot de Co signifie desséché, durci. Or les indigènes n'ont pas plutôt mis leur pied nu sur cette argile pétrifiée, qu'ils se plaignent amèrement de la dureté du sol (Co). Lorsqu'ils en parlent ce mot de Co leur revient sans cesse à la bouche, et c'est ainsi que le premier voyageur qui a signalé ce marais a pu croire qu il s'appelait marais de Co. Cette méprise est d'autant plus amusante que ledit marais est tout ce qu'il y a de moins desséché, et que seule la chaussée argileuse (|ui le traverse est praticable '.
Cette station d'Agrimé fut la première franchement agréable de notre voyage. Tous mes compagnons se portaient bien et commençaient à s'entraîner. Les gens du village nous apportaient force provisions à des prix raisonnables, j'avais un bon interprète, liberté de manœuvre dans une direction déterminée et si j'éprouvais encore l'ennui de renvoyer du monde d*Agrimé à Ekpé pour les charges en souffrance, je prévoyais que ce pénible mode de transport allait s'améliorer. Dès mon arrivée à Ekpé, j'avais en effet envoyé Amadi So en avant avec ordre d'aller à Cana y attendre les cent quatrevingts porteurs venant de Zaganato. J'avais écrit la veille au sous-lieutenant Domontqui commandait en ce poste, de diriger ce convoi également sur Cana. Cette rencontre se fit à point nommé au carrefour indiqué.
1. A rapprocher des djebel Manarf d'Alpérie, des villages de Kongbirk de l'Indo-Chine (Manarf et Kongbirk signifient : Je ne sais pas).
Amadi So, qui avait fait 40 kilomètres le matin, prit livraison des porteurs qui venaient d'en faire 60, et tous réunis, sans un éclopé, sans un traînard, ils arrivaient à Agrimé le 5 au matin, pour nous prêter main-forte. On voit qu'Anrvadi So n'avait pas trompé ma confiance. D'une instruction très inférieure à celle du plus borné de nos soldats de deuxième classe, il n'en avait pas moins reçu et conduit en bon ordre et en bonne condition ce détachement important, tout aussi bien qu'aurait pu le faire un « cadre de conduite » savamment composé.
Le 5, arrivée à Cana sans encombre : le capitaine Lemaire est venu d'Abomé avec le docteur pour partager notre déjeuner. Il nous met au courant des ressources du pays entre Cana et Zaganato, et nous conseille les étapes de Fauri et de Cowé. Puis il nous raconte les ripailles dahoméennes qui ont continué depuis mon passage et le peu de dispositions que montre le roi pour le recrutement du bataillon destiné à Madagascar. Il va repartir pour la France, il est tout joyeux, nous aussi, car décidément il nous semble que nous sommes en bon chemin.
De Cana à Fauri (6 janvier), nous ne sommes plus sur une grande route, mais nous suivons, comme nous le ferons toujours désormais, les sentiers qui vont de village à village. Aussi le paysage est-il absolument différent de celui que nous avons trouvé en venant de la côte à Cana-Abomé. Cette route royale, conduisant de la capitale à son port de mer, semble tracée dans une forêt vierge et seule la nature de la futaie varie, comportant de moins en moins de palmiers à mesure qu'on monte vers le nord. On ne fait que soupçonner la présence de villages et de cultures à quelque distance de cette route. Au contraire, notre itinéraire nouveau nous fait passer par une série presque ininterrompue de villages ou de plantations. Cette différence, qui ne réjouirait pas un paysagiste, nous charma au contraire vive-
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ment. On comprendra en effet combien je devais Otre plus sensible k la certitude de pouvoir faire vivre les cinq cents personnes qui me suivaient, qu'à la majesté des ombrages tropicaux — et déserts — des environs d'Allada.
Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, il est possibo que si, pour venir de la côte ù Abomé, au lieu de suivre la route royale, nous avions cheminé le long des sentiers, nous eussions vu plus de champs de maïs et de maisons, mais je crois qu'en outre le pays lui-même est moins habité que celui qui s'étend d'Abomé à Zaganato. La guerre s'est passée tout entière au sud de cette dernière ligne, et ne serait-ce que pour cette raison, le nord doit être plus prospère. Nous froissons dans le brouillard du matin, le long de l'étroit sentier, les hautes tiges rameuses des haricots arborescents qui couvrent ici de grandes surfaces. Plantés en alignements réguliers sur le sommet de petits remblais parfaitement débarrassés de mauvaises herbes, ces végétaux donnent l'idée dun état agricole, peut-être pas très avancé, mais en tout cas fructueux, d'une main-d'œuvre abondante et expérimentée. L'igname aussi est cultivé dans la région avec le maïs, la patate, le coton et le mil. Au milieu des champs, les villages se distinguent, comme cela a lieu souvent en France et au Tonkin, par les frondaisons des vergers ou des arbres d'agrément conservés ou plantés pour l'ombrage. Les citronniers, les papayers, les manguiers, les cocotiers, les bananiers, les baobabs forment la majeure partie de ces arbres de village. Les orangers y atteignent des dimensions plus considérables qu'au Tonkin, et je n'ai guère souvenance d'en avoir vu d'aussi gros, si ce n'est au pied du Col des Nuages, entre Hué et Tourane. Ils donnent souvent des fruits qui sont murs dans une enveloppe encore verte, mais parfois aussi les plus grands sont couverts d'oranges d'un rouge éclatant qui, au milieu du vert foncé de leur
feuillage, produisent un effet d'une richesse incomparable. Les pauvres plantes de grande serre qui représentent l'espèce entre Cannes et Monaco, ne donnent qu'une piètre idée de cette végétation luxuriante. Il faut dire pour l'expliquer que nous sommes dans la saison sèche et que, cependant, à cette faible distance de la mer, il pleut tous les deux ou trois jours : les plantes se développent donc dans un bain de vapeur permanent. Comme le sol, fécondé par l'accumulation de tant de détritus végétaux, est recouvert d'une épaisse couche d'humus, on doit comprendre qu'un semblable pays soit le paradis des plantes. Pourtant le coton — mais je ne parle ici qu'au point de vue du tisserand — craint l'humidité pour ses bourres soyeuses que la pluie tache ou fait pourrir : les métiers à tisser étant très nombreux dans le pays; il faut croire que la maturation des gousses se fait pendant les quelques semaines où le temps est au beau fixe.
A Fauri s'arrêtent nos communications directes avec Abomé qui se traduisent ce jour-là par la réception d'un beau morceau de bœuf prélevé par M. Lemaire sur sa part des festins funéraires, et d'un non moins agréable pain blanc. Huit jours sans bœuf ni pam ne sont pas encore une privation sérieuse, mais ils font trouver le cadeau plus savoureux, surtout quand on pense que c'est sans doute la dernière fois qu'on voit du pain. Le messager de mon camarade remporte notre courrier pour la France. C'est aussi la dernière relation que nous ayons avec l'administration des postes. Dorénavant, il faudra que nous détachions un exprès, prélevé sur notre escorte pour l'envoyer à la côte, ou que nous confiions nos lettres à un chef des pays traversés, au hasard de ses bonnes intentions.
C'est à Fauri que je fus le mieux fixé sur les appétits sanguinaires de notre infirmier Diadeba. Il avait remarqué qu'un de nos hamacaires, le petit Ougno, sans être
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tout à fait aussi bègue que lui, balbutiait quelque peu quand il était en colère. Il me l'amena : « Voilà un petit hainacaire qui fait comme moi : ba, ba, ba. c'est parce qu'il a un petit os dans la langue. Tu vas le lui couper, et si ça le guérit, tu me traiteras de même. » Je renonce à noircir trois pages pour reproduire les circonlocutions et les bredouillomentsau moyen desquels il me formula cette stupéfiante {);-.)i)o.^ition, inspirée pourtant du plus pur esprit d'investigation expérimentale.
