Balè veut dire : notable
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de large, ne reçoivent ni air, ni jour, et sont consi(l«T»'*s par les noirs comme le nm j.lus ultra du conlortablc. Jo n'ai jamais pu, pour ma part, y rester plus de cinq minutes sans y être couvert de sueur et menacé d'étourdissemeuts. Au contraire, le balè s'y tenait volontiers, même dans la journée, ne laissant paraître que le haut de son corps dans la lucarne carrée, et de cette situation enviée se laissait aller à écouter le vulgaire qui restait <lans la galerie, privé des délices supposées renfermées dans ce sanctuaire obscur. Cette manière de s'isoler est générale chez tous les personnages importants, où grouillent toujours une foule d'indiscrets et de quémandeurs, car on ne sait pas ce que c'est que faire antichambre en pays noir.
Installé derrière son œil-de-bœuf, le balè jouit ainsi de la supériorité résultant chez nous de l'usage du guichet derrière lequel s'abrite le prestige de l'employé à 1200 fraucs, et qui lui procure un moyen si perfectionné et si apprécié de faire droguer le public.
A l'inverse de nos employés, le balè, qui n'a pas la ressource de faire des parties de cartes dans son cachot, garde presque toujours la tète au guichet. Il ne s'en détourne que pour remettre à une de ses femmes telle offrande qu'il vient de recevoir et qui va s'enfouir dans un des nombreux petits réceptacles noirs, dissimulés entre deux murs sans fenêtres : de temps en temps il daigne allonger la main pour donner une poignée de cauris à un des hôtes de la galerie.
L'existence me devint promptement insupportable dans cette maison, où, sous prétexte de venir voir le balè, plus de deux cents personnes s'asseyaient sur mes l' ^. sous ma table, sur mes papiers, parlant sans
Ci. -Linucr, et me privant de l'air respirable auquel je croyais avoir droit. D'ailleurs mon propriétaire me déplaisait pour une autre raison. A part d'honorables exceptions, tous les gens importants de l'État abusaient
de la maladie du roi pour emplir leurs poches aux dépens du public. Ceux qui pouvaient approcher Ajani obtenaient de lui ou disaient obtenir de lui tout ce qu'ils voulaient. Ils recevaient de lui des ordres qu'ils n'exécutaient pas, mentaient pour rendre compte de la pseudoexécution. Tout l'État donnait par leur faute le misérable spectacle de l'autorité tombée en quenouille. Aucun Ruy Blas n'apparaissait à l'horizon pour mettre fin aux pleurs de Tchaki agonisant.
Le balè chez qui j'habitais me paraissait un des plus méprisables personnages attablés à cette curée autour du moribond. Je lui fis comprendre que c'était trop de deux grands hommes comme lui et moi sous le même toit, et que s'il ne voulait pas interdire sa porte à la foule, je chercherais ailleurs. Il ne me fît pas répéter et dorénavant je ne le vis plus qu'au moment où, chaque matin, il venait me présenter ses devoirs.
Dès que la plupart des importuns furent partis pour faire la sieste, je me mis à préparer les cadeaux considérables que je devais faire au roi et qui représentaient en même temps les présents de mon gouvernement à l'occasion du traité de protectorat à conclure, le prix de l'hospitalité que mes cinq cents hommes allaient rece voir pendant quelques jours, et la fourniture de quatre mille journées de porteurs.
Vers trois heures, quand l'argent et les paquets furent chargés sur des porteurs, je me rendis au palais, où cette fois on me fît passer par le chemin le plus direct pour entrer chez le roi.
Il me témoigna la plus vive satisfaction, me promit pour le lendemain deux cents porteurs destinés à aller soulager ceux de M. Targe, m'assura qu'il était disposé à signer un traité de protectorat avec nous, se montrant très reconnaissant d'avoir été débarrassé des Dahoméens et exprimant l'espoir de l'être des Baribas. Mais avant de signer quoi que ce fût, il voulait connaître très bien
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ce que je lui demandais, et rassembler ensuile le peuple pour lui demander son approbation.
Je n'étais pas assez au courant des mœurs de cette monarchie pour savoir si le référendum y était appliqué aux relations extérieures, mais tout ce que me dit Ajani me parut fort raisonnable.
Il entama ensuite le sujet qu'il avait le plus à cœur, celui de sa santé. L'infortuné était atteint d'une alTeclion auprès de laquelle la variole n'est qu'une petite maladie, et il me supplia de lui donner un remède, car il sentait quil allait mourir. Il ne pouvait rien dire de plus vrai, car son pauvre corps s'en allait littéralement en morceaux. Pour me tirer d'embarras et augmenter son zèle à envoyer des porteurs à M. Targe, je lui dis que mes médicaments étaient dans le convoi de mon lieutenant. Mais ce n'était qu'un affreux et pieux mensonge, — comme ceux dont disposent parfois les princes de la science à l'usage de toute l'humanité souffrante. — J'avais eu en effet la candeur de croire que la pureté des mœurs avait préservé l'Afrique centrale du fléau dont le roi était atteint, et je n'avais rien pris dans ma pharmacie pour le combattre. J'avais déjà eu l'occasion de le regretter, car je traînais dans ma suite ce produit de la civilisation que je contribuais ainsi à répandre.
D'autre part, après avoir constaté d'une manière plus précise l'état de décomposition d'Ajani, je pensai comme lui qu'il n'avait plus que quelques jours devant lui et que même un courrier envoyé en toute hAte à Porto- Novo ne pourrait pas lui rapporter de quoi le soulager.
Enfin je me promis, par pitié, de lui envoyer quelque poudre inoffensive, comme du quinquina ou du bicarbonate de soude, qui soutiendrait son moral en ranimant son espoir.
