‹ Dahomé, Niger, TouaregChapitre 38 sur 66 · Bure de mil · texte numérisé non relu

Bure de mil

galeux qui m'accompagnaient et que je soignais chaque jour, el: cela n'eût guère été inquiétant si mes provisions M\ de pommade soufrée n'avaient pas été épuisées. Heureusèment j'avais beaucoup de graisse, de la poudre de troc en abondance et quand j'en eus lavé un kilogramme, pour la débarrasser de son salpêtre, il me resta assez de soufre pour faire un kilogramme de pommade. Faute de pouvoir séparer le soufre du charbon j'obtins ainsi un horrible magma noir assez peu engageant, mais qui nous donna dans cette circonstance, où la gaieté était quelque peu oubliée, l'occasion de remarquer qu'elle ne perd jamais ses droits.

Ceux des Dahoméens purs qui m'accompagnaient ne pouvaient s'empêcher de remarquer qu'on vivait bien mieux dans les autres pays que dans le leur. Les noirs d'une autre origine ne manquaient pas de le leur faire remarquer, et ils en étaient un peu humiliés. Comme ils ne pouvaient admettre que leur pays fût inférieur, en quoi que ce fût, à aucun autre, ils donnaient pour prétexte que les'gens du Dahomé étaient payés pour faire grise mine à une troupe conduite par un blanc, tandis que les Nagos n'avaient aucun mérite à se montrer serviables et prévenants avec moi, qui les comblais de toutes sortes d'attentions. Cette querelle s'était renouvelée ce jour-là plus animée que jamais, à cause de la bombance qui durait depuis midi. Ougno, le petit Dahoméen bègue, doublement rageur en sa qualité de petit homme et de bègue, était précisément aux prises avec trois Haoussas qui faisaient des comparaisons au désavantage des gens d'Abomé, lorsque, pour faire cesser leur dispute, je l'appelai et lui montrant la graisse noire que j'avais mise dans une boîte de conserve, lui dis de m'en frotter la peau.

Encore tout haletant de colère, et un peu surpris du singulier travail que je lui demandais, il me frictionnait consciencieusement, laissant de temps en temps échapper

un hoquet connue pour montrer toute la peine qu'il avait à s'apaiser. Mais quand la partie supérieure de mon corps eut pris une teinte conii)aral)ic à celle .lAbul ou d'Assogba, il eut un éclair subit et s'écria, comme un homme qui a enfin compris : « Ah!... CacapiUiine, faifaire mémo chose toi comme roi Kitchi. »

Cette idée de me faire peindre en noir, par sympathie pour le roi de Kitchi, paraissait à Ougno comme le dernier avatar de l'obséquiosité invraiseml)lal)le, dont j'accal)lais les Nagos. Et vraiment il trouvait qu'il y avait abus.

Et il resta d'autant plus navré d'une telle faiblesse de ma part que le lendemain, arrivant chez les Baribas, je l'appelai de nouveau et le priai de me savonner du haut en bas pour me faire reprendre ma couleur première. Jusque-là il avait encore voulu croire que ce n'était d(^ ma part qu'une fantaisie de plus, une nouvelle mode, mais quand il vit que dix-huit heures après m'ètre fait passer au noir, je revenais au blanc, le doute ne fut plus possible pour lui. La preuve que c'était encore de ma part une basse flatterie à l'égard des Nagos. c'est que je changeais de manière de me teindre en arrivant chez les Baribas!

Le roi de Kitchi m'avait, comme je l'ai dit, fourni deux cent cinquante porteurs, qui devaient me conduire à trois jours de là, jusqu'à Cayoman. Je n'aurais plus qu'à en demander autant au roi de Cayoman, qui se trouvait à trois joiu's (lu Niger.

Avec ces deux cent cin([uaiite ht^inuK^s marchaient un l'écaiière chargé de m'accréditer le long de la route et à (>ayoman, deux guides et un certain nombre d'archers Formant escorte. .Mais c'était loin d'être là tout ce que iioiis emmenions de Kitclii. Si le brave Folaouigo se plaignait îles Baril>as capteurs de Nagos, je crois (|u'en revanche, il ne se gênait guère pour retenir comme captifs tous les étrangers qu'une malheureuse inspira-

tion amenait dans sa cité. Un grand nombre de ces infortunés, hommes et femmes, excités par l'exemple des émigrés venus d'autres villages avec notre cortège, s'étaient promis de ne pas nous laisser partir sans profiter de cette occasion pour recouvrer leur liberté. Aux détours des kilomètres de petites ruelles que nous traversions pour sortir de Kitchi, ils s'introduisaient dans nos rangs. D'autres, ayant profité de l'obscurité pour sortir de la ville, avaient gagné la forêt et nous atten- ^daient, comptant que notre présence les mettrait à l'abri de toute poursuite. La plupart d'entre eux s'étaient d'ailleurs armés, pour mieux résister au cas où on leur donnerait la chasse.

Je fus averti d'abord de cet exode par des clameurs qui se produisirent au moment oîi nous sortions de la ville. L'un des fugitifs avait été aperçu au milieu de mes porteurs et des femmes s'étaient mises à crier haro.

Abul m'expliqua l'origine de ce tapage et me montra le pauvre diable qui l'avait provoqué. On pense bien que je n'allais pas mettre les gendarmes à ses trousses, pour le faire réintégrer son domicile forcé. Il me manquait pour cela la bonne volonté nécessaire et les gendarmes. Il n'en est pas moins vrai que cette équipée de captifs — ils étaient nombreux — me donnait quelque souci, dont je n'avais guère besoin. J'étais certain de la sincérité du dévouement de Foulaouigo. Je l'avais comblé de cadeaux et d'argent pour obtenir de lui promesse de nous ravitailler en vivres vers Badjibo, dans le courant de l'été *. J'avais absolument besoin de ses bonnes dispositions pour mes relations avec M. de Pas et avec la mer, aussi ne voyais-je pas sans contrariété cette source de discorde naître entre lui et moi.