Entre Fauri et Cowé coule le Zou, grosse rivière momentanément guéable : l'eau ne monte pas plus haut que la ceinture. Ce cours deau forme en ce point une sorte de IVontière entre les gens de race djège, ou Dahoméens purs, et ceux de Zaganato-Agoni, qui sont de race nagote. Les Dahoméens régnaient en maîtres à Agoni, mais leur autorité, extrêmement redoutée, était très péniblement supportée par les habitants. Aussi ces derniers nous fournirent-ils avec ardeur, lorsque nous fùine«i en guerre avec Abomé, tous les secours en vivres et en porteurs dont leur pays pouvait disposer. La paix faite, nous avons réinstallé à Abomé un Dahoméen à qui nous avons remis une forte partie du royaume de ses pères et en particulier le territoire d'Agoni. Naturellement Abogliagbo traita les Nagos de ce pays avec une certaine dureté, et ils se révoltèrent à l'automne dernier (I89i). On vient de les mettre à la raison, mais s'ils sont battus, ils ne sont guère contents, et cela se conçoit, s'étant unis à nous contre nos ennemis, d'être par nous livrés à ces derniers. Peut-être leur fera-ton justice tôt ou tard ', mais moi qui ne suis ni Dahoméen, ni responsable de leur déconvenue, je n'en suis pas moins très mal traité, ou mieux, pas traité du tout, par les gens de Cowé. Campés au milieu du village
1. C'est fait, aujourd'hui Agoni est détaché du royaume d'Abomé et mis sous l'autorité de l'administrateur de Kctou (juillet 18%).
et d'un village considérable, nous étions aussi isolés qu'en pleine forêt, et nos interprètes ne trouvaient personne à qui parler. Le récadère d'Abogliagbo, jugeant que son ministère ne me serait d'aucune utilité dans un pays tout fraîchement révolté contre son propre souverain, avait trouvé plus prudent de s'esquiver. Il avait préféré, me dit un homme envoyé par lui, gagner Zaganato pour y préparer notre réception du lendemain. Il n'est pas téméraire de penser que la présence dans ce poste de Zaganato, d'un sous-lieutenant français avec cinquante tirailleurs haoussas, contribuait à donner à cet excellent récadère la confiance qu'il avait dans le succès de sa mission auprès des autorités locales, et justifiait son empressement à se rendre à une destination si pleine de sécurité.
Malgré son absence, ou peut-être à cause de son absence, notre quarantaine ne dura que quelques heures, au bout desquelles nous obtînmes ce qui nous était nécessaire pour vivre jusqu'au lendemain.
Enfin le 8, nous arrivions vers dix heures du matin à Zaganato. Il nous avait fallu douze jours de marche ininterrompue et d'efforts pénibles pour atteindre ce poste qui, situé sur l'Ouémé, peut être relié en vingtquatre heures à Porto-Novo par une chaloupe à vapeur. Telle était la conséquence pour nous de la baisse prématurée des eaux du fleuve que M. Ballot m'avait signalée et qui nous avait obligés à passer par terre. Dix jours de retard, quelque fatigue et nombre d'ennuis, étaient le résultat de ce contre-temps. Mais en revanche nous avions la très rare bonne fortune d'être tous bien portants, d'avoir fait dans une région bien soumise l'apprentissage du mode de marche que nous allions poursuivre pendant quarante jours, et d'avoir fait cet apprentissage dans des conditions telles que nous ne devions plus jamais en rencontrer d'aussi difficiles.
La soirée se passa à incorporer de nouveaux porteurs, à
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payer et à licencier celles des femmes d'Abomé-Calavi qui désiraient retourner chez elles et en même temps un certain nombre de porteurs éclopés et fatigués. Je recrutai pour les remplacer un certain nombre de gens d'Agoni, et enfin j'achevai de me mettre à l'aise pour me$ transports en laissant au poste, à la garde de M. Domont, soixante-dix-huit charges de toute nature que l'expérience m'avait démontré être inutiles. Le paiement des vivres s'élant jusqu'ici effectué en argent avait laissé intactes mes provisions de matières déchange, et je pouvais y renoncer sans inconvénient. En revanche je déplorais d'être obligé d'abandonner une partie du matériel de batellerie que j'avais fait fabriquer en France alors que ma mission était encore purement nautique et qu'il n'était pas question de marche à pied pour l'accomplir. J'en rendais compte au ministre, qui lors de mon départ ne pouvait pas connaître les progrès des missions Decœur et Ballot. Ces progrès allaient avoir pour résultat de toucher le Niger au nord et à l'ouest du point où je l'atteindrais moi-même. Comme j'étais à la droite de ce front de marche des trois missions françaises, c'était naturellement vers l'est que se précisait mon champ d'action. « J'estime et vous avez jugé. Monsieur le Ministre, disais-je dans ma lettre du 15 janvier, que l'intérêt de ma mission est d'atteindre le xNiger en un point de son cours qui soit relié avec la mer par un bief parfaitement et régulièrement navigable. Ce point doit donc être franchement au-dessous de Boussa, où sont signalés des rapides, et est marqué jusqu'à plus ample informé à l'embouchure de la Moursa, au coude que fait le Niger entre Boussa et Rabba.
€ Les diflicultés d'ordre diplomatique qui m'ont empêché d'arriver rapidement et bien outillé par le cours inférieur du Niger jusqu'à Boussa vous ont d'ailleurs fait considérer comme impossible, du moins pour cette année, mon voyage de Boussa à Tombouctou et
limiter en principe à Boussa mes efforts pour remonter le Niger.
« Il convenait donc de réduire mes projets en raison de cette réduction de mon programme nautique, et aussi de diminuer mon matériel de batellerie en proportion de cette réduction.
« D'ailleurs, quoique je sois quelque peu désemparé en moyens de navigation, je compte encore aborder le Niger avec un personnel et un matériel suffisants pour faire du fleuve une reconnaissance qui sera, non plus prestigieuse, mais honorable et vous renseigner à mon retour sur la partie de son cours en amont et en aval du point où j'aboutirai.
« Jusqu'où j'irai du côté amont, il me paraît imprudent de le prévoir dès maintenant, non pas que je considère le passage de Boussa comme infranchissable. J'ai eu au contraire l'honneur de vous signaler dès le mois de juillet dernier les raisons d'ordre topographique qui rendent impossible l'existence de difficultés insurmontables pour la navigation. Mais l'époque tardive où j'arriverai m'expose à avoir contre moi des crues * subites qui vous ont fait limiter assez près de la Moursa la partie réalisable de mes ambitions. Cette réserve s'impose encore plus à l'heure actuelle, où je viens de laisser presque tout mon matériel de navigation à Zaganato.
« Du côté aval, vous avez toujours admis que je pouvais revenir à la mer par les bouches du Niger. En naviguant dans ce sens, j'aurai le courant pour moi; je ne craindrai donc pas les crues, et un accident, d'ailleurs toujours possible, sur un fleuve débordé et dans
1. Telle était alors l'idée fausse qu'on se faisait du régime hydrologique du Niger. Ce n'est pas la crue qui m'a gêné dans ma reconnaissance du Niger, mais au contraire la baisse des eaux. La crue n'arrive guère à Rabba que le l^' août.
