‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 35 sur 66 · Ce vent s'appelle « l'harmattan · texte numérisé non relu

Ce vent s'appelle « l'harmattan

DE TCHAOUROU A TCHAKI

pelletées de cendres chaudes qui tombaient sur nos casques, torréfiés par un soleil vertical. Sous linfluence de cetlo dessiccation subite, tout notre système pileux se conipoitait comme une série d'hygiomètres de Saussure : mes cheveux, qui n'avaient jamais subi de coup de fer aussi énergique, tirebouchonnaient tout comme la toison laineuse d'Abul et de Mahmadou, et sur tout le reste du corps, où j étais loin de me croire aussi bien vélo, se tortillaient des milliers de petites vrilles douloureuses, tirant sur la peau et se cramponnant les unes aux autres comme pour s'arracher mutuellement de mon épiderme.

Cette boulTée terrible nous conduisit jusqu'à Coubouré, où nous arrivâmes exténués à onze heures et demie.

Là encore, nous étions loin d'être attendus, surtout d'un temps pareil. Le chef était parti à Gobo où il était allé s'ent<«ndre avec le roi de ce dernier pays, au sujet d'un blanc qui « avait demandé les routes ». Mais il ne pouvait être question que ce blanc fût moi, car on venait seulement d'apprendre qu'il arrivait à Tchaourou. Quoi qu'il en soit, et en attendant l'arrivée du chef, son frère nous autorisait à lui faire quelques cadeaux et à entrer en alTaires avec les femmes du village.

Bien réconfortés par un déjeuner à l'ombre des grands ail»if«i. nous nous félicitions de l'accueil en somme sullisant qui nous était fait, lorsque nous vîmes revenir de Gobo le chef de Coubouré. Il arrivait au galop sur un cheval énergique et bien fait, surchargé de grelots et de chabraques. Un pistolet d'arçon à la selle, la lance à la main, il maniait sa monture avec une convenance et un à-propos dans l'usage des aides qui me surprit cliez un noir. C'était lui-même un homme jeune et de belle mine, ayant presque grand air. Il nous salua tout de suite, nous dit que ce (ju'avait fait son frère avec nous était bien fait, nous montra sou cheval, ses armes:

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je m'arrangeai de façon à lui montrer aussi les nôtres, et Doux ayant placé à quinze pas une feuille de papier à cigarettes contre un tronc d'arbre, envoya dedans trois balles de mousqueton. La rapidité du tir avait surpris les Baribas, ils avaient admiré la justesse, mais ils éprouvèrent une véritable stupeur en constatant que les trois balles avaient, derrière la feuille de papier, traversé de part en part le tronc d'arbre qui mesurait plus de 30 centimètres de diamètre. « Un si petit fusil! une si petite balle! Et à peine s'il fait du bruit. »

Nous en devisions encore quand le bruit d'une querelle nous ramena à notre camp. Des femmes avaient vendu des vivres pour certains articles de pacotille. Une fois rentrées chez elles, elles étaient revenues, avaient demandé à échanger ce qu'elles avaient reçu pour autre chose, puis avaient gardé le tout. On criait beaucoup. Les femmes avaient manifestement tort : je fis taire mon monde, et dis au chef de faire taire ses femmes. Il y parvint lentement. Au cours de la bagarre, un homme se mit à crier dans un langage qu'Abul m'apprit être du « piggin j>, anglais nègre de la côte, et à se plaindre d'avoir été capturé. Comme je disais à Abul de le faire venir, il avait disparu. Décidément les choses se gâtaient. Je repris ma conversation avec le chef, parlant comme toujours de l'itinéraire que j'avais à poursuivre, des hommes et des choses de Gobo. J'appris ainsi que Gobo était très rapproché, un peu plus d'une heure seulement, et aussitôt, je fis sonner le départ.

A quatre heures et demie, nous entrions dans le village aux portes duquel paissait un troupeau de grands bœufs blancs, les premiers que nous eussions vus depuis notre départ.

Ainsi, nous n'étions plus qu'à une journée de marche de Tchaki,et notre traversée du pays bariba s'était, en somme, heureusement effectuée. J'avais renvoyé de

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Bohin un de nos guides supplémentaires pour porter à M. Targe une lettre contenant les renseignements que je venais d'acquérir. J'avais encore trois guides, car un homme d'Ouoggi avait tenu à se joindre aux deux premiers. Je résolus de renvoyer le lendemain celui que m'avait fourni le chef de Tchaourou. Il porterait une lettre à M. Targe, qui, ù mon estime, ne devait pas, retardé qu'il était par son convoi, arriver à Bohin avant le -'t..

La population de Gobo, qui n'avait pas paru ù notre arrivée — et pour cause, elle n'en était pas prévenue — vint se grossir peu à peu autour de notre campement et les relations s'établirent. Le roi étant absent, son fils vint il moi, me remercia en son nom des cadeaux que j'avais envoyés à l'avance, nous en présenta d'à peu près équivalents, s'excusant, vu l'absence de son père, de ne pas pouvoir prendre sur lui d'en faire davantage. Il avait entendu parler de nos armes par des gens de Conbouré qui arriv:ii.Mit avec nous et demandait à les voir.

On lui répéta la démonstration de tout à l'heure. Je lui montrai de même et tirai devant lui mon revolver auquel j'avais fait ajuster chez M. Galland une crosse d'épaulement et qui tirait fort juste.

11 se retira ensuite avec les hommes qui l'avaient accompagné, tous paraissant intéressés et impressionnés.