Ce fut bien autre chose quand j'arrivai au delà des

1. 11 tint parole et nous envoya, d'avril en août, trois convois chargés de vivres dont vécut le poste pendant mon absence.

cultures pour outrer dans la brousse. Une troupe compacte de captifs, qui sétaient dissimulés dans cet endroit pendant la nuit, se joignirent brusquement à nous.

Deux heures après, des cavaliers et des hommes armés venus de Kitchi nous rejoignaient à leur tour et nous demandaient la restitution des captifs.

Qu'on juge de mon embarras. Je marchais avec le récadèrc du roi de Kitchi, qui commandait aux deux cent cinquante porteurs fournis par ce roi et disposait ainsi de la moitié de mon convoi : s'il m'abandonnait, qu'allions-nous devenir avec nos malades et nos bagages laissés en plan?

Je répondis que je n'avais pris aucun captif, que je n'en achetais, ni n'en vendais aucun, que si certains enfants du roi de Kitchi étaient sortis de la ville, ce n'était ni par mon ordre ni à mon invitation. Tout se résumait ainsi : < Vos captifs se sont sauvés, attrapezles, c'est votre afïaire. — Mais jamais nous ne pourrons les attraper; s'ils se sauvent, c'est parce qu'ils comptent sur toi pour les protéger contre les Baribas.

— Préfères-tu que je les laisse prendre par les Baribas?

— Ah. non, j'aime mieux qu'ils soient perdus tout à fait.

— Eh bien, si tu ne peux pas les attraper, je ne peux pas les attraper davantage : tous mes hommes sont pesamment chargés et moi je cours moins vite qu'eux dans la brousse. ~ Oui, mais tu as des fusils dont les balles courent bien plus vite. » Ainsi voilà le grand mot li'iché : on comptait sur mes fusils pour donner la chasse à ces malheureux. C'était de bel ouvrage pour des Gras et des Lebel!

Je répondis : « Ces fusils-là m'ont été donnés par mon père pour me défendre et pour faire la guerre. (>omme je suis sur le terrain de Kitchi, je ne puis tirer des coups de fusil, car mes balles, voyant la forteresse, iraient toutes tomber dedans : elles sont fétiches sous ce rapport-là, et feraient dans la ville un carnage abo-

minable. Dis à ton roi que de faire parler mes fusils, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver, c'est la guerre, et une guerre effroyable, une guerre de blancs. »

Le récadère commençait à faire des yeux ronds en écoutant tout ce galimatias, et avant même qu'il eût entendu la traduction, il devinait que je n'étais pas de son avis, ce qui n'était pas difficile à voir.

Je le vis devenir penaud. Il ne cherchait plus qu'une excuse à donner à son roi. Il ajouta timidement : « Et s'ils meurent de faim, leur donneras-tu à manger? — Sans doute, ne le ferais-tu pas toi-même? » — Il s'enferrait. — J'ajoutai : « D'ailleurs, puisque tu es récadère de Foulaouigo et que tu me conduis à Cayoman, tu pourras dire à ton roi si j'ai vendu ses captifs, si même je me suis servi d'eux : tu seras toujours avec moi, tu pourras voir toi-même que je n'ai pris aucun des tiens. »

Il vit dans mes paroles l'occasion de reculer le règlement d'une affaire qui pouvait amener des coups, et dit au chef qui était à la tête des guerriers de Kitchi :

« Je ne quitte pas le blanc jusqu'à Cayoman, et il me promet qu'il me les rendra là. »

La phrase me fut traduite par Abul et je lui dis alors qu'à Cayoman ce serait comme en forêt, à lui d'attraper ses esclaves marrons et non à moi. Mais il avait trouvé excellent ce prétexte pour attendre. Ceux auxquels il le donnait le trouvèrent encore meilleur et ils regagnèrent leurs pénates.

Nous rencontrâmes bientôt la Moltche. C'est cette rivière qui sous le nom de Moursa m'avait été indiquée comme devant me servir de moyen de navigation du nord du Dahomé jusqu'au Niger.

Elle avait, le 8 février, à l'endroit où nous la voyions pour la première fois — car nous devions presque la longer plus tard, — une largeur de 30 mètres et une profondeur d'environ 30 centimètres.

DE TCHAKI AU MGEIl 191

Aucun courant, ce qui témoitrnait qu'il n'y avait ainiiiie relation entre le bief où nous nous trouvions et un fleuve comme le Niger. Il ny avait donc pas de navigation à tenter. Au surplus l'eau était encombrée d'arbres surplombant les rives on noyés dans le fond.

A peine hoi's de l'eau, on traversait une vallée qui n'était autre que le lit du lleuve aux grandes eaux. Des patjuets d'herbes sèches, suspendues au-dessus de nous aux branches des arbres, en témoignaient. — Ce lit des iriandes eaux, qui peut avoir ioO mètres, est bordé par une rive de o à 0 mètres de haut.

Vers une heure du soir, nous arrivions à Babéchi, tout petit village d'une quinzaine de cases très pro[)res. Un chasseur qui venait de tuer une antilope grosse comme un jeune bœuf, s'occupait à la dépecer au moment où nous entrions dans le village. Il se défit aussitôt de sa chasse en notre laveur.

Nous campons sous bois, dans un taillis uniforme et serré, près de ces maigres huttes. A coté de mes malades silencieux, je me sens prodigieusement isolé.

