‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 37 sur 66 · CHAPITRE V De Tchaki au Msrer · texte numérisé non relu

CHAPITRE V De Tchaki au Msrer

Exode de population à la suite de la mission. — Papa. — Discrétion et empressement de bon aloi de nos hôtes. — Bombance continuelle. — Les Scnépalais réclament. — Ça va trop bien, on ne nous croira jamais. — Targe et Doux tombent malades. — Les espions baribas. — Kitchi. — Le roi Folaouigo. — Le traité, les fêtes. — Fureur des Dahoméens parce que je mo dépuise en noir. — Rentrée dans le pays bariba. — Singulier accueil. — L'allée du supplicié. — Le roi Kémoura, son trône et le mien. — Les trompettes û'Aïda, concours de fanfares. — Un Peuhl, habile imposteur. — Le bac à vapeur de Badjibo. — Un transatlantique à Boussa. — Tout le monde malade. — En reconnaissance jusqu'au Niger. — Le Niger. — Badjibo. — Pris au collet par un gouverneur et un évêque.

J'avais arrêté déjà depuis deux jours l'itinéraire que nous devions suivre. Mahmadou, qui, au départ, était censé devoir nous servir de guide dans la région comprise entre Tchaki et le Niger, se trouvait tout désorienté à présent qu'il y était arrivé. Il voulait passer par Ilori, pour se diriger sur Cadouna qui était, à son estime, à 200 kilomètres au-dessous de Rabba.

Ce n'était pas là que je voulais arriver; mais, au-dessus de Rabba, Mahmadou ne connaissait que des points dont il ignorait les voies d'accès venant du sud.

Après des interrogatoires de voyageurs, de pèlerins musulmans, de traitants de toute nature, qui durèrent plusieurs soirées, il fut établi que pour atteindre la Kouara dans la région que je désirais, je devais d'abord aller à Kitchi. Une fois là, étant plus près du Niger, on serait sans doute mieux renseigné.

Kitchi est à quatre jours de marche de Tchaki, dont le séparent les territoires de Papa, Etchepeté et Bogho.

Pour faire la courte étape qui conduisait à Papa, les porteurs de Tchaki arrivèrent à midi, accompagnés d'archers à cheval. Quand ils m'eurent assuré que cette protection était suffisante contre les coureurs baribas,je les fis partir tout seuls, ce qui était leur plus vit désir.

Pendant que les miens allaient chercher leurs charges et se rassemblaient, j'allai une dernière fois chez Ajani pour lui faire mes adieux et lui confier M. de Pas. Nos adieux furent extrêmement amicaux, surtout de la part de la femme du roi qui paraissait avoir à cœur de dissiper le souvenir de son hostilité des premiers jours. Elle me fit dire par un assistant qu'elle m'avait envoyé comme cadeau personnel deux chèvres que je trouverais toutes tuées à Papa à mon arrivée, et qu'ainsi, malgré la nuit qu'il ferait à notre entrée à Papa, nous y trouverions à manger. Ajani me renouvela l'assurance qu'un de ses récadères avait été envoyé à l'avance à Papa, Etchepeté, Bogho et Kitchi pour prévenir de mon passage les chefs de ces gros bourgs et leur apprendre que j'étais « le père de leur père ».

Enfin il me promit, devant M. de Pas, que j'avais amené avec moi, qu'il aurait soin de lui comme de son propre fils, lui accorderait, sans qu'on eût besoin de le demander, tout ce qui était prévu par le traité, et même tout ce qui pourrait lui être agréable en dehors de ce qui était prévu.

Nous nous retirâmes sur ces bonnes paroles et je partis aussitôt en tête de mon petit peuple, escorté de

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M. de Pas, qui nous fil un i>out de conduite jusqu'ù la forC'l, de Bai,'ui et d'Ali, ce dernier se mullipliant comme un honnne qui eût été cliai\e:é de veiller à tous les détails, s'épouii^eant le front lorsque tout allait l)ien, décidé à me faire emporter une haute idée de son importance et de sa capacité.

