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CHAPITRE IV

De Tchaourou à Tchaki. — Les premiers

Baribas.

Changement de régime. — Gens distinguos et difficiles. — La mission est parlag«ie en deux. — Les voleurs d'ignames. — Ombrageux Baribas. — Un coup d'harmattan. — Où tous les ch.vcux frisent. — Toujours sur le qui-vive. — Nos guides disparussent. — Mainmise sur le prince de Gobo. — L'n cortège men.i<;ant. — Belle conduite de l'adjudant Doux. — Tout sarrauge. — Petite brouille cimente l'amitié. — L'incendie dans nos bagages. — Un Bariba revêtu d'une cotle décailles. — Un boni reau de chevaux. — La douane de Tchaki. — Entrée solenmlk' dans cette capitale. — Singulières antichambres du palais.

— Le roi Ajani malade. — Ses conseillers, sa première femme.

— Mon installation chez un grand du royaume. — Les troupeaux de bœufs, les femmes peuhles et le laitage. — Pasteur au Soudan. — Esclaves conquérants de leurs maîtres. — M. de Pas laissé comme résident à Tchaki. — Discussion du traité. — Lt'-'lavage. — Condition tolérable de l'esclavage domestique. — Horreurs des guerres de capture. — Devoir des ptMiples civilisés de mettre tin aux captures d'esclaves. — L'esclavage cause de dépopulation. — Critérium de l'iufluence européenne. — Traité.

— Référendum. — Festin. — Procession. — Adieux.

Tchaourou est un gros bourg, analogue dans son aspect géiMi-al à tous ceux que depuis Savé nous avions rencontrés sur notre chemin, Atécé, Caboua, Killibô, etc., mais il est impossible de s'y méprendre, on est à

la frontière d'un pays difficile : les habitants subissent bon gré mal gré l'influence de voisins plus farouches, l'état moral des .populations et leurs dispositions à notre égard sont altérés par une préoccupation que nous n'avons pas connue jusqu'ici : < Bien traiter le blanc, mais ne pas donner matière à réclamation de la part des Barib'is. »

Et d'abord, en arrivant, je trouve Mahmadou inquiet. Il n'a pas vu le chef du village, c Et pourquoi? — On m'a dit qu'il était parti travailler aux champs. — Il fallait y aller. — Je n'ai pas pu savoir dans quel champ il était! >

Naturellement, nous nous installons sans l'attendre.

Enfin, il a jugé qu'il ne pouvait pas rester plus longtemps aux champs : il arrive, mais il veut néanmoins être absent, bien que présent. Il ne comprend rier de ce que je lui demande. Des porteurs! mais il n'est pas riche comme moi, pour avoir 500 esclaves: où pourraitil bien prendre des porteurs? Un guide pour aller à Tchaki, mais ce n'est pas le chemin de Tchaki, Tchaourou ! c Tu as bien entendu parler de Tckahi, voyons, c'est à trois jours d'ici. — Oui, oui, Tchaki, j'ai entendu parler d'un pays comme cela. — Eh. sans doute! mais tu as certainement dans ton pays des hommes qui y sont déjà allés. — Peut-être, je crois qu'il y en a un, mais il n'est pas ici, il est d'un petit village voisin. — Eh bien, envoie-le chercher. — Il ne faut pas m'en vouloir : je suis trop vieux, je ne voyage plus, je ne sais rien, je ne vois plus clair. Tu seras bien traité ici, toi et tes enfants. > Et c'est vrai, tout abonde au marché. Les hommes du pays sont tous occupés à déblayer le terrain 011 nous nous installons. Des Peuhls — ou Fillanis — établis dans le voisinage ont été prévenus et nous apportent du lait *. Cela aussi signifie que nous changeons ou que nous allons changer de pays.

1. L'entretien et la garde des troupeaux de gros bétail sont toujours confiés à des esclaves peuhls.

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Le pauvre vieux chef de Tchaourou me fait pitié*. Il est bien malheureux : s'il me facilite mon entrée dans le pays des Baribas, ceux-ci le lui feront payer et le roi de S;ivé est trop loin pour le défendre. Il s'assie.l d'un air résigné auprès de moi pendant que ses administrées v.Mi«lent des vivres à mes hommes et il me demande si je n'ai rien pour lui rendre la vue aussi claire que dans sa jeunesse. Après quelques recherches dans mes caisses, je trouve une paire de lunettes de presbyte qui me paraît convenir à sa vue et je la lui place sur le nez. H juge alors opportun de pousser de petits cris , comme s'il avait la prétention de me faire croire que l'opération que je venais de lui faire Tavait fait tomber en enfnnce.