Le lendemain à trois heures du soir, nous atteignons Banikani, après avoir rencontré à neuf heures Beria, près duquel nous voyons le premier bois de gommiers : je le note parce que j'estime que c'est là la limite sud de l'habitat de cet arbre, qu'on retrouve au nord et jusque dans le Sahara à 150 kilomètres au sud d'El Goléa. (Dybowski.)

Du reste à partir de Béria l'aspect du terrain montre qu'on entre dans un pays nouveau. Nous franchissons des pâturages fermés avec des barrières, c'est un pays d'élevage ; il y a des traces de bœufs, de chevaux, d'ànes ^

1. Les gens de Kitchi ont fort peu de bétail en ce moment; ils ro'ool dit qu'une grande épizootie leur avait détruit il y a quatre ans plus de 30 000 l)êles à cornes.

Cette maladie parait n'avoir pas sévi sur le pays, d'ailleurs difTérent, que nou« parcourons.

de mulets. Peut-être allons-nous trouver une région où on n'aura plus besoin de porteurs?

C'est fort heureux, car je crois que ce n'est pas à Banikani qu'on nous en offrirait. Là aussi il y a changement à vue ; le chef du village ne vient pas au-devant de nous en dansant. Oh, non! il ne vient même pas du tout, car ce n'est pas un chef, le bonhomme qu'on m'amène : c'est tout au plus un délégué du chef, un homme à tout faire, une tête à claques, quelque chose comme un gérant de journal, loué pour faire figure en police correctionnelle. Lui, il ne sait pas ce que tout cela veut dire, il n'a jamais vu tant de monde que cela, qu'est-ce qu'on peut bien lui vouloir? — Eh bien, dame, à boire et à manger. — A boire, oui, j'ai un pot de bière pour toi, car j'aime bien les blancs, à manger aussi, j'y ai pensé, voilà un poulet et deux ignames. — Merci bien, et tous mes enfants? — Ah, oui, eh bien, qu'est-ce qu'ils veulent? — Boire et manger. — Pour boire, tu as dû voir comme il fait sec, je ne sais s'ils trouveront de l'eau, et qu'est-ce qu'ils mangent tes garçons? — Des ignames.

— Désolé, mais on vient de finir de les planter tous, n'as-tu pas vu les plantations? — Oui-da, et qu'est-ce que vont manger les gens de ton village jusqu'à la récolte? — Oh ! nous sommes trois ou quatre, nous vivons tant bien que mal de ce que nous donnent les passants!

— Eh, vous vous logez bien, cinquante cases pour quatre mendiants, on ne couche pas dans dix maisons à la fois, voyons?» Au même moment Boubakar Mody, qui a fureté partout, me dit tout bas : «. Derrière toi, contre le mur auquel tu t'appuies, il y a cinquante sacs d'ignames. »

Le Bariba poursuit : « Oh, ce ne sont pas des maisons, seulement des abris pour le fourrage de nos bêtes. — Tiens, vous donnez des ignames à vos bœufs! Viens voir plutôt. » A travers la lucarne on aperçoit les ignames empilés jusqu'au toit. Mon homme a l'aplomb de venir voir, comme s'il ne s'en doutait pas et tout de suite :

€ Je ne t'ai pas offert ces ignames-là, parce qu'ils sont toutpj'tits. iminangeablcs et ne peuvent servir (pi'à la plantation. Je t'en ai fait apporter d'autres. » EllVcliveujent, d'une cour sortent une douzaine de femmes portant sur la tête des corbeilles d'ignames superbes et de bananes. Des chevreaux les suivent.

Pourquoi ce Bariba se moque-t-il de moi depuis une demi-heure? A-t-il voulu me tàter? Pendant que les femmes s'installent au marché, faisant leurs prix et discutant la pacotille, je le bouscule un peu, lui reprochant de me tromper et de mal me recevoir. Il s'excuse, tout ce qu'il a dit n'était que pour me faire prendre patience. Le temps d'envoyer les femmes aux silos : il n'aurait pas voulu m'avouer qu'il n'était pas prêt, c'est uniquement pour cela (juil m'a fait languir.

Puis il recommence à mentir — ou plutôt il continue. « Est-ce loin Cayoman? Combien mettrons-nous de temps pour y aller? — Cayoman! oui, oui, il en a entendu parler, mais pour dire si c'est loin ou près, il lui faudrait consulter un voyageur ou un guide! »

Pour l'édification du lecteur il convient de dire que Cayoman était à ISOU mètres do l'endroit où se tenait cette conversation! et qu'en faisant cinquante pas au nord de l'arbre qui nous abritait, on voyait les murs d'enceinte de cette grosse ville.

C'est ce que j'appris quelques instants après lorsque je fis venir le récadère et les guides fournis par le roi de Kitchi, pour préparer la marche du lendemain.

Ainsi nous étions arrêtés aux portes mêmes de Cayoman. Notre halte forcée à Banikani, banlieue de la ville, la réception douteuse de ce soi-disant chef de village, tout se résume en ceci : le roi de Cayoman ne veut pas nous recevoir. Pas aujourd'hui du moins; il désire en tout cas gagner vingt-quatre heures.

Toutes ces constatations successives de fourberie, de mauvais vouloir, me font mal augurer de ce qui nous

attend. Ma soirée se passe en démarches auprès du chef des Kitchiens pour l'amener à prendre une position plus défensive et plus rapprochée de nous. 11 se conforme tant bien que mal à ces instructions.

Targe et Doux sont plus malades que jamais. Je n'ai plus un blanc pour me seconder en cas d'attaque, il faut donc redoubler de vigilance. Aussi Banikani, qui est pourtant un campement admirable et très sain, m'a-t-il laissé un souvenir des plus pénibles.