C'était depuis bien longtemps la première étape que je faisais à cheval et j'en profitai pour habituer mes yens à marclier avec plus d'ordre qu'ils n'en avaient apporté jus(|ue-là. Je ijralopais donc souvent de la tète à la (pieue, ou inversement, marrètant partout aux endroits où ties retards étaient à prévoir, comme au passage des ruisseaux.

Vers quatre heures et demie, nous franchîmes un de ces ruisseaux qui était très profond, à bords très escarpés et qui, ralentissant chaque homme individuellement, causa un allongement d'à peu près 2 kilomètres dans ma colonne. Cet incident n'était pas rare, quand je ne marcliais pas en tète, et que celui qui m"y remplaçait n'avait pas l'attention de faire arrêter la tète de colonne après le passage de l'obstacle, mais cette fois il donna naissance à un quiproquo singulier qui vaut que j'en parle.

Indépendamment de mes soldats et de nos porteurs réguliers, nous avons toujours été accompagnés en route par une population llottante qui devint de plus en plus nombreuse à mesure (jue nous nous éloignions de la côte. C'étaient des marchands qui voulaient profiter de la sécurité oHerte par notre escorte, des femmes mécontentes de leur nwui, des hommes mécontents de leur gouvernement, enfin le ramassis des gens (jui, dans tous les pays du monde, sont toujours prêts à changer de situalion.

Une vingtaine de femmes de Tchaki nous avaient ainsi attendus, sans me prévenir, pour aller avec nous jusqu'à Papa — ou plus loin.

Lorsque le dernier homme de ma colonne eut franchi le ruisseau dangereux, je le franchis à mon tour et me mis à faire courir tous mes traînards pour les obliger à rejoindre la tête de la colonne. Celle-ci fuyait dare dare, talonnée par l'approche de la nuit, et moi je houspillais toute la queue aidé de trois ou quatre Haoussas et laptots. multipliant toutes les exhortations de la voix et de la canne. — Mon petit troupeau, poussé lestement, faisait la boule de neige, entraînant dans son pas gymnastique tous ceux qu'il rejoignait. Lorsqu'il arriva à hauteur du groupe des femmes de Tchaki, celles-ci voyant venir cette foule d'agités, se rangèrent sur le côté du sentier pour les laisser passer. Du plus loin que je les vis, les prenant pour les femmes de mon convoi, je leur criai de ne pas s'arrêter, de se hâter au contraire, que les Baribas les cueilleraient sûrement si elles restaient en route. Elles n'y comprirent rien du tout, et comme je menaçais les dernières pour leur faire reprendre la marche, elles s'enfuirent sous bois. Je me mis à leur poursuite avec les laptots, profondément surpris de voir nos femmes, d'ordinaire si raisonnables, tenir une conduite pareille. Enfin nous parvînmes à les chasser devant nous jusqu'au milieu de la colonne.

Là je rencontrai Abul auquel je dis de les gronder, et qui m'expliqua ma méprise. Mais déjà les femmes de Tchaki s'étaient résignées à mes étranges exigences, elles avaient rejoint les femmes d'Abomé-Calavi et marchaient en file, comme des anciennes. Je les aurais ainsi emmenées jusqu'au Nil sans provoquer d'autres réclamations.

Le lendemain, quelques-unes restèrent à Papa, mais d'autres plus nombreuses se joignirent à nous chaque jour et je finis par ne plus les distinguer des nôtres : car elles se comportaient en tout point comme si elles avaient été à notre service. L'une d'elles devint ainsi plus tard la femme de Mahmadou, qui en fin de compte

me proposa de me laclieter. — Au prix qu'elle me copiait, Mahmadou, qui n'avait pas un sou, pouvait me la payer. — Ils vécurent heureux et quand Maliniadou dut m'accompagner en bateau dans le haut Niger, il i,'émit sur la cruauté que j'avais de ne pas embarquer sa leuime avec lui, puis se décida à la laisser en usufruit à un camarade qui la lui rendit à notre retour.