Le lendemain matin, ne voyant pas arriver les porteurs promis, je demandai à aller chez le roi pour m'en plaindre. Ali me répondit qu'il était trop malade pour
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me recevoir, et comme, vu l'état où j'avais trouvé Ajani la veille, cela pouvait très bien être vrai, je me vis forcé d'attendre et de subir toutes les lenteurs que les familiers du roi m'imposaient, soit par malice, soit par inertie naturelle. Enfin, après cinq ou six démarches, les contingents des cinq villages différents qui forment Tchaki commencèrent à arriver à trois heures du soir. Comme je connaissais les gens à qui j'avais affaire, et que j'avais besoin de cent cinquante hommes, j'en avais demandé deux cents. Ajani, qui les connaissait mieux que moi, en avait commandé trois cents. A quatre heures il y avait déjà deux cent dix porteurs présents, sans compter un nombre considérable d'hommes libres, armés de pied en cap, les uns à pied, les autres à cheval qui trouvant une occasion inespérée d'entrer chez les Baribas sans danger, considéraient leur promenade derrière l'adjudant comme une petite expédition pleine de promesses.
Je gardai Amadi So comme planton et Amadi Camara comme cuisinier et donnai le reste des soldats à Doux qui en avait besoin pour encadrer tout le monde qu'il emmenait. Il partit à quatre heures et demie, à cheval sur sa monture de la veille, emmenant les deux autres chevaux pour MM. Targe et de Pas.
Resté seul, je cherchai à prendre langue chez les gens du pays. En faisant des tournées de visite chez les personnages qui étaient venus m'apporter, qui une chèvre, qui des ignames, je fis la connaissance de personnages intéressants. L'un, Bagui, était le second roi et habitait un village à 3 kilomètres du palais. C'était un homme de beaucoup de bon sens et de réserve. Sa maison était bien tenue, ses femmes au nombre d'une dizaine, ce qui est peu pour l'endroit et le rang de Bagui, étaient jolies, décemment habiIléeS;Sans ornements ridicules ; toujours sérieuses, elles gardaient le silence quand le sujet de la conversation leur était étranger.
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Bagui, qui me parut estimable, était en tout cas très estimé et très considéré de ses compatriotes. Sa fonction dans rÉtat était en efTet singulièrement délicate et honorable. Il était élu par le suffrage des hommes libres et n'ayant par lui-même aucune autorité, était exclusivement chargé de clioisir le nouveau roi quand le trône devenait vacant. Il ne pouvait naturellement se désigner lui-même, mais sa décision était toujours respectée.
Je ne sais si c'était par suite de l'approche de la mort d'Ajani, que tout le monde attendait chaque jour, mais malgré son al)S('nce d'autorité nominale sur la gestion des alTaires publiques, Bagui n'en était pas moins ap[)elé en conseil et consulté comme un véritable oracle sur toutes les matières importantes.
La première femme du roi, éloignée en principe, comme le .second roi lui-même, de toute participation au gouvernement, n'en était pas moins fort écoutée et méritait de l'être. Elle me fit dès le premier jour une opposition formelle sur la question du traité; cette opposition était d'autant plus dangereuse qu'elle était enveloppée des formes de la politesse la plus raffinée. Ajani, enthousiasmé de mes cadeaux, séduit par le récit qu'on lui avait fait de notre conduite au Dahomé et de la mienne chez les Baribas, voulait signer ou plutôt faire signer le .soir même, mais avertie par son instinct de femme que ce blanc allait apporter une perturbation quelconque dans les mœurs du pays , la reine dit en bariba à son mari : c Fais attention, rien ne presse, ne signe pas ce soir. . Je remarquai aussitôt le ton d'autorite avec lequel elle avait parlé et ne fus point surpris lorsqu'après la séance Mahmadou me fit savoir ce qu'elle avait dit. Toujours est-il que c'est à ce moment seulement qu'Ajani me parla de son intention de consulter son peuple.
Je sus depuis que Bagui et la femme du roi s'étaient mis d'accord pour qu'on envoyât un courrier au roi de
Savé afin de savoir comment lui et Toffa étaient traités parles Français; l'avis de la femme était même que le courrier devait s'arranger de façon à revenir seulement après mon départ. Mais Bagui ayant su que j'avais tracé des lignes sur le terrain pour bâtir une maison, dit qu'assurément cette ruse ne servirait à rien et qu'il valait mieux dire au courrier de revenir au plus vite. € Le grand blanc doit partir vers Kitchi et la Kouara, dit-il, mais il laissera ici le petit blanc qui est bien plus méchant et il vaut bien mieux pour nous que nous arrangions nos affaires avec le grande » Le fait est que l'adjudant, exposé par ses fonctions de chef d'arrière-garde à relancer tous les traînards, était obligé d'avoir la main un peu ferme, dure parfois : les porteurs le savaient bien, Bagui aussi.
Ce fut l'avis de Bagui qui fut suivi et le courrier fît en cinq jours le chemin de Savé, aller et retour. C'est une moyenne de 80 kilomètres par jour qui suppose quatorze heures de marche sur vingt-quatre.
Un autre personnage était un nommé Kouffo, récadère du roi de Oyo auprès du roi de Tchaki. Oyo est une grosse ville située à quelques jours de marche au nord d'Ibadan, oii les Anglais ont un résident. Kouffo était venu demander l'assistance des gens de Tchaki pour une guerre que son maître voulait faire aux Anglais et j'eus toutes les peines du monde à déjouer ses projets. Il ne pouvait entrer dans mes plans de laisser les gens de Tchaki s'embarquer derrière ceux d'Oyo dans une guerre contre les Anglais. Je cherchai donc à les dissuader en leur disant qu'en fin de compte les gens d'Oyo seraient sûrement battus et que ceux de Tchaki subiraient leur sort, s'ils s'étaient liés à eux. Kouffo n'en restait pas moins énergique dans ses arguments, disant