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une embarcation fragile, pourrait seul m'empécher de remplir cette partie de mon programme. »
Ainsi allégé et revenu à un peu moins de quatre cents charges pour .|ualre cents porteurs, j'allais pouvoir marcher franchement et sans jamais avoir à retourner en
arri<^re.
Le lendemain 9 janvier à deux heures du soir, nous parlions pour Banamé. Au sortir des cultures d'Agoni, nous faisions nos adieux à M. Domont qui nous avait fait la conduite. C'était le dernier blanc que nous dussions voir avant notre retour.
Nous avions, je viens de le dire, quelques porteurs haut le pied : cela ne devait pas durer longtemps. Les porteurs originaires d'Agoni avaient été recrutés — comme de bonne règle — par les autorités locales. Or celles-ci étaient dahoméennes. Ce qu on sait de la révolte qui venait d'être réprimée fait comprendre que ce recrutement était considéré par les enrôlés comme une vexation de plus. Aussi à peine étions-nous en vue de Banamé après quatre heures d'une marche nullement faliirante, qu'une trentaine des Agonais jetèrent là leur fardeau et se sauvèrent dans la brousse. Au même moment les tirailleurs haoussas qui, quelques semaines auparavant, étaient venus faire le coup de feu contre ces mêmes Agonais et qui à certains signes, perceptibles seulement pour des noirs, avaient pressenti cette désertion, se jetaient sous bois à leur poursuite, tirant des coups de feu dans toutes les directions. Parvenu avec la tète de colonne au village, j'étais en conversation avec les notables pour la fourniture des Wvres lorsque tout ce tapage éclata derrière moi dans la forêt. Instantanément mes interlocuteurs épouvantés tournèrent les talons et disparurent. M. Targe, qui marchait un peu en arrière pour faire le levé topographique de notre itinéraire, entendant ces détonations, crut qu'on m'attaquait à l'entrée du village et accourut avec les laplots et les
Sénégalais qui étaient en queue de colonne. Ces derniers, entendant courir sous bois, au milieu de l'obscurité naissante mais rendue complète par l'ombre de la forêt, se mirent à tirer à leur tour.
Enfin M. Targe arriva dans la clairière où je me trouvais, rassemblant au passage tous ceux que je pouvais sauver de cette échauffourée. Le peu de clarté qui y régnait encore permettait de s'y reconnaître et de tranquilliser tout ce monde. Le plus gros rassemblement formant boule de neige, petit à petit tous les dispersés vinrent s'y rallier. La forêt s'apaisa en quelques minutes. On a vu ainsi parfois toutes les troupes d'un camp se fusiller de pied ferme par suite de l'hallucination d'un factionnaire et ces méprises coûtent souvent la vie à bon nombre des assistants. Ici on put croire qu'il n'y avait pas de balles dans les cartouches, car personne ne fut atteint. Les Sénégalais durent reconnaître que les Haoussas n'étaient pas seuls à fermer les yeux en pressant la détente. D'ailleurs, œil fermé, œil ouvert se valaient pour la circonstance, car il faisait noir comme poix et je n'ai jamais compris sur quoi ils avaient bien pu tirer.
Il fallut employer la première partie de la nuit à parcourir les environs du village pour tranquilliser les gens de Banamé et leur faire comprendre que ces Sénégalais et Haoussas, les mêmes qui étaient venus un mois auparavant pour les combattre, arrivaient cette fois en bons amis. — La bonne harmonie finit par s'établir entre eux et nous, et même ils remplacèrent volontiers ceux de nos porteurs d'Agoni qui venaient de s'esquiver.
Les deux journées qui suivirent furent peut-être lés plus rudes étapes de la campagne. Il faisait un vent d'harmattan chaud et sec, et nous traversions un pays désert, sorte de marche frontière entre les Dahoméens et les Mahis de Paouignan. Il paraît d'ailleurs, d'après ce que j'ai vu moi-même et entendu dans toute la
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boucle du Niger, que les pays habités par des peuples de race dilïérente sont séparés par des espaces relativement inhabités. Je l'avais constaté entre Fauri (Dahoméen) et Gowé (Nago). Je le constatais avant d'entrer dans le royaume de Faouignan; il en sera de mémo plus tard pour sortir du pays nago par Tchaourou, du i)ays bariba par Gobo, etc., etc.
Notre première étape nous amena vers trois heures du soir près d'une flaque d'eau boueuse, que notre guide nomma Apomé et que nous desséchâmes jusqu'à la dernière goutte. Ce jour-là deux noirs du convoi furent frappés d insolation en installant le camp et nous eûmes toutes les peines du monde, faute d'eau, à les faire
revenir à eux.
Journée encore plus dure le lendemain où de six heures du matin à six heures du soir nous marchions dans un maquis brûlant sans autre moyen de nous désaltérer vers midi qu'une flaque d'eau dormante oubliée dans une anfractuosité de granité. Deux hommes arrivaient épuisés à Paouignan et étaient encore trop faibles le surlendemain matin pour pouvoir nous suivre.
D'ailleurs ils étaient là en bon pays, car Paouignan était le premier gros centre où nous fussions reçus en amis puissants et honorés. 11 y a très peu de villages de France où la population montre autour de nos troupiers autant de joyeux et secourable empressement. La curiosité empêchait d'abord les femmes de nous apporter de l'eau. Files ne voulaient pas, pour aller à la fontaine, quitter la grande place où était le spec lacle et l'intérêt de notre arrivée. Mais quand j'eus l'ait comprendre aux autorités que vraiment tous mes hommes étaient mourants de soif, chacun se rendit compte de nos besoins, et le branle une fois donné, la population tout entière se mit à notre service. L'usage de la monnaie étant inconnu ou très peu connu, je dus rechercher dans la pacotille avec quoi nous pour-
rions bien payer les mille rations qui allaient être nécessaires. Après quelques essais, le tabac, les perles et les miroirs furent reconnus comme les meilleurs moyens d'échange, tarifés et mis en vent« pour obtenir des vivres. Ce moyen est un peu laborieux, car les femmes apportent toujours l'équivalent de une, deux, trois rations au plus à la fois, et il faut faire trois ou quatre cents marchés pour obtenir mille rations. Mais en se partageant la besogne on arrive à pourvoir très largement et très économiquement aux besoins d'une troupe même relativement nombreuse comme était la nôtre.
Il faut dire que notre accueil à Paouignan, s'il fut sympathique, avait été très heureusement préparé. N'ayant rien à faire de Mahmadou, qui en sa qualité d'interprète pouvait difficilement servir de porteur, et qui, ne trouvant pas de Baribas sur la route, ne fonctionnait pas davantage comme interprète, je l'avais détaché en avant de la colonne et l'avais fait partir de Zaganato directement pour Paouignan. Il portait une petite caisse de présents pour le roi, et un petit assortiment des marchandises d'échange que nous transportions. Il devait à son arrivée à Paouignan remettre au roi les cadeaux qui lui étaient destinés, annoncer notre arrivée, faire connaître nos besoins en vivres et surtout en eau, prévenir les habitants que tout ce qu'ils apporteraient leur serait payé et les informer de la manière dont ce paiement aurait lieu, soit qu'ils acceptassent la monnaie, soit qu'il fallût recourir aux échanges. Dans ce dernier cas Mahmadou leur montrait ce que nous tenions à leur disposition. Ce qui était peut-être le plus important dans la mission dudit Mahmadou, c'est que les Mahis allaient avoir vingt-quatre heures de réflexion et d'initiation entre son arrivée et la nôtre. J'avais déjà constaté plus d'une fois à nos dépens la lenteur que les noirs apportent dans tous leurs rapports avec nous. Un
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fonds de crainte et de défiance, justifiée ou non, leur apathie naturelle, font que la glace n>st rompue entre le voyageur et eux que six ou huit heures après son arrivée. De sorte que c'était juste au moment de notre repos ou de notre départ que les habitants commençaient à nous être utiles.