Papa est un très gros bourg dont une enceinte entoure non seulement les maisons, mais les champs cultivés. Comme c'est le cas de Tchaki, d'Etchepeté, de Bogho et de Kitchi, j'en donne ici la description une fois pour toutes. C'est un simple mur en terre battue de 50 centimètres d'épaisseur et de 3 mètres de haut, le tracé ne comporte ni crémaillère, ni organe de ilanquement et à peine de place en place une banquette pour les défenseurs, de sorte que si le mur abrite ces derniers, il procure souvent le même avantage aux assaillants.

C'est donc une médiocre fortification, que son étendue rend encore plus vulnérable. Mais si une troupe d'un faible effectif voulait enlever un des points de cette enceinte, il faudrait employer du canon pour renverser l'obstacle sur ce point, car il faut avoir du monde si on veut faire de fausses attaques et amener le défenseur à dégarnir le point qu'on veut forcer.

Les maisons sont situées en amphithéâtre sur un coteau dont un joli ruisseau baigne le pied. L'aspect de tous ces toits groupés sous des arbres imposants et qui nous paraissaient encore grandis par le soleil couchant, nous fit la première impression de ce genre que nous eussions ressentie depuis notre arrivée en Afrique. Presque toujours en effet les villages sont enfouis dans le feuillatri'. de telle façon que nous entrions dedans sans nous en douter.

Les gens de Papa avaient été prévenus de notre arrivée et nous attendaient, mais par une discrétion bien rare en pays noir, tous restaient à l'écart pendant

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que nous disposions notre camp sur l'emplacement concerté entre Mahmadou et le chef du village.

Puis, quand tous nos porteurs eurent été déchargés, les caisses alignées, nos tentes dressées et que je me fus moi-même assis sur un pliant, Mahmadou, fonctionnant comme introducteur, vint me demander si je voulais recevoir le roi et les notables.

Sur ma réponse affirmative, ceux-ci s'avancèrent vers moi, le roi à 2 mètres en avant d'une ligne de vieux nègres, tous très bien habillés — comme ceux de Tchaki d'ailleurs — et vint me saluer.

Pendant qu'il me demandait des nouvelles de mon voyage, des esclaves qui étaient massés derrière la ligne des notables, apportaient près de ma tente des paniers d'œufs, des monceaux d'ignames, de bananes et de papayes, attachaient des chèvres et des poulets.

Cinq minutes après, le roi prenait congé me disant que si je voulais le recevoir quand j'aurais dîné, il viendrait volontiers, que pour le moment, il aurait peur de^ m'importuner en parlant d'affaires sérieuses, et que le plus pressé était fait, du moment qu'il m'avait souhaité la bienvenue et pourvu aux besoins les plus urgents de mes enfants.

Pendant qu'il parlait, je vis mes porteurs qui buvaient dans de grandes jarres disposées à l'avance sous les grands arbres et remplies d'eau par les femmes du village.

Je ne crois pas que dans aucune ville de France, avec la population la plus sympathique, les autorités les plus zélées, le service d'intendance le plus habile, une troupe de l'importance de la mienne puisse être en moins de temps, à moins de frais, avec plus de discrétion féconde, mieux satisfaite dans tous ses besoins d'installation et d'alimentation, reçue en un mot avec plus de correction et de dignité que nous ne le fûmes dans cette grosse bourgade de Papa.

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Le roi vint après dînor prendre le calé. Celait un Çiand jeune liouinie à l'air sérieux. Il me dit sans phrase qu'il savait qui j'étais, croù je venais et où j'allais et qu'il était à ma disposition, comme si j'étais son père. Nous parlAmes ensuite lonii^tomps des HarilMS et des moyens de mettre fin à leurs pillaij^es, cpii interceptaient pratiquement tout commerce entre Papa, Tchaki et Etchepeté.

Je lui dis que le meilleur moyen me paraissait être de placer dans ces dilTérents points des postes de cinq à six cavaliers bien armés, qui donneraient la chasse aux détrousseurs.

Il me répondit que cela serait d'un bon effet, mais que les captures ne cesseraient que le jour où Ton interdirait de vendre, dans les villes baribas, les Nagos ainsi capturés. Pour cette raison il pensait qu'étant désormais maîtres des Baribas, nous obtiendrions ce résultat sans avoir trop besoin de mes gendarmes. — S'il n'eut pas l'ironie d'ajouter que ceux-ci arriveraient souvent trop tard, c'est qu'il vit que je le pensais aussi.