Rien d'extraordinaire ne se passa dans la soirée, sauf l'arrivée subite par diverses ruelles donnant sur notre camp de cavaliers isolés, toujours la lance au poing et toujours au galop. Nous nous installAmcs pour dîner dans la cour du chef et tous vinrent, pendant notre repas, satisfaire leur curiosité, relativement soit à nos personnes, soit à nos mets, soit à notre vaisselle. Comme on parlait de la chaleur intense qu'il avait fait dans la matinée, et de l'absence de lune qui nous

interdirait de partir de trop bonne heure, quelqu'un avança qu'un blanc avait autrefois prédit une éclipse de lune aux gens d'Abeokouta. Je leur dis alors qu'il y en aurait une le 10 mars, et que si vers cette époque ils voyaient repasser par leur pays quelques uns dé mes enfants, ils devaient les traiter comme les fils d'un homme qui ne trompe pas.

Je leur demandai alors s'ils savaient que des blancs fussent allés à Niki pour y traiter avec le roi de ce pays : ils me dirent qu'ils n'en avaient pas connaissance. Je leur dis ensuite que c'étaient les fils de mon roi qui avaient battu et pris celui d'Abomé. Ils en avaient entendu parler et en étaient bien aises, car les gens d'Abomé leur avaient pris des femmes et un des assistants avait même eu son père tué devant lui, il y a une vingtaine d'années, lorsque les Dahoméens prirent son village.

Après leur avoir fait allumer une bougie, goûter du sucre et du café, nous nous retirâmes sous notre arbre, enchantés de notre journée.

Sans doute, ces Baribas n'étaient pas les sujets dociles qu'étaient les Nagos, mais c'est une telle satisfaction de rencontrer, quand on en est privé depuis longtemps, des physionomies intelligentes et fières, que nous passions volontiers par-dessus les mauvais sentiments qui s'étaient manifestés, pour ne goûter que cette douceur de fréquenter des hommes qui étaient un peu plus nos semblables que les précédents.

Les mêmes précautions que j'avais prises la veille furent pourtant renouvelées et nous campâmes à demi éveillés et à demi retranchés. Une crainte d'une nature particulière me fit redoubler de vigilance. Tous les cavaliers baribas que j'avais rencontrés dans la journée avaient mis leur cheval au galop en m'apercevant et nous étaient arrivés dessus la lance en arrêt. Je savais que c'était leur manière de saluer. Mais on m'annon-

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çail que le roi, en revenant de la chasse avec tout son monde, allait passer par mon campement, et je pensais que si une Irouj^e de cavaliers un peu noinl)rcuse, comme devait Tètre la suite du roi, se livrait à cette fantasia en chargeant en pleine nuit sur mes factionnaires, ceux-ci ne manqueraient pas de faire feu. 11 s'ouvrirait ainsi une de ces échauffourées de nuit qui gâtent les meillouros situations. Or la nôtre était délicate.

Je réfléchissais que ces Baribas, à l'air si éveillé et de si honne mine, devaient mériter leur réputation de détrousseurs de grands chemins; le nègre au patois piggin de Coubouré me revenait en mémoire, et aussi une jolie fdlc qui avait entraîné Ahul à part dans le marché de Gobo : « Elle m'a dit qu'elle était de Tchaourou, et qui' les Baribas l'avaient prise il y a deux ans, un jour qu'elle allait aux champs porter à dîner à ses parents. — Où est-elle?... — Tiens! elle a disparu! »

Décidément, la société la plus distinguée n'est pas toujours la plus sûre et il me tardait d'arriver à Tchaki pour y retrouver ces braves Nagos, chez lesquels on peut si bien dormir tranquille. Et j'étais d'autant moins tranquille, que derrière ma petite colonne, venait le détacliemcnt de M. Targe, qui était exposé aux mêmes aléas et que si des incidents, toujours possibles, faisaient éclater une rupture entre les Baribas et moi, la route se trouvait coupée pour mon lieutenant.

Aussi avais-je hâte de quitter un pays où le succès dfe ma mission, où le sort des miens peut-être, pouvait se trouver compromis par un de ces riens que provoque le séjour dune troupe étrangère dans un vilhiijc, où un lancier qu'on arrête trop brusquement, une femme qui crie, une poule qu'on dérange, suffisent pour tout révolutionner.

Longtemps avant Taube, qui fut aussi fraîche que les précédentes, je surveUlais nos préparatifs de départ.

Lorsque le jour commença à poindre et que chacui n'eut plus qu'à prendre son arme ou son fardeau, j( me dirigeai vers le fils du roi qui assistait à nos pré' paratifs et lui fis mes adieux. Obligé, à cette occa^ sion, de lui parler de son père, je ne pouvais m'emJ pécher, à part moi, de trouver étrange cette absence di seul chef que j'eusse prévenu de mon arrivée; l'idée qu'il avait eue d'aller à la chasse en mon honneur, ai lieu de m'attendre chez lui, avait aussi de quoi sur^ prendre.

Après avoir échangé avec son fils for.ce poignées de main, je me mis à crayonner sur une feuille de mon carnet d'itinéraire le court message que j'adressais à M. Targe. Je demandai en même temps le guide venu de Tchaourou, qui devait porter ma lettre et avec qui je venais de causer quelques instants auparavant. — J'en étais à la troisième ligne de ma lettre quand on vint me dire qu'on ne le trouvait plus. « Eh bien, alors, l'un des deux autres guides. » Une ou deux minutes se passent. — On ne les trouve pas non plus ! Avec le nègre au piggin et la femme de Tchaourou, c'étaient, en vingt-quatre heures, cinq personnes qui disparaissaient au moment où je voulais leur parler. Je compris qu'on me jouait. J'appelai Doux et lui dis de prendre les quatre tirailleurs de la queue du convoi et de les placer derrière le fils du roi de façon que la retraite lui fût coupée.