1. L'adjudant Doux est de petite taille. Tous lee noirs le connaissaient sous le nom de Kikéré Bô, petit blanc.
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qu'on avait reçu h Oyo un blanc venu comme moi pour y présenter un traité et que depuis ce jour il uï-lait pas de vexations qu'on n'eût lait subir à son roi. « Tout récemment on lui avait même envoyé par un messager l'ordre d'aller à Ibadan. Il voulait bien aller à Ibadan, mais avec cent mille lanciers, etc., etc. »
J'avais beau représenter que les blancs dont parlait Kouiïo n'étaient pas les fils de mon roi, qu'il y avait une grande différence, Kouffo en revenait toujours à ce principe : « Quand on fait un papier avec des blancs, ils en profitent toujours pour vous causer des désagréments. » Ce Kouffo commençait à m'agacer. C'était un fort bel homme, très bien élevé et plein de prévenances pour moi en dehors des réceptions publiques, où il venait comme tout le monde, et prenait la parole mieux que tout le monde. Pour en terminer avec lui, je dois dire que je finis par lui parler sévèrement et, le dernier jour, comme il venait d'insister encore sur les ennuis qui suivent toujours les traités passés avec les blancs, je lui coupai la parole et m'adressant à Bngui, je lui dis : a II y a deux manières d'être avec les blancs, celle de Tofl'a et celle de Behanzin. Laquelle choisis-tu?— Celle de Toffa, car nous savons que vous l'avez défendu et qu'il est heureux. — Eh bien, alors, pourquoi laisses-tu parler KoulTo? Les Anglais vous ont-ils fait la guerre? -— Non. —Eh bien, celui qui veut entraîner les autres dans une guerre qui ne les regarde pas est un criminel. »
Aussitôt Kouffo de se jeter à mes pieds : et le brave Bagui d'en faire autant pour me demander la grûce du premier, car il était au fond persuadé qu'An^Hais et Français s'entendaient comme larrons en foire et croyait fermement que j'allais emmener Kouffo. Celui-ci reconnaissait qu'il avait eu tort et je lui fis promettre alors qu'il signerait lui-même le traité en qualité de témoin, afin de pouvoir dire à son maître que les gens de
Tchaki n'étaient plus libres de l'aider dans ses projets. J'organisais ainsi l'emploi de mon temps de manière que la situation politique fût débrouillée avant l'arrivée de nos compagnons et que M. de Pas n'eût qu'à prendre ses fonctions de résident. 11 ne me paraissait pas possible en effet de partir de ce gros centre sans y laisser un des nôtres pour surveiller les événements à prévoir au moment de la mort si proche d'Ajani.
Lorsque j'avais fait le matin mes deux visites au roi, une secrète et une publique, et causé avec lui du traité à conclure, j'employais le reste de mes journées à circuler dans la ville et aux alentours où je cherchais un emplacement propice à la construction d'une maison pour M. de Pas.
Je choisis cet emplacement au flanc d'un coteau regardant la ville, près d'une ferme pourvue d'eau courante et d'un beau troupeau de vaches blanches. Pour qui sait l'importance du lait pour les Européens exposés aux dysenteries et aux accès bilieux des pays chauds, l'existence d'un troupeau de bœufs dans une localité est une garantie de confortable et de résistance de premier ordre.
Ces troupeaux, quand on en trouve dans les pays nagos ou baribas, sont presque tous gardés et soignés par des Peuhls (Foulah, Fillanis ou Foulbés). — Les femmes de ces Fillanis sont remarquables par la finesse de leurs traits. Elles ne sont pas noires, ont le caractère enjoué et moqueur. D'une maigreur rare dans le pays, elles ressemblent en bloc à des Parisiennes poitrinaires qui auraient la jaunisse. Mais une supériorité qu'elles ont sur les Parisiennes, même phtisiques et ictériques, c'est de connaître admirablement l'industrie du laitage.
Tandis que la paysanne bretonne tient son étable et sa laiterie presque aussi malproprement que l'auge où elle mange elle-même, et voit cailler son lait presque aussitôt qu'il est trait, la femme peuhl, depuis avant
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que Pasteur fût né, traite son produit suivant les rù^'Ies de la plus rigoureuse antisepsie. Parfailcnient propre de sa personne, elle lave encore ses mains et le pis de la vache à leau chaude avant de la traire. Les calebasses dont elle se sert, pourtant si altérables par la matière dont elles sont laites *, sont tenues indemnes de tout germe malsain. Elle les passe à l'eau bouillante avant et après chaque usage. Le rebord de ce vase est garni chacpie jour d'un lait de chaux qui forme une bordure blanche jusqu'au niveau que doit arrascr le liquide. Ce badigeon immaculé protège le bord de la tasse contre le contact des doigts et des lèvres; les mouches évitent de ^'y poser pour descendre au lait et sont aHisi réduites h faire un plongeon ou à s'abstenir. Enlin, dès que le lait est trait, il est mis dans l'endroit le plus frais de la case, recouvert d'une tresse légère, qui laisse passer l'air sans permettre l'accès des poussières ni des insectes.
La conséquence de ces soins est celle-ci : que dans un pays où la température paraît rendre la conservation du lait impossible, on peut en boire le matin, à midi et le soir. Inversement, en Bretagne, où la température de l'été est une des plus fraîches de la France, le lait s'aigrit beaucoup plus vite. Si on en demande dans une ferme, on se voit servir un plat de caillé, et la lîretonne s'étonne de votre désir, remettant au moment de la traite l'heure fugitive où l'on boit du lait doiiXy comme si le propre du véritable lait était d'être aigri.
On trouvera peut-être surprenante cette digression sur le produit des vaches, mais comme je dois la vie à la propreté et à l'intelligence des femmes peuhls, que beaucoup de blancs la leur doivent ou la leur devront comme moi. je pense que ceux-là au moins trouveront le sujet intéressant pour eux.
i. Ce sont des demi-courges à écorce dure.
Quelle que soit leur habilité de pasteurs, les Fillanis n'en sont pas moins, dans les pays baribas et nagos, de simples bergers, propriété des gens riches au même titre que leur troupeau auquel ils demeurent attachés, comme l'ancien serf à sa glèbe. C'est donc une pure fantaisie, due à l'orgueil de race, qui a pu faire dire à certains d'entre eux que leur peuple avait « conquis le Borgou, le Yoruba, le Douais et autres pays ». Il y a ainsi des prisonniers qui prétendent emmener deux gendarmes, et la seule raison que puissent invoquer les Peuhls pour dire qu'ils ont conquis ces différents pays, c'est qu'ils y sont encore — comme esclaves !
Il était bon de préciser ce point, car il existe une école de Jingoïstes anglais qui ne peuvent rencontrer un Peuhl dans un coin de l'Afrique, sans s'écrier que ce pays est une dépendance de l'empire de Sokoto. Or, comme un Anglais a traité, cru traiter ou prétendu traiter, à Sokoto, avec quelqu'un qui est censé se prétendre chef d'un prétendu empire peuhl, dès l'instant qu'on aperçoit un Peuhl dans un pays, c'est comme quand on trouve un grain de sel dans une nappe d'eau, ce pays, cette nappe d'eau, doivent être Anglais.