Quand le roi se fut retiré, nous nous promenâmes jusqu'à l'heure du coucher dans un joli marché illuminé comme h Tchaki.

Le lendemain matin, il nous restait tellement de vivres que nous ne pouvions les emporter. Les Sénégalais avaient commencé à en charger des femmes du village, mais comme il n'y avait pas à prévoir que nous fussions plus mal reçus à Etchepeté qu'à Papa, je fis laisser toutes ces surcharges. Cette solution ne fut pas du goût de mes gaillards. Ils estimaient que ce superflu était une part légitime de butin de campagne, comptaient le vendre ailleurs et auraient voulu que |)Our favoriser ce petit commerce, je leur donnasse des porteurs. Ils se seraient résignés sans doute un peu plus loin à se débarrasser du porteur en le vendant lui-même avec son chargement, ce qui eût été double bénéfice.

A Etchepeté, nous fûmes, comme à Papa, comblés de tout.

Mais les Sénégalais avaient arrêté dans leur esprit depuis le matin qu'ils devaient manquer de vivres en arrivant à Fétape, ce qui eût légitimé leur prévoyance et condamné ma sévérité. Immédiatement après la distribution, qui se composait d'au moins trois fois la ration ordinaire, ils vinrent réclamer. « Na pas moyen manger? — Et pourquoi? — Parce que ration, il est trop petit. » — L'affaire se résolut en l'organisation d'un peloton de punition, qui fonctionna toute la soirée, et le lendemain on n'y pensait plus. — Mais je fis cette réflexion que j'avais été imprudent en ne laissant à M. de Pas que des Haoussas. Il ne me restait presque plus que des Sénégalais; ceux-ci sentaient qu'ils étaient à eux seuls presque toute ma force, et si les événements m'avaient desservi, la discipline aurait souffert et j'aurais été acculé à la rigueur violente.

Le village d'Etchepeté avait été entièrement brûlé une dizaine de jours auparavant. Le chef du village nous expliqua que le sinistre avait eu lieu par un temps de vent du nord extrêmement brûlant et nous reconnûmes que c'était le même vent qui nous avait tant fait souffrir le matin de notre arrivée à Koubouré.

Un certain nombre d'habitants de Bogho étaient venus à Etchepeté afin de vendre aux incendiés les pagnes et divers objets de ménage dont ils avaient besoin.

Ces braves gens étaient fort en peine pour s'en retourner chez eux, car les routes étaient infestées de Baribas. Aussi nous virent-ils arriver avec le plus grand plaisir; toutes les marchandes se mirent à ma disposition pour acheter des vivres tant à Etchepeté qu'à Bogho, où elles allaient pouvoir se rendre sans danger avec nous.

Elles nous rendirent ainsi de grands services, car les deux étapes qui nous restaient à faire avant d'arriver à Kitchi étaient fort longues, et Mahmadou n'osait pas prendre les devants à cause des Baribas, de sorte qu'il fallait, à l'arrivée, déployer une grande activité pour s'approvisionner. Grâce aux marchandes de Bogho, nous continuâmes de vivre dans la profusion.

Le chef d'Etchepeté nous reçut avec le même cérémonial digne et discret que nous avions remarqué k Papa, tint avec moi sur les Baribas le même langage et nous combla de cadeaux. — M. Targe et Tadjudant Doux allèrent h la chasse dans l'après-midi et revinrent disant qu'ils avaient pris un bain délicieux. Notre dîner du soir fut probablement le plus gai de toute la campagne.

Depuis que nous avions quitté Zaganato, nous marchions dans des conditions si agréables que la fatigue de la roule était presque notre seul souci. Parvenus à trente-cinq jours de la côte, nous nous trouvions plus dispos qu'au départ, nous n'avions perdu ni un homme ni une charge * et nous commencions h entendre parler du Niger comme d'une rivière relativement proche. Nous espérions arriver à ce but officiel de notre mission aussi riches de santé, de personnel et de matériel que nous l'étions à Cotonou, avec l'expérience et le succès en plus.