Pendant que cette opération s'exécutait en silence, au milieu du brouhaha des porteurs encombrant * le terrain, je continuais, sans changer d'attitude, à écrire et à parler à Abul, comme un officier ordonnant des détails, maintenant toujours fixée sur moi l'attention du jeune chef bariba; puis, quand je vis mes hommes placés, j'allai à lui sans précipitation et lui dis : « Aucun de mes enfants ne connaît! le chemin de Tchaki, tu m'as dit hier que tu étais l'ami du roi de ce pays,

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donne-moi donc un homme de ton village, pour mo conduire auprès de lui. >

Sans une ombre d'hésitation, il rrpoiid : « J'aime mieux que tu restes ici! — Et pourquoi? — Mon père ne serait pas content, si je te laissais partir. — Alors tu veux me garder ici? — Attends mon père, il fera ce qu'il voudra. — Eh bien, alors, c'est toi qui vas mo conduire à Tchaki! » Au même moment mes quatre tirailleurs faisant quelques pas en avant, les deux premiers se plaçaient à sa hauteur et d'un geste sec mettaient baïonnette au canon. Tous les Baribas présents disparaissaient en un clin d'œil.

Leur chef se retourne, se voit pris, et changeant de ton : € Que veux-tu faire de moi? — Aller avec toi à Tchaki. — Quand me lùcheras-tu? — Quand tu m'auras rendu mes guides. — Je ne les ai plus, ils sont partis. — Allons, en route! — Comment! tout de suite? attends seulement qu'on m'amène mon cheval, je suis fils de roi, je n'ai jamais été qu'à cheval. — Ah bien, mon ami, c'est tout à fait comme moi, — qui ne suis pas fils de roi. Celui de mon pays me donnait cent cinquante chevaux quand je n'avais pas de route à faire; depuis qu'il me fait faire des étapes dans ton fichu pays, il ne me donne plus seulement un bourricot ^ » Mais nous marchions déjà.

Au bout d'un quart d'heure je vis que nous marcherions plus vite, si mon guide improvisé était à cheval ; nous croisions un passant rentrant à GoIjo. c Dis-lui que je veux bien qu'on amène ton cheval, pourvu qu'il nous rattrape, et que cela ne nous

I. Nous revenions en eiïet souvent dans nos conversations sur reUc ironie de la destinée, qui apW's nous avoir, comme orticicrs de troupe a ctieval, exercés h Téquitation ])en(lanf vin^^t ans de vie de garnison, nous meltait tous à pied pour fournir une roule auprès de laquelle les plus formidables ran<l«mnées des escadrons de France ne sont que de simples promenades.

retarde pas. — Et le blanc veut-il qu'on lui en amène un? — Non. »

De sombres pensées paraissent assiéger l'esprit du jeune prince : « Crois-tu, dit-il à Abul, que le blanc veuille me couper la tète? » Abul a la cruauté de ne pas répondre et de me traduire simplement la question. « Si je l'avais voulu, ce serait déjà fait, je ne veux qu'une chose : aller à Tchaki. — Tu sais que si tu me laisses aux mains du roi de Tchaki, il me gardera comme captif. — Ça, c'est son affaire et la tienne. Ne m'as- tu pas dit que vous étiez bons amis? — Sans doute, tant que je reste à Gobo et lui à Tchaki, nous restons bons amis. Mais les rois et les fils de rois ne vont pas chez leurs voisins, nous avons des cavaliers, qui ont un grigri du roi de Tchaki. C'est ceux-là que nous envoyons chez lui, et qu'il ne peut pas retenir. — Eh bien, c'est un de ceux-là qu'il fallait me donner. — J'en ai envoyé chercher, mais il leur faut longtemps pour préparer leurs chevaux. — Eh bien, quand ils seront arrivés, si j'ai confiance en eux, je te lâcherai. »

Nous avions quitté Gobo depuis une demi-heure, lorsque j'entends sonner « Halte » en queue de colonne. Aussitôt nous nous arrêtons. J'avais en effet gardé un clairon avec moi et donné l'autre à l'adjudant, qui marchait en queue, de manière qu'il pût me prévenir ainsi d'un embarras grave. Je savais qu'il ne le ferait pas sans nécessité.

La tète une fois arrêtée, les porteurs viennent peu à peu se serrer sur les premiers et au bout de quelques minutes, je distinguais, à une centaine de mètres dans le taillis, l'adjudant entouré d'un groupe compact de noirs armés qui criaient et gesticulaient.

c J'ai fait sonner halte, mon capitaine, parce que ces gens-là me retardaient et que j'avais peur d'être coupé de vous. »

Maintenant nous sommes tous réunis, mais le nombre

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fJes Baribas s'augmente sans cesse autour de nous. Nous ne pouvons ainsi demeurer immobiles sans être jirriih's à une capitulation ou à un contlit. On se reniellra donc en marche. Nous resterons aussi serrés que possible. Pour tous ceux qui seront hors de portée de ma vue ou de ma voix', la consicrne est la m(»me : € Ne tirer que si les Baribas font usage de leurs armes. »

Le cortège se déroule de nouveau. En tt^te, à deux pas devant moi, marche le cheval du guide, que son maître vient d'enfourcher : on a passé les rênes pardessus rencolur<' et un tirailleur les a engagées dans son bras : le Bariba se prélasse ainsi sans bride. Telle une jeune miss qui parcourt sur sa mule les sentiers des Alpes, et a remis les rênes h un montagnard, pour lire plus attentivement dans son Bedœker les impressions qu'elle doit ressentir.

Les impressions du Bariba le rendent de plus en plus soucieu.x; il commençait à n'avoir plus trop f)eur de moi, me trouvant, en somme, assez bon diable, il avait son cheval et voilà que ses trop dévoués sujets venaient gâter les choses : si seulement il était derrière eux à les pousser, passe encore : mais là, à cette place, il est sûr que les premiers horions seront pour lui.

La foule des gens de Gobo, tous armés de lances, d'arcs aux flèches empoisonnées et de fusils, se monte maintenant à deux cents hommes. Une soixantaine maichent à ma hauteur se tenant sous bois de chaque côté du sentier, tantôt m'adressant leurs invectives, tantôt tenant conversation avec notre prisonnier.