Pendant toute la journée que Mahmadou passa à Paouignan avant nous, il avait été assailli de questions — et j'y avais biencompté - sur notre nombre, noire Age, nos habitudes notre caractère, le but de notre voyage. Tous savaient ainsi que nous narrivions pas dans le pays pour y faire des razzias d'esclaves, que nous payerions bien tout ce que nous prendrions, que nous étions des frères de ceux qui avaient détruit le royaume dahoméen, objet de leur terreur. —Aussi notre entrée en communion d'idées et d'intérêts fut-elle remarquablement prompte à Paouignan et nous y fîmes un séjour très agréable.
Pendant que sur la place les femmes apportaient des jarres d'eau et qu'on abreuvait nos gens, le roi m'entraînait chez lui pour me montrer les cadeaux qu'il avait fait préparer en réponse aux miens. Cétaicnt deux chèvres, quelques poulets et des paniers d'ignames. Il s'excusa sur sa pauvreté, disant que les Dahpméens avaient depuis quelques années réduit son royaume à la plus extrême misère. « C'est à peine, dit-il, si tu verras parmi nous autant de femmes et d'enfants que d'hommes faits. Tout ce qui était assez fort pour tenir la campagne se battait couraûreusement, mais pendaat ce temps-là, les hommes d'.Vboiné enlevaient tout ce qui restait au village. » Je vis en effet que ces braves Mahis, gens débonnaires, lents à comprendre, ii obéir et à marcher, n'étaient pas de taille à tenir tête aux Dahoméens soumis à une discipline sie.xacteet capables d'une obéissancepassive — et active— toute militaire, t Autrefois, me dit le roi, tous les champs que tu as pai-courus
pour arriver ici étaient couverts de cultures. Tout a été détruit; c'est seulement depuis quelques mois que nous avons pu de nouveau cultiver en paix et c'est grâce à tes frères et à toi « qui avez bombardé Dahomé ». Dis-nous donc pourquoi tu es venu prendre Behanzin Est-il captif chez ton père et à quoi l'emploie-t-on? > Mis ainsi en demeure de faire un cours d'histoire francoafricaine, je m'en tirai dans les termes que je traduis ci-après, afin de montrer par un exemple quel genre d'adaptation j'étais obligé de faire subir aux faits pour être compris de ces petits chefs africains. « Un jour mon roi ayant appris que le roi de Dahomé était très méchant, il lui envoya dire qu'il ne fallait pas capturer des esclaves chez ses voisins et qu'il lui défendait de les faire souffrir. Mais Gléglé ne voulut rien entendre, et, devant l'envoyé de mon roi, il fît couper le cou à beaucoup de captifs. Quand mon roi apprit ce qui s'était passé, il entra dans une grande colère et punit sévèrement son envoyé. Puis il fît venir ses trois cents fîls qui s'appellent des colonels. — Chacun d'eux commande autant de guerriers qu'il en faut pour abattre un royaume comme celui d'Abomé. Tous voulaient partir, mais il choisit le plus vieux et lui dit : « Prends tes c soldats et frappe dans le Dahomé tant que tu trouc veras un homme qui me désobéisse. »
« Aussitôt Gléglé mourut. Behanzin, son fîls, essaya de résister au fils de mon roi, mais celui-ci tua tous ses guerriers et le captura lui-même. Mon père lui a fait grâce de la vie, mais il l'a fait transporter dans une île, et à présent Behanzin, qui aurait préféré autrefois mourir que de voir la mer ^ voit de l'eau salée tout autour de lui. C'est sa punition. Puis mon roi m'a appelé et m'a dit : « Tu vas partir avec tes enfants et tu
1. On sait que les lois du royaume interdisaient au roi de se rendre à la côte.
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« iras chez tous ceux du pays où Behanzin faisait ses « mccliancelés, et tu leur diras que c'est fini, qu'ils peu- € vent travailler tranquillement, qu'on ne les prendra « plus, que tes frères leur porteront des pagnes en c échange d'huile de palme ou de coco. Va et ne crains € rien. S'il t'arrive malheur, je prendrai soin de ta femme € et de tes enfants et je punirai ceux qui t'auraient fait € du mal. » Alors je suis venu et j'ai fait tant de chemin qu'il faudrait faire marcher un de tes enfants pendant un an pour atteindre mon village. Et malgré cela j'ai un til de fer qui me permet de causer avec mon roi et de lui dire tout ce qui m'arrive. >
Malmiadou avait en effet parlé aux Mahis du télégraphe électrique et il m'avait prévenu que cela piquait leur curiosité. Ce qui contribuait à les tranquilliser, c'est qu'ils savaient qu'étant déjà pourvu je ne venais pas chercher femme chez eux. Comme ils ne se mettent guère en campagne que pour conquérir des épouses, ils comprenaient difficilement que je fusse venu pour autre chose. Mahmadou leur avait déjà dit que non seulement j'en avais une, mais que je voyageais avec son portrait etqu'au moyendu filje lui parlais tous les soirs. — Comme ils m'en parlaient à leur tour, je leur montrai les photographies que je portais sur moi et ils échangèrent longtemps leurs impressions, c Est-il vrai que tu n'aies qu'une femme? — Oui. .. — C'est sans doute que les femmes blanches coûtent très cher, plus cher que les nôtres? — Oh, oui! — Ça se comprend, elles sont bien plus jolies. Et le tout petit, pourquoi n'est-il pas sur le même papier que les autres *? — C'est sa mère qui a voulu. — Alors, c'est comme chez nous, vous aimez mieux le dernier venu. — Oui, tant qu'il est tout petit. — C'est comme chez nous. » J'eus ensuite avec eux une longue
1. Mes trois aînés étaient photographiés en groupe, mon dernier-né était seul sur une carte.
conversation sur les choses agricoles; ils apprirent avec intérêt que j'avais deux cents moutons et que lors de mon départ un grand nombre d'entre eux étaient malades parce qu'il avait plu dessus. — Tout cet échange d'idées insignifiantes avait pour but et eut en grande partie pour résultat de me faire considérer par eux comme un être humain semblable à eux et accessible à toutes idées de sens commun, et non comme un sorcier vivant de maléfices et de son commerce avec les loups-garous, ce qui — chacun le sait — est le propre des blancs. En revanche la séquestration de Behanzin ne fut pas bien comprise. Non seulement les Mahis n'ont jamais vu la mer, mais ils n'ont pas la notion de ce que c'est qu'une île, et Abul, pour le leur expliquer, ayant fait avec le doigt un petit cercle autour duquel il étendit les bras pour figurer l'immensité des flots, ils crurent que Behanzin se tenait toujours debout sur un espace aussi étroit que celui qu'Abul avait dessiné. L'infortuné leur apparut comme une sorte de saint Jean le Stylite malgré lui, et le supplice qui lui était infligé leur sembla empreint d'une malice véritablement diabolique.