Nous repassions avec satisfaction toutes nos misères du bas Dahomé et nous constations avec étonnement que si nous avions rencontré quelques difficultés, c'était juste de quoi aiguillonner l'intérêt, et qu'en somme nous n'avions pas été arrêtés un seul jour par un obstacle quelconque.

Doux njMnifestait un désespoir comique de voir tout si bien marcher. Il aurait voulu faire deux campagne*

i. Nos vivres avaient été goûtés plutôt qu'entamés.

pour augmenter sa retraite, qui est proche, et se plaignait en plaisantant d'être oblige de rentrer si tôt. « On ne nous croira pas quand nous reviendrons. Il faudrait rester ici six mois et y fonder un poste ; c'est un bon pays : ou bien encore retourner à Tchaki, y organiser un casino. — Tranquillisez-vous : nous tâcherons d'établir un poste en arrivant au Niger et je vous y laisserai. — Très sérieusement, mon capitaine, si vous faites une reconnaissance du Niger vers l'aval, du train dont ça marche, vous -serez à la côte dans trois semaines; alors j'aimerais bien mieux rester au bord du fleuve là où nous arriverons. — C'est cela, et puis vous y construirez un château pour M™*^ Doux : je vous l'enverrai tout de suite. — Oui, oui, je lui ferai monter un magasin de modes à Boussa ! — Le fait est que, pour une femme qui aurait un peu le diable au corps, ce serait presque un voyage d'agrément. »

Le lendemain matin, ne voyant pas l'adjudant sortir de sa tente, je lui demandai en riant s'il inaugurait son nouveau système de faire durer le plaisir longtemps. Il me répondit tristement : « J'ai mal de tète » et se leva en titubant. Une demi-heure après il était porté en hamac. A dix heures il délirait et continua ainsi pendant plus de trente jours à n'être qu"un colis douloureux pendant la marche, un malade alarmant à l'arrivée. Il ne fut plus question du casino de Tchaki, ni du magasin de modes de Boussa.

M. Targe avait aussi contracté le germe du mal dans ce bain funeste, et deux jours après je n'avais plus un compagnon blanc.

Bogho, le très gros bourg où nous arrivâmes à trois heures du soir après une étape que rendirent plus rude encore les souffrances de celui que nous transportions derrière nous, me parut au moins aussi important que Papa et Etchepeté, le roi et les notables encore plus préoccupés des incursions des Baribas, plus désireux

«le nous voir coopérer avec eux à la s«'curit«> des routes.

Leurs doléances et leurs espérances liront l'objet dune lon^'ue conférence que j'eus avec eux après diner : mais j'y lis une remarque nouvelle.

Voulant éviter le bruit et l'encombrement autour do nos tentes, ù cause des malades, j'avais dit au roi que j'irais pour causer avec lui dans sa maison. J'y arrivai vers neuf heures et demie et trouvai la cour bondée de monde. Dans la très grande salle où je fus re«"n à la lueur des lampes, il ne fut question que de banalités, mais lorsque j'en vins à parler de rinsécurité des chemins, un homme se détacha d'auprès du roi, et vint dire à Abul, pendant que je continuais à m'expliquer, de ne pas traduire si je parlais des Baribas, parce qu'il s'en était mêlé à l'assistance. Sur un mot d'Abul, je rhanpcai de conversation et le roi me dit alors que, puisque je ne voulais pas le recevoir dans mon camp, et que j'étais venu chez lui, il voulait au moins me reconduire jusqu'où il pourrait le faire sans troubler mes malados. Il y avait à peu près un kilomètre à parcourir et. comme le chemin était d'une largeur inaccoutumée, nous marchâmes de front en causant, Abul entre nous deux. Les hommes qui m'avaient accompagné m'eml>oitaiont le pas, fermant tout accès derrière nous. I^ vieillard m'expliqua alors que , pour éviter tout sujet de guerre, il permettait aux Baribas de venir à Bogho, mais que ceux-ci en abusaient souvent pour surprendre les projets des voyageurs et les trahir :mprès des pillards. Les gens de Bogho avaient par réciprocité la liberté de séjourner chez les Baribas. Mais où la réciprocité n'existait plus et où les Baribas se montraient mauvais voisins, c'est quand des jwijots <ie BoL'Iio étaient capturés par des bandes. Ces malheureux étiiient vendus sur les marchés du Borgou, dont l'autorité semblait encourager cette coupable industrie, et même la pratif|uer pour son propre compte.