A|>r« s l'avoir sérieusement invité à reprendre ses esprits — dût-il pour cela ôter ses lunettes, — je lui dis que j'allais m'installer ou installer une partie de mes enfnnt>; dans son villasre pour y constituer un poste. Il riio l< iiiuigna. à l'annonce de cett»^ nouvelle, une si vive satisfaction, queje compris encore plus clairement pour roM)hien la crainte des Baribas était dans toutes ses rclh énces.

Dès ce moment, sentant que les difficultés prévues depuis six jours allaient se réaliser, je prenais mes disp- - pour renvoyer tous ceux des Dahoméens qui

1' . .. -raient, pour établir un poste de relai ou de ravitaillement à Tchaourou et pour aller de ma personne à la découverte dans le Borgou, avec la partie la plus mobile et la moins vulnérable de mon personnel.

1. Le commandant Decœur, au commencement de 1S94, était f^arvenu à Tchaourou et avait été empêché par une manifestation des habitants de dét>oucher dans le pays des Barit)as. U avait remis à la campagne suivante une seconde tentative — q 'îe fois— par une autre porte de sortie, celle de

Ci rakou.

J'ignorais ces détails en janvier 1895.

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Le lendemain, au réveil, je trouvai M. de Pas malade de la fièvre, ce qui me confirma dans la nécessité de laisser quelqu'un à Tchaourou.

Je me mis donc à faire un choix parmi les noirs, tant soldats que porteurs, afin de laisser les plus fatigués profiter du repos qui était à prévoir et je mis de côté la moitié des charges, soit cent quatre-vingts qui devaient pester au poste.

Gela fait, je cherchai avec M. Targe, qui allait demeurer chargé de l'installation et du commandement du poste, l'endroit qui me parût le plus convenable pour l'établir. Cet emplacement fut clioisi au sud-est du village, sur un petit mamelon bien ventilé.

Entre temps l'adjudant Doux faisait tirer à la cible les Sénégalais et les Haoussas, sur l'aptitude desquels leur équipée de Banamé ne m'avait pas édifié.

Au moment où nous allions déjeuner, j'envoyai demander au chef de Tchaourou à quelle heure allait arriver l'homme qu'il m'avait promis et avec qui je voulais causer pour établir mon projet d'itinéraire sur Tehaki.

Il me fît répondre qu'il l'attendait d'un instant à l'autre. En même temps le messager que je lui avais envoyé ajouta, à titre de confidence, qu'il avait entendu le chef dépêcher un homme au guide pour lui dire de venir à Tchaourou, « dès que le soleil serait couché ».

J'envoyai immédiatement chercher le vieux chef et lui dis que puisqu'il attendait le guide d'un moment à l'autre, il l'attendrait auprès de moi.

Il comprit tout de suite qu'il était pris dans son propre piège et laissant de côté le café que je lui offrais, se mit à me supplier à genoux.

Venant d'avoir la preuve de sa duplicité, je me décidai à le mener tambour battant et lui dis que si, dans une teure, son guide n'était pas arrivé, je le prendrais luimême personnellement pour guide et que nous irions

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ensemble dès ce soir au premier villaare qui se trouvait (tans l'est.

En même temps j'envoyais des hommes reconnaftre tous les chemins de culture dirigés vers l'est et ea chercher un qui conduisît au delà des cultures à un village quelconque situé dans lest.

Le malheureux chef perdit la tête pour de bon à lanuonce de toutes ces mesures. Elles devaient le décun- (>erter d'autant plus que, ni dans ma |>ensée, ni dans mes entretiens avec lui, il n'avait jamais été question de partir le 23 janvier, et que si les noirs partent souvent trois ou quatre jours après l'heure convenue, il est tout à fait inouï chez eux qu'on soit parti avant le jour ûxé.

Toutes ses prévisions se trouvant ainsi déroutées, l'infortuné se voyait déjà traîné à la suite de notre bande et abandonné à son triste sort dans le premier

viIîriL'

bariba.

I.ii .1 sa peur lui donna le courage de convoquer trois ou quatre hommes du village et deux d'entre eux me dirent qu'ils se chargeaient de me conduire à OuMi'-i qui était le premier village sur la route de

Au même moment les noirs envoyés en reconnaissance V'" lient me dire qu'ils avaient trouvé un sentier allant wi> l'est et que des esclaves travaillant aux champs le leur avaient signalé comme conduisant à Ouoggi.

U ne fallait laisser à personne le temps de changer de dispositi«)ns et je me mis immédiatement en route.