Le lendemain matin, vers six heures et demie, nous franchissions la porte de Cayoman. Mahmadou, qui n'avait pas voulu la veille se risquer à y entrer tout seul, circulait dans la ville depuis le matin. 11 venait au-devant de nous et nous conduisait à l'emplacement qui nous était désigné.

Après être entrés par la porte du sud, nous en sortions par la porte de l'est en suivant une sorte d'avenue gazonnée qui nous conduisait vers un bouquet de grands arbres, manifestement consacré à un culte quelconque, fétichiste ou autre.

C'est là que nous nous installons après avoir dépassé d'une centaine de mètres un poteau où une tète d'homme fraîchement coupée et exposée témoignait qu'en ces lieux on avait voulu faire un exemple — bon ou mauvais.

Une heure après je repassais devant ce lugubre trophée pour me rendre chez le roi Kémoura.

Celui-ci n'éprouva aucune surprise à me voir arriver chez lui : — il avait choisi lui-même cette heure pour ma réception, — mais il tenait sans doute à ne point se hasarder, car du plus loin que j'aperçus sa maison, je vis sa tête à une lucarne pratiquée au travers de la muraille de pisé, d'oia sans bouger, il nous observait.

Son envoyé nous fît ranger à l'ombre d'un arbre qui couvrait la moitié de la place, et dès que Kémoura eut vu arriver le dernier homme de mon escorte, jugeant

au petit nombre de mes prens qu'il n'avait rirn à craindre, il fit un signe pour dire qu'il se rendait auprès

de nous.

Presque aussitôt une escouade de serviteurs, faisant l'oflice de nos tapissiers du garde -meuble, apportèrent un échafaud carré de 50 centimètres de haut environ, sur lequel ils étendirent des tapis. Puis ils disposèrent des coussins de manière à former une sorte de canapé. Tous ces préparatifs se firent avec le désordre et la lenteur propres à la race qui s'y employait. Je m'informai donc à mon aise du but de tout cet appareil et demandai quel coussin m'était destiné. L'interprète de Kémoura me fit répondre que le chef blanc s'assiérait sur ce qu'il avait apporté lui-même.

J'envoyai immédiatement à mon camp l'ordre de m'apporter cinquante ballots de toile de 25 kilogrammes.

Je ne voyais pas encore venir mes cinquante porteurs, que Kémoura, sortant de sa maison, s'avançait, précédé de deux trompettes, genre trompettes d'.\jV/a, et gagnait majestueusement son estrade. Il s'y installait à son aise, ayant derrière lui ses trompettes et à ses côtés de petites femmes portant comme emblème un tout petit bijou d'or au cou. Elles Téventaient doucement.

Pendant cette mise en scène, je me tenais à l'écart, à deux pas devant mes hommes. Enfin le roi me fit dire que je pouvais parler. Mais je jugeai que c'était mon tour de le faire attendre, et je fis répondre que le roi ne m'ayant pas offert de siège , j'en avais envoyé chercher.

Cette réponse jeta l'inquiétude dans l'assistance, non pas que les Baribas fussent mortifiés de l'affront fait à leur prince, mais parce qu'ils pensaient quelle était le préliidr de l'arrivée d'un renfort venant de mon camp. Kémoura pensait avec amertume que ses précautions allaient se trouver en défaut. Mais bien qu'il fût temps encore de m'enlever, mes hommes et moi. cette exécu-

tion demandait une promptitude de décision qui n'vHait pas en son pouvoir. 11 attendit donc.

Après deux minutes de silence orageux, les premiers de mes porteurs débouchèrent dans la rue qui conduisait à la place publique. Ils accouraient, en bons Dahoméens, au pas gymnastique. En outre des cinquante porteurs de ballots, un grand nombre d'autres, enchantés de cette occasion de se distraire, s'étaient, sans rien apporter avec eux, joints au détachement.

Cette cohue d'hommes lancés à fond de train produisit une panique dans la foule anxieuse et immobile qui m'entourait et en un clin d'œil, les femmes, les enfants — et bon nombre de guerriers aussi — avaient disparu.

Pendant ce temps Kémoura et ses gardes particuliers restaient immobiles, le visage contracté.

Sans dire un mot, ni faire un geste pour les rassurer, je les laissai payer la rançon des humiliations préméditées qu'on cherchait à m'infliger depuis la veille, et pendant qu'ils constataient, non sans déconfiture, que toute cette débandade était causée par de paisibles porteurs de calicot, je faisais disposer mes ballots en forme d'estrade d'une hauteur double de celle de Kémoura, avec un escalier à chaque bout. Sur le faîte, je me fis garnir un siège avec les étoffes de velours et de soie que j'avais apportées en cadeau à Kémoura et que j'avais déjà montrées à ses envoyés; puis, faisant faire la haie aux douze hommes que j'avais, de façon que l'espace de quatre pas qui s'étendait entre l'estrade de Kémoura et la mienne restât vide et à ma discrétion, je m'installai à mon tour sur mon siège, mes deux clairons devant moi.

Le calme et la foule étaient revenus. Le roi m'adressa le premier la parole, me demandant, suivant l'usage bariba, des nouvelles de ma santé et de celle de mes enfants, des détails sur la longueur et les fatigues de mon voyage.

Lorsque je voulus lui répondre, les deux trompettes qui étaient derrière le roi embouchèrent leur instrument et, pendant cinq minutes, je dus garder le silence.

Ils arrivèrent vite h s'époumonner, je plaçai alors quelques mots et quand Kémourra ouvrit la bouche à son tour, nos deux clairons entonnèrent la Casquette du père Bugeaud, puis Vlà le vitrier qui passe, etc.

Cette plaisanterie, une fois bien comprise, ne se renouvela plus.