C'est le lendemain, dans les conversations sans fin qui revenaient au sujet du déporté de la Martinique, que j'appris la fausse notion qu'ils s'étaient faite de sa situation et j'ai noté le fait pour montrer par un exemple combien les notions qui nous paraissent les plus simples — un prisonnier dans une île — exigent en réalité de connaissances acquises étrangères à des hommes relativement intelligents et civilisés.
Les souffrances que nous avions endurées dans notre marche de Zaganato à Paouignan m'avaient démontré l'utilité d'alléger les charges de mes porteurs. Je demandai donc au roi s'il pouvait me donner du renfort et il fut convenu, après un petit marché, qu'il m'enverrait quarante hommes pour porter des bagages jusqu'à Savé
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^Irois jours de marche). Il se portait garant de leur fidélité. Je jugeai que je pouvais me fier à lui et laisser partir ce convoi sans suneillance. Ces quarante hommes vinrent le soir prendre les quarante plus lourdes charges qu'on put trouver, et partirent séance tenante. Je ne les revis plus qu'à Savé où il ne manquait pas une :»i /Mille de tout ce qui leur avait été confié. Comme je n avais eu h m'inquiéter pendant ces quatre jours ni de leur nourriture, ni de leur discipline dans les villages, ni de leurs souffrances en route, je trouvai ce mode de transport auxiliaire bien agréable et j'y fis appel de plus en plus dans la suite de mon voyage. Les mœurs sont telles en effet dans cet arrière-pays du Dahomé que les hommes qui s'offrent pour les transports exécutent ce contrat avec une probité et une fidélité parfaites. On ne saiirait en dire autant de tous les pays du monde, car il me souvient que pendant la campagne de Tunisie, mes canonniers ayant remis leurs sacs aux muletiers arabes du convoi, furent victimes d'un véritable pillage : les coolies annamites ne se font pas faute non plus de fouiller dans les paquets et de se dissiper par bandes: quant aux Dahoméens eux-mêmes, si leur probité envers moi fut réelle, on ne peut dire quil en fut de même de leur fidélité, surtout pendant les premiers jours, où un bon tiers d'entre eux se rapatrièrent par leurs propres soins, en passant près des villages où une coïncidence fâcheuse les avait fait recruter quelques jours auparavant. En réalité ces mœurs reraarriuables du portage constituent une heureuse exception en faveur des pays de THinterland dahoméen. Souhaitons qu'elle soit diinble.
Le 13, nous nous mettions en marche au clair de la lune pour arriver à Zoglobo. Le brave roi de Paonignan nous accompagna pendant une heure, et après nous avoir, durant la première halte horaire, comblés des souhaits et de remerciements, nous laissa on récadère
chargé de nous conduire jusque chez son voisin le roi de Savé.
J'avais été trop content des services de Mahmadou pour ne pas continuer à en user.
Il nous précédait encore d'un jour, remplissant auprès des chefs de tous les gîtes d'étape le même office qu'à Paouignan. Comme c'était surtout un causeur, en sa qualité de pèlerin musulman, il était plus spécialement chargé de la préparation morale des autorités et des populations chez lesquelles nous devions arriver. Quant à ce qui concerne spécialement l'approvisionnement en vivres, je me servis surtout de courtiers, dont l'un, un nommé Reïss, natif de Porto-Novo, que j'avais rencontré à Paouignan et qui était de son métier colporteur de tabac, nous accompagna pendant plus de vingt jours. Je donnais à ces courtiers, à titre de commission, un tant pour cent variable suivant leurs capacités et leurs exigences. Encore ce tant pour cent était-il calculé, non sur le montant de leurs acquisitions, qu'ils eussent été tentés d'enfler outre mesure, mais sur le nombre de rations amenées au marché. Ils avaient ainsi intérêt à mobiliser derrière eux de véritables légions de vendeuses. Achetée ou non, la marchandise leur donnait droit à commission. Aussi y eut-il surabondance sur le petit marché qui s'installait chaque jour autour de mon camp. Je courais le risque — et il m'arriva souvent — de payer des commissions pour plus de vivres qu'il n'en était besoin, mais l'affluence qui en résultait faisait baisser les prix de telle façon que j'y gagnais encore. Non seulement nous vivions dans l'abondance, mais nous vivions à bon marché et tout le monde était content, car les gens qui étaient venus de loin m'apporter leur igname ou m'offrir leur chèvre se trouvaient assez payés si peu que ce fût, et de plus ils avaient pu satisfaire leur curiosité. Ils en avaient pour huit jours à causer de ce qu'ils avaient vu. J'ache-
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tais d'ailleurs tout, môme sans besoin immédiat, à charge pour le vendeur de me suivre un peu plus loin, et j'avais ainsi des porteurs improvisés et bénévoles qui grossissaient ma petite colonne. De la côte à Paouignan notre nombre était allé sans cesse en diminuant; à partir de Paouignan jusqu'au Niger, il va croître tous les jours.
A Zoglobo, les bons effets de ce régime pantagruélique commencent à se manifester, et si ce n'était la chaleur qui est gênante et l'absence de chevaux qui rend le commandement d'une colonne si mince et si longue véritablement difficile, nous ne serions pas plus fatigués qu'on ne l'est en France par les étapes des grandes manœuvres.
Le pittoresque qui nous a manqué jusqu'ici paraît se réveiller ii Zoglobo. Le village est entièrement perché dans les anfractuosités d'une roche granitique qui émerge seule au bord de la plaine. Dans les fissures du roc ont poussé de grands arbres à feuilles rares au milieu desquels vient jouer une troupe de singes. Ils ne paraissent nullement sauvages, circulant de branche en branche à portée de flèche des maisons du village. — M. Targe et Doux s'amusent à les tirer pendant que je monte auprès du chef pour régler une question délicate.
Le roi de Paouignan qui commande aussi à Zoglobo m'a prié en effet de prêter à son autorité l'appui de mon intervention pour obtenir que justice soit faite d'un chenapan de ce dernier pays. Le récadère de Paouignan vient avec moi. La conversation s'engage avec le chef, qui est intelligent et cause très raisonnablement de la paix, de la sécurité des chemins, des cultures et du bétail. Puis je dis au récadère de faire sa commission. Les visages deviennent aussitôt sérieux, car le coupable est justement là, présent parmi les nombreux auditeurs qui assistent toujours à ces réceptions. Le chef lui
donne l'ordre de rester, et aussitôt les femmes, les enfants , tout ce qui doit demeurer étranger aux choses graves de l'État, disparaît comme par enchantement. Puis quand j'ai assuré ce chef que j'agirais en tout pour faire respecter son autorité et celle du roi de Paouignan, il me dit solennellement : « Fais-le emmener. » — A peine le malheureux a-t-il disparu entre deux des hommes que j'avais amenés que le chef se remet à parler doucement et me raconte longuement l'histoire du condamné. Il avait fourni de faux témoins dans une affaire d'héritage et puis il avait mal usé de la propre femme de son chef, ce qui était doublement mal, car ce chef était son parent. Enfin c'était une canaille, mais on l'aimait bien tout de même, car il avait bon cœur au fond, et puis il avait la lèpre, et il eût été inhumain de le maltraiter. « Garde-le donc toute la nuit auprès de ta tente, il aura une peur terrible, et demain matin je le ferai conduire au roi de Paouignan pour qu'il lui demande pardon. >
Ainsi fut fait. — J'eus la cruauté de ne pas adresser une parole au prisonnier qui passa une nuit pénible, s'attendant à être pour le moins écorché vif au point du jour, et je le remis, au moment de mon départ, aux hommes qui devaient le conduire à Paouignan.