D'autres sont en file au travers du taillis. Mais 1«' t?roupe le plus compact est en queue de colonne autour de l'adjudant. Gênés pour combattre par la présence de h'iir chef formant otage dans nos rangs, veulent-ils s'emparer de Doux pour avoir un otage à leur tour?

Je les entends et les devine, plutôt que je ne les vois, harcelant mon pauvre compagnon, cherchant à l'entourer,

à le couper de moi : et j'ai beau ralentir, de manièri que tous les hommes qui nous séparent marchent serrés! se touchant presque. Ils forment malgré tout un cordoq de plus de 150 mètres qui m'empêche d'être à portée de sa voix.

Pendant les trois longues heures qu'a duré cett^ étrange procession, la répartition est toujours la même autour de moi les hommes influents, passablemerJ bruyants et excités, mais tenus en respect par la situaj tion de leur chef au milieu de nous, et peut-être auss par ses discours, manifestement pacifiques.

Puis une haie de comparses escortant notre file indienne de porteurs : ceux-ci, vrai gibier de négrier assez peu soucieux en somme de porter un autre bât que le mien, et surtout craignant les coups, dont il y a plein l'air, marchent l'oreille basse et religieusement silencieux. Échelonnés à raison d'un tous les trente pas, cinq tirailleurs les tiennent sous leur maigre protection. A l'arrière un grouillement d'arcs et de lances, des cris de colère, des voix de harpies, le ramassis des plus lâches, c'est-à-dire des plus dangereux pour les braves gens qui sont obligés de les subir sans les punir.

Les écartant de la main, les repoussant sans les frapper, l'adjudant s'avance de façon à se tenir serré sur la queue du convoi à la place et à la distance qui lui ont été assignées, attendant pour riposter, suivant l'ordre reçu : qu'un des siens soit blessé, sachant d'ailleurs fort bien que ce premier blessé ce sera lui-même.

Parmi tant de gens, d'ailleurs braves, qui recevraient avec joie l'ordre d'engager le combat contre l'ennemi, en est-il un qui n'ait point le cœur serré quand, un jour d'émeute, il reçoit l'ordre d'avancer sans tirer jusqu'à ce qu'on ait tiré sur lui? Quand le 'salut assuré est dans un feu de salve qui affolera et balayera tout, quand le tumulte et le désordre garantissent l'impunité, quand

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par-dessus le marché, la badauderie ^'('Micralc promet au plus violent honneur et succès, combien doivent être sincères et profonds les sentiments de discii»line et de dévouement qui, au milieu de l'énervement produit par un danger pressant et prolongé, dominent toutes les révoltes de l'instinct, l'ont mépriser toutes les échappatoires, tous les laux-fuyants, toutes les occasions si tentantes de se mettre en sûreté par une lâcheté qui vous sera comptée pour un coup d'éclat et pour une preuve de tempérament !

Pendant quecette épreuve était subie et victorieusement supportée par mon compagnon d'arrière-garde, la situation autour de moi se détendait progressivement. Un grand nombre d'hommes armés et de cavaliers passaient sousbois, nous gagnant devitesseetparaissantse rendre à un rendez-vous propice à un combat, mais d'autre part nous recevions aussi des éléments plus calmants. Tout d'abord la femme de mon prisonnier, qui a fourni à travers bois, dans les herbes de deux mètres, une course folle de 8 kilomètres, accourt la lance à la main et saute sur le sentier, frémissante et épuisée. Elle voit son maître qu'elle croyait pour le moins écartelé, chevau chant béatement et causant avec moi. Sa surprise et son émoi nous font rire, et le rire gagne les Baribas. Je la reçois dans mes bras et la porte à son mari en disant à ce dernier de la tranquilliser. Il le fait, et ses paroles calment certains des plus exaltés. La voici accrochée à rétrier du guerrier, elle ne le quittera plus.

Puis arrivent l'un après l'autre les deux cavaliers à grigri accrédités auprès du roi de Tchaki. Le chef bariba me demande combien j'en veux en échange de sa personne. J'ai beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il ne s'agit pas d'un marché dans lequel je le vends., lui mon captif, contre un nombre plus grand de personnages de moindre valeur. Il se résume : « Si tu veux bien me laisser libre, je n î peux pas te donner moins de deux

guerriers et de leurs esclaves. » Enfin, puisque cela l'humilierait, ce prince, je cède. Je vais prendre les deux guerriers bien que ce soit trop d'un. A ce moment arrive en face de nous un homme chargé d'un train de derrière d'antilope qu'il jette à mes pieds. L(j roi est plus loin sur la route, il l'a envoyé en avant, porter du gibier au blanc.

Ah! çà, mais c'était donc vrai? Il était donc vraiment allé chasser pour moi, ce brave roi! Et cette fantaisie de me faire attendre son retour, c'était donc une simple brimade de bon tyran.

Du reste on l'a prévenu de la contrariété qui s'est produite et de l'apaisement qui se fait.

11 accourt lui-même et sans façon se jette face contre terre ^ ; ceux qui marchaient avec moi en font autant.

Sa Majesté a revêtu son costume de chasse, un simple caleçon de cuir; une quarantaine d'hommes, l'arc à la main et vêtus comme lui, l'accompagnent. Quelques-uns portent les animaux abattus. Tous ont le torse déchiré par les épines, les cheveux roussis par la flamme que les chasseurs allument sous bois pour pousser les fauves devant eux.

La réconciliation est générale, les coups de fusil partent, mais c'est d'allégresse! pour un peu, on s'embrasserait : heureusement pour nous, ils ne savent pas.

J'explique au vieux Bariba que mon roi m'a ordonné de venir à Tchaki sans perdre un jour. Aussi, plutôt que de lui désobéir en restant ce matin à Gobo, j'aurais, tué tout ce qui vivait dans le village et fait tuer les miens jusqu'au dernier.