Ces préliminaires posés, nous arrivions aux choses sérieuses. Je lui dis que mon roi m'avait envové pour savoir s'il était décidé à l'aire comme le roi de Niki et se soumettre à lui.

Il répondit que le roi de Niki était son père, qu'il savait déjà que Siré Torou avait accepté le pavillon des blancs d'Abomé et qu'il ferait volontiers de même.

Il fut convenu qu'il réunirait dans la journée et le lendemain matin les principaux de ses cavaliers, qu'il me rendrait visite avec eux dans la soirée et profiterait de cette cérémonie pour signer le traité.

Je lui dis ensuite que je comptais partir le surlendemain matin et lui demandai s'il pouvait me donner des porteurs pour remplacer ceux que le roi de Kitchi avait envoyés avec moi jusqu'à Cayoman.

Il fit alors venir le récadère du roi de Kitchi et lui dit en propres termes :

« J'apprends par le grand Blanc que tes hommes veulent laisser leurs bagages ici pour que les miens les portent ensuite jusqu'à la Kouara. Est-ce moi, oui ou non, qui commande à Kitchi, et crois tu que ceux qui commandent vont se mettre des charges sur la tête pendant que leurs esclaves danseront en musique? Tiens-toi donc l)rèt à partir après-demain matin avec tes enfants et que l)as un ne manque à suivre le Blanc. »

]j' malheureux récadère, couché à plat ventre pour I ecevoir cette algarade, se versait des torrents de pous-

sière sur lés cheveux pour manifester son humilité, pendant que je donnais à Kémoura les cadeaux que j'avais apportés pour lui.

Il m'annonça qu'il avait envoyé dès le matin quérir un gros bœuf blanc et que je l'aurais avant d'être retourné à mon camp.

Sur cet échange de politesses se termina en grande douceur l'entretien qui avait duré plus d'une heure et demie et qui avait été, à plusieurs reprises, si gros d'orages.

Je repris le chemin du camp, ramenant avec moi mes porteurs, leurs ballots de calicot, et traînant une multitude de femmes qui venaient échanger des vivres pour nos marchandises.

En arrivant, je trouvai mes deux camarades tout à fait réveillés et ne souffrant plus guère que de faiblesse. Ils étaient en conversation très intéressante avec un jeune Peuhl que notre caporal sénégalais, Peuhl luimême, leur avait amené.

Ce petit scélérat, fin et distingué comme beaucoup de Peuhls, avait une figure angélique, qui lui eût fait donner le bon Dieu sans confession. Il était tellement menteur qu'on eût dît que sa malice le servait à souhait pour lui permettre d'inventer tout ce qui devait nous troubler l'esprit.

Ainsi, dès avant mon arrivée, il avait raconté à mes deux malades qu'il avait vu la colonne du gouverneur Ballot et que ce dernier avait dans ses bagages lé cadavre d'un blanc. Il leur avait prouvé — et il me prouva — que ce blanc ne pouvait être que l'administrateur Deville. Des cinq blancs qui marchaient dans cette colonne, il n'en restait plus que quatre, et c'était le plus petit (Deville) qu'on avait mis dans un cercueil. Et il nous décrivait la bière avec des détails de connaisseur (or ni Deville, ni aucun autre blanc n'était mort auprès du Gouverneur et aucun cercueil n'avait été fait ni porté

dans cette colonne). Il ajoutait que le Gouverneur cherchait à g-açner Boussa pour embarquer sur un p.uiucbot à destination de France les restes de son subordonné.

J'aurais volontiers envoyé au diable ce pi'lit Pcuhl dont les histoires macabres devaient apporter une semence féconde d'hallucinations aux cerveaux de mes fiévreux, mais il paraissait si intelligent, causait si volontiers que c'était un plaisir de l'interroger.

Je lui demandai s'il connaissait le Niger. « Mais certainement, il venait justement de Tombouctou. — Tout seul? — Non, avec ma famille et mes troupeaux. — Alors tu as suivi les bords du fleuve en poussant tes bœufs? — Non, nous étions en bateau, bétes et gens. — Il y a donc des bateaux assez grands pour cela? — Oh! il y en a oîi tiendraient cent taureaux! — Et où t'es-tu arrêté en descendant? — A Badjibo. — Mais Badjibo est sur la rive gauche? — Oui. — Alors tu as traversé la rivière ensuite. H y a donc un bac? — Je crois bien, un grand bac à vapeur! » Décidément je tombais mal en me dirigeant sur Badjibo; arriver en explorateur, et pour en prendre possession, en un point du fleuve où il y a un bac à vapeur! C'était jouer de guignon! Autant faire le levé topographique des bords du bassin des Tuileries? Ces Anglais allaient-ils se moquer de nous en nous voyant irriver à moitié morts de fatigue et de fièvre en une ^gion où ils entretiennent des steamers en permanence !

Je continue mon enquête. « Et d'ici Badjibo, combien de jours? — Oh! deux petites étapes, la premièi*e à Kanikoko, la deuxième à Patoko. — Patoko est-il loin di/ fleuve? — C'est sur le bord; les habitants sont des pécheurs qui ne vivent que de poisson *. »

i. Si le lecteur ne prend pas la peine de lire ce qui suivra, qu'il lui suflise de savoir :

r Qu'aucun vapeur n'est encore allé de Tombouctou à Badjibo;

Et, comme pour le cercueil, où on aurait pu mettre le corps de Deville, les détails abondaient autour de ces petites fables. Pas une seule fois je ne pris en défaut mon donneur de renseignements. Bien que tout ce qu'il me racontât fût fait pour me plonger dans la consternation, je dus reconnaître que jamais personne ne m'avait éclairé avec tant de précision et je lui fis un beau cadeau.