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Évidemment, ce sont là procédés de mauvais voisins, et les gens de Bogho sont vraiment bien bons de tolérer tant d'espions chez eux.

Mais nous allons en retrouver bien d'autres à Kitchi.

Cette grosse ville, où nous arrivons vers une heure et demie du soir, encore tout échaudés des incendies de forêt allumés sur notre route, est la plus curieusement située que nous ayons rencontrée.

On franchit d'abord une première enceinte, en pleine forêt. C'est, à vrai dire, une limite de territoire plutôt qu'un ouvrage défensif, puis une nouvelle enceinte clôt les cultures autour de la ville, enfin les maisons sont elles-mêmes entourées d'un mur circulaire. Au centre de cette dernière enceinte, s'élève un monticule de granité tellement abrupt et rocailleux qu'aucune case n'a pu être construite, ni sur les flancs, ni sur le sommet. Un grand nombre de milans paraissent avoir élu domicile dans des arbres qui poussent dessus ou dans les anfractuosités du rocher.

Autant pour les chasser — car nos Dahoméens en étaient très friands — que pour faire l'ascension de la roche, nous grimpâmes sur le faîte, et de cette éminence d'une cinquantaine de mètres nous pûmes voir toute la ville qui s'étalait à nos pieds. Ainsi que nos maisons se groupent en cercle autour de la place centrale, de l'hôtel de ville, de la cathédrale, de même les cases de Kitchi paraissent avoir pris pour centre la masse rocheuse au pied de laquelle nous étions campés. Ce groupement est assez smgulier, car une place, la maison commune, l'église peuvent être des centres de réunion, des éléments d'attraction; tandis que pour trouver l'intérêt qu'une population peut avoir à se serrer autour d'un rocher, il n'y a guère que le caractère défensif de la hauteur qui puisse l'expliquer : ainsi Belfort, ainsi la plupart des villes algériennes au pied de leur casba, de leur citadelle. Encore la casba est-elle

bien rarement au centre de la ville. A Kitchi, il ne me parut pas qiit> le rocher central ait jamais été eiiiployé comme citadelle, ni comme réduit dérensif. On dit (ju'il y a à ce sujet une légende d'après laquelle les habitants, serrés de près par leurs ennemis, montèrent un jour sur ce rociior. La montagne, une fois chargée des citoyens de Kitchi, monta au ciel et ne redescendit que quand les Baribas furent partis. Ne tenant pas ce récit des gens de Kitchi eux-mêmes, je ne le donne que pour mémoire. Je n'entends pas dire par là, cependant, que si je l'avais recueilli de première main, je le tiendrais pour exact.

Les nuits étaient encore très fraîches à cette époque, et pendant la nuit que j'avais passée à Bogho, quittant ma tente trop chaude pour circuler à peine couvert et secouer mes factionnaires, j'avais pris froid et la colique. Ce petit inconvénient faillit m'en amener lin plus grave. Gomme je m'étais mis à la diète, je me trouvais à jeun pour faire la route, et c'est une condition qui dispose beaucoup à contracter la fièvre. Je n'y manquai pas, et ayant assisté pendant une demi-heure au passage de ma colonne dans un marigot, où nous pataugions dans la vase jusqu'aux aisselles, je fus pris de frisson et dus me reposer peu après l'arrivée. Ce n'était pas une fièvre grave, mais un simple accès de paludisme, justiciable de la quinine, aussi loin de la fièvre d'Afrique, encore mal connue, que la migraine peut l'être dune fièvre typhoïde. Je fus guéri le lendemain. Mais c'était déjà trop d'avoir été soutTrant une après-midi et c'était la dernière où il pût encore m'ètre permis de n'être pas parfaitement valide.