Mais il est désolé, il a fait très mauvaise chasse. Il ose

1. Il ne faut pas voir dans l'agenouillement des nègres de ces pays une marque d'humilité aussi profonde qu'elle le serait de notre part. C'est la forme du salut de l'inférieur au supérieur. Elle n'est pas plus avilissante pour ceux dont c'est la coutume, que ne l'est chez nous le geste de porter la main à son casque.

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à peine nous donner les quelques marmottes qu'il rapporte et se voit déshonoré, ayant tant reçu de moi, de me laisser partir sans m'avoir rendu ce que ma générosité méritait.

Je lui indique un moyen de reconnaître mes cadeaux. J'ai une quantité d'autres enfants, autant qu'il en voit ici. qui doivent arriver à Gobo après-demain et viennent me rejoindre à Tchaki. Son honneur sera sauf s'ils m'apportent la nouvelle qu il les a traités comme on doit traiter les enfants d'un bon ami.

Protestations, j^'énutlcxions : je lui donne encore une livre de poudre et lui dis que j'ai vraiment trop de ses deux guerriers pour guides. Un seul me suffira. — C'est cho^e convenue : il lui donne ses instructions.

Nous repartons, quittant le roi et ses Baribas, qui nous ont retardé d'une belle heure.

Mais ce n'est pas une heure perdue, car de tous les pays baribas que nous ayons traversés, il n'en est pas qui nous soit resté plus cordialement fidèle que celui de Gobo. A Bohin, à Coubouré, plus tard à Kanikoko et autres pays où aucun incident désagréable ne s'est produit, ceux qui nous ont succédé ont été non pas violentés, mais exploités ou trompés, tandis que Gobo devint plus tard un véritable centre de ravitaillement, de relais pour nos convois et pour toutes nos communications avec la côte. C'est qu ici la connaissance complète avait été faite. Tous savaient que bien traités par eux nous nous comportions comme de fort braves gens, mais ceux de Gobo savaient en outre que mal traités, nous devenions dani?ereux. Nest-il pas humain de se gêner un peu plus avec ceux de ses amis que l'on sait susceptibles?

Nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans un bas-fond parsemé de palmiers, mais notre rôti de marmottes, d'ailleurs excellent, fut compromis par un incident bien fréquent dans le» forêts du Borgou. Un incendie de

chasseurs, sur les cendres duquel nous avions marché pendant près d'une heure, et qui paraissait éteint, se ralluma tout à coup. Nous étions assis dans les hautes herbes, les uns mangeant, les autres dormant^ quelques-uns étaient au ruisseau, cherchant de l'eau, tout le monde en un mot loin des faisceaux et des bagages. En un clin d'œil, nous paraissions enveloppés. Chacun se précipita pour ramasser sa charge et s'enfuir. Mais dans quelle direction? En pareil cas, le salut est de regagner un terrain déjà brûlé sur lequel il ne reste plus, par conséquent, d'herbe sèche susceptible dé s'enflammer. Le guide bariba, qui était seul à cheval et moi qui avais seul de fortes chaussures, nous nous mîmes à courir sur les cendres chaudes, pour chercher un passage conduisant des grandes herbes menacées sur un terrain déjà brûlé. Le Bariba le trouva avant moi, m'appela. J'accourus et ayant reconnu la passe, je rentrai dans les herbes en levant mon casque au bout de ma canne et en criant de toutes mes forces : Ouâ fi — Ouâ fi — (Viens ici). Le tourbillon de mes porteurs affolés accourait aussitôt, et l'épouvante disparue, une fois tout le monde rassemblé sur le terrain protégé, chacun se mit à rire. — Décidément c'était le jour aux émotions. — Le dernier sauvé fut notre cuisinier, Amadi Camara (car j'avais laissé Samba à Tchaourou). Mon aspirant marmiton, fier de sa fonction, de sa qualité de Sénégalais, d'homme civilisé, porteur de brodequins, avait cherché sa voie tout seul. Il n'avait fait que s'égarer et on le vit tout à coup émerger à travers la flamme avec une serviette mouillée sur la tète, un seau d'eau d'une main, et sa marmotte grillée de l'autre.

Rien ne fut perdu au milieu de ce désordre, mais il est si difficile de rassembler des hommes disséminés sous bois, qu'on doit considérer comme très dangereux de faire halte dans un endroit exposé aux incendies.

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Avec la Iroiipe de Babel qui me suivait, il eiU H^ tout à fait inutile d'essayer de donner une indication verbale, — d'autant plus qu'Abul était parti chercher de l'eau, et il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour le chef que de crier : Suivez-moi!

Le guerrier bariba que le roi m'avait donné pour guide nous conduisit fort bien, et tranquille sur ma route, je m'amusai à obsecver ce type curieux. Il montait une petite bète énergique et très bien soignée qu'il avait achetée, m'a-t-il dit, à Ilori, moyennant deux esclaves. Encastré sur sa selle comme un Arabe, il avait en outre les deux jambes prises dans des jambières cousues en tissu très épais qui ont pour but de former cuirasse, soit contre les flèches, soit contre les saillies du harnachement. Cet attirail, sans lequel les Haribas ne montent pas à cheval, demande cinq h six minutes pour être ajusté, et les rend très inhabiles à sauter à cheval ou à en descendre.