A la suite de ces renseignements, je passai une aprèsmidi dans laquelle l'examen de ma situation me la révéla comme particulièrement sombre.

Ainsi tous mes efforts, cette longue pérégrination de quarante-cinq jours dans le pays le plus malsain du monde, la chance inespérée que j'avais eue de traverser sans encombre le premier pays bariba, tout cela n'allait servir qu'à m'amener à bout de forces, moi misérable, traînant à ma suite, en fait de blancs, des malades, en fait de noirs des malheureux réduits à la nudité par les broussailles de leur immense calvaire, et à me faire donner du nez en un centre colonial anglais dont l'organisation, la puissance et l'activité commerciale m'étaient révélées par ce seul fait : « 11 y a un bac à vapeur rien que pour faire le service d'une rive du fleuve à l'autre. » Et je cherchais dans laquelle de nos colonies nous pourrions relever un indice pareil de prospérité : je ne trouvais que Hanoï où l'on eût pu à la rigueur établir un bac semblable.

Et quelle figure allais-je faire avec mon armée de

2° Qu'il n'en viendra aucun avant longtemps, du moins pour faire des transports de commerce et de bestiaux;

3° Qu'il n'y a pas de bac à vapeur sur le Niger, ni à Badjibo, ni ailleurs ;

4° Que Patoko est à 18 kilomètres du fleuve et que par conséquent les habitants ne vont pas y pêcher du poisson.

A part ces détails, le petit Peuhl me dit encore quantité de choses, aussi fausses et aussi bien inventées pour me mettre la cervelle à l'envers.

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mourants et de loqueteux en débouchant dans cette grande ville, quel accueil m'attendait de la part des autorités? allait-on me traiter en pirate, et en pirate qui se trompe, ou en naufragé que la pitié commande d'assister?

Et comment pouvait-on ignorer en France l'existence et le nom même d'une localité si importante? On m'avait bien dit que les vapeurs de la Compagnie conduisaient ses troupes jusqu'à Boussa ', mais était-il possible qu'il y eût au-dessus du 9« degré des établissements à ce point développés et prospères? quels progrès avait faits la Compagnie depuis cinq ans!

Non seulement je n'étais pas en état d'imposer mon autorité à mon arrivée sur le ileuve, mais si je devais chercher ma voie plus au nord, je laissais derrière moi, embarqués dans une fausse direction, M. de Pas et les gens de mon personnel que j'avais laissés à Tchaki. Et l'idée que j'avais eue de m'aCfaiblir en faisant ce détachement, idée toujours condamnable chez un chef militaire, mais justifiée par le prestige des blancs qui leur permet de tout oser en pays noir, cette idée m'apparaissait comme funeste, dès que nous nous trouvions en contact avec des blancs.

J'écrivis donc à M. de Pas, pour lui exposer la situation, lui dire de se mettre en route pour me rejoindre dès que sa santé, l'arrivée de son remplaçant ou l'état politique de Tchaki le permettraient. Il était certain en effet que, forcé de m'embarquer à Badjibo pour rentrer à la côte, ou refoulé vers l'ouest et le nord, j'aurais laissé mon lieutenant complètement en l'air.

Tout en écrivant ma lettre, je demandai au roi un courrier pour la porter à Tchaki; je promettais quatre

1. On verra plus loin qu'aucun vapeur ni de la Compagnie ni de personne autre n'est jamais remonté à Boussa, et que la Compagnie n'y a jamais eu de troupes.

dollars, un sabre-baïonnette pour servir de passeport (ou de bâton royal) et la somme devait être doublée par M. de Pas à la réception de la lettre.

Vers quatre heures du soir on m'amena ce courrier. Il avait un cheval qui ne tenait pas debout et n'était certainement pas destiné à aller plus loin que Kitchi et je vis clairement qu'il n'avait — lui, ou celui qui l'envoyait — d'autre but que d'empocher la petite somme. — Mais manifester de la défiance sans qu'on m'eût pour cela donné d'autres motifs, eût encore été une occasion de conflit. Je lui remis ma lettre, pensant que si elle n'arrivait pas, M. de Pas serait néanmoins prévenu par le retour des porteurs que je lui enverrais de Badjibo.

La nuit se passa sans alerte, et le lendemain vers deux heures du soir, le roi me fît en grande pompe la visite qu'il m'avait annoncée la veille.

Son cortège, cavaliers et fantassins, s'étendait depuis la ville jusqu'à mon camp.

De mon côté j'avais rassemblé tous mes gens portant fusils, lances, hallebardes, serpes emmanchées, faux et faucilles ; j'avais été jusqu'à remettre quarante sabresi)aïonnettes à des porteurs. Tout ce monde fut rangé en une double haie qui pouvait avoir 75 mètres de long. Je m'assis à un bout de ce corridor humain et ordonnai qu'on fît mettre pied à terre à Kémoura dès qu'il arriverait à l'autre extrémité. Il se prêta — à regret sans doute, mais sans manifester de mauvaise grâce — à cette précaution qui avait pour but de nous isoler de la foule armée. Il me paraissait utile de tenir à distance et en respect, quelque envie qu'ils eussent de s'approcher de nous, tous ces gaillards bruyants et excités. Tantôt en effet les noirs ont peur de nous et s'enfuient, tantôt ils nous manquent de respect, s'accroupissent sur nos sièges et nous marchent sur les pieds; ils passent très vite de la terreur à la familiarité la plus gênante. Entre ces deux excès il y a fort peu de place pour une attitude

convenable, c'est celle que je cherchai toujours à obtenir. Lorsque Kémoura fut arrivé devant moi, je lui fis sans me lever signe de s'asseoir et nous causâmes très amicalement.