Je laissais à M. Targe M. de Pas. Sedira, Soliman, et la moitié des soldats et laptots, je partais avec l'adjudant Doux, Abul, le reste des militaires et 180 porteurs.

M. Targe avait pour instructions défaire partir sous la conduite d'Ato et du récadère du roi de Savé tous ceux des Dahoméens qui avaient demandé à s'en retourner.

Il devait organiser le poste et attendre soit mon retour, soit mes ordres.

S'il ne venait aucune nouvelles de moi pendant un mois, il devait me considérer comme perdu ou comme ayant poursuivi ma route sans garder de communications avec lui et dès lors il devenait libre, soit de rapatrier son personnel, soit de se servir des hommes et des ressources restés à sa disposition pour poursuivre l'objectif dévolu à la mission. Il en avait reçu connaissance.

Le chef de Tchaourou, ravi de ne plus partir avec moi, était devenu intarissable en protestations de dévouement : il voulait absolument me donner des porteurs dont je n'avais plus besoin. Il trouvait Ouoggi très près, et se ferait un plaisir de transporter tout mon bagage en ce point.

Il contmuait encore ses offres et ses génuflexions que j'étais déjà à 100 mètres du camp, courant après ma troupe qui suivait les guides dans la direction de

Ouoggi.

A partir de ce moment et grâce sans doute à la nouvelle qui s'était répandue que nous nous arrêtions quelques jours à Tchaourou, notre avance inopinée va nous procurer partout le bénéfice de la surprise.

On peut s'étonner de m'entendre ici rechercher des effets de surprise, alors que depuis mon départ, tous mes soins avaient eu pour but de prévenir le plus longtemps d'avance qu'il m'était possible les habitants des villages situés sur notre route, en les informant très exactement de notre nombre, de nos besoins, du jour et de l'heure de notre arrivée.

C'est que jusqu'à Tchaourou je n'avais devant moi que des populations foncièrement dévouées à notre cause, reconnaissantes en tout cas du service rendu. Pour être par elles admirablement reçu, je n'avais qu'à prévenir tout malentendu sur mes intentions, sur mes

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procédés habituels, et à leur permettre d'arriver, nialcrré leur lenteur, h me pourvoir en temps utile.

Dorénavant la situation que j'ai devant moi nest plus la même. Ce sont les dispositions elles-mêmes de la population qui sont suspectes. Sans doute un traité a été conclu par MM. Decœur et Alby avec le roi de Niki et celui-ci se dit le chef des Baribas. Mais ce roi a-t-il été sincère? s'il Ta été, il se peut qu'il ait été éclairé personnellement sur l'étendue de nos succès au Dahomé. Mais ses sujets, ses sujets éloignés surtout, comme ceux des villages où je vais arriver, obéiront-ils à ses ordres de déférence à notre drapeau, en admettant que ces ordres aient été donnés? Nécessairement moins bien renseignés que leur chef, ces sujets n'ont qu'une vague connaissance de notre intervention au Dahomé et rien chez eux ne vient conlre-balancer la méliance naturelle qu'ils nourrissent contre tout voyageur blanc.

.Ni WollT, qui est mort chez eux, ni Decœur, ni Hess qu'ils ont blessé, n'ont eu à se louer d'eux.

Les menaces qu'ils ont faites au chef de Tchaourou, les instructions qu'ils lui ont données à mon endroit disent assez clairement qu'ils ne veulent pas me voir entrer chez eux.

Dès lors les prévenir de mon arrivée, la leur laisser prévoir, même, pour une date donnée, c'était leur permettre de se concerter, de se réunir peut-être, pour me barrer la route; je serais ainsi obligé à une action de force qui ne m'était pas interdite, mais que je voulais éviter.

Mieux valait les surprendre en arrivant chez eux à l'improviste, au moment oii tous les hommes sont occupés dans leurs champs aux travaux de la culture. Disséminés, surpris et par suite impuissants, ils ne tenteront pas de résister avant de nous connaître et dès que nous serons chez eux, des cadeaux, de bons procédés auront raison de leur méfiance.