Il avait le corps recouvert d'une sorte de manteaucuirasse assez original. Le tissu dudit manteau, qui était assez juste au corps, était une trame de coton à gros fil; et sur cette trame était fixée une marqueterie de petits carrés de peau très dure. Ces petits carrés n'étaient pas placés jointivement et laissaient entre eux de petites rainures au travers desquelles la trame apparaissait. De cette façon, malgré la rigidité des carrés de cuir employés, le vêtement restait assez flexible et laissait toute facilité aux mouvements du corps. Evidemment, la cuirasse du caïman, faite d'écaillés reliées par des articulations de peau fine, avait servi de modèle au fabricant de cette armure. Mais là oi!i son imagination s'était donné carrière, c'est dans le choix des substances dures cju'il avait piquées sur sa trame. J'y ai retrouvé des carrés en peau de panthère, d'autres en peau de crocodile, de serpent et d'hippopotame : il y avait encore des échantillons de peau d'animaux non

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pas innommables, mais innommés pour moi, car Abul ne connaissait pas la traduction française des mots employés par le Bariba et par Mahmadou pour les désigner.

La disposition de la marqueterie ne s'inspirait pas seulement de motifs décoratifs, l'artiste avait pensé en outre à la valeur vitale des parties protégées : c'est ainsi qu'à hauteur du cœur un carré d'hippopotame formait la pièce de résistance autour de laquelle rayonnaient les morceaux de caïman. La peau de panthère, un peu plus souple, garnissait les entournures.

La coiffure du guerrier avait une lointaine analogie avec le shapska de nos lanciers et ressemblait plutôt au bonnet des facteurs de la gare de Lyon. Qu'on imagine un bonnet de coton bleu coupé aux deux tiers de sa hauteur et ayant un fond rigide qui retombe sur la tète ou sur le côté. Sous ce fond rigide formé de peau de panthère sont insérés les grigris du combattant. Tel d'entre eux écarte les balles, tel autre garantit des flèches empoisonnées, un dernier pare les coups de lance ou les coups d'épée.

Tout autour de la tête étaient cousus en bourdaloue sur l'étoffe des morceaux de peau analogues à ceux qui recouvraient le dos et la poitrine.

En fait d'armes offensives, notre guide portait en sautoir une épée large et plate, la garde en croix, dans un étui en cuir suspendu par un baudrier en tresse ronde terminé par des glands et tout à fait semblable à une embrasse de rideau. Dans la main gauche, qui tenait les rênes, étaient deux javelots garnis de cuir au point où l'on devait les saisir pour les lancer.

L'esclave qui marchait devant le cheval et trottait avec lui portait un arc et un carquois garni de flèches empoisonnées.

Le Bariba maniait sa monture avec aisance et en paraissait parfaitement maître. On ne pouvait lui repro-

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cher que d'accorder trop de déférence au préjugé commun à tous les noirs, que le comble de Tart en équitation est de tracasser son cheval pour le faire galopaillor sans nécessité. J'ai déjà dit que je ne les avais jamais vus qu'au galop. Il paraît que c'est une forme du salut. A peine notre guide apercevait-il un passant venant sur le sentier qu'il enlevait de pied ferme son cheval au galop et l'arrêtait court sur les jarrets à quelques pas de là. « Sans cela, dit-il, on croirait que je suis malade ou prisonnier. — Eh bien, chez nous, à te voir faire ce «pie tu fais, on dirait que tu es fou. Ne vois-tu pas que tu fatigues inutilement ton cheval? — C'est vrai, mais il se reposera. » Si j'avais transporté mon terrier bariba dans un de nos milieux cavaliers, il V aurait été traité irrévérencieusement de marin ou de commis de nouveautés; car chacun sait, sans vrai ment que je puisse dire pourquoi la même injure ne s'applique pas au notariat, par exemple, que ces deux cori)S de métier renfei-ment les pires bourreaux de chevaux.

Eh bien, mon Bariba n'était point du tout un bourreau de chevaux. Nous-mêmes qui nous targuons si volontiers de sensiblerie hippique, ne mettons-nous pas à ceux de ces animaux que nous aimons le mieux, une bride à levier qui est un véritable instrument de torture. Il abusait, parce que c'était la coutume de son pays, du galop sur place, des courbettes et même des allures vives, mais cette concession faite aux usages, il comblait sa monture des soins les plus intelligents. Parmi toutes les herbes qui croissaient à droite et à gauche du sentier, il avisait à chaque instant celles qui lui paraissaient les meilleures pour son cheval, et envoyait son esclave les cQcillir; à chaque halte ce dernier armé d'un coutelas hachait cette herbe en courts tronçons et la donnait au cheval dans un pan de sa couverture. A l'étape, il demandait du mil, mais se gardait bien

de le donner tel quel à l'animal. Le grain est, paraît-il, trop dur. Il jetait de l'eau bouillante dessus, et quand l'écorce était à moitié ramollie, il la présentait à manger dans une calebasse. Même recherche pour l'eau qui n'était jamais assez claire à son gré.

Au lieu de me moquer de ce brave homme et des sauts de carpe ridicules qu'il demandait à son cheval, j'aurais mieux fait de chercher comment il s'y prenait pour l'entretenir en si bon état, car lorsque j'eus moimême des chevaux, auxquels je tenais pourtant beaucoup, ces pauvres animaux se mirent à dépérir progressivement jusqu'à leur mort, qui arriva dans les trois mois.

Enfin vers deux heures nous étions en vue des montagnettes de Tchaki que nous nous étions accoutumés à désirer comme la terre promise. Je me sers à dessein de ce mot de montagnettes, car ces petites excroissances de . granit n'ont la hauteur, ni de nos montagnes, ni même de nos collines de Bourgogne, mais sauf la taille, elles ont le galbe de vraies montagnes, avec des pics, des croupes abruptes, et forment une miniature en relief comme on en voit dans les paysages japonais. Deux heures avant d'arriver aux maisons, on quitte la forêt pour entrer dans des cultures parmi lesquelles le coton tient la place principale. Des sentiers nombreux se croisent, menant dans toutes les directions. Enfin on franchit entre deux pics, qui paraissent façonnés sur commande pour jouer dans le décor truqué le rôle de pics principaux, une muraille de forteresse courant tout le long du col, d'un pic à l'autre.