Je le remerciai de son bœuf et des vivres qu'il m'avait envoyés, il me répondit aimablement que tout ce quil avait était à moi. Puis je lui dis qu'il pouvait faire venir son cheval et je lui en fis compliment. C'était en effet une superbe bète rouane, d'une taille et d'une étoffe que je n'ai plus rencontrées. Nous causâmes ensuite d'armes et nous montrAmes réciproquement les nôtres. Endn je permis de s'iip[)n)cher à ses six trompettes. Un petit concours de fanfare s'organisa de suite entre eux et les miens, et chacun convint que la palme nous restait. .

La glaci- étant tout à fait rompue, je lui dis de faire approcher ceux de ses sujets qu'il voulait faire prendre part à la lecture et à la signature du traité. Cette partie de la cérémonie dura une bonne heure, après quoi nous retournâmes tous ensemble auprès du gros du cortège. J'ordonnai à mes Dahoméens de l'escorter jusque chez lui et l'allégresse éclata en chants, coups de fusil, cavalcades et autres folies par lesquelles se manifeste la joie publique dans tous les pays du monde.

Pendant que se passaient près de ma tente toutes ces choses en partie sérieuses, en partie burlesques ou simplement amusantes, Doux, qui était à quelques pas de moi, soupirait sous un arbre, où il était véritablement à l'at^'onie.

Peu après ce fut le tour de iM. Targe, et ce soir-là je crus encore les perdre tous les deux. — Kémoura vint ensuite vers huit heures du soir avec son interprète et son premier cavalier et nous causâmes jusqu'à onze heures en toute amitié.

L'étape du lendemain devant être rude, nous levAmf^s le camp dans la nuit, mais nous n'y gagnâmes que fort peu à cause de la lenteur avec laquelle les Kitchiens ae

rassemblaient dans l'obscurité. Suleyman fut pris à son tour de la fièvre, augmentant mes brancards d'une unité et réduisant à Abul et à moi le personnel susceptible de diriger la marche.

Vers huit heures nous passâmes à Kanikoko, gros village habité par des Peuhls, où se trouvaient de nombreux troupeaux de bœufs. C'étaient des animaux de grande taille, tout blancs et excessivement maigres. La population nous vit passer et se tint dans une réserve plutôt hostile que sympathique. Nous suivions un chemin extrêmement fréquenté : les nombreux passants qui nous avaient précédés avaient construit pour s'abriter pendant la nuit de petites toitures en branches qu'on rencontrait à chaque pas sur le bord de la route.

Vers deux heures du soir, notre guide me dit que nous devions être à moitié chemin de Patoko, et, comme nous venions de traverser un ruisseau, je fis dresser le camp. — Nous étions debout ou en marche depuis douze heures par un soleil des plus cuisants.

Le lendemain 13 février, nous partîmes encore à trois heures du matin afin d'éviter les coups de chaleur écrasants qui nous avaient éprouvés le 12, mais cette précaution fut vaine, car l'estimation de la distance de Patoko que j'avais faite avec mes guides se trouva beaucoup trop faible et nous n'atteignîmes le village qu'à trois heures du soir.

Le chemin continuait d'être large et fréquenté, nous rencontrions à chaque pas des voyageurs venant en sens inverse de nous et des huttes construites par les caravanes; à plusieurs reprises nous côtoyâmes la Moltche (Moursa), ou plutôt le lit de cette rivière, car elle n'avait plus que des flaques d'eau de place en place.

Ce devait être la dernière journée pénible, mais elle le fut autant et plus que les autres. Non seulement Targe et Doux continuaient d'être malades et en grand danger, mais Suleyman n'était pas encore remis de son accès de

la veille et vers midi le caporal sénégalais, le seul gradé de cette race qui me restât, tomba foudroyé par une attaque de lièvre; il fallut le charger sur les épaules de quatre hommes.

Ainsi la couleur de leur peau ne les garantissait pas du paludisme et ceux des noirs qui n'étaient ni du Dahomé ni de Kitchi contractaient la fièvre tout comme nous. La seule dilTérence consistait en ce que chez eux elle ne devenait pas hématurique et que les accidents, presque toujours purement cérébraux, disparaissaient beaucoup plus vite. — A l'invasion du mal, ils tombaient comme des masses, restaient privés de mouvement et de sentiment pendant six à dix heures, et se remettaient généralement dès le lendemain.

Ces attaques de fièvre, qui m'obligeaient à prélever à chaque instant quatre ou huit porteurs pour emmener un malade, m'auraient mis dans un désarroi profond au Dahomé, où le nombre de mes porteurs était rigoureusement calculé d'après celui de mes charges et même tenu inférieur à ce dernier. Mais depuis longtemps cet embarras n'existait plus pour moi. Je traînais à ma suite une véritable foule de gens de tout aloi récoltés dans tous les pays où nous avions passé, qui me donnaient bien quelques ennuis dans les villages et me mettaient en frais de nourriture, mais supprimaient pour moi les difficultés du portage.

Un accident survenait-il, soit à un porteur devenu incapable de porter sa charge, soit à un homme devenu incapable de se porter lui-même, qu'aussitôt il se trouvait un de ces braves gueux pour porter la charge, ou une demi-douzaine des mêmes pour s'emparer du fiévreux. Il était ainsi pourvu sur place et sans arrêt avec les éléments de la colonne qui se trouvaient en vue, à toutes les nécessités imprévues; le plus souvent j'apprenais l'incident quand les mesures étaient prises pour y porter remède.