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Ainsi fut fait pour Ouoggi. Tous les gens de ce village mélangé de Baribas et 4e Nagos, savaient que nous étions à Tchaourou, et que nous y restions. Aussi ne furent-ils pas peu étonnés vers six heures du soir, quand ils virent arriver Mahmadou, qui demandait à voir le chef. A peine mon envoyé avait-il parlé de ma prochaine arrivée, que le chef se mit à lui faire des objections. Elles duraient encore que nous arrivions. Entouré, abasourdi, le chef reçoit d'abord mes paroles de paix et d'amitié, pensant qu'après tout cela valait mieux que des menaces; puis il accepte mes cadeaux jugeant que c'était meilleur que des coups ; au bout d'une demiheure nous ne sommes plus des suspects, nous sommes une véritable aubaine, dont il s'agit de profiter, de faire même profiter les Baribas des autres villages. « Vous désirez aller à Tchaki, rien de plus facile, il n'y a qu'à passer par Bohin, Koubouré et Gobo. — Et qui m'y mènera? — Moi, moi. » A présent tout le monde veut me servir de guide : l'homme de Tchaourou qui m'a conduit jusqu'à Ouoggi juge enfin à propos de m'apprendre qu'il sait très bien le chemin de Koubouré, de Gobo et de Tchaki. Lui aussi tient à venir avec moi : je l'accepte.

A neuf heures, arrive le guide que le chef de Tchaourou voulait tout d'abord me fournir pour aller jusqu'à Tchaki. Ce chef a tenu à montrer qu'il était homme de parole et quand il a su que j'arrivais sans encombre à la première étape, il a envoyé son homme à M. Targe.

Ce dernier l'a mis en route aussitôt, accompagné d'un tirailleur haoussa porteur d'une lettre.

Me voici donc à la tète de deux guides nagos pour traverser la langue de terre bariba qui me sépare de Tchaki, ville nagote elle-même.

J'écris à M. Targe un mot que rapportera son tirailleur. « Il peut venir à Ouoggi avec tout son monde, sauf à faire des navettes si le chef de Tchaourou ne lui

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donne pas de porteurs. Il poursuivra ensuite dans les mêmes conditions sur les villages de Bohin, Koubouré, Gobo et Tcliaki, dont je lui indique les noms et les distances, et d'où je le tiendrai au courant des réceptions (jiii l'attendent. »

Une partie de la nuit se passe en conversations dans la cour du chef pendant qu'on achète les victuailles nécessaires à notre journée du lendemain. Là encore se produit un de ces incidents qui ne me paraissent possibles que dans les villages à population mélangée, où le sentiment de la bonne réputation et de la responsabilité collectives se trouve émoussé par la promiscuité des races. Reïss, qui faisait les achats, avait fait derrière lui un tas des ignames qu'il venait d'acheter et au fur et ,1 riK^-ure qu'il concluait marché pour un lot nouveau, il \r^ taisait passer, du tas des légumes marchandés, sur le tas des légumes achetés. Mais pendant que son attention était attirée devant lui par les vendeuses vantant la taille et le i)oids de leurs beaux tubercules, il sinstallait derrière lui une chaîne d'astucieux Baribas qui faisaient repasser les ignames déjà achetés du côté où on les marchandait. De sorte que les vivres se livraient à un véritable délilé circulaire d'armée turque devant mon acheteur, qui achetait, achetait toujours.

Abul, qui pour interpréter se tenait un peu sur le côté, s'aperrut de ce manège que l'obscurité favorisait, et me le signala d'un clin d'œil. Je laissai l'opération se continuer, tout en envoyant sans bruit deux tirailleurs à la porte de la cour pour empêcher quiconque de sortir.

Au bout do dix minutes pendant lesquelles je fournis au chef une savante consultation sur l'urgence de réoccuper le vieux Ouoggi, abandonné à la suite d'une épidémie, la circulation de mes vivres en avait déjà l'ait passer un bon quart du côté vendeur. Je me levai alors brus(juement, fis saisir les faiseurs de chaîne et tous mes fripons s'apergurent qu'ils étaient pris au piège.

Je dis alors au chef que j'exigeais que toutes les marchandises échangées pour des vivres me fussent rendues. Je lui rendis d'autre part le tas de vivres et on recommença le marché avec plus d'attention de notre part et plus de loyauté de l'autre.

Le vieillard se jeta à mes pieds me demandant pardon de ce qui venait d'arriver. Toutefois, quand je lui dis que j'entendais voir punir les trois principaux coupables, il me répondit que deux d'entre eux allaient recevoir le fouet, mais que pour le troisième, il voulait que mes hommes fussent chargés de l'exécution, « car ce troisième n'était pas de sa race ».

Il fut fait suivant son désir, sans que j'aie pu savoir si ce changement de compétence juridique donnait toute satisfaction au véritable intéressé. Assogba, qui représentait dans la circonstance le bras séculier de la justice internationale, me parut en effet se comporter de façon que son client en eût largement pour mon argent.