J'étais, en efTet, à moitié engourdi sur un pliant, vers cinq heures du soir, lorsque M. Targe, qui avait supporté tout seul le tracas de l'installation depuis l'arrivée à rétape, me demanda d'aller à la chasse. Nous étions deux infirmes pour garder le camp, qui n'avait envie ni

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de se révolter ni de s'en aller, je lui répondis donc di se distraire comme il Fentendrait.

Or ces parties de chasse au coucher du soleil sont les plus dangereuses qu'on puisse tenter en Afrique. On' est presque à jeun puisqu'on attend le dîner, on est déjà fatigué de sa journée, et de plus c'est l'heure où tous les animaux vont boire. Ils gagnent pour cela les endroits humides ou marécageux, et naturellement c'est là qu'on va les chercher. M. Targe revint donc avec la fièvre, la vraie fièvre d'Afrique, celle-là, qui le tint pendant trente jours entre la vie et la mort et lui donnait encore la jaunisse après son retour en France.

Au lieu d'un malade, j'en eus donc deux à transporter et à soigner, avec cette aggravation que Targe pesant deux fois plus lourd que Doux, c'était parmi les porteurs à qui éviterait de se trouver dans l'équipe chargée de son hamac. Pour prévaloir contre cette force des choses, cette force du poids, il eût fallu être plus nombreux que nous n'étions, car je ne pouvais à moi seul être tout le temps auprès des malades et veiller en outre à tout ce qui m'incombait en route : le service dont ils étaient chargés auparavant était tout naturellement retombé sur moi, et je devais me multiplier partout à la fois. A la faveur de mes absences et à chaque arrêt, les porteurs de Targe le déposaient par terre pour se soulager de leur fardeau, sans s'inquiéter de savoir ni s'il dormait, ni s'il n'était pas blessé par les pierres, par les chicots d'arbre et par toutes les aspérités du sol où on le laissait choir. Ses souffrances furent considérablement accrues de toutes ces misères.

Quant à charger un noir de veillera de pareils détails, d'avoir de telles attentions, il n'y fallait pas songer. Croirait-on que je n'ai jamais pu savoir comment se disait le mot ombre par opposition au mot soleil? Il paraît que cela ne se dit pas. Dans un pays où il suffit de recevoir le soleil sur la tête, même pendant cinq

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minutes, pour être frappé à mort, on pense si cette distiiictioiuMitre 1 uniljre et le soleil «'îtaitr,a|)i talc pour de pauvres iiiaiaihîs privés de sentiment, incajciMes de se rendre compte de leur situation, de parler, de se l'ain- ohrir! Leur vie dépendait de cinq minutes d'inattention de ma part. Mon séjour à Kilchi fut donc fort assombri par la maladie des deux seuls Français qui fussent encore avec moi.

En revanche, c'est à Kitchi que j'ai reçu l'accueil le plus e\j)ansivement sympathique de tout mon voyai^e. Les habitants étaient, comme ceux de Tchaki, Papa, Etchepelé et Bogho, en état de paix armée avec les Baribas. Gomme ceux de Bogho, ils permettaient à ces ennemis intimes de venir chez eux et ils observèrent, en les exagérant encore, les précautions qu'avait prises le chef de Boglio pour m'en parler.

Comme à Tchaki, je trouvai le roi impotent assisté d'un second roi qui était fort estimable et d'excellent conseil. Mais j'avais l'avantage de ne pas être tenu, pour voir le roi, de faire autant de plongeons dans des cellules obscures que l'exigeait le cérémonial de Tchaki. Le roi de Kitchi se tenait tout bonnement au milieu de la véranda bordant le mur du bûtiment principal situé au fond de la cour, en face la porte d'entrée.

Ouand il était en déshabillé et voulait prendre le frais en buvant de la bière avec quelques notables de ses amis, ce brave homme se tenait sons la véranda du bAtiment formant le fond de sa cour d'honneur. Quand les cirronslanc.es devenaient solennelles, il rentrait derrière le mur de ce bAtiment et ne se montrait plus qu'à travers une lucarne ou guichet analogue à celui dont j'ai parlé pour notre balè de Tchaki.