Il serait curieux de savoir si M. Lugard, au retour de sa tournée dans le Borgou, a raconté qu'il y a trouvé les Peuhls maîtres et les Baribas valets, mais en tout cas, son rapport n'a pas empêché ses compatriotes de traiter couramment dans leurs pièces officielles, le roi Dagba, d'Émir de Boussa. On se demanderait longtemps et vainement pourquoi ce brave païen se voit ainsi affublé d'une dignité musulmane, si on ne savait que les Peuhls sont les colporteurs de la foi islamique, et que rien 'qu'en faisant du roi de Boussa un musul.nan, on en fait la moitié d'un Peuhl, presque un Anghiis. « Lapin du vendredi, disait le bon moine, je te baplise carpe. »
Après deux jours d'attente, je vis arriver un tirailleur
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haoussa venant d'Iloua, et m'apportant une lettre de M. Targe. Ce dernier m'annonçait Theureuse arrivée de tout son monde à lloua.
Le lendemain, nous étions tous réunis, je prévenais ces messieurs de mon intention d'expédier un courrier qui partirait avec le texte du traité, et en prévision de ce départ, chacun se mettait à sa correspondance.
J'avais prévenu M. de Pas, dès son arrivée h Tchaki, que je le laisserais comme résident auprès du roi pour surveiller nos intérêts pendant la crise qui s'ouvrait. Ce jeune officier était bien l'homme qui convenait à une pareille situation : doué d'un grand sang-i'roid, capable de supporter l'isolement, qui est pour les caractères la plus pénible épreuve des pays chauds-, il se tira admirablement de sa mission '.
Ce n'est point dire qu il s'y résigna sans regret. On ne voit pas partir, sans un serrement de cœur, tous ses camarades vers une destination éloignée et même inconnue. Sans doute, il est honorable pour un souslieutenant de demeurer avec quatre hommes dans un poste — qui va être construit — à trente jours de marche de tout centre civilisé, pour imposer un choix à une population qui va changer de roi; mais tout flatteur qu'il fût, cet isolement était d'autant plus pénible pour M. de Pas qu'il avait été et était encore fort malade et qu'il n'avait pas à compter sur le plus petit secours. Non seulement il n'aurait pas de médecin, mais il n'aurait ni hôpital, ni infirmier, ni lit, ni nourriture appro-
1. Pour expliquer qu'un officier et quatre noirs aient pu devenir et rester maîtres d'une grosse principauté, il faut remarquer que le prestige des Français, vainqueurs de lielian/in, otail alors intact et tout-puissant. Le seul de nos compatriotes qui fût encore venu sous les murs de Tchaki, M. Hess, blessé et entouré seulement de ses domestiques, y avait tenu tt>te pendant toute une journée à une foule armée et furieuse. L'impression qu'il avait produite durait encore quatre ans après son passage.
priée à son état. Toutes ces considérations passaient au second plan dans son esprit en regard de l'ennui qu'il éprouvait de ne pas nous suivre plus loin.
Enfin l'amertume de ce sacrifice nécessaire au bien public fut adoucie par l'espoir d'avoir à fournir ultérieurement, pour nous rejoindre, une route importante, probablement différente de celle que nous allions suivre nous-mêmes, dans laquelle il serait le chef de sa petite colonne et aurait sans doute à reconnaître le premier des pays nouveaux.
Dès le soir de son arrivée, je visitai avec lui remplacement où il aurait à élever sa résidence. Sa maison et la caserne des Haoussas furent élevées dès le surlendemain et le départ annoncé pour l'après-midi.
Entre temps, nos négociations pour le traité avaient continué. Pendant que j'étais tenu en suspens, sous prétexte d'une consultation du peuple, le messager envoyé auprès du roi de Savé effectuait son voyage. D'autre part, les journées et même les nuits des conseillers du roi se passaient en conciliabules à la suite desquels on venait me poser des questions. La plus embarrassante pour moi fut celle qui concernait l'esclavsige et les femmes. Ne pouvant ni ne voulant leur garantir ce genre de propriété, je tournais toujours la question, disant qu'on leur interdirait certainement de capturer des esclaves chez les autres peuples et qu'on ferait aussi ce qui serait humainement possible pour empêcher les Baribas d'en capturer chez eux. Naturellement, j'étais beaucoup plus prudent en ce qui concernait le respect de leurs habitudes domestiques : je connais mes compatriotes, ils supportent, en se plaignant parfois, les innombrables servitudes dont ils sont affligés, mais ils sont ombrageux et intolérants pour la plus légère marque de dépendance dont on leur parle chez d'autres peuples. Encore font-ils des distinctions. Ainsi, nous ne trouvons rien à dire à ce qu'un Arabe
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d'Alcrt^rie achète et paie t\ beaux deniers comptants tant de feniines blanches qu'il voudra, et qu'il les réduise à la plus misérable condition qu'un être humain puisse sui)porter ; mais qu'un noir vive tranquillement avec la négresse qu'il aura achetée exactement de la même fac^on. voilà ce qui nous indigne et ce que nous ne pouvons sui)porter. On dira que l'une est une esclave et que l'autre est une épouse. Il suffit de franchir la Méditerranée pour savoir que c'est là une pure distinction d'étiquette. C'est l'origine plutôt du contrat qui est choquîinte, dans un cas l'Arabe achèterait pour épouser, le noir, pour posséder. Voilà bien la puissance des mots ! Ne sait-on pas. sans être grand moraliste, que sur toute la surface du globe, posséder ou épouser, c'est tout un, au point de vue du résultat? Il est le même partout : épousée ou possédée, la femme donne à l'homme des enfants, tient sa maison et fait de lui tout ce quelh' veut, le plus souvent sans qu'il regimbe ; cela ne dépend ni des latitudes ni de la couleur de la peau des gens. Il n'y a guère que les pays arabes où l'homme paye en brutalités les services que lui rend sa moitié. Les ménages noirs ([ue j'ai vus se conduisent à peu de chose pi-ès comme nos ménages français ou anglais, sauf que le mari se grise moins, parce qu'il n'en a pas le moyen, et bat beaucoup moins sa femme parce qu'il est moins passionné, moins jaloux, moins tyrannique, — et que cela le fatiguerait de se mettre en colère.