Une brèche au centre de cette muraille donne passage à un seul homme à la fois. Il ne manque qu'un tourniquet devant ce poste de douane, car c'est là que se tiennent ou devraient se tenir les douaniers du roi de Tchaki. Pour le moment, ils sont absents, ces douaniers. Le Bariba me donne l'explication de leur absence.

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« Quand il ne passe que deux ou trois personnes à la lois, les douaniers sont là pour leur l'aine payer les droits et môme davantage. Mais quand ils voient arriver toute une population comme celle qui te suit, ils préfèrent se tenir à l'écart pour éviter qu'on ne les fasse payer à leur tour. » Voilà des gens avisés et prudents. Que je reconnais bien là mes bons Nagos!

Mon guide bariba m'expose tout cela sans admirer, ni s'indigner. Il considère tous ces Nagos comme gibier bon à prendre et à vendre, et voilà tout. Ils sont moins ses semblables que nous-mêmes. Tous ces détails me sont donnés par lui d'une voix plate et détachée de ce monde. Lui-même n'est pas impoli, il répond, niais il a une mine à porter le diable en terre. Je demande pourquoi il a l'air si profondément malheureux et préoccupé. Je laisse parler Abul : « Il se dit comme cela : « C'est-il plus nous qu'est le patron à pré- « sent? » C'est ça qui lui fait triste. »

Enfin, après une petite grimpette qui représente l'ascension d'un col minuscule, nous arrivons, à quatre heures et demie, sur la place d'Iloua; c'est un des cinq villages de la banlieue de Tchaki.

Accueil agréable, ignames à profusion, mais, ce qui vaut mieux que les ignames, ce que nous ne connaissions plus depuis un mois, c'est de l'eau claire, une belle eau comme celle de nos Vosges, que nous goûtons deux fois, d'abord avec le palais, et ensuite et plus longtemps avec les yeux, car elle dégringole de la colline sur les parois luisantes et humides du granit et nous rafraîchit le regard en permanence. Il faut n'avoir eu pour se désaltérer pendant longtemps, que l'eau croupie au fond dé trous fangeux remplis de fiente de poule et de vibiions, pour apprécier à sa valeur la belle eau rocheuse que nous trouvons à Iloua.

Mahmadou, que j'avais détaché en avant aussit(H après le règlement de notre différend avec les gens do

Gobo, était revenu au-devant de nous jusqu'à la douane. « Le roi est très malade, ce qui l'empêche de venir au-devant de toi, mais il est très content de te voir arriver; il a trouvé tes cadeaux très beaux, et comme il désire que tout le monde assiste à ton entrée à Tchaki, il te prie de coucher à Iloua, où il t'enverra demain deux récadères spéciaux à cheval, trois chevaux, pour toi, pour l'adjudant et pour Abul, et des musiciens. Il te prévient qu'on tirera beaucoup de coups de fusil sur ton passage, mais te prie de ne pas faire tirer tes hommes, car on sait que leurs fusils sont méchants. y>

Soirée délicieuse après les fatigues d'une étape fort longue et la lassitude inévitable qui résulte de tous les incidents de la matinée.

Iloua a bien le caractère de toutes les villes nagotes : population nombreuse et grouillante, laborieuse et affairée. Mais on voit que nous sommes loin du Dahomé. La propreté laisse à désirer.

Pour entrer vers huit heures à Tchaki, qui est à une heure d'iloua, j*-avais fixé le départ à sept heures, mais j'avais compté sans les exigences du cérémonial.

Dès avant le jour, nous étions réveillés dans nos tentes par des tams-tams assourdissants, en même temps que notre camp était envahi par une foule de plus en plus nombreuse. Il faut se lever en hâte, plier tente, bagage et faire peu à peu évacuer notre camp, car nous ne pouvons plus ni remuer, ni nous retrouver.

Vers six heures et demie, une procession de musiciens serpente au flanc des collines et accompagne de son tintamarre des cavaliers vêtus de somptueux burnous rouges, coiffés de turbans monumentaux. Ce sont les récadères de Sa Majesté. Mahmadou va à leurs devants et me les présente. A part leurs riches vêtements et le luxe de leur harnachement, ce sont les plus vulgaires binettes de nègres que j'ai rencontrées. J'ai su depuis

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que c'étaient deux esclaves qui, gnUe à la faveur et à la maladie du roi Ajani, ^'taient devenus des personnages dans l'État. Ils paraissaient très embarrassés de leurs rôles, ctierchant à se donner des airs graves et importants, comme il convient h des ambassadeurs.

Ils nous présentaient les compliments du roi, étaient chargés de nous précéder en ville et de nous introduire au palais, et nous amenaient des chevaux. Bien entendu, nous dûmes les seller et les brider nous-mêmes, car nos harnachements étaient emballés depuis Paris, et aucun de nos noirs n'était capable, ni de les monter, ni de les ajuster.

Non seulement nous étions nous-mêmes en grande tenue, mais j'avais fait emporter deTchaourou les effets de grande tenue de nos hommes, et ceux-ci s'empressaient de mettre sur leur dos tout ce qu'ils possédaient. Cinq minutes après, ils ruisselaient comme des gargoulettes au milieu de leurs cols marins, de leurs vareuses de laine, de leurs gilets sans boutons, dont leur peau noire avait perdu l'habitude.

Devant nous, dans le plus grand désordre, marchaient les deux récadères du roi accompagnés d'un goum de cavaliers de toutes couleurs — quant au vêtement, s'entend, — une foule grossissante grouillait autour des musiciens et jusque dans les jambes des chevaux.

Puis venaient nos deux maigres clairons qui, sans s'arrêter un instant, mêlèrent leurs notes aiguës à la cacophonie générale.