Je cite à dessein cet exemple de justice noire parce qu'il témoigne de la douceur des mœurs du pays. En redescendant du village, le récadère de Paouignan me dit que l'inculpé avait positivement tenté d'empoisonner le chef de Zoglobo, que celui-ci était resté quinze jours très malade. Une fois guéri, ce chef ne demandait pourtant qu'à pardonner à un homme qui lui avait ravi sa femme, avait voulu voler son bien et attenté à sa vie.
Ce n'est pas seulement chez les chefs, que leur petite puissance pourrait porter à la générosité, mais chez les gens du peuple eux-mêmes que l'esprit de violence et de répression cruelle est inconnu.
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Ainsi le plus souvent les indigènes qui venaient se plaindre, soit d'un larcin, soit d'un trouble apporté dans leur ménage par nos hommes, étaient les premiers à implorer la grâce du coupable qu'ils avaient dénoncé. Contrairement au préjugé qui nous montre l'esclave nègre condamné à périr sous le bâton pour une pecca^ dille, la moindre punition discii)linaire produit un elTet moral énorme. Un de nos bateliers ayant laissé couler volontairement une barque qui contenait le tiers de nos vivres, je vis le moment où, si cet exemple était suivi, nous serions réduits à la lamine ou au pillage. Pour le punir, je ne pouvais que tuer l'homme ou le frapper. Je lui fis donner trente coups de baguette. — Pour bénin qu'il fût, ce châtiment causa une telle terreur dans tout le personnel que je le jugeai disproportionné à la faute et que je me demande encore si je n'aurais pas mieux fait de pardonner.
Pour en revenir à Zoglobo, nous trouvâmes la race encore plus douce qu'à Paouignan. Déjà en ce dernier pays, le roi nous avait fait exécuter une série de danses d'un caractère original : les hommes et les femmes s'y trouvaient mélangés, couverts des costumes et des coiffures les plus invraisemblables, mais point particulièrement laids, et formaient avec un art véritable des figures dont notre quadrille des lanciers, le (luadrille américain et nos cotillons pourraient s'enrichir. L'abus des contorsions, des airs de tète et des clignements d'yeux mérite seul d'y être repris.
Les gens de Zoglobo nous donnèrent aussi leur petite représentation : ils étaient moins étrangement velus, n habitant pas la capitale, mais ils me parurent encore mieux faits. Un air de candeur et de bonhomie les rendait intéressants et leurs chants étaient agréablement cadencés. Je me rai)pelle encore la scène que me fit une de nos marchandes. Comme elle avait vendu plus que les autres elle était venue recevoir à ma lente un
petit miroir que j'avais promis en guise de prime. Dès qu'elle eut reconnu ses traits dans la glace, elle recula surprise et charmée — car elle était jolie, — et poussant une exclamation joyeuse et prolongée, éclata pour la terminer en un chant d'allégresse et de remercîment. Sans doute M™^ Carvalho m'a fait entendre dans la scène des bijoux de Faust des sons autrement mélodieux, mais nulle part, même à l'Opéra, même à l'audition des plus brillants artistes, je n'ai constaté de passage plus naturellement et plus harmonieusement franchi entre le verbe parlé et la parole chantée, que par cette simple fille des palmiers venant me remercier d'un miroir de deux sous *.
Aguagon, où nous arrivions le lendemain vers une heure, est un pays de même race que Paouignan et que Zoglobo, et d'une plus grosse importance que ce dernier village. Les habitants paraissent avoir été encore plus éprouvés que partout par les incursions des Daho-
1. C'est en ce point de Zoglobo que les cartes portaient l'indication de Monts Zoglobo. Or, il n'y a aucune montagne depuis la mer jusqu'au Niger. A peine trouvons-nous quelques mamelons de granité entre Zaganato et Paouignan, mais nous n'avons franchi nulle part de montagne plus haute que la montagne Sainte-Geneviève et je n'en ai vu aucune qui soit aussi haute que les Buttes-Chaumont. Pour comprendre qu'un géographe ait pu mentionner la montagne de Zoglobo, il faut penser qu'il s'est trouvé près de la côte un de ces rares voyageurs qui font leur itinéraire par renseignements et imaginer la conversation suivante : « En allant vers le nord est-ce qu'on trouve des montagnes? — Qu'est-ce que c'est qu'une montagne? — Un endroit où la terre se relève. — Il y a un endroit comme cela à Zoglobo. — Où est-ce Zoglobo? — Deux fois plus loin qu'Abomé. »
Et gravement le voyageur écrit pour l'instruction de ses compatriotes : Monts Zoglobo. — Ces monts Zoglobo font pendant aux montagnes de Kong, qui depuis sept ans que Binger a constaté qu'elles n'existaient pas n'en continuent pas moins à faire l'ornement des cartes d'Afrique et fournissent même des « contreforts », car il est écrit que Lokodja, à l'embouchure de la Benoué, est bâtie au pied de l'un d'eux.
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méens. Ils nous sont reconnaissants de les avoir dHïvrés do cette obsession qui leur enlevait le sommeil et l'appétit.
Peu après Tarrivée, j'envoie M. de Pas en reconnais» sance vers Savé afin d'être renseigné sur le passage de rOu«''mé qui nous sépare do cette ville.
M. de Pas rentre vers huit heures. Il y a trois heures de marche d'Aguagon au fleuve, et autant du fleuve à Savé. Une vieille pirogue sert de bac permanent. Nous y ajouterons le Bcrthon, qui partira une heure avant nous. On peut d'ailleurs passer à gué, mais le fond est rocheux et pénible pour les pieds nus.
Nous arrivons le 15 vers huit heures sur la rive droite do l'Ouémé. C'est encore une belle masse d'eau do 200 mètres de large : mais elle est immobile et on voit que rien ne l'alimente plus. Le gué est une succession de rochers pointus sur lesquels le pied n'est jamais d'aplomb, il faut sauter d'un sommet à l'autre, et cela en restant dans l'eau jusqu'à la ceinture. Bref il faut passer en bateau les femmes, les infirmes, les armes, les munitions, et tout ce qui peut se gûter en tombant dans l'eau. Le reste s'engage dans le fleuve clopin-clopant et ce n'est qu'au bout de deux heures que tout le monde est rassemblé et chargé sur la rive gauche. Partis avant cinq heures, nous n'étions pas arrivés à Savé h midi et la brousse étant très peu haute, le soleil vertical parut encore plus chaud ce jour-là qu'un autre, par suite de l'absence de vent.
Aussi tira-ton un peu la jambe avant d'arriver à l'étape, et je dus envoyer au-devant de quelques traînards, des tirailleurs chargés de gourdes et de bidons destinés aux plus altérés. Beaucoup de porteurs s'étaient blessé les pieds sur les rochers aigus du fond do l'Ouémé et l'un d'eux s'était même brisé le péroné dans une chute.
Le pauvre homme marcha sans se plaindre et à soa
rang pendant trois longues heures, et ce n'est que le soir en passant la visite médicale que je vis combien il était grièvement blessé. Après l'avoir pansé, je le laissai, le il, aux soins du roi de Savé, chez qui il resta pendant deux mois. 11 se joignit plus tard, pour rentrer à Agoni, au convoi que j'avais renvoyé du Niger.