<Juant au prétendu esclavage des hommes, un certain nombre de lectrices de la Cai>e de l'oncle Tom croient encore que le chef d'une famille noire traite «es gens comme un planteur du Brésil traitait ses esclaves, c est-à-dire à coups de revolver ou de fouet: c'est confondre l'Amérique avec l'Afrique, et proprement le blanc avec le noir. Nos mœurs — et j'ai bien le droit de les critiquer puisque je les ai — sont effroyablement despotiques.
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Il n'est député si libéral qui ne serait choqué de voir au restaurant le garçon s'accouder sur la table et causer avec lui ; si c'était son propre domestique qui se permît chez lui pareille inconvenance, il le renverrait sur l'heure; il n'est si bonne et charitable maîtresse de maison qui tolérerait à sa femme de chambre d'intervenir dans la conversation au cours du repas. On a vu d'excellents serviteurs renvoyés pour s'être permis de rire avec tout le monde aux traits d'esprit d'un convive. Quand on passe aux milieux sociaux où la hiérarchie est une nécessité, comme l'armée, l'administration, les grandes industries, on voit les instincts dominateurs de la race blanche s'y donner carrière avec une véritable frénésie.' C'est qu'il faut une autre tension nerveuse pour conduire la lutte pour la vie, dans le milieu social où nous vivons, que pour se laisser vivre dans un village africain. Il faut autrement de discipline et d'esprit de sacrifice pour faire la guerre à l'armée prussienne que pour s'amuser à des razzias entre tribus voisines; la loi de la concurrence, farouche en sa simplicité, exige dans nos usines d'autres efforts que ceux de la fîleuse de coton sous le chaume des Mahis.
Tant de difficultés, tant de nécessités ont créé chez nous des habitudes d'esprit également favorables au despotisme et à la servilité, si bien que nous passons presque tous notre vie à être esclaves des uns et tyrans des autres. Toutes nos lois sont faites pour protéger l'individu contre les conséquences extrêmes d'un tel ordre social et pour lui garantir l'ombre de liberté qui lui reste. Aussi ne pouvons-nous songer sans frémir qu'il existe des hommes pour lesquels ce minimum de garantie est supprimé, qui sont entièrement soumis au bon plaisir d'un autre. Chez nous l'exercice de ce bon plaisir consisterait — comme cela avait lieu en Amérique — à mettre notre semblable en coupe réglée et à tirer de lui
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sueur et sang jusqu'au point où nos mauvais traite-» m«Mits menaceraient de nous le faire perdre.
Mais chez les noirs, on ne pousse pas si loin la logique et la férocité de la propriété, et l'horreur avec laquelle ils prononcent le mot de captif de blanc, montre assez que ce n'est pas l'institution qu'ils redoutent, mais une espèce précise de bénéficiaires, et quelle différence ils font entre les bons et les mauvais maîtres.
Le mauvais maître, c'est nous.
En réalité je n'en ai pas rencontré de mauvais chez les noirs ; bien plus, je n'ai pas pu faire prononcer devant moi le mot d'esc/are; c'est toujours le mot d'enfant qui y est substitué, et celte équivalence n'est pas seulement une affaire de mots : le chef de famille ne fait aucune différence dans le traitement qu'il accorde à ses serviteurs et à ses enfants proprement dits ^
Si l'on voulait chercher dans notre pays ce qui correspond le mieux, comme genre de vie, à celui de l'esclave noir chez un maître noir, ce n'est pas dans notre domesticité bourgeoise qu'il faudrait le chercher : un noir se sauverait dans les bois plutôt que de se soumettre à nos exigences. Mais on trouve une situation analogue à la sienne chez les petits métayers qui emploient un garçon de ferme à l'année. Ce dernier se lève avec le patron, trace son sillon sur un bord du champ, tandis que le patron le trace sur l'autre, mange avec lui la même chose que lui, ce que leur sert en commun la maîtresse du logis. Il est un auxiliaire et non un valet, et la loi lui accorde avec raison le droit de sulTrage qu'elle refuse au domestique attaché à la personne d'autrui.
L'exercice de l'autorité de ce patron consiste priuci-
1. Je ne parle que de ce que j'ai vu. 11 paraît qu'à Madagascar, nolammnnl, les esclaves sont moins heureux. Mais là aussi il y a différence de race entre le maître et le valet.
paiement à décider qu'« aujourd'hui on travaillera dans tel champ » ; cette décision prise, le travail est mené de front par les deux hommes. A peine le garçon s'aperçoitil qu'on le commande, ou plutôt, s'il est commandé, ce n'est que par les nécessités de la terre et du ciel : c'est le soleil qui prescrit de faner, le temps nuageux qui veut qu'on rentre le foin au plus vite, la rosée qui permet à la faux de trancher les blés mûrs. Il est l'esclave de la nature : c'est l'homme le plus libre qu'il y ait en France; il vivrait aussi libre et aussi heureux que l'esclave au pays noir, s'il n'était obligé de travailler davantage.
On a dit souvent que la suppression de l'esclavage en Afrique amènerait une révolte contre nous. Ce mot de révolte est charmant et digne de faire pendant à celui de rebelle que les Italiens appliquent à Menelik. Pour qu'il y ait révolte, la première condition est encore qu'il y ait quelqu'un contre qui on puisse se révolter. Or la plupart des noirs que j'ai rencontrés seraient obligés de faire 500 kilomètres à pied pour trouver quelqu'un qui leur conseillât l'abolition de l'esclavage, et contre qui ils pussent « entrer en révolte ». Car ce n'est pas tous les jours qu'ils auront sous la main un abolitionniste comme votre serviteur, venant leur offrir une occasion unique de se « révolter sur place ». Ce n'est pas une révolte que soulèverait une pareille prétention affichée par quelque blanc isolé dans l'océan noir, c'est un énorme éclat de rire analogue à celui qui accueillerait un lunatique débarqué aux Halles centrales pour interdire aux cuisinières de Paris d'exercer un métier salissant pour les doigts et dégradant pour l'espèce sublunaire. A ses premières ouvertures, ses protégées lui demanderaient certainement : « Mais alors, vous avez des rentes à nous offrir? »
A la deuxième, on le conduirait au poste.