Pour se rendre compte du bonheur inespéré qui m'était échu par suite du développement de cette sorte d'initiative chez mon personnel, il faut penser que ce n'était plus 1500 mètres, mais 2500 mètres au moins de longueur que ma colonne occupait pendant la marche, et que sur les sept cent cinquante personnes à la tête desquels je marchais, je n'avais plus un seul gradé, lïî blanc, ni noir, en état de faire exécuter un ordre. Resté absolument seul pour pourvoir à tout, je devais encore m'astreindre à ne pas galoper à tout propos pour exercer ma surveillance, car je faisais le levé topographique de notre itinéraire, et je ne pouvais mesurer les distances qu'à la condition d'observer une certaine régularité dans mon allure et dans ma direction.

Nous atteignîmes Patoko vers trois heures du soir, et je me confirmai tout de suite dans cette opinion que mon jeune informateur peuhl avait menti.

Non seulement Patoko n'était pas sur le Niger, non seulement ce n'était pas un village de pêcheurs, mais ce n'était pas même un village du tout. Deux ou trois huttes, un grand arbre pour abriter les campeînents, un champ d'ignames, voilà Patoko.

Le seul homme que j'y trouvai m'apporta tout ce qu'il possédait en vivres et m'annonça que le Niger était assez près de nous pour qu'il nous fût possible d'y arriver avant la nuit close, si nous faisions trotter nos chevaux.

Aussitôt je me hâtai de terminer l'installation du camp, et toujours préoccupé de ne point donner inconsidérément de la tête dans une ville anglaise avec mon cortège de maladies et de nudités, je pris mes dispositions pour aller reconnaître moi-même le point du fleuve où nous allions arriver. La nuit qui approchait allait me permettre de voir sans être vu : nous avions d'ailleurs marché tellement vite que personne ne pouvait nous avoir devancés pour prévenir de notre arrivée : j'avais donc toute chance p)ur n'être pas éventé.

DE TCHAKI AU NIGEK 207

Si Badjibo était la grosse ville anglaise que je croyais, je m'en assurerais, et au lieu d'y amener tout mon monde je remonterais vers le «nord jusqu'au-dessus des rai)ides de Boussa, pensant qu'au-dessus de cet obstacle, insurmontable ou non, les difficultés de la navigation auraient empêché la Compagnie de s'y installer aussi solidement.

Donc, vers quatre heures, je fis monter Abul à cheval, et poussant le guide devant nous, nous nous acheminâmes vers le Niger; après trois heures de trottinement au milieu des ténèbres où nous étions plongés, je sentis que nous commencions à descendre une pente continue, la forêt devint en même temps plus habitée, des bruits d'ailes, des roucoulements, des cris d'oiseaux inaccoutumés m'avertissaient que la solitude cessait, un relent d'humidité puissante montait jusqu'à nous. Puis un bruit de tambours joyeux nous arriva, d'abord lointain et indistinct, puis presque voisin et précipité; enfin à un détour du sentier une nappe brillante apparut et de lautre coté un mouvement de lumières, concomitant au roulement du tam-tam. C'était le Niger, et derrière lui Badjibo !

Je m'arrêtai le cœur ému et serré et cherchai à discerner si des monuments décelaient par leur envergure la présence des Européens; mes yeux ne parvenaient pas à percer les ténèbres.

Après quehiues mots échangés à voix basse avec le guide, je sus qu'il n'y avait sur notre rive ni une case, ni un champ de culture, et nous nous reprîmes à avancer. Dix minutes après, nous étions à quelques pas d'un gros arbre sur le bord du fleuve : une pirogue vide était amarrée à une sorte de débarcadère. Sous l'arbre, deux hommes causaient. J'arrêtai les chevaux, envoyant en avant 1«î guide pour rassurer les deux indigènes.

Lnliii, sur .un signe de lui, nous approdiAmes pour lier conversation.

L'un d'eux était un passeur qui faisait sur le fleuve le va-et-vient avec sa pirogue, l'autre un voyageur qu'il venait de transporter et qui devait passer la nuit sous l'arbre. Voulant faire parler le passeur, je m'adressai au voyageur, décidé à le combler de cadeaux; j'avais grand' faim et nous n'avions rien sur nous, je lui demandai s'il voulait partager son repas avec moi. Il nous donna une igname et une patate : je lui donnai en échange dix sous et une poignée de perles qui étaient restées dans les fontes de ma selle depuis ma promenade triomphale à Kitchi. C'était à peu près trente fois la valeur de son igname : aussitôt le passeur m'offrit d'aller en chercher à Badjibo. « Inutile pour le moment, j'en ai assez, mais tu pourras me passer tout à l'heure pour que j'aille voir les blancs à Badjibo. — Je te passerai bien volontiers, mais tu ne trouveras pas de blancs à Badjibo. — Sont-ils donc partis? — Il n'y en a jamais eu. — Mais n'en as-tu jamais vu? — Jamais. — N'est-il donc jamais passé ici de bateau marchant à la fumée? — Si, il y a sept ans, un petit bateau à fumée a passé ici devant, mais il s'est échoué près de Yekédé. Les gens du village et ceux de Badjibo l'ont aidé à reprendre l'eau, et on ne l'a plus revu. »

Ainsi c'était là la grosse ville coloniale anglaise et le bac à vapeur de mon scélérat de Peuhl. Je cherchais toujours où il avait pris les connaissances élémentaires indispensables pour me si bien duper.

Mais je continuais avec le passeur, c Et où achetezvous votre sel? — Ce sont des bateliers baribas qui passent sur le fleuve et qui nous le cèdent. — Où le prennent-ils? — Chez un blanc qui est installé à Igga *. >

Ainsi rassuré sur ce qui me tenait le plus au cœur, je satisfls ma curiosité en descendant vers le fleuve. Il roulait de belles eaux limpides avec une vitesse comparable

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