Ainsi que je l'ai dit, le roi de Paouignan avait fait transporter jusqu'à Savé une partie de mes bagages, et mon premier soin, -en arrivant dans ce dernier pays, fut d'obtenir du roi Achémou le même service. Mais les gens de Paouignan qui étaient venus apporter leurs charges à Savé ayant trouvé à se louer de moi, avaient communiqué leurs impressions à nos nouveaux hôtes, aussi n'est-ce pas quarante hommes, mais soixante que je trouvai prêts à se joindre à nous. Ils devaient aller, et allèrent en effet, jusqu'à Tchaourou, à cinq jours de marche dans le nord. Au delà s'étend le pays des Baribas et ceux-ci leur inspiraient une terreur telle, qu'ils redoutaient d'aller plus loin.
Achémou étant venu au-devant de moi à mon entrée dans ses États, je lui fis, dans l'après-midi, une visite de cérémonie au cours de laquelle je lui remis mes cadeaux.
Son habitation se compose de bâtiments en pisé, non surmontés d'un étage et entourant une grande cour carrée d'environ 80 mètres de côté.
A l'entrée, on traverse une cour plus petite séparée de la grande par un nouveau bâtiment, et après avoir traversé la grande cour, on pénètre sous un autre toit pour retrouver au delà deux petites cours plus intimes. C'est dans celle de droite qu'Achémou nous reçut.
Il était accroupi sur une petite plate-forme recouverte d'une peau de panthère. Sachant que nous ne pouvions pas nous asseoir de la même façon, il avait fait apporter des mortiers à piler le maïs qui, une fois renversés sur la bouche et recouverts d'un tapis, formaient des sièges à l'usage des Européens.
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Autour de lui se tenaient les notables du pays et dans tous les coins, la foule de ses femmes, des esclaves, des enfants qui, en pays noir, assistent à toutes les discussions. De temps en temps, un homme important les chassait paternellement, ils s'esquivaient au plus vite et reparaissaient de même. Ce manège s'est répété à tontes les juidiences que j'ai eues chez tous les chefs noirs, oîi il semble que la discrétion et l'indiscrétion soient également inconnues ou que du moins l'indulgence avec lfnqu(>lle le noir juge toutes choses, s'étend aux manifostalions les plus gênantes d'une curiosité jugée légitime parce qu'elle est irrésistible.
Après nous avoir remerciés de l'avoir délivré du cauchemar dalioméen, Achémou exprima l'espoir que nous lui i-endrions le même s<'rvice à l'égard des Baribas. € Autrefois, dit-il, les gens d'Abomé arrivaient en grandes bandes et, pendant la nuit, surprenaient tous les habitants d'un village pour les emmener en captivité, mais les Baribas sont encore plus insupportal)les. car on ne peut mettre le pied hors d'un village, sans être exposé à être assailli par leurs brigands. Si on est nombreux, ils sont trop poltrons pour attaquer, ijiais un pauvre cultivateur qui travaille seul dans son champ, un colporteur qui se rend avec sa femme au village voisin, sont enlevés en un clin d'œil par leurs cavaliers. »
Achémou est bien heureux que j'aille dans leur pays, car il espère que je leur parlerai sévèrement et que dorénavant ils se conduiront mieux.
Je réponds que certainement je ferai observer aux chefs des Baribas que ce ne sont pas là pratiques à suivre entre bons voisins.
Puis, les affaires d'État étant censées réglées, Achémou passe à un ordre d'idées plus frivole. On lui j^réscnte mes cadeaux, il les examine et remercie pour chacun d'eux. Mahmadou lui a parlé aussi du télégraphe et des portraits, il y vient tout de suite, et je recom-
mence, avec le même succès, la petite scène de Paouignan. Le roi résume ses impressions : « Vraiment les blancs sont bien habiles de pouvoir causer avec leur femme et la voir à trois cents jours de marche de distance ; mais, se contentent-ils de la voir et de lui parler ? » Voyant que Sa Majesté va compromettre son prestige et le sérieux qui convient à la cérémonie, je lui réponds imperturbablement que oui, et sur ce propos, qui menaça.it de devenir léger, je prends congé.
Vers quatre heures, il me rendit une visite officielle et insista encore sur l'inconcevable conduite des Baribas. Puis, sachant que je voulais sortir de ses États par ,Tchaourou, il me promit récadère, porteurs et guides nécessaires. Je lui dis alors qu'au delà de Tchaourou je ne savais plus trop sur quel point me diriger pour gagner la Kouara (Niger) par le plus court chemin. Je le priai donc de m'envoyer, s'il en connaissait, des voyageurs ayant circulé dans le pays que je voulais parcourir. Il me le promit et me dit que lui-même avait voyagé dans sa jeunesse et me donnerait volontiers tous les, renseignements qu'il possédait.
Après le dîner, comme nous étions assis sous un arbre pour prendre le frais devant nos tentes, Achémou arriva en tenue convenable, mais non plus surchargé de couleurs et de soie comme pour la réception du jour, visiblement heureux d'agir et de parler au naturel et sans apprêt.
C'était un homme de belle taille, ni gras ni maigre, et d'un noir franc. La figure écrasée, comme tous les Nagos, il ne paraissait guère intelligent, bien qu'il le fût réellement, et avait le regard aussi peu assuré que possible. D'ailleurs, le roulement des yeux, blanc sur noir, frappe plus chez les nègres que chez nous. Il faut dire aussi que pendant la cérémonie, Achémou, n'ayant peut-être pas une confiance inébranlable dans le directeur de son protocole, jetait constamment ses regards de tous côtés pour surveiller tous les détails et maintenir
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cliacun à sa place. Enfin, je n'ai pas pu savoir s'il ne purtageait pas la croyance de la plupart des noirs, qu'il liiut éviter de croiser son regard avec un blanc sous peine d'être ensorcelé. Cette croyance est si répandue et si profondément enracinée, (jue j'ai connu des gens incontestablement braves, auxquels elle donnait une physionomie timide et irrésolue tout à lait en désaccord avec leur valeur réelle.
Quoi qu'il en soit, le roi de Savé était bien plus à son aise avec moi la nuit que le jour. Il était musulman et, comme presque tous les noirs, mariait sa toi nouvelle avec les principes de la plus parfaite idolâtrie. Pourtant sa religion était assez robuste pour l'empêcher de boire des liquides fermentes. 11 se défiait donc de ce que je pouvais lui offrir à boire, et apprit avec plaisir que je ne prenais pas de vin. Nous nous rabattîmes sur le café qu'il aimait beaucoup, mais il ne put se décider à enfreindre les règles au point de le boire tout uniment devant nous.
Dans tous les pays nagos, les chefs importants ont coutume, en effet, de ne jamais boire ni manger devant personne, ou du moins l'assistance ne doit pas savoir s'il leur a plu de boire ou non. Lorsqu'une de Leurs .Majestés veut se désaltérer, un personnage de sa suite déploie un pagne et cache le visage du roi. On m'a dit que cet usage bizarre provenait de la crainte qu'ont souvent les tètes couronnées d'être empoisonnées par leurs plus lidèles serviteurs. La belladone serait, parait-il, souvent versée dans leur breuvage. On sait quelle obsession poussée jusqu'à la folie fait naître la crainte du poison chez ceux qui ont le malheur d'en être envahis, aussi faut-il compatir au sort d'un monarque dont l'àme est rongée par ce soupçon et qui e>t oMigé de boire sans sourciller dans la coupe que lui tend un échanson suspect. Derrière le pagne des rois nagos, cette obligation disparaît, et lorsque le voile tombe, Achémou peut rendre, sans même l'avoir effleuré
des lèvres, le dangereux calice à celui qui le lui a présenté. Ce dernier au contraire est tenu de le vider séance tenante et en public.