Les esclaves noirs ne conduiraient pas cet apôtre au
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I)Oste pnrce qu'ils ne sont pas si srvrres rpif^ nous, et «'nsuitt.' parce (prils n'ont pas de poste, mais ils le traiteraient avec la conîmisération qu'on accorde aux fous et aussi avec la prudence qui convient, car beaucoup de fous sont danirereux.
Si la condition du serviteur est chez les noirs une des plus tolérables qui soient offertes h rhomme, il n'en est pas moins vrai cpie l'esclavage a deux consi'quences désastreuses, déshonorantes ponr la civilisation qui les supporte et dont la suppression, d'ailleurs possi))le, mérite de passionner pour toute leur vie ceux qui ont gardé encore un peu de générosité, de pitié pour leurs semblables, et le noble désir de mourir en tentant œuvre de bien. 11 en existe encore assez, Dieu merci, dans notre beau pays pour que cette croisade, toujours ouverte h toutes les louables ambitions, recrute encore chez nous de nombreux partisans.
Je veux parler de la capture des noirs destinés à l'esclavage et des atrocités qui accompagnent cette opération.
Les captures d'esclaves sont faites en Afrique soit par des expéditions à portée restreinte entre peuplades voisines, c'est le genre dahoméen, soit par des entrepreneurs de capture qui ne font que cela toute leur vie et organisent au travers de l'Afrique entière la capture d'abord, la caravane d'exporttition ensuite : c'est le mode arabe. Dans l'un et l'autre cas, la capture cause la destruction radicale du village qui est attaqué. On sait que les hommes libres seraient difficiles à emmener au loin en caravane : ils seraient tentés de se sauver ou de se révolter, donc on les tue. Dans beaucoup de guerres de peuplade à peuplade, on leur coupe une jambe, ce qui revient au même. Les Dahoméens s'ofraient le luxe de les transporter à dos d'homme jusque dnii^ leur capitale et attendaient un jour de fête pour les exécuter. Ainsi faisaient les Romains; d'ailleurs dans
toute l'antiquité l'extermination du peuple vaincu était la règle.
On tue également ceux des enfants et des vieillards qui seraient incapables de supporter la marche. Puis on organise une caravane pour emmener le reste, dont les femmes forment la majorité. On charge ces malheureux du maigre butin qu'on a pu faire en plus d'eux, et leur calvaire commence.
Nous avons longuement expliqué les peines et les soucis que causait la conduite d'une lourde colonne et la difficulté d'assurer la subsistance du personnel. Qu'on juge ce qu'il doit en être pour une troupe dans laquelle les femmes et les enfants sont en majorité et moins capables que des hommes de pourvoir à leurs propres besoins, quand cette troupe, au lieu d'être accueillie à son passage par des populations sympathiques, jette devant elle l'épouvante et le vide, et que son chef n'est pas un officier portant l'honorable souci du bien-être et de la vie de ses hommes, mais un brigand résolu à les tuer tous plutôt que d'en perdre un seul.
Un chiffre a été donné et admis, c'est qu'il meurt en route les deux tiers de ces malheureux, soit de faim, de soif ou de fatigue, soit égorgés parce qu'ils ne peuvent plus suivre.
Gomme on a déjà tué les deux tiers de la population au moment de la capture, on voit qu'une opération qui concerne 100 têtes, en tue 89 pour en livrer 11 au marché. Encore ceux qui survivent, comme ceux qui succombent, ont-ils tous subi un martyre épouvantable.
Ce ne sont pas là propos de femme sensible et il n'y a pas que les âmes tendres que le récit de souffrances pareilles, infligées à une notable partie de l'humanité, doive émouvoir et exaspérer.
L'Angleterre s'est honorée en dépensant un milliard pour la répression de la traite sur mer, mais le marin négrier, type aujourd'hui disparu, était un ange au prix
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du négrier de caravane et ce n'est pas parce que le débouclié le plus avantageux a été fermé que re\j)loitation a cessé. Le prix de l'esclave a baissé. Je l'ni vu vendre 60 francs, on dit qu'il y en a à 5 francs, tandis que le Brésil les payait autrefois 2000. Mais cette diminution de la valeur de la marchandise n'a pas entravé le commerce, car la récolte initiale ne coûte presque rien, et tout vient en bénéfice en fin de marché.
C'est pourquoi le partage de l'Afrique qui s'exécute en ce moment ne doit pas être purement nominal. Si faiblement qu'on l'exerce, mais à condition toutefois qu'on l'exerce, la domination d'une puissance européenne sur un pays noir y fait cesser les guerres de capture. Là où nous serions impuissants — et il ne faut point trop s'en désoler — à supprimer l'esclavage domestique, notre seule action de présence suffit pour écarter le fiéau autrement meurtrier et immoral des capteurs d'esclaves. Si l'on a accusé l'Europe d'avoir des appétits d'expansion coloniale disproportionnés à ses forces d'absorption, il faut louer sans réserve cette expansion toutes les fois que son action bienfaisante lave un coin de la tache noire qui salit l'humanité.
Il ne s'agit pas de dépenser pour cela un milliard, ni d'entreprendre de réformer toutes les institutions d'une partie du monde, ni de mettre en valeur des terres qui nourriraient cinq fois la population du globe si leur exploitation ne commençait par faire mourir ceux qui s'y livrent, ni de peupler l'Afrique d'administrateurs et de résidents, mais de limiter notre action au maintien de la paix entre les peuples, ce qui assurera à nos protégés la prospérité matérielle d'abord et la vie ensuite.
Acquérir sans nécessité des territoires immenses, c'est imposer de lourdes charges au pays sans compensation pour la génération présente. Sans doute une grande nation doit songer à l'avenir et au moment où s'ouvre un partage aussi considérable que celui de
l'Afrique, éviter le reproche qu'elle encourrait devant la postérité en manquant cette occasion unique, mais il faut savoir proportionner ses entreprises à ses ressources. Marquer une prise de possession des pays encore disponibles est parfaitement suffisant pour notre capacité d'expansion présente. — A quoi donc limiter ce minimum d'effort qui marque la prise de possession, sans imposer l'exploitation immédiate? Précisément à ce qui est nécessaire pour que les captures d'esclaves cessent dans les pays protégés.