Tout s'étant ainsi arrangé dans les formes, nous fûmes nous coucher dans de petites cases rondes d'un modèle nouveau pour moi et je m'installai avec Doux dans un compartiment en terre battue, qui ne mesurait pas 2 mètres en tous sens. Mon hôte m'expliqua que c'était la meilleure place de la maison « parce qu'il y faisait chaud ». Il voulait certainement dire qu'il y faisait moins froid que dehors, car nous passâmes la deuxième moitié de la nuit à grelotter, et vers deux heures, je dus me lever pour me pelotonner en boule dans des couvertures.

Quelques instants après, comme je faisais ma tournée dans notre camp, je vis tous nos porteurs empilés les uns sur les autres. Je souffrais moi-même si cruellement du froid que je plaignais ces pauvres diables dont la peau noire et nue n'était faite que pour le soleil. J'en pris quelques-uns et leur fis faire du feu, d'autres les imitèrent, bientôt les rondes commencèrent autour d'une

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douzaine de grands feux de bivouac et se continuèrent jusquà l'aurore.

La lune était nouvelle en effet, et on ne pouvait songer à s'en£rai7er dans les sentiers, du moment (juc sa clarté faisait défaut. Du reste, d'une manière générale, si je me suis parfois bien trouvé d'utiliser un clair de lune particulièrement brillant sur une route bien connue'; et i)ien damée, j'ai constaté que les étapes de nuit, si pénibles sur les grandes routes d'Europe, sont presque impossibles dans les pays à-voirie rudimentaire. Pour peu que le sol sur lequel on marche ait d'aspérités, le soldat, qui ne peut les voir, butte à chaque pas, ou se tord le pied dans des ornières; une seule branche en travers du sentier cingle les cinq cents visages d'une colonne. Les ofliciers montés ne se doutent pas de ces difficultés parce que le cheval lève en marchant les pieds plus haut que l'homme et fait beaucoup moins de faux pas dans l'obscurité. Aussi entend-on souvent préconiser les marches de nuit. C'est un effort qu'il faut demander un jour, mais pas le lendemain, car les hommes, une fois pinces à ce jeu, n'en veulent plus, ils profitent de l'obscurité pour s'arrêter par petits paquets tout le long de la route, et le jour venu, le commandement se trouve avec la courte honte qui résulte toujours d'un ordre donné et non exécuté K En deux jours la meilleure discipline se trouve ainsi gùchée.

Nous partîmes donc d'Ouoggi au petit jour, ce qui me permit de distinguer mieux que la veille au soir la physionomie de nos hôtes. Je constatai ainsi que le type avait changé et incontestablement embelli.

A part la couleur do ses traits, le vieux chef que j'avais à peine entrevu pendant la nuit me parut tout à

J. Un de nos généraux les pUis n'-piités n'a-l-il pas dit, en revenant du Tonkin, qu'il y était mort plus de troupiers de coups de lune que de coups de soleil?

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fait semblable à Socrate, du moins à l'image du philosophe telle que la tradition, moins fidèle assurément que la photographie, l'a transmise à la postérité que nous sommes.

A sept heures et demie nous traversons un affluent de rOuémé, l'Opara, petite rivière d'une quarantaine de mètres de large, dont les eaux claires et pour le moment dormantes laissent voir un fond de sable et de granit.

Vers midi, nous atteignons Bohin et du premier coup d'oeil nous apercevons ce qu'on ne voit jamais dans les pays djéges et nagos, un troupeau — un vrai troupeau — de chèvres. Voilà donc un pays où la viande, au moins, ne fera pas défaut. Saluant ce symptôme d'abondance, mais d'abondance fugitive, nous entrons dans le village que nous surprenons au milieu des travaux de la journée. Le chef n'est pas là, mais d'autres hommes accourent; avant qu'ils aient eu le temps de pénétrer dans leurs cases pour prendre leurs arcs et leurs flèches, ils sont arrêtés par nos : Okou — Lafia — (Bonjour — Bonne santé). Ils sont encore défiants, mais ils parlent; avant une heure, la glace sera rompue entre eux et nous.

Toutefois je sens que le pays n'est pas sûr. Nous ne montons pas nos tentes , nous bouchons toutes les issues de la place où nous campons, de manière à n'être point subitement envahis; chacun s'étend à son poste, le fusil entre les jambes. Deux sentinelles circulent autour du camp, s'avançant de temps en temps dans les rues du village.

Après une nuit trop fraîche, passée pour la seconde moitié autour des feux, nous partons pour Gobo et ne tardons pas à être en prise à la plus violente tempête de vent brûlant ^ que j'aie jamais subie de ma vie. Les siroccos du mois d'août, qui paraissent si suffocants dans le Sud algérien, ne donnent qu'une faible idée des

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