On voit que si le métier de souverain a parfois ses côtés pénibles, celui déchanson peut avoir ses moments tragiques. Heureusement pour celui du roi de Savé, notre cuisinier, Samba, ne nourrissait aucun noir dessein contre Achémou.
Celui-ci nous posa maintes questions sur le sort du roi TolTa, son co-protégé, auquel l'intervention de la France paraît avoir fait une situation enviée par ses collègues. Il tenait à savoir si, après l'avoir sauvé des griffes de Behanzin, son terrible frère, nous n'avions apporté aucune restriction à son train de maison. Quand }e lui eus dis que j'avais vu les soixante-quinze fils de Toffa, ce renseignement qui supposait l'existence d'environ soixante-quinze filles et d'un nombre correspondant d'épouses, parut lui faire comprendre que notre monogamie n'avait pas un caractère d'intolérance trop dangereux. Puis nous causâmes de ses voyages et de la ville de Tchaki, dont le roi était son ami.
On y allait autrefois directement en partant de Caboua, qui est à deux jours au nord de Savé, et par cette voie on ne mettait guère que six jours pour y arriver. Mais cet itinéraire était considéré comme dangereux à cause des Baribas qui détroussaient les voyageurs, dans cette région comme dans les autres. Il me déconseillait de l'utiliser, non pas, disait-il, que j'eusse rien à craindre des Baribas, qui n'oseraient pas m'attaquer, mais parce qu'il fallait faire par ce chemin dassez longues marches sans rencontrer d'eau et qu'avec un'3 grosse colonne comme la mienne, marchant beaucoup moins vite qu'un voyageur isolé, nous serions exposés à rester toute une journée sans eau.
Je savais l'effet de dissociation quune pareille privalion produit dans un oonvoi de porteurs et, Tchaourou
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m'ayant ^té signait^ comme un point favorable pour sortir du Haut-Dahomey, je lui parlai de ce dernier \ illacre.
€ Rien n'est plus facile pour toi que «l'aller jusqu'à Tchaourou, qui m'appartient. Mon récadère veillera à ce que tu ne manques de rien sur la route de cinq jours qui y conduit. Une fois à Tchaourou, qui est droit au nord, tu te trouveras îi trois ou quatre jours de Tchaki, qui est à l'est de Tchaourou.
€ Mais bien que je commande à ce dernier pays, je ne puis te garantir que le chef du village te donnera des porteurs. Ce serait bien imprudent de sa part, car de Tchaourou à Tchaki. il faut traverser deux gros villages baribas. Nul doute qu'ils ne fassent bon accueil à mes sujets tant qu'ils seront avec toi : mais quand ils voudront revenir dans leur pays, si tu n'es plus avec eux, les Baribas les captureront impitoyablement et aucun d'eux ne reverra son village.
« Va donc jusqu'à Tchaourou, mais ne compte pas que pour aller plus loin tu pourras voyager comme tu le fais ici au sein de la paix et de l'amitié. »
Nous passâmes de longues heures ce soir-là et le lendemain à parler de la France, des femmes, des enfants, des domestiques, des chevaux, de l'agriculture et du servifre militaire.
La pré[)aration de mes cinq étapes vers Tchaourou, en ce qui concerne la durée de chacune d'elles, et en tenant compte de la vitesse de marche spéciale à mon convoi et de la nécessité de l'abreuver souvent, nous servit à varier la conversation. Je dois dire que non seulement Ach«''mou parlait d'une façon très raisonnable de toutes les questions politiques, économiques, agricoles et commerciales (pie nous abordions, mais qu'il apportait dans les détails relatifs à la marche une précision dont on croirait un noir incapable. J'en appelle à tous les camarades qui, dépourvus de cartes, ont été obligés de prendre des renseignements auprès de paysans pa»--
faitement blancs : ils savent tous qu'il existe de petits kilomètres et de grands quarts d'heure, sans compter certaines lieues de pays qui déroutent par leurs dimensions variables les calculateurs les plus consciencieux. Avec du temps et quelque patience, j'obtins au contraire des détails tellement nets, qu'aujourd'hui, avec mon carnet d'itinéraire à la main, ayant à recommencer la même route, avec le même effectif, je réglerais mes départs et mes haltes aux mêmes heures et aux mêmes points que je l'ai fait après ma causerie avec Achémou, alors que le pays m'était absolument inconnu.
Le 16, je reçus sous les mêmes grands arbres la visite des chefs d'un certain nombre de petits villages situés autour de Savé, qui venaient me présenter leurs hommages et m'apporter leurs petits cadeaux, — dans l'espoir d'en recevoir de gros.
Ils nous amenèrent un certain nombre de petits porcs, ce qui prouve que, s'ils suivaient la loi de Mahomet en ce qui concerne l'alcool, ils ne l'observaient pas en ce qui concerne les viandes interdites.
Mahmadou, qui se targuait d'une religion plus raffinée, acceptait au contraire l'eau-de-vie, dont il était censé se faire des frictions sur la tête, et, par grande exception, se rincer aussi la bouche; mais en matière porcine il demeurait d'un rigorisme intraitable. Comme il refusait de prendre sa part de cette distribution, je lui demandai pourquoi, tandis que le roi de Savé, musulman comme lui, mangeait du porc, il se croyait tenu de s'en abstenir. Loin de s'en remettre alors à un texte du Coran, Mahmadou montra simplement la tête de l'animal et expliqua qu'on ne pouvait vraiment pas manger d'une bête qui avait une tête si laide. Il se mit en même temps à essayer d'imiter avec ses lèvres et sa mâchoire, qu'il avait énormes et fort mobiles, le groin d'un cochon : il déploya dans cette imitation un tel talent que M. de Pas et moi ne pûmes nous re'^^enir d'un accès de fou rire en
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voyant remplacer une raison liturgique par une mimique si inattendue — et si réussie.
Mahmailou nous avait d'ailleurs habitués à ces surprises de sa physionomie, qui, il faut le reconnaître, n'avait qu'une lointaine ressemblance avec le masque d'Apollon. Tandis que pour désigner la direction d'un village, d'une route, nous étendons le bras, Mahmadou donnait cette indication en allongeant les lèvres dans la direction voulue, et son geste n'en était pas moins parfaitement clair : si j'ajoute que Mahmadou n'était pas beaucoup plus laid que la moyenne des gens que nous fréquentions, on aura une idée des grâces qui se déployaient autour de nous.
La visite d'Achémou, le 16, se prolongea fort avant dans la nuit. Voulant profiter de tout ce qu'il me disait, je dus remettre au surlendemain l'envoi du courrier que j'avais commencé à préparer pour la France, et nous nous mîmes en route au clair de lune, accompagnés du roi et dun grand nombre de notables. Au lever du jour, ils nous laissèrent aux soins d'un récadère qui marchait noblement, portant d'une manière ostensible le bâton à bec de cane argenté, insigne de la haute délégation dont il était investi.
Cinq jours de marche délicieux, que ceux qui nous ont permis de franchir les 100 kilomètres séparant Savé de Tchaourou. Ce n'étaient pas seulement les notables, mais toute la populatiori qui appréciait l'immense service rendu par l'expédition du Dahomé. Une chanson a été composée en langue nagote en l'honneur des vainqueurs de Behanzin :
II a fui le requin ^ qui venait nous dévorer. "^ 1- passions nos nuits clans la crainte, V . iiririuii nous pouvons travailler et dormir en paix, C^r le requin a fui devant les grands blancs.