Que nous empêchions les peuplades soumises à notre dévolu de se faire la guerre entre elles pour se prendre des hommes, cela va de soi; que nous les garantissions des guerres que les autres pourraient leur faire dans la même intention, cela n'est pas beaucoup plus difficile. Moyennant quoi, des pays à moitié déserts se repeupleront, ceux qui sont simplement habités grouilleront de monde et nous aurons laissé à nos successeurs la plus grande richesse qu'on puisse souhaiter sur une terre fertile, c'est-à-dire, n'en déplaise à Malthus, des hommes.
Mais aussi j'estime que cette influence pacificatrice est le minimum d'exercice d'autorité qui caractérise cette période d'attente dans la possession, que si une puissance européenne n'est pas assez forte dans une région africaine pour y interdire les guerres d'esclaves, si du moins elle ne les combat pas sans répit, elle manque à sa mission, elle ne peut se dire ni propriétaire, ni souveraine, ni protectrice des territoires où s'exerce une pareille industrie, et quels que soient les traités ou prétendus traités qui lui confèrent influence et suzeraineté, cette influence et cette suzeraineté, nulles en fait, sont nulles en droit, comme complices par laisser-faire des errements les plus criminels dont l'humanité puisse souffrir.
Voilà comment notre action au Dahomé, jetant bas
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le plus redouté des capteurs d'esclaves de lAfriijue occidentale, a l'ait œuvre civilisatrice et d'humanité; voilà pourquoi la France est vraiment la protectrice de tous les peuples sur lesquels s'exerraicnt les courses malfaisantes des rois d'Abomé et pourquoi rien ne prévaut contre cette situation de fait.
Voilà pourquoi nous ne pouvons prétendre, ni nous ni d'autres, exercer aucun droit i)oli tique dans des jjays où les rois partent en guerre régulièrement chaque année comme un propriétaire va faire ses vendanges ou sa moisson, et offrent à leui" retour leur singulière récolte sur des foires qui se tiennent presque à époque lixe.
Une deuxième et très fâcheuse conséquence des mœurs relatives à l'esclavage sera plus longue et plus ditlicile à faire disparaître que les guerres de capture, c'est l'orgueil que mettent les grands chefs à avoir le plus grand nombre de femmes possible. Comme la plupart des peuples noirs sont encore dans la barbarie collectiviste des premiers âges, le roi, organe de la collectivité, possède tout. Seul détenteur de la richesse, il chrrrhe. par pure fatuité, à faire parade de cette ri('in'>>c en achetant et en entretenant dix fois, vingt fois, cent fois plus de femmes qu'il ne lui en faut. Sans doute le chef a souvent cent, deux cents, trois cents • Miltîits. mais combien il vaudrait mi(nix. pour la pros- [n-i lié générale, substituer à ces sérails de cent femmes cent ménages ayant à leur tète un père et une mère de famille! Comme la mode actuelle se pratique chez les moindres chefs de village, on voit que c'est une cause de dépopulation importante à ajouter à celle qui provient des captures d'esclaves.
On peut prévoir qu'elle disparaîtra quand, les captures cessant, les femmes seront devenues i)lus chères, f't surtout lorsque la civilisation ayant inq)orté des besoins nouveaux, il deviendra de plus en plus onéreux
de satisfaire ceux d'un personnel féminin considérable.
Si quelqu'un des successeurs d'Ajani se voit forcé par la loi du progrès de pourvoir ses quinze cents épouses de trois mille bottines, de quinze cents chapeaux et d'autant de corsets, il s'apercevra sans doute que tant de femmes ne sont pas indispensables à son bonheur et l'industrie de nos jolies modistes aura remporté un succès de moralisation auquel elles ne sont guère habituées.
Mais revenons aux négociations de Tchaki, Elles avaient lieu toute la journée entre les ministres et moi dans ma maison. Chaque matin j'allais en outre trouver le roi entre quatre et cinq heures, seul moment où l'i foule n'encombrait pas ses appartements.
En dehors de l'esclavage, il ne me coûtait pas d'assurer roi et ministres que les mœurs du pays seraient respectées, et nous nous entendîmes facilement sur ce qui concernait l'espèce d'autonomie communale des villages; mais ce fut surtout relativement aux Baribas qu'ils venaient au-devant de mes désirs. A les en croire^ j'aurais dû laisser, faire donner ou faire recruter sur place à M. de Pas un bataillon et deux escadrons : ils voulaient fournir les hommes, les chevaux, l'habillement, la nourriture, le fourrage, tout, sauf les armes qu'ils n'avaient pas.
A l'heure actuelle, je n'ose croire encore que ce beau zèle fût purement défensif. Peut-être avaient-ils l'arrièrepensée que si je mettais à leur portée une ibrce si considérable, les rôles seraient renversés et que ce serait leur tour d'aller capturer des Baribas. Un détail me prouvait que leurs intentions n'étaient pas des plus pures. Quand j'envoyai des porteurs de Tchaki au-devant de M. Targe à Gobo, j'ai déjà dit qu'il en était venu beaucoup plus qu'il n'en fallait et qu'un grand nombre de guerriers les accompagnaient. Or, il se trouva que certains de leurs détachements ramenaient un grand
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nombre de chèvres : pour dire vrai, chaque homme en trafnait une.
J'en fis la remarque à M. Targe, qui me dit qu'il n'avait cependant entendu aucune rixe, ni reçu aucune réclamation des gens deGobo; de plus, comme je l'ai dit plus haut, les Baribas de ce pays se montrèrent toujours — même longtemps après ces événements — très serviables et très sympathiques à nos gens, ce qui tendrait à faire croire qu'on ne les avait ni molestés, ni pillés. Mais, malgré tout, cela ne prouve rien. Il se peut que les gens de Gobo aient passé l'éponge sur cette peccadille en souvenir des circonstances autrement graves à la suite desquelles notre estime réciproque s'était affirmée, et j'ai toujours pensé que nos auxiliaires de Tchaki avaient dû payer leurs chèvres bien moins cher qu'au marché.
Ils sont d'autant plus friands de ce butin que c'est chez eux du gibier rare, les troupeaux ne trouvant pas leur place dans la culture intensive qui entoure Tchaki. Aussi peut-on croire que leur entrain à donner à M. de Pas des forces considérables provenait — en outre de leur désir de sécurité — de l'espoir moins bourgeois de voir se renouveler à leur profit de petites expéditions intéressantes et fructueuses comme celle-là.