Je montais une jument baie assez fine et presque dressée; à deux pas, derrière moi, Abul, qui avait un cheval, ne parvenait pas à le faire marcher autrement que sur les pattes de derrière, ce qui lui valait Tadmiration de la foule.

Je fus obligé de me fâcher pour empe'^cher les laptots de donner leurs mousquetons à porter aux indigènes qui leur faisaient fête : il paraît que cette manière de

témoigner de l'intérêt aux militaires est indépendante des latitudes, car je me souviens que, dans mon enfance, alors que nos soldats, gâtés par la victoire, se permettaient encore cet agréable déshabillé, nous étions admis à l'honneur de porter les fusils des troupiers qui traversaient notre village.

Nous parcourûmes dans cet ordre de marche, d'innombrables faubourgs composés de petits paquets de maisons isolées, devant lesquelles serpentait le sentier au travers des collinettes et des ruisselets. Toutes ces maisons éparses dans un joli fouillis de rochers et de palmiers isolés regorgeaient de monde dont une partie s'acheminait avec notre convoi.

Enfin vers neuf heures et demie, nous atteignîmes une grande place en pente ombragée de beaux arbres, et que je sus plus tard être la place du marché. Le palais du roi s'étendait au sommet de la pente. Nous entrâmes directement dans la cour principale qui avait, en plus grand, la disposition déjà indiquée pour celle du roi de Savé. De grands bâtiments à toiture bien dressée l'entouraient, donnant, en outre des habitations closes, un promenoir couvert tout autour de la cour. J'y plaçai mes hommes à l'ombre, et attendis le moment d'entrer pendant qu'un cérémonial d'introduction auquel je ne compris rien, mettait tout le personnel domestique dans une extraordinaire animation.

Ali Ibaodoun, l'un des récadères,vint alors me prendre par la main, ce qui était nécessaire pour me guider dans le dédale des appartements royaux. J'ai su plus tard, quand je suis devenu presque un familier, qu'on entrait directement chez le roi par une porte située au fond et au milieu de la cour d'entrée. Mais ce jour-là il ne pouvait s'agir d'une manière de procéder aussi simple. Chacun des bâtiments qui entourait là grande cour et toutes les petites cours adjacentes, était divisé en appartements, et pour entrer dans chaque chambre,

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il fallait franchir une porte dont le seuil était haut d'un pied et dont le linteau supérieur n'était guère à plus d'un métré de haut. On me fit faire, pour entrer chez Ajani, le tour de ces appartements. Pour passer dans ces petites ouvertures, mon casque, mes bottes, mon sabre me gênaient horriblement. En somme il s'agissait de faire, dans une obscurité presque complète, 300 mètres environ de promenade en exécutant tous les trois pas un plongeon dans un de ces petits trous qui conduisaient de chambre en chambre.

Au bout de cinq minutes je m'arrêtai haletant, demandant à Ali s'il n'y avait pas un chemin plus court pour aller chez le roi et comment faisait ce pauvre homme, qui était malade, quand il voulait prendre l'air; assurément il ne se livrait pas à la gymnastique qui m'était imposée. Le grotesque et rusé personnage me répondit de l'air le plus sérieux du monde qu'on était obligé de prendre pour entrer dans la chambre du roi un chemin si diflicile, afin que si quelqu'un venait à lui faire du mal, on eût le temps de l'arrêter avant qu'il fût sorti du palais. Je crus sans peine qu'une telle précaution devait avoir ce résultat, car je passai encore cinq autres minutes en plongeons et en entrechats avant d'arriver en présence d'Ajani.

Il se tenait entouré de personnages divers, dont on ne pouvait distinguer si c'étaient des hommes d'État ou des domestiques, dans une chambre assez spacieuse, faiblement éclairée par un rideau qui donnait sur une cour. — 11 me souhaita la bienvenue en exprimant le regret que sa maladie l'empêchât de nous recevoir plus gaiement. Il espérait qu'à défaut de lui les principaux de ses sujets veilleraient à ce que je fusse bien traité. Je lui souhaitai meilleure santé et lui dis que pour le moment, comme ce n'était pas l'heure des affaires sérieuses, je le priais simplement de m'indiquer où je devais établir mes hommes. Regrettant encore une fois

de ne pouvoir m'avoir chez lui, il me dit que toutes les maisons de la ville étaient à ma disposition, mais que là où il pensait que je serais le mieux c'était chez son frère, ou chez un balè * qui avait une maison très spacieuse. Il les avait fait venir tous les deux pour que je pusse visiter avec eux leur demeure et choisir celle qui me conviendrait.

Je pris aussitôt congé en annonçant une deuxième visite pour l'après-midi et, après une course d'une demiheure chez le frère du roi et chez le balè, je choisis la maison de celui-ci. Je m'y installai en une heure avec tout mon personnel.

Cette maison, ou plutôt cette série de maisons, qui avait un développement assez considérable, était du type général de toutes les constructions du pays. Elle se composait d'une suite de corps de logis disposés en boyau autour de petites cours. Les toits surmontant ces corps de logis étaient coupés à l'extérieur, de manière à donner un auvent peu important en avant du mur de façade, qui ne comportait d'autre ouverture que la porte d'entrée ouvrant sur la rue. Mais sur chaque cour intérieure, les égouts des toits tombaient presque jusqu'à 50 centimètres du sol, interceptant pour tout ce qui était audessous la radiation solaire. On pouvait encore diminuer la lumière en étendant des stores. On ne se tient pas, dans la journée du moins, dans les chambres du boyau principal, mais dans la galerie, abritée par le prolongement du toit et limitée par des piliers, qui s'étend entre les murs et la cour. C'est sous cette véranda intérieure que nous vivions, nous autres Européens, non seulement le jour, mais la nuit, tandis que les noirs couchaient dans les cabines entre les murs. Ces sortes de cachots dans lesquels on entre par un trou carré de 60 centimètres de côté, n'ont guère plus de 2 mètres

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