Du reste. F«.laoin*go n'était pas aussi malade qu'.\jani, et avait simplement les jambes paralysées et atrophiées. L'esprit était encore, chez lui, sain et actif. 11 conclut avec moi un traité presque identique à coloi

que j'avais signé à Tchaki. La seule différence était que je ne lui laissais pas de poste à entretenir, mais seulement la promesse d'en établir un éventuellement.

Le soir de la signature, le drapeau tricolore fut hissé sur l'arbre le plus élevé du rocher, situé devant la maison du roi *, et une promenade d'allégresse fut convenue pour l'après-midi du lendemain, la matinée devant être consacrée aux préparatifs.

Quand on vint me dire que tout était prêt, je montai à cheval et pris la tête de mon escorte à laquelle s'étaient joints les moins malpropres de mes porteurs. Devant nous marchaient de nombreux tambours venus pour m'accompagner : mes deux clairons se trouvaient ainsi au milieu de l'orchestre kitchien, et par suite d'un accord que les lois de l'harmonie ne parvinrent plus à renouveler depuis, faisaient leur partie sans trop détonner dans ce charivari.

Quand j'arrivai chez le second roi, il ne me donna pas le temps de descendre de cheval, m'envoya quelqu'un pour faire ranger tous mes fanfaristes à droite et à gauche et s'avança au milieu de cette haie, suivi de ses serviteurs et de six femmes en grande toilette. Il esquissait un pas de danse et arrondissait les bras en cadence avec la musique; derrière lui, ses suivants et suivantes l'imitaient.

Toute cette petite cérémonie était si bien machinée qu'il n'y avait pas la moindre place pour le ridicule, et au bout de quelques instants, au milieu de l'enthousiasme général, mes clairons et les tirailleurs se mirent à danser pour leur compte, en accord avec les exécutants de Kitchi.

1. Les gens de Kitchi devaient veiller à ce qu'il restât arboré. Il flottait encore quand M. de Pas y passa un mois plus tard et neuf mois après quand l'adjudant Doux y revînt. Ce dernier leur donna même une autre étoffe pour le remettre à neuf quand le vent l'aurait trop fatigué.

Au bout d'une dizaine de minutes consacrées à celte allôCT«^sse choréirraphique, le second roi se plaça devant moi et me conduisit, au milieu d'un cortège toujours grossissant, chez le troisième notable de l'endroit. Celuici nous fit la même réception, se joignit au second roi et nous allâmes ainsi successivement par toute la ville, chez le quatrième, le cinquième, le sixième citoyen de Kitchi.

Chacun' de ces personnages faisait suivre notre cort'i'*', à l'instar de ce qu'avait fait le second roi. d'une ! iide de porteurs chargés de cadeaux, jarres de bière ou d'hydromel, paniers de cauris, etc.

Cette abondance, ou plutôt cette profusion, dans laquelle nous vivions depuis trois semaines, et particulièrement depuis notre passage à Tchaki, enthousiasmait nos troupiers. Bien que musulmans, ils faisaient des < ' 'ies de dolo ' et, sans arriver à l'ébriété complète, tiuient toujours en gaieté.

Au milieu de ces réjouissances générales, je faisais mon possible pour garder bonne contenance, car tout n'était pas pour moi satisfaction dans ce jour de fête.

Pour atteindre le Niger, le roi de Kitchi m'avait dit que nous devions passer par le pays de Cayoman, qui est purement bariba. Il est vrai que j'allais avoir dès le r ^demain 250 habitants de Kitchi comme porteurs sup- 1 iiientaires. Mais cette libéralité même alourdissait ma colonne, au moment où j'allais retrouver des gens difficiles à vivre, et c'était juste à ce moment que je n'avais plus un seul compagnon valide pour me seconder.

En rentrant de ma promenade à travers la villr. vis Targe et Doux à moitié étendus sous un arbre, dans un ét.it véritablement alarmant : à peine guéri moi-même de la fièvre, j'avais constaté le matin que j'avais la gale.

Ce n'était guère surprenant étant donné le nombre de

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