Toujours est-il que le peuple ayant été consulté dans une grande fête — et le messager de Savé étant revenu, — nous pûmes arrêter les termes du traité.
Il fut convenu qu'on rappellerait que Tchaki devait son existence et accordait toute soumission aux blancs qui l'avaient délivré des Dahoméens et paraissaient en état de la protéger contre les Baribas.
Puis une concession de terrain fut accordée où notre résident pourrait entretenir telle force armée qu'il pourrait rassembler et pourvoir d'armes, le roi se chargeant d'entretenir cette troupe de tous les vivres et vêtements qui se trouvaient dans le pays, de la
remonter en chevaux, de lui fournir des porteurs lant pour ses déplacements que pour le transport des approvisionnements spéciaux qu'on voudrait faire venir de Savé ou de Kétou.
Il s'engageait à n'entreprendre aucune guerre, à ne conclure aucune alliance sans l'autorisation de notre résident.
Ouand tous les termes de ce contrat eurent été lon<>temps discutés et rédigés en trois expéditions, je me rendis chez le roi où étaient assemblés Bagui et un certain nombre de personnages avec les témoins que j'avais désignés, et quand j'eus lu et fait traduire les uns après les autres tous les articles qui avaient été acceptés, le roi donna Tordre à Ali d'apposer sa signature. Après que ce dernier eut dessiné à la plume un petit grimoire qui pouvait passer pour une forme de cachet, je passai la plume et les exemplaires successifs à Bagui, Couffo et autres. Mais ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient signer un traité sous lequel figurait déjà la signature du roi. Alors je les décidai à faire leur parafe en qualité de témoins, de même que je le faisais faire, au-dessous de mon nom, par mes officiers, par l'adjudant et même par Suleyman. Ce fut la signature de ce dernier qui les décida parce que, comme il était noir, il était visible que j'étais bien son chef, et qu'alors il ne signait pas comme partie intéressée, mais comme simple témoin.
Après cette cérémonie, eut lieu chez moi un déjeuner où j'invitai les trois principaux personnages. Mais il en vint davantage et comme je leur expliquais que si je ne priais pas à ma table tous les assistants, c'était faute de place autour des plats et aussi faute de vaisselle, Abul me fit observer que ce n'était pas la peine de sïnquiéter de cela, qu'ils sauraient bien s'arranger. Dès lors avec Bagui. CoufTo, Ali, le balè et une demidouzaine d'autres personnages principaux, s'engouf-
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frèrenl sous mon toit plus de cinquante familiers du palais, qui venaient assister à nos agapes.
Au cours du repas, lorsqu'un de ceux qui avaient des assiettes, Bagui, par exemple, avait touché aux mets, par politesse, il en prenait successivement de petits morceaux qui se passaient de main en main chez les suivants, accroupis sur plusieurs mètres de prolondeur, de façon que presque tous les assistants purent goûter de quelque chose.
Nous remarquâmes que CoufTo, qui se rappelait l'opposition quil m'avait faite, ne mangeait presque pas, ayant sans doute peur d'être empoisonné. Il étranglait littéralement et avait la physionomie singulière d'un noir qui pâlit.
Bagui, au contraire, mangea de tout, sauf du poulet fricassé. Il s'en excusa en disant que ses principes lui interdisaient de manger du poulet autrement que quand il était sjrvi tout entier, depuis le bec jusqu'aux ongles des pattes. Ces principes, qui peuvent paraître bizarres, se comprennent pourtant, car sous cette latitude, tout ce qui est coupé menu, le hachis, par exemple, se corrompt très vite, les gros morceaux se conservent plus facilement, et en outre, quand on a goûté d'un poulet et qu'il est frais, on est à peu près sûr que tout l'animal est dans le même état, tandis que dans un salmis où on a mis des morceaux de plusieurs volailles, un morceau peut être gâté à côté d'un autre qui est encore sain.
Plus t:ird, j'ai vu des chefs noirs qui trouvaient au contraii'c répugnant de manger d'un animal sans qu'il fût coupé en tout petits morceaux, ne voulant reconnaître dans aucun d'eux une forme connue chez l'animnl vivant. Il leur semblait que faire autrement fût une esipéce d'anthropophagie, consistante manger des bêtes presque vivantes. Leur répugnance cessait quand la viande avait perdu le caractère de sa provenance. Ainsi
voit-on, par le même sentiment, certaines personnes cesser de manger d'une gibelotte parce qu'elles y ont trouvé la tête et les dents d'un lapin.
Ainsi, le voyageur trouve à peu de distance des gens également raisonnables qui agissent tout différemment dans les circonstances ordinaires de la vie, et il apprend par là à n'être ni surpris, ni trop facilement indigné : la sottise humaine est à peu près la même partout : elle se manifeste seulement sous des formes différentes.
Quant à Ali, il se gavait consciencieusement, redemandant du Champagne après le cognac, et reprenant du cognac sur ce rechampagne. Il serait rapidement devenu gris, si nous l'avions laissé faire.
On avait prévenu tout le monde de la conclusion du traité et la ville, qui était en liesse depuis trois jours, était encore plus animée ce soir-là. Je prévins les conseillers du roi que je voulais les aller voir chez eux pour leur porter des cadeaux en souvenir de la cérémonie du matin, et une espèce de cavalcade fut organisée pour cette tournée de visites.
Il se consomma, à cette occasion, une quantité de poudre extraordinaire. Tous ceux de nos porteurs qui avaient reçu des fusils modèle 1842 furent adjoints au cortège, qui comprenait tous les soldats.
Nos hôtes nous firent les honneurs de leurs maisons que nous visitâmes en détail, me présentèrent les principales de leurs femmes et nous comblèrent à leur tour de cadeaux de toute nature. Nos clairons reçurent pour leur part de nombreux cauris.
De retour à la maison du balè, après cette promenade de trois heures, j'achevai mon courrier pour rendre compte de tout ce qui s'était passé depuis mon départ de Tchaourou. En même temps se poursuivaient concurremment les travaux de la maison de M. de Pas et nos préparatifs de départ.